CHAPITRE II
[suite]
Il y a un demi-siècle environ, il n'était question en médecine légale que de la monomanie homicide. La connaissance encore imparfaite des diverses formes de la folie, que d'illustres médecins commençaient seulement à étudier, le fait de certains actes violents accomplis comme instinctivement, la doctrine de Gall qui localisait et isolait toutes les facultés et les instincts, toutes ces circonstances firent la fortune de la théorie malheureuse, et scientifiquement inexacte dans sa généralisation extrême, de la monomanie homicide. Tous les ouvrages de médecine légale, datant de cette époque, sont remplis d'obser-
valions de monomanies du meurtre. Les cas sont nombreux, racontés d'une façon circonstanciée, dramatique parfois, consciencieusement recueillis et probants, semble-t-il tout d'abord. Cependant quand on examine d'un peu près ces observations, on voit que si, là partout, la tendance au meurtre est bien marquée chez le prétendu monomane, il existe une série de traits que l'écrivain ne met point suffisamment en vue, tout en les mentionnant néanmoins, et qui permettent fréquemment de reconnaître que les sujets observés appartiennent souvent à des classes maladives essentiellement distinctes. C'est donc un symptôme prédominant, l'impulsion maladive irrésistible, qui, frappant les observateurs de la première partie du siècle, leur a fait admettre la monomanie homicide, actuellement délaissée. Aujourd'hui, en effet, que nous savons que l'impulsion irrésistible se rencontre dans un grand nombre d'aliénations, que les préoccupations théoriques de nos devanciers, n'ayant à l'heure présente qu'un intérêt historique, ne sauraient plus nous séduire, les symptômes concomitants, effacés dans les écrits des premiers médecins légistes,
reprennent pour nous leur valeur et leur relief, et nous permettent ainsi de ranger les aliénés meurtriers, ayant agi sous l'influence d'une impulsion irrésistible, dans la famille pathologique à laquelle ils appartiennent véritablement. Nous ne nous trouvons donc plus en face de monomanes que leur monomanie porte uniquement à tuer, mais nous sommes en présence d'aliénés éprouvant de nombreux troubles psychiques et somatiques, parmi lesquels nous constatonvS, comme raison de l'acte commis, un redoutable phénomène morbide : l'impulsion irrésistible.
Parmi les phénomènes maladifs qu'on a l'occasion d'observer dans la foHe, il n'en est peut-être pas qui mérite de la part du médecin une plus grande attention que l'impulsion irrésistible. L'impulsion irrésistible consiste en un besoin impérieux, que le malade ne peut ordinairement surmonter, d'accomplir un acte généralement nocif. Le but de ces impulsions est nécessairement variable : c'est tantôt le suicide, tantôt l'homicide ; c'est le vol, c'est l'incendie, etc.
L'impulsion irrésistible étant, comme nous venons de le dire, une sorte de besoin, sa non-
'tO LE MEUBTRE CHEZ LES ALIENES
satisfaction, comme il arrive pour tous les besoins, cause à celui qui réprouve une sorte de malaise, d'anxiété, malaise et anxiété qui ne cessent que lorsque le besoin est satisfait. On a avancé, et avec raison, que la soudaineté est un des caractères les plus ordinaires des actes impulsifs ; mais ce qu'il faut remarquer, c'est que précisément cette soudaineté est souvent liée à la lutte que le malade soutient avec son penchant. Une impulsion Qxiste^ et, pendant un certain temps est complètement maîtrisée ; puis le moment arrive où l'impulsion est devenue trop forte pour que la volonté du malade puisse la surmonter, et c'est alors que l'acte se produit subitement, comme si la résistance qui maintient un ressort étant vaincue, le ressort se détendait. Et cela est si vrai qu'on voit certains aliénés dénoncer aux personnes de leur entourage les impulsions qu'ils ressentent, se plaignant d'avoir d'atroces désirs de tuer ou de se détruire, et avertissant ceux qui sont l'objet de ces impulsions de se sauver, ou demandant avec instances et supplications à être liés pour ne point accomplir de meurtre ou ne pas attenter à leurs jours. J'ajouterai qu'il est
d'une importance extrême de tenir compte, sans retard, de ces avertissements; car l'aliéné ne les donne que lorsque l'impulsion à laquelle il est soumis est devenue atroce, intolérable, et va se traduire presque inévitablement en acte.
Telle est, dans un certain nombre de cas, la raison de la soudaineté, de l'imprévu de quelques actes dangereux auxquels se livrent les aliénés. Mais si, dans plus d'une circonstance, il y a, chez l'aliéné, lutte entre l'impulsion et la volonté, il arrive parfois qu'on ne saurait trouver aucune trace de cette lutte. C'est dans l'épilepsie que l'on rencontre le plus fréquemment ces impulsions sans combat préliminaire, si je puis dire, et principalement, la plus redoutable de toutes, l'impulsion homicide. Ici aussi, nous nous trouvons en face d'actes souvent instantanés, accomplis avec une soudaineté effrayante ; mais ce n'est pas seulement l'acte qui est soudain, imprévu : c'est l'impulsion elle-même. Les annales de la science sont remplies d'exemples de meurtres, accomplis par des épileptiques, en vertu d'une impulsion instantanée, et si, pour ma part, je n'ai pas constaté de meurtres de ce genre, j'ai souvent pu
observer des actes de violence de ces sortes de malades, et je les ai presque toujours vus marqués de ce caractère de rapidité dans l'exécution et de soudaineté dans l'impulsion même, qui rend ces aliénés si horriblement dangereux, soit pour les autres, soit pour euxmêmes.
Enfin, il est des cas où l'impulsion est accompagnée d'une hallucination qui parfois la soutient en quelque sorte, si l'on veut bien me passer cette expression. En même temps qu'un lypémaniaque entendra une voix qui lui dira, par exemple, de se jeter par une fenêtre, il sentira une force qui le poussera, qui le précipitera. Il n'y a pas ici réflexion, obéissance raisonnée à la voix; les deux phénomènes, le phénomène hallucinatoire et l'impulsion, se produisent dans le mêm.e instant. J'ai donné des soins à un lypémaniaque qui s'était jeté dans un puits. Ce malade, après sa guérison, m'a raconté qu'en même temps qu'une voix lui intimait l'ordre de se précipiter, une force intérieure semblait le pousser irrésistiblement. Du reste, avec des impulsions moins graves que celle dont nous nous occupons ici, nous rencontrons la même circonstance d'une halluci-
nation accompagnant une impulsion irrésistible, à laquelle elle est liée si intimement qu'il semble que les deux phénomènes soient le résultat d'un même mouvement se propageant dans une direction différente. Comme exemple de ce que j'avance ici, je mentionnerai le fait d'un jeune homme qui, interné à l'asile de Blois à la suite d'une tentative de suicide, se mettait à genoux pour obéir à une voix qui lui commandait de prendre cette attitude. En même temps que cette voix se faisait entendre, il sentait, disait-il, une force qui lui pliait les jambes et le contraignait à s'agenouiller.
Voilà, rapidement exposés , les caractères généraux qu'offre l'impulsion maladive. Cependant je ne serais pas complet sur ce point de la question qui nous occupe, si je ne disais ici que l'impulsion irrésistible est fréquemment accompagnée de symptômes physiques, presque constamment les mêmes dans les diverses aliénations où se montre ce phénomène maladif. L'aliéné en proie à l'impulsion irrésistible accuse ordinairement des maux de tête d'une violence extrême, tantôt généraux, tantôt limités à un seul point. Il sent des bouffées de
chaleur qui lui montent à la tête ; il se plaint d'une anxiété précordiale extrêmement vive; le cœur, les artères battent fortement, les artères de la tête principalement. Enfin, je noterai comme dernier caractère de l'état général de l'aliéné sous le coup d'une impulsion irrésistible, une sorte d'impatience, d'inquiétude des plus pénibles, tous phénomènes qui cessent parfois subitement, quand l'impulsion est satisfaite.
Les aliénés qui tuent sous l'influence d'une impulsion irrésistible sont généralement des maniaques, des mélancoliques, des épileptiques, des hystériques, des femmes atteintes de folie puerpérale, des alcooliques ou des imbéciles. Nous examinerons successivement les actes impulsifs de ces diverses sortes de malades et nous montrerons les circonstances ordinaires dans lesquels ces actes s'accomplissent dans les différentes affections mentales : circonstances presque toujours identiques , quand il s'agit d'aliénés appartenant à la même variété maladive, et qui donnent au fait incriminé un cachet spécial tout propre à attirer dès l'abord l'attention du magistrat et du médecin. Commençons notre
étude par rimpiilsion homicide dans la folie maniaque.
Il n'y a guère lieu de s'étonner que des impulsions nocives irrésistibles se montrent dans la manie. Cette forme mentale est, en effet, essentiellement impulsive. Observez un maniaque : il crie, chante, vocifère ; ses gestes sont désordonnés, exubérants; ses mouvements sont si intempérants, si multipliés, si violents, qu'il se sent et se dit souvent brisé par la dépense excessive de forces qu'il vient de faire. Et tout cela est irrésistible : ces cris, ces gestes violents, le maniaque ne peut pas les maîtriser ; il y est poussé malgré lui. Il y a donc chez le maniaque des tendances impulsives évidentes. Souvent limitées aux fonctions d'expression, il peut très bien arriver que ces tendances soient d'une nature plus grave, éminemment agressives, encore augmentées parfois et fortifiées par les hallucinations et les illusions que l'on rencontre si fréquemment, ces dernières surtout, chez les aliénés maniaques. Le délire lui-même, pour absolument désordonné qu'il soit souvent dans la manie, par suite des idées continuellement variables du malade, peut cependant offrir dans ce
désordre même mie teinte prédominante, une direction, si Ton veut, qui sera en rapport avec les impulsions maladives de nature dangereuse de l'aliéné. Et c'est précisément cette prédominance du délire et son rapport étroit avec les impulsions meurtrières manifestées par les malades qui me paraissent avoir abusé d'illustres observateurs, comme Esquirol, par exemple, et qui les ont amenés à créer cette entité morbide, inadmissible aujourd'hui, comme on la comprenait jadis, de la monomanie homicide. Pour justifier ce que je viens de dire, je demanderai la permission de résumer une observation de manie avec impulsions au meurtre, que l'illustre médecin de Charenton a rapportée sous le nom de monomanie homicide.
