CHAPITRE V
PERSECUTEURS
PERSECUTES PERSECUTEURS
S'il est une forme bien tranchée d'aliénation mentale, c'est le délire des persécutions. Il naît en général chez des personnes d'une intelligence jusqu'alors normale. Du jour où les premiers symptômes font leur apparition, il se développe suivant une marche régulière dans laquelle il est facile de reconnaître plusieurs étapes successives que les malades parcourent d'une manière invariable, quoique plus ou moins rapide. Après une période d'inquiétude, de trouble et de défiance universelle, surviennent les hallucinations et les désordres de la sensibihté générale. Puis, le délire de persécution se précise, prend un corps, une forme, et s'immo-
A. GuLLERRE. — La Folie. ii
bilise dans une formule déterminée. Des mois, des années s^écoulent : alors la maladie reprenant son cours, la personnalité s'exalte, les idées de grandeur surviennent, le malade devient mégalomane, jusqu'au jour où son raisonnement se trouble et où son intelligence affaiblie sombre dans la démence terminale.
A côté de ce type tranché, bien connu des aliénistes, il convient de placer la silhouette incorrecte du persécuté héréditaire (i). Ce dernier est l'être fantasque, intellectuellement et moralement désé^ quilibré, que nous avons déjà tant de fois appris à connaître. Dès l'enfance on a pu constater chez lui les signes de la dégénérescence et du vice phrénopathique. Il présente de l'asymétrie faciale, les stigmates de Morel, des troubles nerveux divers, des explosions délirantes précoces. Aussitôt à Page d'hom.me, il prend les allures de l'excentrique raisonnant, afQche un immense orgueil et commence à se poser en victime et en persécuté. Ses conceptions, à rencontre de ce qu'on observe chez le persécuté véritable, ne se systématisent jamais ; elles restent vagues et flottantes, prêtes à s'accrocher à tout et à tout venant ; elles n'ont pas un cachet délirant bien déterminé, n'ont rien de foncièrement absurde, et puisent leur origine dans un point de départ qui peut être empreint d'une certaine vraisemblance. Il n'éprouve jamais d'hallucinations ni de troubles de la sensibilité. Il n'évolue
(i) J. Falret, Société médico-psychologique, 29 juillet 1878. 'Annales, 1878, 20.)
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que rarement vers la démence, mais est sujet à subir des accidents nerveux et congestifs et peut finir par Papoplexie cérébrale. Etre demi-fou, demi-pervers, il peut rester toute sa vie sur les frontières de la folie. Quand il les franchit, le saut est marqué par des périodes intermittentes d'exaltation pendant lesquelles il y a une recrudescence de tous les phénomènes psychologiques anormaux, qui revêtent dès lors bien manifestement les caractères de Taliénation; dans l'intervalle, tout rentre dans un calme dont un œil exercé peut seul remarquer le caractère relatif et précaire.
Chose remarquable, et qui donne à cet héréditaire son cachet spécial et en fait un type digne d'être isolé, c'est qu'au rebours du persécuté ordinaire, qui se renferme dans une attitude passive dont il ne sort que rarement, et à titre exceptionnel, il met au service de ses dispositions morbides une activité qui ne connaît aucune entrave. Sous prétexte qu'il est persécuté, il devient le pire des persécuteurs. Lorsqu'il a choisi sa victime, il la poursuit avec un acharnement aveugle et irrésistible. Rien ne l'arrête ; son idée le mène, et il la suit imperturbable, sans remords, sans scrupule, sans souci des conséquences possibles, plein delui-même, de ses hautes facultés, de son éducation supérieure, de ses manières distinguées. Il passe ses jours dans les couloirs des ministères, des tribunaux, de la préfecture de police, assiège les hauts personnages, et prodigue à tous les représentants de l'autorité les flots abondants de sa prose accusatrice.
Parmi les plus connus de ces aliénés lucides persécuteurs, nous pouvons citer Paganel et Sandon. Tous les deux doivent être considérés non comme de simples déséquilibrés envieux et pervers, mais comme de vrais malades, de vrais fous bons à enfermer.
La folie de Fabbé Paganel (i) datait desdernières années de la Restauration. Il avait été placé comme prêtre ou vicaire dans une paroisse des environs de Paris. — Que se passa-t-il ? Ayant un vif sentiment de sa valeur, se plaignit-il de n'avoir pas été traité selon son mérite? Toujours est-il qu'il s'attira des remontrances ou des disgrâces ; de là des idées d'une persécution dont il fit remonter l'origine à l'archevêque de Quelen et à un certain vicaire général, l'aboé Trévoux. Il parla, il écrivit surtout, accusant celui-ci d'avoir volé la caisse de l'évêché, et M. de Quelen de perdre la religion par ses hérésies et le scandale de ses mœurs.
Un tel dévergondage finit par amener sa séquestration. Extérieurement, sa tenue était calme et résignée. Il causait peu et n'ouvrait guère la bouche que pour dérouler les crimes de ses persécuteurs, invoquer et commenter à sa manière la loi de Juin i838.
Sa grande occupation était d'accumuler pages sur pages dont le faisceau ne le quittait jamais. Ses élucubrations ne tendaient qu'à écraser ses ennemis.
