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CHAPITRE PREMIER

Tout le monde sait qu'il n'est malheureusement pas rare que les aliénés commettent des meurtres. C'est le cachet dont sont ordinairement marqués les meurtres accomplis par les fous, la physionomie que ces actes présentent, que nous nous proposons de retracer ici.

Quand on repasse dans son esprit les faits qu'on a pu personnellement étudier; quand on consulte les recueils d'observations publiées depuis que la folie est l'objet de consciencieux travaux, on voit que les meurtres commis par les aliénés peuvent se ranger dans un certain nombre de classes bien déterminées. Tous les

faits d'une même catégorie se présentent dans des conditions analogues, similaires, et offrent parfois une identité telle que les initiales étant changées dans deux observations, il n'y aurait aucun inconvénient à remplacer une de ces observations par sa semblable. Cette particularité si curieuse montre combien il est essentiel, pour le médecin légiste, de bien connaître les façons d'agir des aliénés, leurs mœurs, leurs allures dans une circonstance donnée, cette connaissance le mettant souvent, et de prime abord, sur la trace de la maladie. Il convient donc de décrire exactement l'aspect, si je puis me servir de cette expression, des actes nocifs dont les aliénés se rendent coupables, aspect variable suivant le mobile auquel les fous ont obéi, suivant le phénomène morbide dont ces actes dépendent, mais toujours spécial et caractéristique.

Parmi les aliénés i^ieurtriers, on rencontre fréquemment des hallucinés, et lorsqu'on examine d'un peu près les meurtres commis par ces sortes de malades, on ne tarde pas à se convaincre que ces meurtres offrent un caractère différent, suivant qu'ils reconnaissent pour cause immédiate le phénomène halluci-

natoire ou la préoccupation délirante. Mettons donc en évidence cette double influence et montrons que suivant que l'hallucination est de telle ou telle nature, que le phénomène hallucinatoire ou l'idée délirante sont plus directement en cause, l'acte incriminé se présente avec des traits particuliers qu'un esprit attentif ne saurait méconnaître.

Dans les cas où des meurtres reconnaissent pour cause immédiate une hallucination de la vue, c'est presque toujours la frayeur qui guide la main du meurtrier. Aussi l'action est-elle généralement rapide, instantanée : l'aliéné se précipite sans réfléchir sur l'objet qui l'effraie et frappe la personne qui a pris à ses yeux l'aspect du diable, d'un spectre, d'un serpent, (''est donc dans les cas dont je parle une hallucination d'une nature particulière, qu'on peut appeler hallucination-illusion, qui obsède l'ahéné. Un malade, que j'ai eu l'occasion d'observer il y a une quinzaine d'années, avait accompli un meurtre sous l'influence d'une hallucination de cette sorte. Une nuit, en s'é veillant, il s'imagina voir un serpent à la place de sa femme qui reposait près de lui; sous l'influence de cette illusion sensorielle, le

malade s'arma d'une hache dont il frappa de toutes ses forces cet effrayant fantôme. La pauvre femme fut tuée sur le coup. M. Dagonet a retracé dans un rapport médico-légal très intéressant, l'histoire d'un halluciné persécuté qui , après une journée remplie d'excès alcooliques et d'extravagances de toute sorte, s'étant rendu dans un mauvais lieu, s'imagina être poursuivi par des ennemis qui en voulaient à sa vie. Il les voyait autour de lui et, abusé par cette illusion, il tua la malheureuse avec laquelle il devait passer la nuit. Enfin, c'est encore une hallucination de ce genre, causée par l'intoxication alcoolique, qui amena, entre deux paysans des bords de l'Elbe, un horrible combat où l'un d'entre eux trouva la mort. Chacun de ces paysans croyait voir dans son compagnon un des cavaliers suédois qu'une légende superstitieuse, répandue dans le pays depuis la guerre de Trente ans, représentait comme errant pendant la nuit, et attaquant les voyageurs attardés (1).

Une autre espèce d'hallucinés commet

(l) EiSENUART. — Relation de procès remarquables^ t. ï, p. 5.

encore assez souvent des meurtres : ce sont les hallucinés de Fouïe, qui entendent des voix leur ordonnant de tuer. Pour ce qui est de la voix qui commande, le plus souvent cette voix n'appartient pas à un être existant en réalité. Il s'agit de quelque personnage imaginaire, auquel pourtant il arrive parfois que le malade donne un nom qu'il invente.

Quelquefois même, cette voix est encore quelque chose de plus abstrait : c'est une voix, l'aliéné n'en sait pas autre chose. Enfin, dans quelques cas, c'est Dieu lui-même ou le démon que l'aliéné entend.

Vis-à-vis des ordres ainsi donnés, les aliénés ne se comportent pas toujours de la même façon. Tantôt ils obéissent à l'injonction qui leur est faite, au moment même, sans résistance aucune; tantôt, au contraire, ils luttent, résistent quelquefois pendant un temps fort long , et ne finissent par agir que comme contraints et forcés.