Une dame L..., après une vie très irrégulière, commença à donner des signes évidents d'aliénation mentale ; puis, une manie des plus furieuses éclata tout à coup. M*"^ L... brisait, déchirait tout ce qui était à sa portée, et se livrait à des actes de violence, particulièrement contre ses proches. Après deux mois passés à l'hôpital de Montreuil, M™^ L... est ramenée chez ses parents, éprouve une légère rémission,
puis est reprise d'accès furieux qui la rendent un objet de terreur pour les siens et pour les voisins, qu'elle accable d'injures et de menaces. Depuis l'invasion de sa maladie, continue Esquirol, M"'^ L... a eu plusieurs paroxysmes, pendant lesquels elle est bruyante^ furieuse^ met tout en pièces et ne se laisse aborder par personne. Elle répète qu'un crime doit être consommé, qu'elle doit tuer sa mère et tous ceux qui l'approchent : il faut que le genre humain meure, que la terre soit inondée de sang. Elle a des hallucinations de la vue et de roule ; elle voit le sang couler, ce qui l'exalte. Elle entend des voix qui applaudissent à ses fureurs et qui l'excitent au crime. A chacune de ses époques menstruelles, les phénomènes s'exaspèrent (1).
Qui pourrait méconnaître dans le portrait de M"'^ L... tracé par Esquirol celui d'une maniaque ? Agitation, rémittence, impulsions de toutes sortes, hallucinations de la vue et de l'ouie, exaspération des symptômes aux époques menstruelles : rien, ne manque au tableau. Mais il est difficile de se dégager, de s'abs-
(1) Esquirol. — Des maladies mentales^ t. ii, p. 107.
traire absolument des idées que le plus grand nombre a acceptées. Elles nous obsèdent, nous pressent de toutes parts, nous assiègent, nous leurrent et, comme ces feux qui jettent sur tous les objets qu'ils éclairent un reflet trompeur, la doctrine du jour nous fait souvent voir les faits sous un aspect qui n'est pas celui de la réalité et que, plus tard, déclarera mensonger la saine observation. Poursuivons.
Si l'impulsion homicide existe dans la manie, ainsi que nous venons de le voir, on la rencontre aussi dans la lypémanie, bien qu'il semble, à première vue, qu'elle doive faire moins naturellement partie de l'ensemble symptomatique qui constitue cette forme mentale. En effet, le lypémaniaque est ordinairement concentré en lui-même ; chez, lui, nulle exubérance, nulle expansion, de l'abattement, des craintes de toutes sortes, des pleurs, des gémissements, toutes manifestations qui semblent absolument éloignées de l'action. Cependant l'expérience nous apprend que ces malades, si tristes, si déprimés, si concentrés en euxmêmes, éprouvent des impulsions extrêmement violentes et qui parfois se traduisent en des actes d'une effrayante instantanéité. Il est vrai que
très souvent une lutte longue et pénible a eu lieu entre l'impulsion et la volonté, et que la soudaineté de Tacte n'est que la péripétie ultime d'un combat silencieux où la volonté a été vaincue.
J'ai recueilli dans une des maisons de santé de Lyon un fait de cette sorte extrêmement remarquable. Le malade dont il s'agit était un mélancolique, interné depuis longtemps, et qui se montrait parfaitement calme. Ses idées délirantes s'étaient, semblait-il, considérablement affaiblies; mieux encore, elles paraissaient avoir complètement disparu : on songeait à rendre ce malade à la liberté. Sa femme, du reste, le redemandait avec instance. Elle venait le visiter tous les jours en attendant le moment de sa libération définitive, lorsque, dans une de ses visites, l'aliéné la frappa avec une pierre qu'il avait soigneusement cachée. Rien n'avait pu faire prévoir cet acte de violence, qui amena la mort immédiate de la victime de cette agression. C'e meurtre accompli, le malade se répandit en larmes, déplorant son triste sort, et déclarant que, depuis plus d'une semaine, il était poursuivi du désir de tuer quelqu'un ; que, la veille, il
avait failli assaillir le directeur de la maison. Il avait eu cependant la force de triompher de son penchant homicide ; mais l'impulsion était devenue trop forte, le besoin trop irrésistible, la lutte trop pénible, il avait dû céder, et c'est pourquoi il avait frappé et tué sa femme, que pourtant il aimait.
A propos des impulsions dans la manie, j'ai dit combien fréquemment les anciens médecins aliénistes ont pris des manies avec prédominance d'un certain genre de délire et Impulsions irrésistibles pour des monomanies homicides. Dans la lypémanie, la méprise a été la même, et il existe, dans les ouvrages de médecine légale de la première partie du siècle, des observations très nettes de lypémanies avec impulsions homicides, qui sont données comme des exemples de monomanies homicides. Je ne citerai aucun de ces faits, mais j'ai cru nécessaire d'y faire allusion, parce qu'aujourd'hui encore il n'est pas rare de voir les médecins qui ne font pas de l'aliénation une spécialité, envoyer dans les asiles des malades affectés de lypémanie avec impulsions au meurtre qui sont indiqués, dans les certificats produits à l'appui de la demande d'admission,
comme atteints de monomanie homicide. Que si pourtant le lecteur pouvait croire que je veux établir ici que l'impulsion homicide n'existe jamais sans phénomènes délirants concomitants, je dirais que telle n'est pas mon intention. Des faits existent, en effet, où il est impossible de reconnaître autre chose que cette impulsion, mais ils sont infiniment plus rares qu'on ne l'avait cru tout d'abord. J'cijouterai que c'est précisément parce qu'il existe bien réellement des cas où une impulsion isolée peut être invoquée comme ayant donné lieu à un acte criminel, dont celui qui l'a subie est nécessairement irresponsable, qu'il importe de montrer que, dans un nombre considérable de circonstances, l'impulsion homicide est accompagnée d'autres phénomènes délirants et fait seulement partie d'un ensemble de symptômes caractérisant des états psychiques maladifs extrêmement communs et bien connus de tous. En restreignant ainsi les cas d'impulsion isolée, outre que nous sommes dans la réalité des choses, nous enlevons aux faits où cette impulsion se rencontre seule, et où il est absolument juste de l'invoquer, cette regrettable banalité qui a fait suspecter et
rejeter dans un trop grand nombre de cas l'excuse de la folie. Si, en effet, comme je le disais tout à Theure, un certain nombre de médecins non versés dans l'aliénation mentale admettent volontiers, et plus fréquemment qu'il n'est légitime, que des malades sont atteints de monomanie homicide, les magistrats rejettent la doctrine de la monomanie du meurtre qu'ils regardent comme dangereuse et qui l'est en effet, autant qu'elle est scientifiquement fausse, dans l'application qui en est faite habituellement. Mais si la doctrine dont je parle est contestée à juste titre, l'impulsion homicide isolée ne saurait être niée, ainsi que nous le verrons plus tard, bien qu'elle paraisse aujourd'hui systématiquement rejetée par un certain nombre de médecins légistes qui, tournant le dos, pour ainsi dire, à leurs prédécesseurs et se laissant entraîner à une sorte de réaction très habituelle dans l'évolution des doctrines scientifiques , semblent regarder comme chimérique la manifestation isolée de ce redoutable accident morbide. Mais il y a certainement un excès dans cette négation que contredit la rigoureuse observation des faits, et il me parait que, dans certaines affaires
judiciaires récentes, des condamnations ont étéj en quelque sorte, obtenues par des médecins qui me semblent avoir méconnu l'existence d'impulsions isolées, qui faisaient du meurtre dont ils avaient à apprécier le caractère un acte absolument maladif.
Nous ne saurions, en parlant des impulsions que l'on constate dans la manie et dans la lypémanie, ne pas mentionner l'existence de ces mêmes impulsions dans les aliénations survenant chez les femmes enceintes, les nouvelles accouchées et les nourrices, aliénations qu'on a toutes classées sous le nom générique de folie puerpérale. Il n'y a rien dans les délires de ces aliénations qui les distingue de ceux des folies ordinaires. Ils revêtent la forme maniaque ou lypémaniaque, et rentrent, quant au caractère des impulsions qu'ils présentent, dans les cas que nous venons d'examiner, ces impulsions étant ici cependant plus fréquentes. Il semble pourtant que l'impulsion qui pousse alors les pauvres aliénées à tuer leur enfant soit, dans la forme lypémaniaque, plus prononcée, plus consciente, et, malgré toute l'horreur qu'elle excite en elles tout d'abord, particulièrement susceptible de se traduire par un
àï LE MEURTRE CHEZ LES ALIENES
acte, si reiifant n'est soustrait à ces malades. Dans la forme maniaque, un accident du même genre parti ciperriit du caractère aveugle et fugitif de la plupart des actes maniaques. Mais bien que la conscience de l'impulsion irrésistible soit assez fréquente dans la lypémariie puerpérale, il est des cas où l'acte nocif est évidemment accompli d'une façon absolument aveugle. C'est ce que l'on voit, par exemple, dans une observation d'Esquirol concernant une femme du village de Saint-Clou d qui, après son accouchement, tua son enfant de vingt-six coups de ciseaux, avoua son crime, ne chercha pas à se défendre, disant simplement qu'elle ignorait le motif de son action (1) .
L'impulsion homicide peut-elle se rencontrer isolément dans l'état puerpéral, ou, si l'on aime mieux, constituer à elle seule toute la maladie ? Bien que les faits où cette impulsion se montre isolée dans la forme mentale, dont nous nous occupons ici, soient assez rares, la réponse à cette question ne saurait être dou-
(l) Fait consigné dans l'ouvrage de Gall, Sur les fonctions du cerveau, t. i.
teuse et c'est par l'affirmative qu'il faut la résoudre. Georget, dans une de ses Discussions médico-légaks sur la folie (i) , a rapporté, d'après un médecin allié de ma famille, le fait d'une femme qui, dix jours après être accouchée, et, pendant qu'elle regardait son enfant, fut prise subitement du désir de l'égorger, désir dont elle avait horreur, mais intense, persistant, obsédant, et qui rendit nécessaire l'éloignement de l'enfant. Après huit jours d'un traitement approprié, cette impulsion disparut. Je citerai encore, à l'appui de l'opinion que je viens d'émettre de la possibilité que la folie puerpérale soit uniquement constituée par une impulsion homicide, l'observation d'un illustre médecin du xvii^ siècle, Félix Plater. Cette observation a trait à une femme qui, deux fois étant devenue grosse, fut prise chaque fois du désir de tuer l'enfant qu'elle avait dans son sein, et conservait ce désir après l'accouchement et pendant l'allaitement. Elle cachait cette impulsion et, à diverses reprises, essaya de se tuer pour échapper à cette fatale tentation. Enfin, elle avoua à Plater la cause de ses tenta-
(1) Page 50.
tives de suicide. Cette malade finit aussi par guérir (1).