Leuret, dans le service duquel il avait été placé, le rendit à la liberté. Mais il n'en profita pas longtemps. Le meurtre de l'archevêque Sibour fut l'étincelle qui alluma l'incendie. Il s'agita beaucoup et, à ce propos, dénonça l'abbé Trévoux comme l'auteur du crime. Verger n'était que l'agent gagé et payé par ce misérable. C'est à cette époque que, chargé plus spécialement du service, M. Delasiauve eut le loisir d'observer Paganel ; un entretien raisonnable et suivi avec lui était impossible. Son calme, rare, respirait le dédain. S'il parlait, c'était pour voci-
(i) Delasiauve, Annales médico-psychologiques, 1878.
férer contre l'abbé Trévoux, qui avait ajouté le comble à ses méfaits, en mettant à sac sa bibliothèque, par lui estimée valoir plus de cinquante mille francs. Dans ses fréquentes exaspérations, il réclamait impérieusement sa sortie, menaçant le médecin de toutes la rigueur des lois.
Le cas de Sandon eut des conséquences bien autrement graves. Pendant dix ans, ce fou occupa les pouvoirs, le public, la presse ; suscita les scandales les plus extraordinaires; provoqua les polémiques les plus violentes, les mouvements d'opinion les plus déraisonnables. Il devint un personnage à ce point redoutable, que le gouvernement, au lieu de le maintenir séquestré, en vint à lui servir une pension sur les tonds secrets. L'opinion publique fut tellement abusée sur son compte, qu'ayant été enfermé pendant dix-huit mois à Gharenton, il passa pour être la victime d'une iniquité épouvantable et qu'un ancien ministre, de Persigny, conseillait au chef de l'Etat de lui accorder une large réparation pécuniaire, pour mettre fin à la scandaleuse injustice dont il passait pour avoir été l'objet.
Voici, très résumée, d'après M. Brierre de Boismont, (1) l'observation de cet individu :
Sandon, à 24 ans, était avocat à Limoges. Chargéd'une cause criminelle importante, il se mit en rapport avec un avocat de Paris^ M. Billaud. Le procès fut plaidé par ce dernier avec un plein succès ; mais la conduite de Sandon dans cette affaire lui valut sa radiation du tableau de son ordre suivie d'une condamnation de la cour à trois
(i) Brierre de Boismont, Examen médico-légal de Vaffaire Sandon, pour servir à l'histoire de la folie raisonnante au XIX^ siècle {Annales méd.-psch., iSyS).
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mois d'interdiction et aux dépens. Les considérants de l'arrêt portaient qu'il avait manqué de droiture dans ses relations avec Billaud, et envers ses clients, du devoir le plus sacré de l'avocat. Le motif de l'indulgence dont la Cour fit preuve envers lui fut, d'après les termes du jugement^ le trouble momentané de ses fonctions intellectuelles.
Trois années s'écoulent. Billaud est nommé président du Corps législatif. Aussitôt la haine et la convoitise de Sandon s'éveillent en même temps. Billaud est cause de ses disgrâces passées ; il a touché, dans le fameux procès, 12,000 francs d'honoraires et ne lui a rien donné! Il peut le dédommager maintenant par quelques miettes du gâteau administratif: Sandon réclame donc son patronage.
Mais Billaud ne répond pas. Pour vaincre sa résistance, Sandon le menace, s'il lui refuse la réparation à laquelle il prétend avoir droit, de rendre publiques des lettres très compromettantes qu'il a reçues de lui. Cette manœuvre restant sans succès, il vient à Paris et colporte ses prétendues lettres. Sommé, dans le cabinet du Garde des sceaux, de les produire et de les déposer il les jette au feu, manifeste son repentir et retourne à Felletin son lieu natal : c'était en i852.
Jusqu'en 1860 on n'entend plus parler de Sandon; mais à cette époque, Billaud ayant été appelé au ministère de l'Intérieur, les idées d'ambition reviennent avec plus de force, s'emparent de nouveau de Sandon et l'obsèdent. Il poursuit le ministre de ses demandes ; il dit que les lettres qu'il a brûlées n'étaient que des copies, qu'il possède les originaux, et il menace de publier ces pièces si le ministre ne transige pas avec lui.
N'obtenant pas de réponse, il se met à colporter mystérieusement des écrits chez des personnages politiques. Perquisition est ordonnée, et on saisit divers pièces, entre autres un bonde i25,ooofr. portant la signature du comte de Montalembert et deux lettres de Billaud. Sandon montrait ces pièces en affirmant que le bon de 125,000 fr, était le prix des lettres du ministre, et qu'il en toucherait le montant quand il les livrerait au noble souscripteur. Celui-ci, pourtant, s'empresse de déclarer que la signature qu'on lui attribue est fausse. Sandon,
vaincu par l'évidence, reconnaît qu'il a fabriqué de sa main le bon et les lettres attribuées à Billaud. Après examen des docteurs Lasègue et Blanche qui reconnurent chez lui l'existence d'un trouble mental réel, il fut rendu^ sans poursuites à la liberté.
Mais il recommence son système de sollicitations, d'injures et de menaces envers le ministre. 11 est de nouveau arrêté et conduit à Mazas ; il y donne de nouveaux signes d'aliénation mentale qui sont reconnus, et une ordonnance de non-lieu le rend encore une fois à la liberté.
En 18Ô2, sous la pression de son idée fixe, Sandon dénonce le ministre au Garde des sceaux pour arrestation et détention arbitraires. Une instruction fut faite sur cette plainte; elle se termina par une ordonnance de non-lieu. Sandon fut alors poursuivi pour délit de dénonciation calomnieuse.