Nous trouverons dans les faits suivants des exemples des divers genres de voix entendues par les aliénés et de la façon dont les fous se comportent en présence de ce trouble sensoriel. J'emprunterai à Esquirol la première

de ces observations, qui a trait à un M. de S..., devenu aliéné à la suite d'excès de toute sorte. Ce malade, qui se livrait de temps à autre à des actes de la dernière violence, entendait une voix lui conseillant de ne point parler, de ne point manger, et qui l'assurait qu'il fallait qu'il tuât quelqu'un pour être sauvé et libre : cette voix le tenait éveillé, le menaçant des dangers les plus terribles (1).

Un aliéné, qui avait été confié aux soins de Morel, résista longtemps à une voix d'en haut. C'était un homme aussi porté à analyser dans leurs moindres détails les accidents de sa santé que les mouvements de sa conscience. Un excès de ferveur religieuse lui avait fait prononcer, de concert avec sa femme, un vœu de chasteté que l'un et l'autre observaient scrupuleusement. Il combattait le démon de la chair par des jeûnes, des macérations qui développèrent en lui une extrême irascibilité et une recrudescence dans les dispositions hypocondriaques de ce malade. Une jalousie sans motifs vint encore ajouter à ses tourments, et pendant quatre années sa vie fut une

(l) EsQUiROL. — Des maladies mentales^ p. 371.

LE xMEURTRE CHEZ LES ALIENES /

suite d'impressions douloureuses et pénibles. Enfin, un nouveau phénomène morbide se joignit aux accidents maladifs qu'il éprouvait déjà. Il entendit une voix qui lui ordonnait de tuer sa femme s'il ne voulait pas qu'elle fût privée à jamais, ainsi que toute sa famille, du bonheur éternel. A une injonction aussi terrible, accompagnée de la défense non moins expresse de rien révéler, il s'enfuit, interdit, du toit conjugal. Il se réfugia chez des amis, alla faire des retraites dans des maisons religieuses, mais la terrible voix le poursuivait partout. Dieu lui apparut un jour sous la forme d'une lumière éclatante qui inondait sa chambre et illuminait d'une vive clarté le crucifix devant lequel, agenouillé et priant avec ferveur, il se déclarait indigne d'accomplir la mission dont le chargeait la volonté divine, et demandait qu'un autre en fût investi. Mais l'ordre était impérieux, il fallait l'exécuter sans retard, et c'est après avoir tué sa femme, l'avoir coupée en morceaux et avoir jeté les restes dans un puits, qu'il alla, avec la tranquillité d'âme la plus parfaite, et comme s'il avait accompli le plus saint des devoirs, se remettre entre les mains des ma-

gistrats (1). Je terminerai ce que j'ai à dire sur les fous qui commettent des meurtres pour obéir à des voix par un fait du même genre que celui que je viens de rapporter, mais offrant une particularité spéciale. Lors de l'expertise à laquelle fut soumis l'aliéné qui comme dans le cas précédent, avait tué sa femme, les voix avaient probablement disparu, et, en tous cas, ne furent pas dénoncées par le malade. L'absence de tout mobile pouvant expliquer le crime commis fit que les experts conclurent à l'aliénation. L'inculpé fut acquitté par six voix contre six voix et interné dans un asile. Après avoir vécu deux ans sans aucune manifestation délirante, cet individu devint triste et fit une tentative de suicide. Il avoua que depuis quinze jours il ne dormait plus, une voix, la même qui lui avait commandé de tuer sa femme, lui ordonnant d'en finir avec la vie (2).

Nous allons voir l'aliéné amené au meurtre par un chemin différent, et c'est encore fré-

(1) MoREL. — Traité des maladies mentales, p. 361,

(2) Baume. — Quelques matériaux apportés à la médecine légale des aliénés. — Annales médico-psychologiques .

quemment à des hallucinés, mais à des hallucinés persécutés que nous aurons affaire.

Nous pouvons dire que, dans les observations rapportées plus haut, c'est particulièrement l'hallucination qui détermine le meurtre et quelquefois les circonstances du meurtre. Dans les faits que nous allons examiner, c'est au contraire l'idée délirante qui est en cause.

Il est néanmoins nécessaire que nous parlions des hallucinations des persécutés, dont on retrouve Faction, au moins médiate, dans nombre d'actes nocifs accomplis par ces sortes de fous et que nous montrions la façon dont les malades sont alors impressionnés par les troubles sensoriels auxquels ils sont sujets.

C'est ordinairement des hallucinations de l'ouïe que Ton constate chez les persécutés; ce sont encore des hallucinations du goût, de l'odorat, du sens génital et surtout de la sensibilité générale. Il y a bien parfois aussi chez eux des hallucinations de la vue ; mais ces hallucinations ont ici un caractère particulier, comme nous Findiquerons tout à l'heure.