C'est également ici le lieu de parler des impulsions de la folie alcoolique. La folie alcoolique s'offre à l'état aigu sous deux formes principales : la forme maniaque et la forme lypémaniaque, ces deux variétés délirantes pouvant, du reste, se présenter successivement chez le même malade. Mais, quelle que soit la forme que revête la folie due aux excès alcooliques, elle offre toujours ce caractère que ceux qui en sont atteints sont sujets à des illusions et à des hallucinations, hallucinations de nature spéciale, mobiles et ordinairement terrifiantes. Ce sont souvent ces illusions et ces hallucinations qui portent les malades atteints d'alcoolisme aigu à frapper et à tuer. Les impulsions irrésistibles peuvent néanmoins exister chez eux en même temps que les troubles sensoriels dont nous venons de parler, entrer en ligne de compte dans les actes agressifs qu'ils commettent ou même s'accuser comme le seul élément morbide qu'on puisse
(t) Platkr. — In mentis alienatione observaliones, I. I, p. 49.
incriminer. Le D"" Despine a, en effet, rapporté l'histoire de trois jeunes gens qui, en proie à un état maniaque aigu et dominés par une véritable fureur impulsive, commirent divers actes violents et l'un d'entre eux, un meurtre (1). On ne voit pas que ces jeunes gens aient été le jouet d'aucun trouble hallucinatoire. Mais si dans l'alcoolisme aigu les impulsions peuvent simplement être placées sur la même ligne que les hallucinations au point de vue des actes nocifs, dans l'alcoolisme chronique nous voyons le premier élément morbide acquérir une importance extrême. Ce n'est pas que l'alcoolique chronique ne soit susceptible d'être conduit au meurtre que par des impulsions irrésistibles : des hallucinations terrifiantes, des idées de persécution et d'empoisonnement, très fréquentes chez ces sortes de malades, amènent assez souvent encore l'alcoolique chronique à la perpétration de divers actes d'une nocuité variable ; mais il est certain que de toutes les formes que peut revêtir la folie ébrieuse, la forme chronique est celle dans laquelle on rencontre le plus fréquemment des exemples
(t) Despinf:. — Le Démon Àkool, p, 22.
de meurtres commis sous l'influence d'une impulsion irrésistible. Résultat d'excès alcooliques longtemps répétés, l'état pathologique que nous étudions en ce moment offre des troubles physiques, sensoriels et psychiques très nettement caractérisés. Les alcooliques chroniques présentent une sensibilité obtuse ou de l'hypéresthésie, ces deux phénomènes pouvant se remplacer ou même coexister chez le même individu ; ils ont du tremblement des extrémités supérieures qui ne tarde pas à s'étendre aux extrémités inférieures et aux muscles de la face, d'où l'incertitude des mouvements, une marche particulière, un bégaiement caractéristique. Enfin, des convulsions épileptif ormes, qui sont un des symptômes les plus graves de l'alcoolisme aigu, se montrent aussi dans l'alcoolisme chronique. Elles surviennent irrégulièrement, précédées de délire, de céphalalgie et de troubles des sens, sont suivies d'un sommeil comateux. Elles ne diffèrent, en somme, en rien de l'accès d'épilepsie. Quant aux troubles intellectuels, ils sont assez variés : ce sont des hallucinations de nature terrifiante qui font croire aux malades qu'ils sont poursuivis par
des ennemis, des animaux malfaisants ou victimes de personnages qui leur font voir d'horribles fantasmagories. Ils s'imaginent qu'on veut les empoisonner ou les étouffer, cette dernière conception délirante coïncidant avec des troubles des organes respiratoires. Enfin les alcooliques chroniques éprouvent des impulsions irrésistibles dont nous allons citer quelques exemples. J'ai eu autrefois dans mon service un nommé S... adonné depuis longtemps aux excès alcooliques. Sous l'influence de ces excès répétés, il était tombé dans un état de prostration extrême, auquel succédaient des accès violents d'excitation maniaque pendant lesquels il éprouvait des impulsions extrêmement dangereuses. Il sentait le besoin de tuer. Dans un de ces accès et obéissant à une de ces impulsions, il s'était emparé d'un marteau dont il avait déchargé un coup terrible sur la tête d'un cheval ; puis, il avait brisé la devanture d'une boutique et jeté dans la rue tout ce qui lui était tombé sous la main. Un autre alcoolique chronique, qui a fait dernièrement à l'asile de Bron un long séjour, saisi -de fureurs subites, menaçait vsa femme de la tuer, s'emparait pour la frapper
de tout ce qui lui tombait sous la main, la poursuivait armé d'un marteau. Enfin, un individu d'intelligence limitée et complètement alcoolisé, au sujet duquel j'ai eu à faire un rapport médico-légal, avait, sous l'influence d'une semblable impulsion, failli tuer sa mère avec une énorme pierre dont il l'avait frappée.
Il n'est peut-être pas d'aliénés qui commettent plus fréquemment des meurtres que les épileptiques : il n'est peut-être pas non plus de meurtres qui présentent un caractère plus particulier que ceux accomplis par ces sortes de malades. Ces actes homicides, ayant un cachet d'imprévu, d'irrésistibilité, d'atroce violence, véritablement effrayant, sont tous, ou presque tous, le résultat d'impulsions.
Le plus ordinairement, c'est après l'accès épileptique que se produisent ces impulsions irrésistibles : dans des cas assez rares, elles le précèdent. Quelquefois isolées, on les rencontre aussi accompagnées d'hallucinations, sans qu'il paraisse pourtant que le phénomène sensoriel soit, en général, la raison déterminante de l'acte violent commis, qui demeure le résultat de l'impulsion. Pour ce qui est de la nature de ces hallucinations, qui peuvent
LE MEURTRE CHEZ LES ALIÉNÉS Cl
affecter tous les sens, je dirai qu'elles consistent le plus ordinairement en phénomènes lumineux, en bruits de diverse sorte. Le malade aperçoit des lueurs d'un rouge sanglant, il voit des étincelles, des éclairs ; il entend des voix menaçantes, des bruits stridents. Parfois, le phantasme visuel est plus compliqué et consistera en images terrifiantes de nature variable. Je le répète, il ne parait pas que le trouble sensoriel soit fréquemment la raison de l'acte dangereux que commettra l'épileptique en proie à ces hallucinations; mais il semble ressortir de l'examen attentif des faits, que le phénomène hallucinatoire donne parfois la raison des allures de quelques épileptiques, de la fuite, par exemple, de certains d'entre eux à travers les campagnes, effrayés qu'ils sont par les phénomènes sensoriaux maladifs qu'ils éprouvent. Ces fuites au loin peuvent cependant, dans un certain nombre de cas, être regardées comme le résultat d'une véritable impulsion.
L'épileptique qui commet un meurtre a-t-il conscience de son action ? C'est une question qu'il est intéressant de poser et qui vient ici d'autant plus naturellement, que le caractère
des troubles épileptiques est la plus complète absence de conscience chez celui qui les éprouve. A priori donc, on peut dire qu'il y a tout lieu de croire que ces actes non seulement sont irrésistibles, mais qu'ils sont inconscients. C'est, du reste, ce que l'expérience nous apprend être fréquemment vrai, nombre d 'épileptiques meurtriers regrettant amèrement les crimes qu'ils ont commis, dont ils ne peuvent comprendre le motif, et qu'ils ne savent que par ce qui leur en est rapporté; cette dernière particularité montrant également que la perte du souvenir doit être signalée comme un des caractères assez ordinaires des meurtres accomplis par les malades atteints de la maladie comitiale.
Dans un très grand nombre de meurtres accomplis par des épileptiques, l'épilepsie est manifeste. Des crises se sont montrées peu avant l'acte commis ou bien encore après la perpétration de cet acte. Mais il est des faits d'une nature plus obscure, d'une étude plus difficile: je veux parler des cas où la crise épileptique n'existe pas, mais est remplacée par des accès d'agitation violente, ou même simplement par des actes impulsifs qui peuvent être et qui
sont ordinairement de la nature la plus redoutable.C'est principalement à Morel, qui a tant remué d'idées en aliénation mentale, qu'est due la connaissance de ces faits. Ce n'est pas pourtant qu'on ne trouve dans des auteurs plus anciens des exemples de cette substitution du délire à la convulsion comitiale, mais il ne semble pas que ceux qui ont rapporté ces faits leur aient accordé toute l'attention désirable : ils ont noté ce qu'ils voyaient, mais ils n'en ont pas compris la haute portée, la signification vraie. C'est ainsi que Gall a mentionné l'observation suivante, que Georget a reproduite sans en signaler le caractère profondément original : « Un paysan âgé de 27 ans était sujet depuis l'âge de 8 ans à des accès fréquents d'épilepsie. Depuis deux ans, au lieu de cette maladie, cet individu éprouve des accès de fureur avec penchant irrésistible à commettre un meurtre. Du moment où il sent l'approche des accidents, il demande avec instance qu'on le lie, qu'on l'enferme. Lorsque cela me prend, dit-il, il faut que je tue, quej'étrangle ne fût-ce qu'un enfant. — L'accès dure deux ou trois jours, (l) » Il est bien évident qu'il y a là
(1) Georget. — Considérations médico-légales sur la liberté morale^ p. 84.
remplacement, substitution des accidents morbides ou, au moins, liaison intime entre les phénomènes impulsifs constatés et l'affection épileptique dont le malade a jadis éprouvé d'évidentes atteintes. Gall et Georget voient bien le fait, mais ils ne paraissent pas saisir que c'est le même génie morbide qui se révèle vraisemblablement (i) par des manifestations différentes. Pour eux, il y a là simplement un cas de monomanie homicide. Morel, lui aussi, a vu ces choses, mais c'est une intuition plus profonde de l'essence de la maladie qui l'a conduit à l'exacte interprétation des phénomènes. '< J'avais remarqué depuis longtemps, dit le regretté médecin de Saint- Yon, une certaine classe de malades dont les accès d'agitation franchement caractérisés et constituant l'état maniaque, dans l'acception la plus rigoureuse de ce mot, alternaient avec des périodes de rémission si parfaites et si prolongées qu'il ne
(t) Je dis vraisemblablement, parce qu'il est possible qu'il n'y ait pas eu dans le cas présent remplacement des crises par des accès d'agitation avec impulsions irrésistibles, mais que les crises convulsives, se présentant la nuit, aient passé inaperçues, ne laissant voir que l agitation maniaque consécutive.