Conduit encore une fois à Mazas, le troisième juge d'instruction chargé de l'affaire pensa que les antécédents et la conduite de l'inculpé rendaient nécessaire une nouvelle constatation de son état mental: M. M. Tardieu, Foville et Blanche (i) sont désignés et rédigent un rapport dont les conclusions sont : que Sandon est aliéné, qu'il présente une perversion absolue et complète des facultés morales et affectives ; que sa maladie est en voie de progrès et évolue vers la démence ; qu'elle lui enlève complètement la conscience et la responsabilité de ses actes; -qu'elle le rend dangereux non seulement pour lui-même, mais pour l'ordre public et la sécurité des personnes, et qu'il y a lieu de le placer et de le maintenir dans une Asile d'aliénés.
Voici un extrait résumé de ce rapport, véritable observation médicale:
Œ En le suivant d'un peu haut, pendant ces derniers temps, continue le médecin expert, on acquiert la conviction que lui, qui se plaint des persécutions inouïes auxquelles il ne cesse d'être en butte, s'est, au contraire, constitué l'organisateur d'un système de persécutions pour lequel tous les moyens, même les faux, tels que ses lettres qu'il attribue au ministre, sont bons, et dans lesquels surtout il
(i) Tardieu, Étude médico-légale sur la folie. Paris 1880, p. 357.
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cherche à compromettre tout le monde. Pas une de ses démarches, pas une de ses paroles, qui ne soient illusions ou mensonge. Il est constant pour toute personne éclairée qui l'approche, qu'il n'a plus à aucun degré la notion ni la conscience du vrai. Il n'a plus même aujourd'hui cette cohérence apparente, cette suite et fausse logique dans les idées et dans les déductions que l'on retrouvait chez lui, lors de sa manie raisonnante. Il passe du plus fol orgueil et de la plus grossière présomption à l'humilité et à la soumission les plus basses. Il rêve les honneurs, la gloire et l'instant d'après il ne demande en larmoyant qu'à se faire oublier. Il veut que l'on compte avec lui comme avec l'un des représentants et des soutiens d'un parti, et, presque sans transition, il se contenterait d'être placé dans une maison de santé, comme un pauvre malade.
A l'égard de l'homme contre qui Sandon dirige ses poursuites, dans la même lettre oii il l'accuse de vouloir le faire assassiner, et où il lui demande du poison, il lui confie le soin d'exécuter ses dernières volontés, et lui désigne la place oii il veut que ses restes reposent. Dans le même écrit où il adresse à la fille de ce personnage les supplications poétiques les plus passionnées, il accable le père des plus violents outrages.
Il faudrait écrire des cahiers entiers, si l'on voulait rendre visibles tous ses désordres d'esprit. Dans une lettre, à la date du 7 novembre 1862, adressée à l'un des experts, il le priede presser ledépôtdu rapport, et, sanstransition, il le charge de lui acheter un Cours de langue allemande, dont il lui indique l'auteur, l'éditeur et le prix. Il termine cette épître par ces paroles : « On me demande un récit de l'entrevue avec les trois médecins. Je veux votre avis avant de le donner, c'est M. Dufaure lui-même qui doit venir le prendre. Avant de placarder votre nom à tous les coins de la publicité, suisse, belge, anglaise, allemande, italienne, européenne, enfin, j'ai dû vous prévenir. »
On retrouve dans ces dernières paroles l'expression de cette idée fixe, vaniteuse, qui domine toute la conduite et les facultés de Sandon, qui le fait se comparer à Montesquieu, et lui ouvre les portes de l'Institut.
Il est un autre fait à ne pas omettre, ce sont ses nombreux écrits. Ils reproduisent cette fécondité stérile, cette
manie épistolaire, consistant dans les nîêmes idées, les mêmes mots, sans être arrêté un seul instant par leur inutilité avérée et leur constant insuccès. Les centaines de lettres que nous avons dans nos cartons (Tardieu) mettent en évidence ces marques les plus caractéristiques et les plus générales de la folie. Il en est de même de ces post-scriptum multipliés, de ces alinéas nombreux, de ces lignes serrées qui impriment aux écrits des aliénés un cachet si spécial, et qui existent dans toutes les lettres du sieur Sandon.
Signalons un dernier caractère, pris dans la physionomie. Sa constitution est assez vigoureuse, mais son visage a l'empreinte d'une souffrance intérieure. Son teint est plombé, ses traits ordinairement contractés. Il porte souvent la main à sa tête, et s'est plaint à un magistrat qui l'avait visité de sentir son cerveau rongé par les rats. Au professeur Tardieu, il a déclaré avoir éprouvé une sensation d' engourdissement et de paralysie dans un côté du corps. Sa parole est facile et très prolixe, ce qui s'observe chez certains fous. 11 ne répond jamais directement aux questions qu'on lui adresse et recommence toujours l'histoire de sa vie passée. Le sieur Sandon a eu plusieurs périodes marquées d'excitation et d'emportement, qui le montraient fort capable de violence. 11 a fait quelques tentatives de suicide, et cette pensée revient très souvent dans ses discours et ses écrits. »
Il est placé à Charenton. Cris, protestations, pétition au Sénat, qui passe à l'ordre du jour après un rapport du sénateur Tourangin se terminant par ces mots :
« Les faits que nous avons exposés nous ont paru suffisants pour fixer votre opinion sur la pétition qui vous est soumise. Ces faits contiennent deux enseignements: ils prouvent d'abord que, lorsque l'ambition et la cupidité ont jeté l'homme hors des voies de l'honnêteté, elles peuvent le conduire jusqu'à la folie. Ils prouvent aussi que le caractère le plus honorable et les plus éminents services ne peuvent pas mettre l'homme public à l'abri des injures et des calomnies des méchants et des fous. »
Dix-huit mois se passent, Billaud meurt. Dans l'espoir d'apaiser la polémique virulente des journaux en faveur de cet aliéné, on a la faiblesse de le rendre à la liberté. 11
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en profite aussitôt pour jeter son dévolu sur une nouvelle victime. C'est désormais Rouher qui sera l'objet de ses réclamations et de ses poursuites.
