ORGUEILLEUX, DISSIPATEURS
d'accomplir lui tiennent lieu de tout. Il ira au bord de la mer, dans une ville voisine, y fondera un splendide casino et fera enfin sa fortune. En attendant, il se promène en touriste, et recueille ses impressions sous forme de poésies fugitives : le matin^ le jour^ la mer, A Marie; il les dédie à des personnes titrées qu'il ne connaît pas, mais qu'il a rencontrées à la promenade, et signe : c le grain de sable qui semble l'auteur de ces rêveuses poésies. )) Il les fait imprimer en caractères luxueux, et les émaille de singularités typographiques, mots nombreux en italiques, d'autres en capitales, quelques autres en caractères gras de grandes dimensions.
Des semaines se passent, il fait des dettes de toutes parts, et lorsque les fournisseurs lui présentent leurs mémoires il les reçoit de haut, ou leur offre en paiement le produit éventuel de la vente de ses poésies. Bientôt les difficultés s'accumulent et l'exaspèrent, il s'excite, devient insolent et agressif. De nombreuses plaintes pour escroqueries pleuvent sur lui : on l'arrête.
Son exaltation avait pris à ce moment de telles proportions qu'on ne put s'y méprendre et qu'après examen on^ l'envoya à l'asile d'aliénés. Aussitôt indignation, protestations, réclamations adressées à toutes les autorités; plaintes, accusations, réquisitoires contre sa séquestration, contre les gardiens, contre le médecin, accumulation prodigieuse d'écrits où il est impossible de découvrir autre chose qu'une activité psychique très exagérée. Les autorités, émues, se déplacent, le procureur de la République le visite plusieurs fois, le Préfet lui-même vient recueillir en personne les plaintes de cette nouvelle victime d'une loi scélérate... Mais ces magistrats connaissent la folie raisonnante.
Son indignation n'est pas telle cependant qu'elle accapare toutes ses facultés. Entre deux philippiques, il écrit des églogues.
« J'aime à me promener dans ce riant parterre ! Un cordon d'œiliets blancs embaume l'atmosphère. La pensée et la rose y mêlent leurs couleurs... »
Il adresse des lettres touchantes à ses enfants, rédige pour eux des instructions morales, un historique de sa
famille qui est d'origine ducale, dont les armes sont d'azur à la croix d'argent. Il leur dicte ses dernières volontés, et leur remémore solennellement^ avec des expressions attendries, les dernières leçons de sa mère qui est morte il y a soixante ans. t Souvenez- vous que j'ai 73 ans! et rappelez-vous de ma fête autrefois/ Lorsque a pauvre maman vivait! Elle vous voit If » La pauvre maman, c'est sa maîtresse à qui il avait confié l'éducation de ses enfants.
Apprenant la mort de Victor Hugo, il s'empresse de lui composer une épitaphe :
« Repose en paix ici, regretté grand poète!...» etc. En tête on lit : Epitaphe pour Victor Hugo qui a bien voulu un jour me présenter à son entourage comme son frère !
S'il s'élève dans les hautes sphères de la poésie et de la morale, il n'en redescend pas moins sur la terre avec une extrême facilité; et entre deux alexandrins, écrit à la Belle- Jardinière pour se commander des vêtements, à un épicier pour avoir un pâté de foies gras et du fromage, à un pâtissier pour avoir des gâteaux.
11 adresse à l'un de ses fils, qu'il n'a pas vu depuis de longues années, des instructions impératives pour le faire sortir de l'asile, et ne recevant pas assez rapidement à son gré la réponse, il écrit à un autre en disant du précédent : Je vois bien clairement que ton frère m'est absolument étranger, ce que je soupçonnais depuis longtemps.
Au bout de quelques semaines, le calme revient, et nous perdons ce malade de vue.
Un de ses enfants écrit : « Les détails que vous me donnez sur l'état mental de monpère ne me surprennent point, car je m'attendais depuis longtemps à cette fin, tout en l'appréhendant. Mon père a toujours eu les idées très exaltées. Séparé d'une femme qui le rendait ou plutôt pouvait le rendre parfaitement heureux, ayant arraché à cette pauvre femme ses enfants pour les faire élever par un être dégradé, il y a eu dans toute son existence quelque chose d'exalté où toujours l'orgueil a dominé. Je retrouve aujourd'hui, dans le fait que nous déplorons, la triste conclusion d'une vie si agitée, si bouleversée, quand elle eût pu