Le persécuté atteint d'hallucinations du sens de Fouie entend proférer contre lui des injures,

rapporter sur son compte des faits déshonorants ; il est l'objet de menaces terribles. Le malheureux atteint d'hallucinations de l'odorat s'imagine qu'on lui lance des gaz, du soufre, des vapeurs méphitiques. Le sens génital estil intéressé dans ce trouble sensoriel, le malade se plaint qu'on lui fait subir les plus indignes traitements, qu'on se livre sur sa personne aux plus odieux attentats,. La sensibilité générale est-elle affectée, on le tourmente à l'aide de la magie, de l'électricité, du magnétisme, etc. Si le persécuté éprouve des hallucinations de la vue, il dira qu'on lui fait voir des tombeaux, des cadavres , des serpents , des images obscènes ; et c'est un fait digne de remarque et qui, dans la question présente, a une importance considérable, que chez le persécuté l'hallucination de la vue est, comme les autres hallucinations, prise pour quelque manœuvre accomplie par des êtres acharnés à sa perte, une sorte de fantasmagorie que ses ennemis lui font apparaître. Aussi, tandis que, dans les cas que nous examinions plus haut, l'objet des violences de l'aliéné était identifié avec l'image délirante, ici il est ordinairement ailleurs, l'hallucination n'étant, comme je viens de le dire,

qu'un des mille moyens employés pour persécuter le pauvre malade.

Maintenant que nous venons d'indiquer la forme la plus habituelle que revêtent les phénomènes hallucinatoires chez les persécutés, nous allons nous occuper de l'idée délirante, phénomène prédominant chez ces sortes de malades et qui a une si grande part dans l'accomplissement des actes dangereux dont ces fous sont susceptibles.

Souvent le persécuté n'a qu'une idée vague de ses persécuteurs. Il est tourmenté, inquiet, ressent des impressions pénibles diverses, dues la plupart du temps à des troubles hallucinatoires, et il en conclut qu'il a des ennemis qui le poursuivent; c'est là sa première impression. Mais ces ennemis n'ont qu'une existence théorique, virtuelle ; aucune personnalité arrêtée n'est en jeu; ou bien encore il s'agit de quelque personnalité collective comme la police, les francs-maçons, le clergé, une bande, etc. On voit parfois les choses demeurer en cet état pendant toute la durée du délire ; mais malheureusement il n'en est pas toujours ainsi et le pauvre aliéné, s'il ne l'a d'abord trouvée, finit, après quelques recherches^ par découvrir dans

son entourage la personne qu'il prend pour l'auteur de ses tourments. Souvent, et cela paraît arriver surtout lorsque des idées d'empoisonnement dominent, ce sont les proches qui sont accusés. Plus souvent encore, ce sera quelque personne dont le malade croira avoir à se plaindre, bien qu'il puisse arriver aussi que le persécuté prenne pour objet de sa vengeance quelque inconnu qu'un hasard malheureux aura amené à portée de ses coups. Mais, je le répète, c'est beaucoup plus souvent ou une personne contre laquelle l'aliéné nourrit quelque ressentiment que rien ne motive, ou quelqu'un de son entourage ou de sa parenté, qui devient victime de l'aliéné persécuté. On trouvera dans un rapport que j'ai publié dans les Annales médico-psychologiques (1) un exemple très net de ce que je marque ici. Ce rapport a trait à un jeune homme nommé R..., dont j'ai eu à examiner l'état mental avec MM. Arthaud et Mollière, et qui tua son beau-père dans les circonstances que je vais dire. Invité par deux de ses parents et par son beau-père M. G... à faire une promenade dans le parc entourant

(1] T. V, année 1881.

l'habitation de sa mère, R... avait pris un fusil, comme cela lui arrivait souvent du reste, pour abattre quelques martinets. Il marchait derrière son beau-père. Pendant que R... faisait le geste d'épauler, une détonation se fait entendre et M. G... tombe mortellement frappé. Arrêté et traduit en police correctionnelle pour homicide par imprudence, R... allait être condamné à une peine légère, quand il se lève et déclare en pleine audience qu'il a tué son beau-père volontairement, parce que celui-ci l'empoisonnait. Sur cette déclaration, R... est envoyé en observation à l'asile de Bron où il se montre tout d'abord excité et incohérent. Bientôt cependant cette excitation tombe, et l'on voit se dessiner les idées d'empoisonnement dont R... est obsédé avec leur accompagnement ordinaire de refus d'aliments suspects, d'échange de mets avec les autres aliénés. Quelques convictions ambitieuses se mêlent au délire de persécution du malade qui, également en proie à des illusions, croit reconnaître des parents dans quelques aliénés de la division où il a été placé. Le langage de R... est bien celui des persécutés : c'est une bande qui le poursuit, on agit sur lui par des moyens occultes, il entend des voix de

plafond. Depuis longtemps, du reste, R... avait toutes les allures des délirants par persécution, ne mangeant que le pain coupé par lui, ne se servant que de Feau qu'il avait été chercher lui-même, se traitant sans cesse pour neutraliser l'action des poisons qu'on lui faisait prendre, se croyant suivi en chemin de fer par les agents de la bande qui en voulait à sa vie.