Depuis les rapports de MM. Lasègue et Blanche; Târdieu, Blanche et Foville ; depuis celui de Parchappe, dont on ne fit pas usage ; enfin depuis la mission que l'autorité avait confiée, dans les derniers temps de l'Empire, à MM. Béhier, Blanche et Auguste Voisin, à cause des menaces qu'il avait faites à M. Rouher, c'est-à-dire pen dant près de sept ans, l'aliéné persécuteur n'a cessé d'occuper de sa personne le public, les autorités, les plus hauts représentants du pouvoir lui-même.
Le 24 août 1870, Sandon entre à la maison municipale de santé pour un accès congestif du cerveau. M. le D"" Besnier fait les remarques suivantes : congestion de la face, tremblement fibrillaire de la langue, gêne de la parole, faiblesse des membres inférieurs, incohérence dans les idées et aberration dans les actes.
Le 26 octobre 1872, Sandon tombait sans connaissance dans la rue. Transporté à l' Hôtel-Dieu, il succombait le même jour aux suites d'une hémorrhagie cérébrale. A l'autopsie, on constata l'épaississement et l'opacité des méninges, avec quelques adhérences à la partie moyenne du lobe cérébral gauche. Outre le vaste foyer hémorrhagique de la protubérance qui a entraîné la mort, on retrouve, dans diverses parties du cerveau, sept foyers hémorrhagiques anciens, quatre à gauche, trois à droite, de dimensions variant entre 3 centmiètres et 3 millimètres de diamètre, et de date manifestement différente (i).
Tel est encore le cas de Buchoz-Hilton, le célèbre persécuteur de Louis Philippe.
Cet individu appartenait à une famille d'aliénés. Dès sa jeunesse, il était l'objet de poursuites judiciaires et fut à plusieurs reprises frappé de condamnations correctionnelles pour escroqueries, vagabondage, dénonciations calomnieuses. Sa vie tout entière n'a été qu'un tissu de désordres et de monstrueuses excentricités : il n'a jamais
(i) Liouville. Relation de l'autopsie. (Annales d'Iiyg. publ. et de méd. légale, -z^ série 1878, t. XL, p. 425.)— Tardieû, p. 369.
PERSECUTES PERSECUTEURS IJl
eu de profession, et n'a vécu que d'expédients. Il aimait à vanter ses hautes relations et se prétendait lié aux hommes les plus éminents de son temps. Pendant la Révolution de juillet, il joua un certain rôle, et se décora du titre de colonel des volontaires de la Charte. Après le rétablissement de Tordre il prétendit avoir droit à une indemnité de Soo.ooo francs, et se posa en créancier obstiné de l'Etat et du Roi. Pour appuyer ses revendications, il inonda le public des écrits les plus extravagants ; exploitant une plaisanterie bien connue, il se fît construire une voiture ayant la forme d'une poire, et se mit à débiter dans Paris du cirage à la Poire molle, des cannes à la Poire molle. Poursuivi vingt fois par les tribunaux, il finit par être interné à Nîmes, où il continue son existence désordonnée. De retour à Paris, hanté par desidées de persécutions contre lesquelles il prenait les précautions, les plus extraordmaires, il passe plusieurs années dans une masure, tient un cabaret borgne, vit en commun avec des chèvres, s'improvise bandit, se livre, en un mot, à des' dérèglements qui dépassent toute imagination. Il ne cesse d'écrire, brochures, pamphlets, lettres, pétitions, suppliques, notes de toute espèce. Au bout de quatorze ans, se trouvant dans le besoin, il recommence l'histoire des 3oo,ooo francs et accable le roi d'injures et de menaces. Il avait 67 ans, quand enfin on songea à le faire examiner par MM. Bayard, Jacquemin et Tardieu qui conclurent à Ici folie (i).
Cette lorme de psychopathie, d'un diagnostic si facile pour un aliéniste de profession, est tellement méconnue par les personnes incompétentes et par le grand public que nous ne résistons pas au désir de multiplier les exemples. Plus que tous les raisonnements et toutes les déductions, ils sont capables d'apporter la conviction dans les esprits éclairés. Chose bizarre, et qui montre bien Tincer-
( I ) Voyez l'observation détaillée dans Tardieu : Étude médico» légale sur la folie, Paris, 1880, p. 3i2 et suiv.
titude dans laquelle se trouvent en face d'eux les gens chargés d'apprécier leur état mental, chaque fois qu'ils commettent quelque acte justiciable des tribunaux, on est porté à les considérer comme malades et à les exonérer de toute responsabilité. Si au lieu de le poursuivre, on les séquestre d'emblée comme aliénés, le point de vue change, et on ne tarde pas à les considérer comme sains d'esprit et à voir en eux des victimes d'une séquestration arbitraire.