LK MKURTRK CHEZ T.KS ALIKNÉS 05
pouvait entrer aucun doute dans mon esprit sur la guérison de ces aliénés. Ce n'est qu'après de nombreuses et pénibles déceptions que j'ai dû forcément porter une attention plus grande à la marche et au développement de l'affection mentale chez ces sortes de malades. Ce qui me frappait surtout, c'était l'invasion brusque des mêmes phénomènes maladifs après des rémissions qui variaient depuis quelques mois à des années. Les parents que j'avais scrupuleusement interrogés ne pouvaient me signaler aucun symptôme prodromique. La veille de l'invasion de l'accès, les malades vaquaient à leurs occupations ordinaires et ne se plaignaient de rien. Seulement on remarquait une activité plus grande dans leurs mouvements et une excitabilité spéciale. Et puis, soudainement, l'accès éclatait avec les circonstances qui caractérisaient les accès antérieurs : violence extrême du délire, manifestations d'actes dangereux, mêmes impulsions irrésistibles; au point que, dans quelques circonstances, il est résulté de cette situation les actes les plus déplorables, et que j'ai eu d'amers regrets d'avoir autorisé la sortie de ces aliénés. Soumis de nouveau à mon observation, ces malades, après une période
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d'agitation égale en durée à celle qui l'avait précédée, revenaient soudainement à la raison et se présentaient dans des conditions absolument semblables à celles qui avaient motivé une première sortie. Mais l'expérience m'avait rendu prudent, et la révélation d'un phénomène qui était resté à l'état larvé m'a permis de classer ces individus dans la catégorie à laquelle ils appartiennent en réalité. Jusque-là, ils avaient bien offert, dans leurs idées et dans leurs actes, les caractères propres à la variété des aliénés épileptiques, mais ils pouvaient, jusqu'à un certain point, me laisser indécis sur la nature intime de l'afïection dont ils étaient atteints. Toutefois le doute n'était plus possible, lorsqu'il me fut donné, après plusieurs rechutes et après une série de phénomènes d'alternance, de périodicité etd'intermittence, semblables à ceux que j'ai décrits, d'assister à des accès formidables d'épilepsie. La maladie était donc définitivement jugée, moins la manifestation des attaques convulsives ; peut-être quelques-uns tombaient-ils la nuit sans que le phénomène ait été remarqué. Au reste, les faits de ce genre que j'ai recueillis sont maintenant si nombreux et les caractères de cette folie périodique telle-
ment tranchés, qu'après avoir été longtemps tenté d'en faire une classe à part, je ne puis, pour être conséquent avec ma propre méthode de classification, que rattacher ces faits à leur véritable origine et classer les malades qui nous les présentent dans la variété des aliénés épileptiques. Il n'est pas nécessaire pour moi que les accès soient confirmés ; mon attention a été trop vivement attirée sur les phénomènes maladifs de cette situation, pour qu'il me soit permis désormais de me tromper à propos du diagnostic et du pronostic. (1) »
En attachant au nom de Morel la notion de Tépilepsie larvée, en lui concédant la vue nette du délire spécial des épileptiques et de sa manifestation isolée, je suis resté dans la vérité. Mais je ne serais pas juste si je ne notais ici que deux médecins d'un esprit extrêmement distingué, MM. Billod et J. Falret, avaient compris la véritable liaison qui existe entre les deux manifestations morbides, phénomènes convulsifs et délire, que l'on constate si souvent dans l'épilepsie. Volontiers les médecins regardaient alors le délire dans l'épilepsie comme un épi-
(1) Morel. — Traité des maladies mentales^ p. 480.
phénomène, et c'est contre cette manière de voir que s'élevait M. Billod quand il disait : « Quels sont les rapports qui existent entre les attaques d'épilepsie et les accès de fureur? Ces accès de fureur, au lieu d'être consécutifs à l'accès d'épilepsie, ne seraient-ils pas une des formes multiples que peut revêtir l'atteinte du mal épileptique? En d'autres termes, les accès d'épilepsie et de fureur ne seraient-ils pas deux formes d'accès du même mal, deux effets différents de la même cause, au lieu d'être unis entre eux par une relation de cause à effet ? (i) » M. J. Falret appréciait, lui aussi, ces faits avec une singulière sagacité, alors qu'il écrivait les lignes suivantes : « Quand on se place au contraire au point de vue que nous avons cherché à faire prévaloir, on n'envisage plus de la même façon les relations qui existent entre l'épilepsie et la folie. On admet l'existence d'une folie ou d'un délire épileptique ayant des caractères spéciaux, et l'on croit qu'il est possible de remonter de la connaissance de ce délire à celle de l'affection convulsive elle-même. Dès lors, on ne considère plus le délire et la convulsion
1 Annales médico-psych.^ 2« série, t. ii^ p. 611.
comme deux manifestations distinctes, mais comme deux manifestations diverses d'un même état morbide, qui peuvent exister séparément ou simultanément, alterner ou se succéder à de courts intervalles, mais qui au fond ont la même signification pathologique. [\] » Le lien qui unit l'épilepsie larvée à une telle manière d'envisager les rapports de l'épilepsie et de la folie, est, ainsi que l'a fait justement observer M. Billod, facile à apercevoir.
Depuis que l'attention a été éveillée sur l'ensemble des symptômes qui constituent l'épilepsie larvée, des faits assez nombreux ont été produits où l'on voit des individus, ayant eu jadis des accès convulsifs ou même chez lesquels on n'avait jusque-là constaté aucun symptôme d'épilepsie ou des symptômes très légers, éprouver des accès délirants ou des impulsions qui les conduisent à des actes insolites ou pervers (fuites inconscientes loin de leur demeure, gestes bizarres, paroles sans suite, actes violents, meurtres), accès et actes parfois précédés d'aura^ accompagnés quelque-
(l) Yoir Archives générales de médecine, n^ àe décemb. 1860 et 3uivants.
fois aussi d'hallucinations, se produisant avec une certaine périodicité, se présentant dans les mêmes circonstances et offrant les mêmes caractères, de telle sorte que l'on peut être à peu près certain que ce qui s'est passé dans un des accès se reproduira identiquement dans les suivants. De plus, les malades n'ont aucun souvenir ou un souvenir incomplet de ce qui a pu leur arriver. Le délire des idées ou des actes est donc absolument chez ces malades celui des épileptiques et, comme confirmation de la nature de la maladie dont ces patients sont affectés, il arrivé souvent qu'à un moment donné, comme Morel, du reste, l'a signalé, on voit se produire une crise épileptique qui décèle la nature des phénomènes précédemment observés. Mais les actes sont si significatifs, l'allure de l'individu qui les commet est si spéciale, qu'il est difficile à un médecin expérimenté de ne pas reconnaître qu'il a devant lui un épileptique. Tout chez le malade est de l'épileptique, moins la crise convulsive, et l'on a affaire, en quelque sorte, pour me servir d'une expression très heureuse de M. Legrand du Saulle, à une épilepsie fruste. J'ai dit plus haut que souvent la crise épileptique
LE xMEURTRE CHEZ LES ALIÉNÉS 71
franche vient ultérieurement donner la clef des phénomènes observés ; mais le simple vertige, un accès d'agitation maniaque ou une manifestation incomplète de la crise comitiale peuvent aussi dénoncer le véritable caractère d'actes impulsifs précédemment constatés.
La question de l'épilepsie larvée est assurément une des plus délicates que le médecin légiste puisse avoir à étudier. Il est certain que cette forme mentale ne doit pas être admise à la légère et que l'allégation de la folie par épilepsie larvée doit être appuyée des preuves les plus sérieuses. Il ne convient pas, en effet, qu'il y ait là un refuge pour le criminel ; on ne doit pas non plus, en invoquant hors de propos l'existence de cette variété maladive, donner lieu aux suspicions qu'ont soulevées les médecins qui invoquaient jadis la monomanie homicide. Quand l'expert se trouve en face d'un crime sans motif, il devra certainement rechercher si celui qui l'a commis n'est pas un épileptique larvé, mais il aura bien présents à l'esprit les symptômes constituant le délire propre à cette affection, symptômes que je résumerai d'après le tableau que M. J. Falret en a si nettement tracé :
« Ces états, ditM. J.Falret, sont aujourd'hui bien connus ; l'invasion en est subite, la perte de la mémoire les suit toujours ; les actes sont instantanés, d'une violence exceptionnelle ; les hallucinations sont terrifiantes, et à tous les accès c'est toujours la même succession de phénomènes. Ces caractères sont si évidents pour moi, que je n'hésite pas quand je les rencontre : l'attention une fois éveillée , la conviction devient plus solide, plus absolue ; on trouve souvent alors des accès d'épilepsie nocturne qui avaient été méconnus jusque-là et le diagnostic peut être formulé avec certitude. Quand vous rencontrerez des actes isolés (violences, attentats à la pudeur, homicides, suicides, incendies], que rien ne semble avoir préparés, examinez attentivement, cherchez de tous côtés, et si vous trouvez la perte de la mémoire après l'accès terminé, la périodicité dans le retour des mêmes actes, la brièveté dans la durée, vous pouvez penser à une épilepsie larvée. « [Ann. médic.-psycJi. 1873, p. 162.)