Il se peut aussi qu'une circonstance toute spéciale vienne désigner la victime. Un fait que m'a raconté le savant et regretté professeur Arthaud, et que je demanderai la permission de rapporter ici, montrera nettement ce que je veux indiquer. Voici ce fait qui ne laisse pas d'être assez original et auquel, heureusement, un dénoûment funeste n'est pas venu donner un autre caractère. Un aliéné persécuté vaguait par les rues de Lyon en proie à des hallucinations de toute sorte, mais surtout à des hallucinations de la sensibilité générale : on le piquait à l'aide d'agents invisibles, on l'électrisait, on le magnétisait. Conduit par le hasard de ses pérégrinations vagabondes dans le voisinage du Palais Saint-Pierre, notre halluciné voit une affiche où était indiqué le jour de l'ouverture du cours de M. ***, professeur de phy-

sique. Cette affiche est pour l'aliéné une révélation, un trait de lumière ; il a trouvé son persécuteur, celui qui, suivant l'expression populaire, lui fait de la physique. Aussi bien, il s'arme d'un fusil et va trouver le professeur objet de ses soupçons, en lui intimant l'ordre d'avoir à cesser, sous peine de la vie, de le tourmenter comme il avait fait jusque-là. Le distingué savant, objet de cette singulière aventure, ne parvint que difficilement à calmer le malade, qu'on enferma quelque temps après.

Nous venons de voir l'halluciné persécuté chercher ses ennemis, s'adressant un peu au hasard pour se venger, et cela parce qu'il n'attribue pas ses fausses sensations ou les voix qu'il entend à une personne déterminée : c'est un simple soupçon qui le guide ; mais il peut se faire que l'hallucination même désigne, en quelque sorte, sa victime au persécuté. C'est ce qui arrive lorsque l'halluciné croit reconnaître la voix de celui qui l'injurie, ou voit l'image hallucinatoire de la personne qui lui procure des sensations pénibles, douloureuses, parfois même voluptueuses, mais énervantes.

Dans le meurtre accompli à Bordeaux par le jeune Sclafer sur la personne de la servante de

son père, et que Marc a longuement raconté, le malade ne fut poussé à cet acte horrible que parce qu'il entendait sa victime lui dire les plus grossières injures. C'est encore l'hallucination même, mais une hallucination visuelle, qui désigna aux coups d'un fou persécuté deux pauvres femmes qui furent grièvement blessées de sa main au théâtre et qu'il accusait de l'avoir ensorcelé depuis douze ans ; toutes deux lui apparaissant fréquemment, la plus âgée pour lui dire des injures, la plus jeune pour l'énerver en excitant ses passions (1). Enfin, il y a quelques années, j'ai eu à faire un rapport médico-légal sur un individu qui commit plusieurs meurtres et qu'une hallucination auditive avait aussi guidé dans le choix de sa victime. Cet aliéné s'était évadé autrefois de l'Antiquaille et avait été laissé dans son pays, où il vécut longtemps de son travail sans donner lieu à aucune plainte. Cependant, ce malade avait les facultés affaiblies, des idées de persécution, des hallucinations de presque tous les sens et offrait depuis quelque temps une assez vive excitation. André D... — c'est ainsi qu'il

(1) Georoex. — Discussion médico-légale sur la folie^ p. 55.

s'appelait — demeurait alors chez les époux X..., habitant une chambre située immédiatement au-dessus de celle de ses hôtes. De son lit, D... voyait tomber des gendarmes, tués, croyait-il, par les pauvres gens qui le logeaient ; une planche du plafond bizarrement taillée lui procurait l'illusion d'une jambe coupée; il sentait des coups de poignard lui traverser diverses parties du corps et entendait presque tous les soirs la femme X... dire à son mari qu'il fallait tuer D... pour le voler. Outré, exaspéré, D... entre un jour chez la femme qui était devenue l'objet de sa haine et il la tue à coups de hache ; quatre petits enfants sont aussi frappés par ce forcené.

Dans les cas que nous venons d'examiner et où l'on rencontre chez les malades des idées de persécution, cause immédiate des meurtres commis, ces conceptions erronées sont précédées ou accompagnées d'hallucinations. C'est là la règle ordinaire. Je dois cependant mentionner des faits où évidemment les choses ne se passent pas ainsi. Cet enchaînement si fréquent, si habituel, si naturel même, oseraije dire, hallucinations, idées de persécution, meurtre, ne s'observe pas toujours. Il arrive

qu'il manque un anneau à la chaîne : riiallucination. L'illusion la remplace le plus souvent ; mais elle est consécutive à l'idée délirante. Voici comment les choses se passent à l'ordinaire. Par suite de conceptions fausses, erronées, un individu s'imagine que telle personne traverse ses projets — projets parfois grandioses, ridicules, en désaccord avec les facultés de celui qui les forme — et le poursuit de ses discours diffamatoires. En même temps que cette personne est spécialement en butte à la haine du persécuté, celui-ci est en défiance vis-à-vis de tout le monde. Il suppose que chacun connaît ses projets et s'en moque. Aussi voit-il les passants lui faire des grimaces, le regarder d'une façon malveillante. Quelqu'un vient-il à rire, il se croit l'objet de ce rire; crache-t-on près de lui, c'est pour l'insulter. Cependant la personne que l'aliéné s'imagine plus spécialement traverser ses projets, devient chaque jour pour lui l'objet d'une haine plus vive; aussi bien, un jour, excité, irrité par ses folles et fausses suspicions, il attend son ennemi et le tue. Ordinairement, dans ces cas, l'aliéné connaît sa victime et Va choisie ; parfois, cependant, ce sera un de ces