« Onpeutvoir, en cemoment,à Bicêtre, disait, en 1878, Legrand du Saulle, un sieur B.., sujet hanovrien, prenant la qualité de physiologiste, se donnant comme un artiste incomparable et se disant l'ami de tous les savants de l'Europe. Cet homme, âgé de cinquante-trois ans, depuis longtemps à Paris, habitait un modeste cabinet rue Saint- Jacques, dans lequel personne n'avait jamais pénétré, et il fréquentait les cours publics, les laboratoires scientifiques et les bibliothèques. Claude Bernard, Berthelot, Marey et Vulpian, le connaissent de longue date et l'ont eu pour auditeurassidu. Il prenait constammentdes notes, paraissait vivre d'une façon étrange, causaitavec une loquacité irritée et fatigante, mais n'avait point été l'objet d'une attention spéciale. Malgré sa nationalité, il ne fut ni suspecté, ni inquiété, pendant le siège de Paris. B... possédait un capital de 20 a 25, 000 francs. Pour accroître son revenu, il acheta des fonds ottomans. Le jour où le Sultan déclara qu'il ajournait à cinq ans le paiement des intérêts de la dette turque, B... se trouva sans ressources, s'exalta, réclama violemment auprès de l'ambassadeur de la Sublime-Porte et futarrêté pour menaces de mort envers le réprésentant d'une puissance amie de la France. Je l'interrogeai presque aussitôt et le trouvai fort exalté, mais non délirant. En l'absence de tout renseignement, je ne crus pas devoir mettre en cause l'aliénation mentale et le physiologiste fut dirigé sur Mazas. Là, il fut visité par un expert, et l'enquête alors démontre que B... vivait dans
un réduit sordide, plein de petits papiers, de pain moisi, d'anciens os de côtelettes, de vieilles salades et de détritus de toute nature. M. Blanche conclut à la folie et provoqua une ordonnance dé non lieu. B... fut ramené à l'infirmerie spéciale près la Préfecture. Cette fois, sur le vu du dossier, je n'hésitai pas et je dirigeai le malade sur l'asile Saint-Anne.
B..., écrivant à l'ambassadeur d'Allemagne, invoqua sa nationalité et réclama sa liberté. Le prince de Hohenlohe le fit d'abord interroger par un médecin allemand; puis, sur l'attestation de ce dernier, il intervint auprès de M, le Préfet de police. B... sortit de Sainte-Anne et ne tarda pas à recevoir de l'ambassadeur d'Allemagne une libéralité de 3,ooofrancs.
Le physiologiste rentra dans son réduit infect, reprit ses habitudes anciennes et put n'être point inquiété pendant plus d'un an. Il vint chez moi, me demanda des élèveset me dit qu'il pouvait enseigner la langue allemande, la chimie, la physiologie, le piano, la danse ou le violon. Je ne lui promis rien et le congédiai avec politesse,
B... s'exalta de nouveau et se fit ce raisonnement : « Pourquoi le prince de Hohenlohe, m'a-t-il donné 3, 000 francs? C'est qu'il avait quelque chose à se reprocher visà-vis de moi ; alors, c'est évidemment lui qui m'avait fait arrêter, jeter à Mazas, puis à Sainte-Anne. Mais un crime pareil peut-il se réparer avec une aussi misérable somme? Non, ce n'est pas assez. » A partir de ce moment, il devint inquiet, perplexe, anxieux, et il se rend presque chaque jour à l'ambassade allemande. Il réclame, insiste, parle haut et se fait éconduire. Irrité, mais non découragé, il expédie deux cent cinquante lettres en Europe, au monde savant, et il m'accuse, ainsi que M. Boucherau, médecin du bureau d'examen près l'asile Saint- Anne, d'avoir été le vil complice d'un personnage aussi omnipotent que lâche 1 11 revient chez moi, se déclare victime du plus odieux attentat, parle du prince de Hohenlohe en termes injurieax, déclare qu'il fera un jour un grand scandale et qu'il est armé. A ces mots, il porte, peut-être sans intention, sa main droite dans la poche intérieure gauche de sa redingote, et je le dirige jusqu'à la porte de mon appartement. Quelques jours après, ses obsessions à l'ambas-
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sade d'Allemagne ne finissant pas, il était arrêté de nouveau, interrogé par moi et dirigé sur Saint-Anne, puis sur Bicêtre.
Un an s'est écoulé. B... épuise toutes les formes de réclamations, s'adresse aux pouvoirs publics et met en campagne toutes les influences imaginables. Il a été interrogé par le Procureur de la République et par deux de ses substituts, par un médecin-inspecteur de la Préfecture de police, et, ce matin encore, il a torturé l'esprit de notre savant collègue, M. Falret. B... est loquace, exalté, menteur, vantard ; il a de lui-même et de tous ses talents d'opinion la plus ridicule, mais il discute et en impose. Je le crois très dangereux. Que deviendrat-il? » (i) .
Notre ami, le D"" Taguet, a publié sous ce titre (( les aliénés persécuteurs » (2) une série d'observations des plus intéressantes dont les sujets rentrent pour la plupart dans la catégorie des déséquilibrés héréditaires. L'une d'elles a trait à un personnage qui faillit faire pâlir la gloire de Sandon, -tant il réussit à occuper de sa personne les journaux, le public et le pouvoir.
