‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 32 sur 44 · INVENTEURS, REVEURS, UTOPISTES · texte numérisé non relu

INVENTEURS, REVEURS, UTOPISTES

études de mécanique et de chimie. Il ne tarda pas à se croire appelé à faire de grandes découvertes et arriva enfin à se convaincre qu'il avait inventé un chemin de fer à rails mobiles, une machine volante qui devait transformer l'art de la guerre, une composition chimique particulière qui, projetée par les trous d'un bouclier trouvé par. lui, permettrait d'asphyxier à distance et sans danger pour soimême des milliers d'hommes. A toutes ces splendides inventions, il ajoutait celle non moins belle de pouvoir obtenir le diamant naturel par un procédé nouveau de cristallisation. Complètement absorbé par ses découvertes, il s'en occupait nuit et jour et ne voulait point abandonner ses recherches pour se procurer les moyens de subvenir à ses besoins. Sans fortune, il vivait aux dépens d'une veuve, sa maîtresse, qui, éprise de lui, se soumettait à tous ses caprices. Sa rage d'invention et d'expérimentation était telle qu'il fit couver des œufs à cette femme dans un appartement maintenu à la température de 25° et ne lui rendit sa liberté que lorsque les œufs furent éclos. Au dire de cette personne il était souvent malade, très doux d'ailleurs, excepté quand on le contrariait sur ses machines. Il passait tout son temps à en faire, écrivait partout pour cela. Il se levait souvent la nuit et disait deschoses étranges. Ea 1873 il commit, dans une usine, un vol avec effraction. Il fut examiné par deux docteurs, le D'^ Castellon, qui conclut à la responsabilité mitigée et le D" Pontier qui le déclara irresponsable. Cette dernière opinion fut acceptée par le jury et de Bouyn acquitté. Tel est l'homme qui, en chemin de fer, se trouvant seul dans un compartiment avec un compagnon, le tua à l'aide de l'acide prussique, tandis que le train passait sous un tunel, et lui vola ensuite son porte-monnaie et divers objets. De Bouyn, durant l'instrution et le cours des débats, a fourni de nombreuses versions sur ce crime. Il est parfaitement établi pour nous que l'empoisonnement a été commis par l'accusé, mais aussi nous sommes convaincu qu'il n'était que la conséquence de son délire. Qu'il ait tué son compagnon de route pour expérimenter sur un homme la puissance de ses engins destructeurs ou pour lui dérober l'argent nécessaire à la confection de ses machines^ il a agi sous l'influence de conceptions délirantes dont le germe lui avait

été transmis par héridité. M. M. les docteurs Lachaux et Rampai, chargés de statuer sur son état mental, ont conclu à une responsabilité limitée, par suite, ont-ils dit, de son tempérament et des antécédents héréditaires.

Il est probable néanmoins qu'en 1873 le D^ Pontier était dans le vrai quand il déclarait de Bouyn aliéné et irresponsable, et il est vraiment fâcheux qu'après son acquittement il n'ait pas été mis à la disposition de l'autorité administrative, (i)

N'oublions pas Pinvention du mouvement perpétuel, l'une des excentricités les plus communes des utopistes et qui remplace de nos jours la recherche de la pierre philosophale, au temps passé. On connaît la célèbre observation de Trélat d'un individu qui, après avoir ruiné sa famille par ses essais et ses inventions, en était venu à chercher le mouvement perpétuel. Pour faire mouvoir indéfiniment une roue, il prétendait se contenter d^une eau stagnante. Dans toute discussion, il excipait de l'incompétence en mécanique de son interlocuteur. A bout d'arguments, le médecin de Bicêtre conduit son inventeur chez Arago qui lui démontre que ses prétentions sont chimériques. Le pauvre diable, un moment désabusé, fond en larmes. Mais bientôt, redressant la tête et reprenant son assurance : » C'est égal, dit-il, c^est M. Arago qui se trompe ! »

Tous les aliénistes ont remarqué cette tendance innée de beaucoup d'aliénés héréditaires à entreprendre dès leur jeune âge des études au-dessus de leur intelligence ou de leurs lumières, à se livrer à

(i) Marandon de Montyel, Annales médicopsych., 1878.'

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