passants qu'il croit le regarder en grimaçant, qui a un drôle d'air^ qui sera frappé par l'aliéné. C'est ainsi qu'un fou persécuté tira sur une femme et sur un laboureur qu'il blessa, bien qu'il ne les eût jamais vus, parce que, ditil, tout le monde l'abrutissait. Mais, je le répète, ces meurtres commis au hasard ne sont pas le cas le plus ordinaire, et généralement la victime a été choisie. On se rappelle encore à Lyon l'affaire de l'avocat S... qui tua d'un coup de pistolet un de ses confrères. Bien que n'ayant pas été chargé de l'examen de l'état mental de S . . . , j 'ai eu l'occasion de l'observer de très près et d'une façon suivie. S..., fils d'un père passant pour excentrique, était lui-même extrêmement bizarre. D'une intelligence, en somme, assez limitée, il étudiait cependant beaucoup, mais toujours à côté, en quelque sorte. Doué d'un sens moral assez peu développé. S... se faisait servir par une fille soumise dont il avait fait sa confidente et son amie, et qui l'accompagnait partout dans ses promenades, sans qu'il comprit ce qu'une telle conduite avait de malséant. S. . . , qui nourrissait des idées d'ambition , voulait faire un mariage riche qui fût pour lui un sérieux appui pour arriver à quelque posi-

tion élevée ; et la fille qui le servait, abusant de sa crédulité, lui montrait à la promenade de. jeunes personnes qu'elle lui affirmait être éprises de lui. Longtemps ces prétendues demeurèrent des prétendues en perspective, absolument virtuelles : c'étaient des inconnues. Il arriva cependant que S... porta ses vues sur la sœur d'un avocat et, sans avoir jamais été en relation avec les parents de cette jeune fille, s'imagina qu'il était agréé. Rempli de cette idée, il se présenta dans la famille pour arranger son mariage, sans se douter de ce que sa démarche avait d'irrégulier. Econduit naturellement, S... fut persuadé que c'était le frète de M'^® X... qui s'opposait à l'alliance qu'il voulait contracter. Il se croyait diffamé par son confrère, s'imaginant encore que tout le monde savait son échec et s'en moquait. On lui faisait des grimaces, on crachait près de lui pour le narguer, on le décriait, pensait-il ; mais le frère de M"^ X... était toujours le plus acharné à le perdre de réputation. Dans la persuasion où il est des mauvais procédés de M. X... à son égard, S... prend la résolution de se venger. Il va attendre son ennemi à l'extrémité du pont du Palais, bien résolu à le tuer ; mais sa myo-

pie lui fait prendre pour sa victime un autre de ses confrères, sur lequel il tire et qu'il atteint d'une balle à la tête. S... condamné, malgré les conclusions des médecins chargés d'examiner son état mental, écrivit une lettre à l'un des experts pour lui reprocher d'avoir cherché à le faire passer pour fou.

Dans cette affaire, un des médecins commis par la justice pour apprécier la situation mentale de S... et qui conclut à son état d'aliénation, avait tout d'abord hésité à se prononcer dans ce sens par cette raison qu'on ne rencontrait chez l'inculpé aucune hallucination. Mais, je le répète, ce trouble sensoriel peut manquer dans les délires systématisés. J'ai actuellement dans mon service plusieurs persécutés qui n'ont jamais offert aucun phénomène hallucinatoire, et ma mémoire me retrace encore très nettement le fait d'un individu au sujet duquel j'avais été chargé, par la quatrième Chambre de la Gourde Lyon, de faire un rapport médicolégal, et chez qui se trouvait également la même absence d'hallucinations. Cet individu, nommé C..., condamné à cinq ans de prison pour avoir tiré un coup de pistolet sur un de ses camarades d'atelier, avait fait appel de ce

jugement. Depuis longtemps C... s'imaginait qu'on lui en voulait, qu'on cherchait à lui nuire et, sous l'influence de ces idées, il avait fréquemment changé de résidence, ainsi que cela arrive si souvent dans les délires de persécution. Faisant partie d'une société de secours mutuels, il s'était vu rayer de la liste des sociétaires pour irrégularité dans le paiement de sa cotisation. Persuadé qu'un de ses camarades avait été cause de sa radiation et l'avait provoquée par malveillance, C... conçut contre lui des sentiments de haine et ne tarda pas à attribuer à son ennemi imaginaire toutes les vexations que son esprit malade lui faisait découvrir dans les actes les plus naturels de ceux qui l'entouraient. Si on parlait à voix basse près de lui, C... s'imaginait qu'on s'entretenait d'une action déshonorante qu'on l'accusait d'avoir commise. Les ouvriers de l'usine dans laquelle il travaillait suivaient-ils le même chemin qu'il avait pris lui-même, il supposait que c'était dans l'intention arrêtée de le ridiculiser, comme s'ils avaient voulu, disait-il, assister par anticipation à son enterrement. Un coup de fusil, tiré dans le voisinage de son habitation, était interprété par lui d'une façon