Les signes indiqués dans ces dernières lignes sont nets, précis, sans ambiguïté aucune. Aussi lorsqu'ils se rencontreront, pourront-ils inspirer à l'expert une confiance grande dans la
réalité de raffection qui a donné lieu à l'acte dont il aura à connaître. Et cette première porte ouverte, en quelque sorte, sur la maladie, on n'oubliera pas qu'on a affaire, suivant l'expression très heureuse, je le répète, de M. Legrand du Saulle, à une affection fruste^ c'est-àdire à manifestations incomplètes, mais qui existe entière virtuellement. De telle sorte que si l'acte délirant est souvent la seule expression morbide bien apparente que l'on puisse constater tout d'abord, il peut arriver cependant que des symptômes appartenant à l'appareil phénoménal complet de l'affection épileptique apparaissent çà et là, qui révéleront nettement la nature du mal, venant en quelque sorte apposer au fait suspecté la griffe authentique de la maladie comitiale , dont l'expert recherchera encore les traces dans l'existence antérieure du sujet sur lequel il a à se prononcer. Enfin , comme les actes délirants des épileptiques ne sont, en somme, qu'une expression morbide adéquate aux accès convulsifs qu'ils remplacent, on comprend combien le fait, bien constaté, que ces actes se sont manifestés à l'époque même où des attaques ayant antérieurement existé auraient dû se
produire, a de valeur dans la question qui nous occupe.
Que si maintenant l'examen de la vie des ascendants vient à révéler chez eux des accidents pathologiques de nature similaire à ceux constatés chez le patient soumis à l'observation du médecin, ou si même celui-ci trouve simplement dans la famille l'existence d'une psychose quelconque, il aura dans ces faits un nouvel élément du problème dont il lui sera facile de faire ressortir l'importance , aujourd'hui que la haute signification de l'hérédité maladive et la variation d'une génération à l'autre des types morbides ont conquis leur droit de cité dans la science.
La folie hystérique se présente le plus ordinairement avec la forme maniaque. Le délire général mélancolique y est assez rare; mais on rencontre encore assez fréquemment des hystériques atteintes de délire partiel avec ou sans hallucination. Enfin, la folie morale est quelquefois l'aspect que revêt cette vésanie, ainsi que nous le verrons tout à l'heure. Nous n'insisterons pas davantage sur les diverses formes que peut offrir la folie hystérique; ce qui doit, en effet, nous occuper spécialement
ici, c'est l'impulsion irrési\ , phénomène maladif très ordinaire dans les diverses formes délirantes liées à Thystérie. Les impulsions irrésistibles de l'hystérie sont loin d'avoir le caractère grave du même accident morbide dans l'épilepsie. Le plus ordinairement , les impulsions hystériques consistent en une tendance anxieuse et instinctive à commettre des actes extravagants ou ridicules ; ce sont encore des cris bizarres, des mots grossiers, inconvenants, que la malade se sent portée irrésistiblement à prononcer. J'ai entendu souvent raconter par des personnes ayant été témoins du fait l'histoire d'une dame du meilleur monde qui, dans un salon, au milieu de la société la plus choisie, interrompait la conversation pour prononcer quelques mots injurieux ou grossiers. J'ai connu également une demoiselle qui, au milieu du salon où elle se trouvait, jetait tout à coup un cri, appelait à haute voix une personne sans qu'elle pût s'en empêcher : elle déplorait cette triste impulsion, mais il lui était impossible de la maîtriser. Cependant les impulsions de l'hystérie ne sont pas toujours aussi inoffensives. Elles consistent parfois, comme nous le verrons plus tard, endeslen-
dances au vol, à l'incendie, quelquefois aussi en des impulsions suicides ou homicides : c'est de ces dernières que nous allons nous occuper. J'ai eu l'occasion d'observer dans un pensionnat d'asile public une dame qui avait fait une tentative de meurtre dans les circonstances suivantes. Mariée à un homme veuf ayant une petite fille d'un premier lit, cette dame avait toujours témoigné à l'enfant de son mari la plus vive affection. Il n'était rien qu'elle ne fit pour lui procurer un plaisir ; son bonheur était de la parer, de prendre d'elle ces mille soins auxquels se complaît une femme aimante et une mère. Cependant M'"^ X..., qui depuis quelque temps était triste, morose, préoccupée, fut un jour surprise à serrer le cou de sa petite fille. Si l'on n'était promptement intervenu, l'enfant eût été étranglée. A la suite de ce fait, M'^^X..., qui éprouvait depuis longtemps des accidents hystériques parfaitement caractérisés, est internée dans la maison de santé dont j'ai parlé. Là, elle se montre triste, préoccupée; tout l'effraie sans qu'elle puisse se rendre compte de ses frayeurs. De temps à autre, elle est prise d'un tremblement extrêmement pénible ; il lui semble que quelque chose la
serre à la gorge ; elle éprouve une angoisse extrême ; elle rougit, les artères de la tête battent fortement, et si on ne la surveillait, elle se jetterait par une fenêtre ou se livrerait à quelque tentative de violence sur elle-même ou sur autrui. Enfin, cet état de malaise physique et moral se termine par un vomissement, et la crise est dissipée. Après un traitement convenable, la tristesse de M'"^ X... disparut, les accidents qu'elle éprouvait s'éloignèrent de plus en plus, et elle fut rendue à son mari dans un état mental satisfaisant. Je n'ai pas entendu dire que , depuis , rien d'insolite ait été remarqué chez cette dame.
J'ai encore présente à l'esprit une pauvre jeune fille qui, à la suite de la fréquentation assidue, mais étant toujours demeurée dans les limites les plus honnêtes, d'une personne dont elle s'était éprise et qu'elle ne pouvait épouser, fut atteinte d'une folie hystérique à forme lypémaniaque. Cette jeune fille était généralement triste, sombre; elle se tenait immobile pendant des heures entières. De temps à autre, elle refusait toute nourriture, et l'on était obligé de recourir à l'alimentation forcée. Un jour, sans que rien pût faire prévoir un pareil acci-
dent, elle essaya de se tuer en se précipitantdans le feu. Une autre fois, elle s'était élancée sur sa mère et avait cherché à l'étrangler.
Dans un rapport médico-légal très circonstancié, M. le D"" Lafitte a raconté l'histoire d'une femme qui, atteinte de folie hystérique avec idées de persécution et hallucinations, présentait en outre, de temps à autre, des accès de manie parfaitement caractérisés. Dans un de ces accès, elle- se précipita, armée d'une hache, sur sa mère, l'atteignit, la renversa; puis, bien que celle-ci fût mortellement blessée, elle s'acharna à la frapper avec un pot de terre qu'elle trouva sous sa main. M. Lafitte établit que cette femme avait agi sous l'influence d'une impulsion irrésistible, qui se rattachait à la folie hystérique dont elle était atteinte, et une ordonnance de non-lieu fut rendue en faveur de cette aliénée. On trouve enfin dans Esquirol l'observation d'une dame qui, ayant eu plusieurs accès d'hystérie sans convulsions, éprouva, avec divers autres troubles psychiques, le plus vif désir de tuer son enfant, et après une lutte soutenue énergiquement contre son horrible penchant, se sentant vaincue, porta rapidement à son cou le canif qu'elle
tenait à la main pour ne point céder à son irrésistible impulsion.
Mais nous ne pouvons nous occuper des meurtres commis par les hystériques sans dire que certains de ces actes reconnaissent pour cause la perversion morale plutôt encore que l'impulsion. On trouve, en effet, dans quelques-uns de ces meurtres, une combi- 'naison, une suite, un ensemble de ruses et d'artifices qui montrent que l'acte a été bien évidemment voulu,' et l'atrocité, la perversité profonde qui distinguent les faits incriminés, parfois leur incroyable multiplicité permettraient à peine la pitié pour qui a osé les accomplir, si l'on ne savait que la maladie en est la raison déterminante. Je ne connais pas, parmi les meurtres accomplis par les hystériques, par suite de la perversion morale maladive, de plus horrible histoire que celle de cette gardemalade suisse, condamnée, du reste, à vingt ans de travaux forcés, qui fit périr par le poison neuf personnes dans diverses familles sans qu'on pût trouver à son action aucun motif personnel, aucun sentiment de vengeance. Le docteur Châtelain, après une analyse attentive des faits reprochés à cette empoisonneuse et
un exact examen de ses antécédents, n'hésite pas à la déclarer aliénée et hystérique (1) . Un autre fait qui m'a également frappé, et où la perversion morale est aussi en cause, concerne une femme ayant commis un infanticide, et dont Tardieu a longuement retracé l'existence misérable et tristement accidentée. Cette femme, jeune encore, d'une beauté merveilleuse, et qui appartenait à la haute aristocratie^ autrichienne, s'abandonnant à ses penchants maladifs, avait longtemps mené à Paris la vie la plus crapuleuse. Après avoir été rapatriée à la demande de sa famille, elle finit par échapper à la surveillance des siens, revint à Paris et recommença sa vie de désordres honteux. Devenue grosse, elle accoucha seule dans un sordide taudis et tua son enfant, lui écrasant la tête comme elle eût fait d'un insecte nuisible (2). Mais je reviens à l'impulsion.
Dans les faits qui précèdent, c'est dans la folie simple ou dans Fépilepsie et l'hystérie que nous avons rencontré l'impulsion homicide. Cette même impulsion se trouve également dans
(1) Voii' Les hystériques, p. M {,Qi Ann.méd.-psyc, 18G9. {.>) ÏARDIEU. — Étude médico-légale sur la folie, p. 172.
rimbécillité. Nous ne nous étendrons pas longuement ici sur les meurtres commis par les imbéciles, nous réservant de les étudier plus loin. Il est cependant nécessaire d'indiquer en passant que le grave accident morbide dont il est ici question peut être la raison de certains meurtres commis par des imbéciles, soit que l'impulsion s'offre comme cause unique du meurtre , soit qu'une idée folle vienne s'y associer. Maudsley , en effet , a rapporté l'histoire d'un simple d'esprit qui accomplit un meurtre sous la double influence d'une impulsion et d'une idée délirante. Cet individu, qui comptait plusieurs aliénés dans sa famille, racontait qu'il s'était senti le besoin de tuer quelqu'un. Pour satisfaire son désir, il avait aiguisé un couteau et avait suivi le premier venu, un petit garçon, qu'il avait terrassé et frappé avec un acharnement sans égal jusqu'à ce que sa victime ne fût plus qu'un cadavre. Outre cette envie de tuer qu'il accusait, cet imbécile donnait encore comme motif de l'horrible action qu'il avait accomplie l'intention où il était de se faire pendre (11. Ce
(1) Maudsley. — Le crime et la folie, p. 149.
malheureux fut, du reste, pendu comme il le souhaitait, ce qui inspire au médecin légiste qui rapporte ce fait d'amères réflexions sur la justice anglaise, qui ne paraît point apporter dans l'appréciation des cas de ce genre la Justesse et la hauteur de vues qui distinguent d'une façon si spéciale la magistrature en France. Ainsi donc, et pour en revenir à notre sujet, les tendances impulsives sont un des phénomènes morbides que l'on rencontre chez les dégénérés, que ces tendances se traduisent par l'homicide, ainsi que nous venons de le voir, ou bien par le vol, l'incendie, les attentats aux mœurs, comme nous l'indiquerons plus tard.