M. X... entre comme précepteur dans une des grandes maisons de France, grâce à de puissantes et hautes recommandations. L'accueil bienveillant dont il fut l'objet de la part de la princesse de , lui fit espérer qu'il pouvait gagner son cœur. Le roman d'un Jeune homme pauvre passa tout entier devant ses yeux, il n'en fallut pas davantage. Un jour que la princesse était occupée à écrire, penchée sur son bureau, X... s'oublia jusqu'à déposer un baiser sur son cou. Loffense était grande, mais ne pouvait monter jusqu'à elle ; le mari, qui en fut informé, ne s'en inquiéta pas davantage.
M. de meurt, le cœur de la princesse est libre,
(i) Société méd.-psych.^ 28 janvier 7878. (2) Annale^ médico-psychologiques, id>']6.
Qui sait! On a vu, dit-on, des rois épouser des bergères. X... ne voit pas pourquoi un roturier sans fortune n'épouserait pas une grande dame. A partir de ce moment il écrivit des lettres étranges, insensées, à la princesse, protestant de la pureté de ses sentiments et revenant sur cette vieille histoire du baiser. Cette correspondance ferait des volumes, si nous en jugeons par le malade lui-même qui écrit à M. l'avocat-général pour se plaindre qu'une lettre de dix-huit pages est restée cachetée entre les mains du père L...
M. X... consent à s'éloigner de Paris, où il revient presque aussitôt. La princesse lui ayant fait consigner sa porte, il s'installe dans une maison qui lui permet d'épier ses moindres mouvements; le jour, il, la suit dans les églises, dans les magasins, dans les rues. Un soir, posté sous la porte cochère, il est assez heureux, grâce à l'obscurité, pour ouvrir les portières de sa voiture et s'y jeter; il couvre de baisers brûlants les mains de la princesse. La lumière se fait; X... reconnaît la femme de chambre dans l'objet de sa flamme. La nuit il jette du sable, des petits cailloux contre les fenêtres de son appartement.
Sur les plaintes de M. le duc de , beau-frère de la
princesse, X... est séquestré d'office et soumis à l'examen de M. le docteur Lasègue.
(( Mes constatations, dit l'éminent professeur, furent longues. Dans toute science il y a une partie plus vive en quelque façon, qui touche, qui attire plus complètement celui qui s'occupe de cette science. Tout géomètre, tout médecin ne s'occupe pas également de toutes les parties de la géométrie ou de la médecine, il faut un choix.
« J'étais en ce moment dans cette disposition d'élection spéciale, à l'égard d'une catégorie jusqu'ici mal décrite des maladies mentales. J'étais en face du délire persécuteur, si fréquent cependant. Je l'avais beaucoup étudié. J'attendais une occasion nouvelle de l'étudier encore, et ce (ut à la fois avec un sincère appétit de la science et dans le but également d'accomplir un devoir que j'abordai l'examen de l'état mental de X... Je voulais me faire une conviction rationnelle; je vis, je revis X..., je demandai un délai pour me prononcer. »
A l'Asile de Ville-Evrard, X.. se pose en victime, en
amant malheureux, il aime et il est aimé; la preuve c'est que la princesse ne l'a pas congédié après la mort de son mari. Il y a plus, comment expliquer cet attrait irrésistible qu'ils éprouvaient l'un pour l'autre, ces mouvements de projection du bassin en avant, ces spasmes nerveux que madame de... éprouvait en sa présence, ce langage poétique et mystérieux, dont la pression du pied faisait tous les frais ; de quel nom appeler le fluide qui courait dans leurs doigts lorsqu'ils venaient à se rencontrer ? D'un autre côté, comment comprendre après tous ces signes d'affection, que la princesse se refuse à le recevoir et vienne solliciter l'appui de son beau-frère contre les poursuites de X... ? Mystère.
Rendu à la liberté, son premier soin fut de poursuivre MM. le duc de..., les docteurs Lasègue et Girard de Cailieux pour séquestration illégale, réclamant 100,000 francs de dommages et intérêts. La raison qu'il donne pour prouver la sanité de son esprit est admirable : « A Ville-Evrard, dit-il, on ne m'a jamais fait subir aucun traitement. » Il perd son procès.
La guerre 1870-187I terminée, X... qui a eu l'honneur de servir comme capitaine des mobilisés, ce qui établit pour lui un certificat de non-aliénation mentale, fait appel du jugement qui Ta condamné et demande à plaider lui-même sa propre cause. Dans une longue lettre à M. l'avocat général Aubépin, il se plaint de tout le monde et un peu de tout, de l'avocat de la partie adverse qui l'a traité « du dernier des hommes », de MM. le duc de..., Lasègue et Girard de Gailleux, delà loi du 3o juin i838 ; a Ma séquestration, écrit-il, est un fait monstrueux, que rien ne peut justifier. Toutes les règles du droit ont été violées. Si j'adresse un reproche aux médecins, ils répondent : « C'est la justice qui a fait le coup. Si je m'adresse à l'administration, on dit : Ce sont les médecins qui sont seuls coupables, mais ils étaient de bonne foi. )) Il faudrait pourtant bien s'entendre ? Une enquête, on le voit, est nécessaire... en dehors de mon affaire personnelle, elle aura pour résultat de prouver que sous la garantie de la loi de i838, il se commet des actes arbitraires et inouïs plus fréquents qu'on ne le pense. Aucune séquestration arbitraire n'a eu lieu, dit-on, depuis que la
loi existe, la preuve c'est, qu'il y a eu déjà bien des procès et que l'administration et les médecins ont toujours gagné. A cela je réponds : « Parce que l'on met celui qui a subi l'épreuve la plus cruelle dans l'impossibilité de se justifier. »
Le 29 janvier 1872, M. X... perdait en appel; il n'est pas à croire qu'il pousse le délire jusqu'à se pourvoir en cassation. Qui sait cependant ? le duc de., le principal accusé, protégé par deux arrêts des tribunaux, n'a plus à craindre ses importunités et ses persécutions ; il n'en est pas de même des médecins aliénistes ; M. X... s'est constitué le chevalier errant^ le protecteur des aliénés ; on le trouve partout où il est question de malades et de maladies. Des cours publics s'établissent à Sainte-Anne il y court, il y glose si fort que l'administration supérieure entend ses cris, et les cours sont supendus; il s'en attribue toute la gloire.