tout aussi extravagante. Il était enfin persuadé que les j ournaux renfermaient constamment des diffamations à son endroit, voyant des allusions à ses propres affaires dans des faits divers qui lui étaient parfaitement étrangers, et il tenait pour certain que ces articles malveillants étaient insérés à la demande de son ennemi prétendu. Aussi, peu de jours avant l'accomplissement de l'acte violent qui l'avait amené devant la justice, s'était-il fait accompagner par un homme d'affaires dans les bureaux des diverses feuilles lyonnaises où l'on avait eu la complaisance de mettre à sa disposition la collection de ces différents journaux, afin qu'il pût rechercher les prétendus articles écrits contre lui, ce qu'il lui fut naturellement impossible de découvrir. Eh bien, ni pendant la durée de mon expertise, ni pendant plus d'une année que j'ai pu observer C... à l'asile, où il avait été interné à la suite d'une ordonnance de non-lieu, je n'ai constaté chez lui d'hallucinations, bien que ce trouble maladif ait été de ma part l'objet d'une exacte recherche. Enfin, j'ai eu à examiner avec un des distingués médecins-experts près des tribunaux de Lyon, M. le D"" H. Coutagne, un per-

sécuté qui, lui non plus, ne présentait aucun phénomène hallucinatoire. S'imaginant qu'un notaire de son pays l'avait lésé dans ses intérêts, cet aliéné ne cessait de poursuivre cet officier ministériel de ses réclamations pécuniaires dont il augmentait la somme sous les prétextes les plus singuliers, le taxant, par exemple, de plusieurs milliers de francs pour je ne sais quelle légère indisposition contractée dans les démarches faites pour se faire rendre justice. Enfin, à bout de réclamations infructueuses, ce persécuté avait été attendre, armé d'un fusil, son ennemi prétendu, acte qui amena son internement après une ordonnance de non-lieu. Je le répète, l'aliéné dont il est ici question n'a jamais offert d'hallucinations d'aucune sorte.

Le délire de persécution peut parfois revêtir une forme spéciale qui mérite d'être mentionnée : je veux parler de certains cas où l'on voit les idées de jalousie prédominer dans les conceptions délirantes des aliénés. J'ai eu longtemps dans mon service un malade qui offrait précisément cette particularité : il s'imaginait que sa femme lui était infidèle, et tous les bruits qu'il entendait étaient pris par lui pour

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(les signes d'intelligence entre sa malheureuse compagne et ses prétendus amants. Quelqu'un passait-il devant sa porte, c'était un amoureux venant épier l'occasion favorable. La toux d'un locataire dans la chambre voisine était invariablement prise pour le signal d'un rendezvous. Il n'était enfin circonstance fortuite, si insignifiante fût-elle, que ce malheureux n'interprétât dans le sens de son délire. Un autre malade, tout récemment encore interné à l'asile de Bron, offrait un délire analogue, et racontait, au sujet de sa femme, dont il reconnaissait les bonnes qualités et la vie naguère absolument irréprochable, les plus invraisemblables infidélités. Dans ces deux cas, aucun fait grave n'a été le résultat des convictions délirantes des aliénés dont je viens de parler; mais il n'en est pas toujours ainsi, et Georget (1) a raconté l'histoire d'un malheureux qui, en proie à de pareils soupçons délirants, après avoir maintes fois changé de domicile afin de rompre les criminelles relations supposées de sa femme, en était arrivé à coucher avec un tranchet

(l) Geokget. — Considérations médico-légales sur la liberté morale, p. 88^

SOUS le chevet de son lit pour tuer, si elle cherchait à s'échapper, sa pauvre compagne, qu'il finit par blesser grièvement à coups de hache. On trouve encore, dans le Ti^aité du suicide et de l'hypocondrie de Falret, le fait d'un persécuté qui, poursuivi d'idées délirantes jalouses, tua à coups de maillet sa femme profondément endormie. Mais je n'insisterai pas davantage sur cet ordre de faits, qui ne constituent qu'une variante du délire de persécution qu'il était pourtant nécessaire d'indiquer en passant. Je dois également mentionner ici comme une autre variante du même délire, le cas de certains aliénés qui s'imaginent qu'on leur a jeté un sort. Cette forme délirante, plus rare aujourd'hui qu'autrefois, se présente néanmoins de temps à autre chez les habitants des campagnes, et peut être l'occasion des actes les plus violents et les plus regrettables. J'ai, en effet, encore actuellement dans mon service, un malade qui, s'imaginant qu'un de ses voisins l'avait ensorcelé, tua ce malheureux, et fut interné à la suite de cet acte délirant. Le persécuté ne tue pas toujours pour se venger de ses ennemis. Il lui ariive assez souvent encore de commettre un meurtre dans l'inten-

tion de se faire rendre justice. Assailli, obsédé par les plus pénibles sensations, l'aliéné persécuté se plaint, se lamente, implore l'assistance de tous, demande à ceux qui l'entourent de faire cesser ses tourments : il n'a fait aucun mal, il n'est point coupable, il est sûr de pouvoir le démontrer ; qu'on lui donne des juges, qu'on le mène devant les tribunaux, et là, il s'expliquera, son innocence brillera comme la lumière du jour, ses ennemis seront confondus et la justice ne pourra pas ne pas prendre sa défense. Ce qu'il y a, pense-t-il, d'important pour lui, c'est d'être mené devant les juges, et pour y arriver, il commettra facilement un meurtre. J'ai été l'objet, de la part d'un aliéné, d'une tentative de meurtre faite dans de semblables conditions. Il s'agissait d'un vieillard encore fort et vigoureux, tourmenté d'hallucinations et d'illusions de l'odorat et du goût, mais de l'odorat principalement. Ce malade avait été interné à l'asile de Dijon, où j'étais alors médecin adjoint. A toute heure du jour et de la nuit, il se plaignait qu'on lui lançât des gaz, des fumées, des odeurs méphitiques, et demandait qu'on le délivrât de ces pénibles sensations. Ancien plaideur retors, il offrait d'entrer