Il s'agit maintenant d'examiner si une impulsion maladive de nature grave, comme l'impulsion homicide ou suicide, peut exister seule, sans autre trouble mental apparent. Pour nous, rien n'est plus certain, et nous n'en voulons pour preuves que les impulsions qui se rencontrent dans la vie physiologique et dont je demanderai à citer quelques exemples.
Un savant, ayant un nom dans la science, a raconté à mon père, qui me l'a rapporté, qu'un jour, pendant qu'il se faisait la barbe, l'idée de se couper la gorge lui vint si nette, si vive, si
obsédante, que ce savant, qui connaissait la gravité d'une telle impulsion, ne voulant pas s'y exposer plus longtemps, déposa le rasoir, renonçant pour ce jour à sa toilette.
Un jeune homme d'une intelligence cultivée, doué des plus nobles sentiments, des qualités les plus rares, m'a avoué avoir éprouvé, en de certains instants, le désir de tuer les personnes qui l'entouraient et qui étaient ses meilleurs amis.
Un homme d'esprit très fin, instruit des choses de la science, m'a également confié qu'un jour qu'il était monté sur un lieu élevé, il sentit distinctement se développer en lui le désir violent de se précipiter. Cette personne connaissait le danger de ces impulsions ; elle s'empressa de couper court à la tentation, en quittant le lieu dangereux où elle était placée.
Je sais enfin une autre personne qui, dans la plus complète santé intellectuelle, ayant éprouvé de semblables impulsions, et constaté leur extrême violence et leur presque irrésistibilité, avait conservé de ce souvenir la plus pénible impression.
Dans les faits que je viens de rapporter, on ne trouve que des impulsions relativement
faibles , aussitôt réprimées. Existe-t-il des impulsions que la raison soit presque impuissante à maîtriser, qu'elle ne puisse même absolument pas maîtriser, et cela sans qu'on puisse constater aucune lésion de l'intelligence? Cette question est extrêmement délicate. Je dois dire cependant que si l'on veut bien exagérer l'impulsion dans les faits cités plus haut et, mieux encore, dans quelquesuns de ceux que j'exposerai tout à l'heure, et dans lesquels gn ne voit pas non plus de lésion de l'intelligence, on est bien forcé d'admettre qu'une impulsion isolée, sans trouble intellectuel, peut amener celui qui l'éprouve aux actes les plus regrettables. J'ajouterai que logiquement il n'y a aucun motif qui nous empêche d'admettre qu'un élément délirant puisse exister complètement isolé. L'hallucination n'est-elle pas dans ce cas ? N'avons-nous pas des malades qui sont hallucinés et rien qu'hallucinés? L'hallucination pouvant se montrer seule, pourquoi n'en serait-il pas de même de l'impulsion? Voici, du reste, des exemples authentiques d'impulsions irrésistibles extrêmement vives , existant en dehors de tout trouble des idées :
Dans une maison respectable en Allemagne, dit Marc, une mère de famille rentre chez elle; une domestique contre laquelle elle n'a jamais eu de motifs de plaintes paraît dans une grande agitation: elle demande à parler seule à sa maîtresse, se jette à ses genoux et lui demande la grâce de quitter la maison. Sa maîtresse, étonnée d'une semblable demande, veut en connaître le motif et elle apprend que toutes les fois que la malheureuse domestique déshabille l'enfant et est frappée de la blancheur de ses chairs, elle éprouve le désir presque irrésistible de Féventrer.
Une jeune dame éprouvait des désirs homicides dont elle ne pouvait indiquer les motifs. Elle ne déraisonnait sur aucun point et chaque fois qu'elle sentait en elle sa funeste propension se reproduire et s'exalter, elle versait un torrent de larmes, et suppliait elle-même qu'onlui mît la camisole de force, qu'elle gardait patiemment jusqu'à ce que l'accès, qui quelquefois durait plusieurs jours, fût passé.
M. R..., chimiste distingué, poète aimable, d'un caractère naturellement doux et sociable, vint se constituer prisonnier dans une des maisons de santé du faubourg Saint- Antoine. Tour-
mente du désir de tuer, il se prosternait souvent au pied des autels et implorait la divinité de le délivrer d'un penchant si atroce et de l'origine duquel il n'a jamais pu rendre compte. Lorsque le malade pensait que sa volonté allait fléchir sous l'empire de cette propension, il accourait vers le chef de l'établissement^ et se faisait lier les pouces l'un contre l'autre avec un ruban. Cette frêle ligature suffisait pour calmer le malheureux R... qui, cependant, a fini par exercer une tentative d'homicide sur un de ses gardiens, et par périr dans un accès de manie avec fureur (1).
Enfin Maudsley raconte avoir été consulté par un homme qui ne montrait aucun dérangement intellectuel et était possédé d'une impulsion au meurtre qui le tenait dans un état d'angoisse continuel. L'obsession était parfois si violente qu'il s'était vu forcé de se séparer des siens pour n'en pas devenir le meurtrier. Il errait d'hôtel en hôtel. Cette impulsion variait d'intensité, mais ne disparaissait jamais complètement. Dans son expression la plus affaiblie,
(1) Marc. — De la folie considérée dans ses rapports avec les questions médico-judiciaires.
c'était plutôt une idée de commettre le meurtre, mais sans inclination positive à la mettre à exécution. De temps en temps, l'impulsion acquérait une énergie plus grande et atteignait au paroxysme. Cela durait peu, mais alors le sang lui montait à la tête et il éprouvait une sensation de plénitude et de trouble dans cette partie, ainsi qu'un affreux sentiment de désespoir et un tremblement violent de tout le corps qui se couvrait d'une sueur abondante. La crise se terminait par un déluge de larmes suivi d'un épuisement profond. Ces accès survenaient souvent durant la nuit, et alors cet homme sautait hors de son lit dans un état de frayeur mortelle, frissonnant avec tant de violence que la chambre en tremblait ; en même temps la sueur ruisselait sur son corps (1).
En présence de ces faits, il est difficile de ne pas admettre que l'impulsion au meurtre puisse exister en dehors de tout trouble des idées. Les observations que nous avons citées ont été recueillies par des témoins dignes de foi, et dont la compétence ne saurait être contestée. On ne saurait non plus douter qu'il n'y
(l) M4UDSLEY. — Ouvrage cité, p. 137.
ait une véritable irrésistibilité dans le penchant homicide des malheureux dont il a été question, quand on les voit faire tous leurs efforts pour se soustraire aux conséquences de leur horrible envie. Il y a donc là quelque chose d'absolument insolite, d'anormal, qui conduit nécessairement à conclure à la maladie et, partant, à l'irresponsabilité. Nous ne croirions pas cependant avoir traité complètement la question qui nous occupe si nous ne faisions ici une réflexion qui nous parait de la plus haute importance. Dans les cas que nous venons d'examiner, on ne voit pas que l'hérédité soit en cause. Il nous semble toutefois que dans maintes circonstances où l'impulsion au meurtre se rencontre avec une raison en apparence intacte, une recherche attentive permettra souvent de rattacher à la tare héréditaire l'existence de ces penchants insolites et horribles. L'éminent auteur anglais que je citais plus haut, Maudsley (1), a, en effet, rapporté deux cas d'impulsion au meurtre où il me parait évident que le penchant maladif doit être rapporté à la tare héréditaire. Le premier de ces faits a trait à une femme âgée de
(1) Maudsley. — Ouvrage cité, p. 138 et p. 153.
soixante-douze ans, ayant plusieurs fous dans sa famille, et sujette à des paroxysmes de colère convulsive, pendant lesquels elle se précipitait sur sa fille, qu'elle aimait extrêmement, et cherchait à l'étrangler. Cette pauvre femme déplorait son affreux penchant, et il était impossible de découvrir en elle la moindre trace de délire. L'autre fait concerne un clerc d'avoué, qui commit un meurtre dans des circonstances particulièrement horribles. Cet individu, dont le père avait eu un accès de manie et dont un autre parent, atteint de manie homicide, était encore enfermé, ayant attiré une petite fille dans les champs, la tua et la coupa en morceaux ; puis, il se lava les mains et revint tranquillement à son étude, où il se remit au travail. Cependant, peu de temps après, le crime fut découvert. Les soupçons se portèrent sur le clerc qui fut arrêté, et l'on trouva, écrite d'une encre encore fraîche, sur le dernier feuillet d'un journal qu'il paraissait tenir régulièrement, cette mention : « Tué une petite fille ; c'était bon et chaud. » Ce malheureux avait tué l'enfant, ajoute Maudsley, et coupé son corps en morceaux sans autre motif que de satisfaire une envie irrésistible qui s'était emparée soudain de son esprit. Enfin More!
a raconté l'histoire d'un enfant qui devait à riiérédité les plus affreux penchants. La grand'mère était excentrique, la mère aliénée et tous les frères avaient présenté de bonne heure des anomalies étranges. Pour ce qui est de l'enfant dont il est ici spécialement question, c'était un élève très brillant et ne présentant au point de vue de l'intelligence rien d'anormal, sinon qu'il se montrait affecté outre mesure de l'exiguïté de sa taille. Cependant ce malheureux offrait une telle perversion des sentiments et de si atroces tendances, qu'il tenta plusieurs fois de tuer son père. A toutes les questions qui lui étaient adressées, il répondait qu'il ne pouvait rendre compte de ses actes, qu'il aimait son père, mais qu'il était poussé à mal faire (1) .