M. X..., comme beaucoup des individus de son espèce, cumule. Ce n'est pas seulement un persécuteur, mais encore un érotomane^ variété que nous étudierons dans un chapitre subséquent.
A côté des persécuteurs il convient de placer les vrocessifs, chez qui Gasper le premier a entrevu une forme délirante spéciale, étudiée récemment par le D"" Krafft-Ebing (i), sous le nom de Déliî^e
(i) Krafft-Ebing, Allgemeine Zeitschrift fur Psychiatrie, 1878, ti Annales médico-psychologiques y i88o, 4.
A. CuLLERRE. — La Folie. 12
lyS PERSÉCUTEURS
de la chicane. Selon cet auteur, Brosius, Snell et Liebmann ont complété Gasper, en ce qu'ils ont deviné l'origine héréditaire de ce délire. C'est, en effet, une espèce de folie de persécutions ou de manie raisonnante ; comme cette dernière, elle ne se rencontre que chez les héréditaires et les dégénérés.
Chez les processifs, il y a, le plus souvent, anomalie de développement du crâne et divers autres symptômes de dégénérescence qui sont l'indice certain d'un trouble de nutrition congénital. Leur sens moral est dévié, car ils sont prématurément immoraux, insoumis, peu scrupuleux du bien d'autrui. La notion du droit n'existe pour eux qu'en tant qu'il donne prise sur les autres ; c'est une arme légale, pour parvenir à leurs fins. Pétris d'égoïme, incapables de la moindre concession, du moindre sacrifice, tout ce qui leur porte préjudice les met hors d'eux-mêmes. Entêtés, emportés, ergoteurs et présomptueux, ils sont peu intelligents et leur faconde, qui en impose quelque fois pour du talent, ne couvre pas longtemps l'indigence de leur judiciaire. Notons encore un trouble de rimagination, qui défigure les faits, et ne les présente que déformés et altérés à la conscience. Gomme les hystériques et les enfants, ils se mentent ainsi à eux-mêmes et ont le travers d'inventer. Pleins d'eux-mêmes et de leur infaillibilité, ils ne supportent aucune contradiction, d'où des conflits permanents avec leur entourage.
Un grand nombre de processifs se maintiennent
à ce degré de simple anomalie du caractère, véritables fléaux pour ceux qui les approchent. S'ils n'ont pas de procès ou ne peuvent en faire pour eux-mêmes, ils excitent les autres à en inventer et se font alors avocats.
Le véritable délire de la chicane naît sous Tinfluence du motif le plus futile, la perte d'un procès, quelquefois même une simple contestation. Alors, la passion s'exalte et atteint instantanément son paroxysme; le processif sacrifie tout, bien-être, fortune, famille, au besoin qui le tourmente de rentrer dans ses droits. Il s'acharne de plus en plus, et ce qui jusque-là n'était que folle passion devient délire. L'idée ne lui viendra pas que sa cause est perdue parce qu'elle est mauvaise ; il se considère comme martyr ou dupe ; les juges sont prévaricateurs, fourbes ; il en vient à maltraiter les exécuteurs de la loi. On en voit s'ériger en protecteurs ou avocats interlopes des opprimés \ témoin cet homme qui fonda la Société des opprimés, c'est-à-dire des évincés juridiques.
Le plus souvent, les malheureux fous procéduriers ne sont reconnus tels que lorsqu'ils ont gaspillé leur fortune en procès, troublé l'ordre public, ou même commis quelque crime.
Madame C... (i) avait 40 ans quand elle songea à faire l'essai loyal du mariage; elle se croit recherchée par un étranger jeune, beau et riche, qui habitait un hôtel situé en face de la maison où elle était employée comme caissière. Un jour il disparaît; madame C... désespérée, se
(i) Taguet, Annales médico-psychologiques, loc. cit.
l8o PERSECUTEURS
rend chez le commissaire de police de son quartier et accuse son patron de l'avoir desservie auprès de son amant. Le commissaire de police reste sourd à ses prières; elle s'adresse au préfet de police, aux tribunaux, demande 10,000 fr. de dommages et intérêts. Déboutée de ses poursuites, elle reste pendant deux ans toute à ses douleurs. Madame C... après maintes réflexions, se décide encore une fois à se marier; même insuccès, mêmes déceptions. B..., d'où vient tout le mal, est poursuivi de nouveau. Me Jules Favre, chargé de sa cause, l'abandonne, Me Grandperret la prend. L'affaire était à la veille d'être portée devant les tribunaux lorsque la malade fut séquestrée. Rendue à la liberté elle ne quitte les cabinets des avocats que pour errer dans la salle des Pas-perdus du Palais de justice. Elle s'arrête enfin à M« Lachaud qui ne peut plaider, une partie de son dossier étant restée entre les mains des premiers avocats. Elle était à la recherche de ses pièces, lorsqu'elle a été séquestrée pour la deuxième fois.