en arrangement avec ceux qui le tourmentaient. Enfin, voyant que, malgré ses supplications et ses demandes réitérées, les gaz qui le faisaient souffrir arrivaient toujours aussi méphitiques et avec la même profusion, il m'attendit et me brisa une bouteille sur la tête. Ce malade espérait qu'ayant à répondre devant la justice de cet acte de violence, il serait mené au tribunal et pourrait, alors, s'expliquer sur les persécutions de toute sorte dont il était depuis si longtemps l'objet de la part de ses ennemis. Nous venons de voir de nombreux exemples de meurtres accomplis par des aliénés hallucinés ou en proie, soit à des illusions, soit à des idées de persécution, qui reconnaissent plus ou moins immédiatement pour cause le phénomène hallucinatoire ou le désir de se venger de leurs ennemis imaginaires. Voici une autre classe de malades qui pourront parfaitement, eux aussi, être hallucinés, mais dont pourtant les meurtres n'auront pas, comme les premiers, pour cause déterminante l'hallucination ou une idée de vengeance. Ce qui les fera agir, ce sera une idée fausse, une conviction délirante de nature tout autre que celles que l'on rencontre chez les persécutés, et qui, s'emparant

d'eux tout entiers, sera le point de départ de raisonnements logiques dans leur fausseté, et aboutissant le plus ordinairement à quelque horrible catastrophe. Ces idées paraissent pouvoir être assez nombreuses. Cependant, si l'esprit peut imaginer une série de motifs très variés, susceptibles d'amener un aliéné à commettre un meurtre, quand on se borne à la simple constatation des faits, quand au lieu d'imaginer on observe, on voit que ces motifs se réduisent à un nombre assez limité et qu'on peut ranger en quelques catégories. Examinons donc les diverses catégories d'aliénés homicides, rendus meurtriers par quelque considération particulière, par quelque raisonnement spécial.

Il y a des fous qui sont incessamment poursuivis par l'idée du suicide, et qui cependant n'osent se détruire, soit parce qu'ils craignent de manquer d'énergie, soit parce qu'ils pensent que leur action est criminelle et qu'ils redoutent les peines de la vie future, s'ils viennent à périr sans avoir eu le temps de se confesser et d'être absous. Or, ces malades après avoir plus ou moins résisté à leur pensée dominante, finissent par concevoir l'idée du meurtre dans

lebut unique d'arriver à raccomplissement de leur désir. Ils tuent pour qu'on les tue à leur tour. Quelque déplorable que soit un acte semblable, on voit que c'est en vertu d'une certaine logique qu'il est accompli. Dans le premier cas , en effet , l'aliéné n'aura pas à craindre que son courage défaille; dans le second, il pourra se préparer à la mort, se repentir et obtenir le pardon du meurtre qu'il aura commis. En tous cas, il mourra. Les aliénés qui, ayant fait plusieurs tentatives de suicides non suivies d'effet, commettent un meurtre pour qu'on leur ôte la vie, rentrent évidemment dans la présente catégorie.

M. Dagron (1) a raconté l'histoire d'une femme qui, atteinte de lypémanie et se croyant en butte aux maléfices d'ennemis imaginaires, résolut de ^e suicider. Après avoir longtemps nourri son projet, qu'elle n'eut pas le courage de mettre à exécution, elle conçut le dessein de tuer pour être tuée. En mars 1855, elle fit, en effet, périr un de ses enfants en lui brisant la tête contre le sol, et ce ne fut qu'avec beau-

(l) Archives cliniques des maladies mentales et ner-^ veuseSj p. 145.

coup de peine qu'on lui arracha des mains le second, dont les blessures furent assez graves pour donner des craintes sérieuses pour sa vie. Il est peu de lecteurs qui n'aient entendu parler de l'affaire Jobard, qui causa à Lyon une si grande émotion. Jobard était un aliéné lypémaniaque qui s'était livré à des excès et à des abus génésiques. Ses habitudes de débauche, que sa volonté émoussée ne parvenait pas à surmonter, avaient amené chez lui le dégoût de la vie. Ne voulant pas se tuer dans la crainte des peines éternelles auxquelles il pensait que les désordres de sa vie passée et le suicide le condamnaient inévitablement, Jobard, qui s'était rendu à Lyon, résolut tout d'abord d'immoler une fille publique , afin qu'on le fit périr, et que le temps nécessaire pour se repentir et obtenir l'absolution de ses fautes et de son crime lui fût néanmoins laissé. La victime qu'il avait choisie n'échappa au sort qui lui avait été réservé que par une circonstance toute fortuite. Jobard, qui était allé passer sa soirée au théâtre des Célestins, s'aperçut qu'il n'avait plus la somme nécessaire pour se rendre dans le mauvais lieu où il devait commettre le meurtre qu'il avait

projeté. Il n'abandonna pas cependant son funeste projet, et après quelque hésitation sur le choix de sa nouvelle victime , au théâtre même, il frappa d'un coup de couteau une jeune femme qui se trouvait devant lui et à portée de sa main (1), Je noterai que, par une curieuse rencontre , à Lyon encore , un fait presque semblable s'était passé en 1833. Il s'agissait cette fois d'un séminariste qui, mélancolique et bizarre, et voulant en finir avec la vie, tira sur un professeur du Grand- Séminaire pour être tué lui-même et se ménager en même temps la possibilité du repentir (2). Plus heureux que Jobard, que la décision du jury envoya au bagne, ce mélancolique fut interné à St-Jean-de-Dieu.