Il existe toute une classe d'aliénés chez lesquels on reconnaît au plus simple examen une insuffisance mentale plus ou moins grande, que cette faiblesse intellectuelle soit acquise, comme il arrive dans la démence, ou bien qu'elle soit congénitale, comme c'est le cas dans l'idiotisme et l'imbécillité. Dans les deux cas, les facultés
-■ (1) MoREL. — Considérations médico-légales, etc.j Lettres à ^. le D^ Bédor, p. 41.
intellectuelles de ces malades ne leur permettent pas de se diriger dans la vie, de comprendre la valeur et la conséquence de leurs actes, et cette impuissan^-.e, résultat d'une organisation mentale altérée ou primitivement incomplète, conduit souvent ceux qui en sont atteints à des actes dont ils ont parfois à répondre devant la justice. Mais si les déments et les imbéciles peuvent être placés sur la même ligne quant à la faiblesse de leur intelligence, il faut dire cependant que les attentats violents contre les personnes sont plus souvent le fait des imbéciles que des déments ; ce qui tient à ce que la démence étant ordinairement l'aboutissant ultime des atïections mentales ou le résultat des progrès de l'âge, nombre de déments se trouvent dans une période de la vie où la force nécessaire à l'accomplissement des actes de violence leur manque à peu près complètement. Une autre cause qui fait que l'on rencontre moins fréquemment des individus meurtriers parmi les déments que chez les imbéciles, c'est que le meurtre n'est pas toujours chez ces derniers une simple conséquence de la faiblesse de l'esprit, mais est fréquemment amené par la perversion des sentiments et des instincts que l'on
constate si souvent à un haut degré chez ces dégénérés, perversion que l'on peut rencontrer aussi dans la démence, mais qui participe alors de l'effacement de toutes les manifestations psychiques caractérisant cette forme mentale.
Après ces quelques réflexions sur les actes dangereux dont sont susceptibles les insuffisants d'esprit, nous allons étudier comment les idiots, les imbéciles et les déments sont ordinairement conduits au meurtre, en commençant notre étude par les premiers de ces malades.
Quand on examine avec quelque attention les meurtres commis par les simples d'esprit, les imbéciles et les idiots , on voit qu'ils reconnaissent pour cause tantôt l'insuffisance intellectuelle du malade, parfois encore ses instincts pervers maladifs, quelquefois aussi une idée fixe, une véritable conviction délirante, née, du reste, delà faiblesse mentale du sujet, et l'acte présentera assez souvent une physionomie spéciale suivant sa cause immédiate, suivant aussi le degré d'insuffisance mentale de son auteur.
Un idiot, raconte le D' Haindorf, retenu dans l'hospice de Salzbourg, ne paraissait susceptible d'aucune frayeur. On voulut essayer
s'il n'en ressentirait pas à l'aspect d'un homme qui simulerait un mort qui ressuscite. Dans cette intention, un infirmier se coucha sur un banc, enveloppé dans un linceul, et on ordonna à l'idiot de le veiller. S'apercevant que le mort faisait quelques mouvements, l'idiot l'avertit de rester tranquille. Comme, malgré cet avis, le prétendu mort se soulève, l'idiot va prendre une hache, coupe d'abord un pied à l'infirmier, et, sans être arrêté par les cris de cet infortuné, il lui tranche la tête d'un seul coup et reste calme auprès du cadavre. Aux reproches qui lui furent adressés, il répondit froidement que si le mort était resté tranquille, il ne lui aurait rien fait (Ij. Harder, que cite Esquirol, a également raconté qu'un idiot égorgea un homme après avoir vu égorger un cochon, et Gall rapporte un fait aussi horrible, et où l'on voit que le dégénéré dont il y est question n'avait évidemment aucune conscience de l'atrocité de l'acte qu'il avait accompli, puisque ce malheureux, ayant tué ses deux neveux, vint en riant annoncer cette nouvelle à son frère.
Il) Esquirol. — Des maladies mentales, t. ii, p. 338,
Tous ces actes offrent des particularités différentes ; ils n'ont assurément aucune uniformité quant aux circonstances, mais ils présentent tous un caractère spécial de stupidité, d'atrocité et d'insouciance, caractère que l'on rencontre dans tous les actes violents des imbéciles qui reconnaissent pour cause immédiate l'insuffisance de l'esprit. C'est ainsi, par exemple, qu'une femme imbécile, dont parle Tardieu, versa du plomb fondu dans l'oreille d'un nouveau-né ; qu'une autre à laquelle on donna imprudemment sa petite sœur à garder s'amusa à lui enfoncer des épingles dans la .bouche et dans les yeux (1) ; qu'une femme imbécile, dont M. le D' Marchant (2) a rapporté l'histoire, fit périr un enfant de trois mois enlui introduisant une pierre dans la bouche. Quelques années auparavant, elle avait enfoncé une petite pierre dans la gorge de son propre fils et du sable dans la bouche d'une de ses nièces et d'un autre enfant.
Ce qui apparaît nettement dans tous les faits que nous venons de citer, c'est que les idiots ou
(1) A. Tardieu. — Etude médico-légale sur la folie, p, 137.
(2) Annales médico-psychologiques, anuôe 1855.
les imbéciles qui sont en cause dans ces divers cas, n'ont paru nullement comprendre l'atrocité de l'action commise, c'est encore que les circonstances de l'acte accompli ont quelque chose d'absolument anormal, de stupide et de monstrueux : le cachet de l'inintelligence absolue y est, en quelque sorte, imprimé.
Cela dit, quelques autres observations vont maintenant nous montrer que l'insuffisance de l'esprit de l'imbécile peut le conduire à des actes violents, au meurtre même par un autre chemin, si l'on veut bien me permettre une telle expression. En effet, dans les cas que nous allons examiner, c'est parce que l'insuffisance mentale des sujets ne leur permet pas d'apprécier nettement les circonstances dans lesquelles ils se trouvent, la vraie valeur, la réelle signification des actes d'autrui, qu'ils sont amenés à des violences hors de proportion avec la cause qui les fait naître. Effrayé, par exemple, par quelque action qu'il interprète faussement, dont il ne mesure pas la portée inoffensive, l'imbécile se livrera à un acte agressif parce qu'il sera persuadé que sa vie est en danger. C'est ainsi que Marc et son beau-frère faillirent devenir les victimes d'un albinos imbécile
qu'ils étaient allés peindre à Bicêtre. La séance lui paraissant trop longue, il manifesta quelques signes d'impatience, que les deux dessinateurs calmèrent en lui donnant du pain d'épice. Cependant, pour l'empêcher de sortir, ils furent obligés de fermer la porte de la petite loge où ils étaient avec lui. Aussitôt, il renversa la table, leur jeta à la tête une chaise, qui heureusement ne les atteignit pas ; et il les eût grièvement maltraités, s'ils ne s'étaient rapidement dérobés. C'est également à une cause semblable que doit être attribué un meurtre que commit un imbécile très doux dont Morel a rapporté l'histoire dans sa Clinique des maladies mentales. « Le nommé D..., dit Morel, trouvé auprès d'un homme qu'il avait tué à coups de sabots, fut placé à Mare ville. Ce meurtre n'aurait nullement été la conséquence d'instincts féroces chez cet aliéné. Rien de si peureux au contraire, de si facile à terrifier que ce malheureux idiot. La vue d'un chien, d'un chat, d'une poule, du plus inofïensif des animaux domestiques, lui fait éprouver les sensations d'une frayeur extrême. Il n'est pas douteux que l'instinct suprême de la conservation ne se révèle chez cet idiot, poussé dans les der-
nières limites de la terreur, d'une manière assez puissante encore pour lui permettre de recueillir toutes ses forces, de se jeter sur Têtre qui le terrifie et de le tuer. C'est ainsi que s'explique l'homicide dont il est parlé plus haut, et ce fait est une nouvelle preuve du danger que peuvent faire courir parfois les êtres en apparence les plus inoffensifs (1). »
Outre que la faiblesse mentale des imbéciles les conduit à tuer pour des motifs absolument futiles et par une fausse appréciation des ^choses, ces malades sont encore, toujours en vertu de leur débilité intellectuelle, très sujets à commettre des actes criminels, par suite d'une suggestion étrangère. Je n'ai pas sous la main d'exemple d'un meurtre accompli dans ces conditions. Mais M. Dagonet (2) a raconté le fait d'un imbécile qui avait, à tout le moins, reçu de l'argent pour la perpétration d'un crime de ce genre.
Si un certain nombre d'aliénés sont dangereux par le fait seul de leur insuffisance intel-
(1) MoREL. — Etudes cliniques ou traité théorique et pratique des maladies mentales^ t. i, p. 56.
(2) Des impulsions dans la folie et de la folie impulsive. — Annales médico-psychoL, 1870, p. 31.
lectiielle, il en est d'autres qui, comme je l'ai dit plus haut, commettent des actes de violence en vertu de quelque idée fausse, véritable conviction délirante qui peut les mener aussi logiquement au meurtre que l'idée de persécution du délire systématisé dans la folie simple y conduit l'aliéné atteint de ce délire. Du reste, et pour le dire en passant, les convictions délirantes ne sont pas rares chez les imbéciles. Elles consistent souvent en idées de grandeur,et sont parfois accompagnées d'idées de persécution qui naissent fréquemment de la contradiction, de la moquerie que rencontre l'imbécile, quand il expose ses conceptions ambitieuses. Encouragé, aidé, si je puis dire, dans son délire par les personnes qui l'entourent et qui lui suggèrent des idées nouvelles, il arrive, au bout d'un certain temps, à une réunion de conceptions grotesques empruntées un peu partout, bizarrement agencées, et qui finit par constituer une sorte de délire artificiel dont l'imbécile se forme une personnalité des plus curieuses. Que si, comme cela arrive trop souvent, on vient à irriter l'imbécile, en contestant la réalité des affirmations que lui suggère son déhre acquis, il prend en haine celui qui nie ses titres et ses
dignités dérisoires, et peut, Toccasion s'en présentant, se porter alors à des actes d'une fureur d'autant plus aveugle qu'aucune lueur intellectuelle ne vient modérer la violence de ses impulsions. Ce que je viens de dire des idées de persécution des imbéciles et de leur origine toute spéciale s'observe assez souvent; mais ce n'est pas pourtant que ces idées ne puissent naître de prime abord chez l'imbécile. Souvent moqué , poursuivi , joué par tous, l'imbécile trouve dans les pénibles circonstances de sa vie tourmentée tout ce qui est nécessaire pour le rendre défiant, soupçonneux, haineux même, pour qu'il devienne un persécuté. Et ce sont, en somme, des persécutions réelles qui ont souvent fait naître chez lui des idées de haine qu'il étend, qu'il- généralise, qu'il étàie de raisonnements bizarres, mais logiques dans leur absurdité. Il faut noter enfin que la suggestion, si facile vis-à-vis des imbéciles, peut avoir sa part dans la genèse du concept délirant dangereux de l'imbécile persécuté. Si l'on vient à lui désigner telle ou telle personne comme son ennemie, il croit ce qu'on lui dit et agit en conséquence. Ainsi s'engendrent souvent chez l'imbécile des idées fixes qu'il
lAO LE MEURTRE OHEZ LES ALIÉNÉS
nourrit et entretient. Ces idées finissent par faire partie de son être et le portent parfois, à un moment donné, aux extrémités les plus redoutables.