Quelques fous qui tuent pour être tués sont dirigés par un motif des plus singuliers. Ils envisagent le supplice qu'on leur infligera comme quelque chose de glorieux, et c'est cette idée qui exerce sur leur esprit une fas-

(1) Voir le consciencieux travail de M. Arthaud : Examen médico-légal des faits relatifs au procès criminel de Jobard. Lyon, 1852.

(2) BoTTEX. — De la médecine légale des aliénés, p. 91 .

cination telle qu'ils finissent par succomber eî par immoler soit un inconnu, soit quelqu'un de leur entourage. Sous le grand Frédéric, une pauvre femme, ayant vu un condamné marcher au supplice, entouré de soldats et d'une grande foule de peuple et accompagné d'un ministre qui lui adressait de pieuses exhortations, désira avoir une fin semblable. Pour y arriver, elle commit un meurtre. Arrêtée et jugée, elle fut condamnée à mort; mais Frédéric, à la connaissance de qui le fait fut porté, l'estima malade et la fit enfermer pour le reste de ses jours. A une époque plus rapprochée de nous, au rapport de Marc (1), un fait semblable s'est produit à Dresde. Une jeune fille , nommée Augusta Strohm, ayant assisté à l'exécution d'une femme condamnée pour assassinat, le soin avec lequel on prépara cette femme à mourir, sa marche à l'échafaud, son supplice, exercèrent sur l'imagination de la jeune fille une telle impression , qu'elle regarda comme un bonheur sans égal de pouvoir terminer sa vie de la même manière. Elle résista long-

(l) Z>e la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires^ p. 2 35,

temps à la pensée qui la dominait et qui finit par s'affaiblir. Mais une nouvelle exécution où elle vit l'assassin se rendre au lieu du supplice, entouré de soldats, accompagné d'un prêtre et au milieu d'une foule nombreuse qui, malgré l'énormité du crime , témoignait pour le condamné des sentiments de compassion, vint raviver son désir et elle tua, dans des circonstances particulièrement horribles, une de ses amies, afin d'obtenir le même sort que les criminels dont elle avait admiré la fin tragique.

Il existe encore des aliénés qui, en tuant, s'imaginent rendre à leur victime un signalé service. Tantôt le meurtrier a voulu faire des saints de ceux qu'il a immolés ; tantôt il a cru les arracher au déshonneur, au malheur, aux peines de la vie, les soustraire aux séductions d'un monde pervers et corrompu. C'est ainsi qu'une femme en proie à un délire religieux en vint à tuer l'enfant d'une de ses voisines, pour que cet être innocent fût soustrait aux entraînements des passions et devint un ange (1) ; que,

(1) Pyle, cité par Hoffbauer. — La psychologie dans ses applications à la jurisprudence, § m.

dans une observation rapportée par Gall (1), on voit un soldat autrichien égorger sa femme et ses enfants pour les arracher aux séductions du monde et s'en faire des intercesseurs auprès de Dieu ; qu'on trouve enfin, dans un mémoire publié par M. Baume (2) , le fait d'un paysan qui, chérissant extrêmement ses enfants et craignant de les voir tomber dans la misère s'il venait à leur manquer, tua trois d'entre eux à coups de hache, n'épargnant que le plus jeune, par cette considération que le maire du village qu'il habitait, étant son parrain, ne manquerait pas de prendre soin de lui. Je terminerai ce que j'ai à dire sur les aliénés qui sont amenés au meurtre par suite d'une conviction délirante, par la mention des meurtres accomplis par les fous persuadés qu'ils ont reçu de Dieu une mission qu'ils doivent accomplir. Les faits de ce genre ne manquent pas dans la science. Je me bornerai à rappeler le cas de ce malheureux qui, obéissant à cette idée délirante qu'il était envoyé de Dieu pour punir les péchés des

(1) Sur les fonctions du cerveau, t. i, p. 400.

(2) Quelques matériaux apportés à la médecine des aliénés. — Annales médico-psychologiques, 1881.

hommes, commit un parricide : sous prétexte que son père était un grand pécheur, c'était lui, pensait-il, qu'il devait, sans aucun doute, tout d'ahord immoler.

Tel est l'aspect ordinaire des meurtres accomplis par les aliénés sous l'influence de l'hallucination ou de l'idée délirante. Nous, allons maintenant nous occuper de plusieurs autres éléments morbides qui peuvent conduire les fous à des actes semblables ; mais comme les faits qui nous restent à examiner sont d'une extrême importance et méritent une longue et attentive étude, nous en ferons l'objet d'un chapitre spécial.

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