Je me rappelle avoir entendu raconter l'histoire d'un imbécile qui, par suite de semblables idées, essaya de frapper avec un couteau une personne qu'il croyait être son ennemie. J'ai encore actuellement dans mon service un pauvre idiot, en somme doux et inofïensif, qui, avant son entrée à l'asile, vaguait ordinairement par lesrues. Tourmenté par les enfants qui faisaient de son infirmité un sujet de moquerie, il les avait tous pris en haine indistinctement. Dominé par ce sentiment devenu son unique préoccupation, il en vint à frapper d'un coup de pied dans le ventre une femme grosse, pour se venger des horribles enfants, s'attaquant ainsi à la racine du mal. Morel enfin a rapporté l'observation d'un imbécile devenu extrêmement dangereux par suite des mêmes convictions délirantes suggérées, observation dont l'intérêt n'échappera point au lecteur. Voici ce fait tel que le raconte l'éminent aliéniste :
oc Nicolas M... est un simple d'esprit de la plus dangereuse espèce ; la sphère de son intelligence
est très bornée ; il sait un peu lire, mais il ignore l'écriture. A 16 ans, on le trouva, dit-il, assez éduqué pour faire sa première communion ; à 17 ans, il voulait se marier, mais personne ne voulait de lui. 11 était le jouet des enfants et des jeunes gens de son village, et, à dater de cette époque, commence aussi la haine qu'il a vouée aux premiers. Il voudrait les exterminer parce qu'ils sont nuisibles. Quelqu'un voulut lui faire accroire que les enfants du village appartenaient à son père, et notre simple d'esprit d'aller à toutes les fenêtres, le soir, frapper aux carreaux en criant : Non^ ils ne sont pas à mon père ; qu'Us viennent voir^ et vous verrez comment est-ce que je leur tords le cou. Ces sorties, qui faisaient d'abord rire les oisifs de l'endroit, finirent bientôt par jeter la terreur dans la commune. Les mauvais penchants et les dangereuses tendances de M... étaient encore activés par les excès qu'il commettait au cabaret. Cependant, comme il appartenait à une excellente famille, ses parents faisaient ce qu'ils pouvaient pour empêcher la réalisation de ses mauvais desseins ; mais, quelque soin qu'on y mit, Nicolas, trop connu pour échapper aux poursuites des enfants dans la rue, se prècipi-
tait sur eux et parvenait parfois à les atteindre. Il en frappa plusieurs ; on fut obligé de le placer à Mare ville. A voir Nicolas travailler avec une activité sans pareille, nettoyer les lits , faire les dortoirs , servir les malades paralysés, être doux, honnête et poli, on ne s'imaginerait guère quelles sont les pensées qui le dominent. Mais qu'il arrive un pensionnaire nouveau, et que ce pensionnaire soit un paralysé, un enfant ou un imbécile, et Ton verra soudain Nicolas sortir de son calme habituel , grommeler quelques mots entre les dents , puis , l'œil enflammé et la figure bouleversée, se répandre en plaintes et en invectives et dire tout haut qu'il faudrait faire justice de ces gens-là. Or, quelle est son idée ^ C'est que les individus qui ne peuvent pas gagner leur vie devraient être mis à mort. D'après lui, les enfants, les idiots, les paralysés devraient être détruits, et lui-même serait leur exécuteur si on le permettait. (1) «
Si les imbéciles se livrent à des actes dangereux par suite de leur débilité mentale, en vertu également de certaines idées déli-
(1) MoREL. — Etudes cliniques, t. i, p. 30.
rantes, liées à l'insuffisance de Tesprit, il est nécessaire d'indiquer que certains meurtres commis par ces sortes de malades reconnaissent pour cause la perversion morale qui est un des traits de leur individualité maladive, perversion morale qui peut les conduire, lorsqu'ils ont en vue la satisfaction de leurs convoitises, aux actes les plus criminels. J'ai eu à faire un rapport médico-légal sur un imbécile parricide chez lequel on constatait une évidente perversion des sentiments, et, mieux, une absence absolue de sens moral. Ce malheureux, doué d'une intelligence incomplète, qui le rendait la risée des gens de son pays où il n'était nommé que le balourd, avait commis le meurtre odieux qui l'avait fait arrêter pour pouvoir hériter et aller danser comme les autres. 11 ne comprit jamais ce que son action avait d'horrible. Sa seule préoccupation, pendant l'expertise à laquelle il fut soumis, était d'avoir du tabac ou du chocolat. Cet imbécile fut l'objet d'une ordonnance de non-lieu et interné à Bron, où il est encore aujourd'hui. Un autre imbécile commit un meurtre, irrité de ne pouvoir satis- , faire ses passions libidineuses : il avait voulu
violer sa sœur, et comme celle-ci résistait, il la tua.
Le trait essentiel de la démence est, on le sait, l'affaiblissement progressif, puis l'abolition à peu près complète de toutes les facultés. La démence peut être le résultat des progrès de Tàge ; elle accompagne encore quelque lésion organique cérébrale qu'elle reconnaît pour cause; elle se montre enfin comme l'aboutissant de toutes les affections mentales. Le dément est la plupart du temps inoffensif. 11 existe cependant un certain nombre de malades affectés de démence qui se montrent difficiles, taquins, méchants , qui brisent les objets qui sont à leur portée et frappent les personnes qui les entourent, actes violents, généralement peu redoutables à cause de la faiblesse physique du dément, contre lesquels cependant il est nécessaire de se tenir en garde. Mais si certaines particularités du caractère du dément nécessitent simplement à son égard certaines précautions, il peut arriver que son insuffisance intellectuelle le conduise à des actes hors de proportion avec la cause qui le fait agir et qui aboutissent à des faits d'une gravité plus grande ; de telle sorte que nous retrouvons
ici, et sous l'influence de la même cause — l'insuffisance de l'esprit — des violences, des meurtres même, ayant la physionomie de ces mêmes actes chez les idiots. Il serait facile de citer de nombreux exemples de ce que j'avance ici; je me contenterai d'un seul, observé dans un asile d'une autre région. Le malade dont il s'agit était un paralytique arrivé à la plus complète démence et qui, depuis longtemps déjà, ne quittait pas son lit. Irrité de ce qu'un autre malade, paralytique aussi, parlait pendant la plus grande partie de la nuit, ce dément se traîna jusqu'au lit du malheureux impotent et, pour le faire taire, lui frappa la tête à coups de sabot jusqu'à ce que mort s'en suivît. Si l'on se reporte quelques pages plus haut, on verra l'analogie qui existe entre l'acte du dément dont je viens de parler et ceux de certains idiots ou imbéciles. Les paralytiques qui s'irritent à la moindre contradiction et poursuivent leur femme avec un couteau, un rasoir ou tel autre engin dangereux, rentrent dans la même catégorie; mais, il faut bien le dire , les faits de ce genre ne se rencontrent guère dans la démence simple, exempte de complication maniaque.
Les malades atteints de démence absolue commettent des incendies, des actes plus ou moins immoraux , rarement des meurtres, et quand le fait se présente, on peut être à peu près certain qu'il s'agit de déments conservant, au milieu de leur affaiblissement intellectuel, des restes d'un délire antérieur et agissant sous l'influence de ce délire, ou bien encore présentant de l'excitation maniaque. L'affaiblissement des facultés conduit peu à l'action et surtout à une action violente. Il est plus naturel de penser que l'insuffisance mentale du dément le puisse facilement amener à causer involontairement quelque triste accident, et les faits confirment pleinement cette manière de voir. Parmi les exemples de morts reconnaissant pour cause la faiblesse intellectuelle d'un dément, je ne connais pas de fait plus instructif que celui qui a été l'occasion pour le D' Rech, professeur à la faculté de médecine de Montpellier, d'un rapport très circonstancié, concernant l'état mental de la femme X..., accusée du meurtre d'un enfant. Cette femme, qui vivait en mauvaise intelligence avec sa fille, et ne voyait celle-ci que rarement, était venue cependant la visiter et retournait chez elle, emmenant
LE MECRTRE CHEZ LES AL1ÉXÉ5 ^07
son petit-âls. Ayant pris un chemin différent de celui qui devait la conduire au village qu'elle habitait, elle arriva seule à une maison où elle fut accueillie. L'enfant, qu'on avait vu l'accompagnant quelque temps auparavant, n'était plus avec elle et fut trouvé mort. X..., soupçonnée de lavoir tué, fut arrêtée et mise en prison. Or , de l'examen de l'état mental de cette femme par M. Rech, il résulta que cette malheureuse était dans un état de démence complète. Les détails donnés par le médecin aliéniste dont nous venons de parler, et qu'on peut lire dans l'ouvrage de Marc (1), ne laissent aucun doute sur ce point , en même temps qu'ils montrent nettement que l'enfant que cette femme était accusée d'avoir tué, fut simplement abandonné par elle et mourut de froid très vraisemblablement. Le corps, en effet, ne portait aucune trace de violence, et l'autopsie qui fut faite ne permit d'attribuer cette mort à aucune autre cause.
1 T. II, p 453.