Combien de Ghicaneau devraient trouver place dans nos maisons de santé !
Une vieille fille (i) avait été renversée par une voiture^ et cet accident n'avait eu d'autres suites que des contusions sans gravité. Elle avait reçu une indemnité très équitablement fixée par le tribunal, conformément aux conclusions d'un certificat de M. le docteur Marjolin et d'un rapport de moi. Mais ne se trouvant pas satisfaite, et attribuant à sa chute toutes les indisposions, tous les malaises qu'elle éprouvait, elle poursuivit pendant plus de dix ans, par toutes les voies judiciaires, la réparation d'un dommage chimérique : et comme elle attribuait au témoignage des médecins les échecs répétés qu'elle esuyait dans toutes ses prétentions, elle finit par flous prendre à partie mon honorable confrère et moi. N'ayant pu trouver ni un avoué pour poursuivre, ni même un huissier pour nous signifier une assignation, elle alla jusqu'à s'adresser,, non moins vainement mais sans se lasser, au syndic pour
(i) Tardieu, Etude mé.iico-léfçale sur la folie, Paris 1880, p. 166.
PROCESSIFS l8l
lui demander la désignation d'office d'un huissier pris à Tassistance judiciaire, donnant ainsi la mesure de l'altération des facultés qu'avait amenée chez elle l'exagération d'une disposicion hypocondriaque. (Ambroise Tardieu.)
Le délire de la chicane peut, comme on vient de le voir, se développer sur un fond d'hypocondrie. Il se développe aussi sur un fonds d'idées de persécution.
B... (i) attire tout d'abord l'attention par son physique étrange. Sa figure d'enfant vieillot est complètement imberbe, le nez largement épaté, les pommettes saillantes, les yeux écartés, le teint d'une pâleur blafarde. La tête est mal conformée, et élargie dans le sens transversal. Bien que sa taille soit assez élevée, elle est déformée dans sa partie supérieure par des traces de rachitisme. Les organes génitaux ont subi un arrêt complet de développement et ont l'apparence de ceux d'un enfant de quatre ans. Quand il parle, c'est avec la voix grêle et glapissante d'un castrat.
D'un accord unanime, il est considéré comme violent, impulsif, chicaneur acharné, processif, n'ayant jamais pu vivre en bonne intelligence avec personne. A propos d'un peu de fumier ou de quelques volailles, il intentait des procès à ses voisins et faisait des menaces de mort. D'une avarice extrême, bien qu'il eût le moyen de vivre comme un cultivateur aisé, il végétait dans un taudis sordide où il n'y avait pour tout meuble qu'une paillasse sans literie et une armoire vermoulue qui sufhsait à contenir ses hardes et sa nourriture.
Ombrageux à l'excès, se défiant de tous ceux qui l'environnaient, il s'imaginait qu'ils n'avaient d'autres préoccupation que de le voler ou d'empiéter sur son terrain. L'un de ses voisins était surtout l'objet de ses défiances et de son animadversion parce qu'il possédait un terrain riverain du sien propre; aussi ne cessait-il de porter contre lui devant les gendarmes, les gardes-champêtres, le maire, ses griefs absolument imaginaires. Il lui intenta vainement
(i) Observation personnelle.
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de nombreuses poursuites devant la justice de paix; et à fin, ne pouvant obtenir justice à son gré, il prit un fusil, et le déchargea sur le malheureux voisin, qui heureusement ne fut pas atteint.
B... sur mes conclusions, fut acquitté par la cour d'assises comme irresponsable.
Cette observation est surtout intéressante en ce qu'elle fait bien ressortir le rôle que joue la dégénérescence dans les aberrations mentales de ce genre. Elle montre, en outre, que les chicaneurs sont dangereux et poussent parfois jusqu'au crime leur appétit de revendications et de justice. Les observations suivantes compléteront cette démonstration.
Le i5 avril 1876, j'ai eu à examiner, dit Legrand du Saulle (i), un sieur P... accusé d'avoir porté des coups de barré de fer à M. D..., agent d'affaires, à l'occasion d^une réclamation d'un billet ancien. Il s'était présenté avec le plus grand calme chez M. D..., qu'il obsédait depuis longtemps, et il se servait de la barre de fer comme d'une canne. J'ai rarement rencontré un homme plus difficile et plus astucieux que P...; aussi, la situation qui lui était faite me préoccupa-t-elle vivement. Voici textuellement le certificat que je rédigeai^ après un interrogatoire très serré de trois heures consécutives : « Niveau intellectuel moyen. Élocution facile. Volonté énergique. Tendances éminemment processives. Somme de 120,000 francs dépensée en comptes, chicanes, expertises, procès, liquidations, séparation de corps, etc. Prétendu inceste (sa femme aurait été la maîtresse de son propre père). Haine violente contre les officiers ministériels qui l'ont ruiné et contre la justice qui l'a sciemment desservi. Fausses interprétations. Crainte de passer dans son pays pour un voleur, à la suite d'un billet qu'il aurait fait payer deux fois. Idées véritables de persécution. Désir maladif de
(i) Annales médico-psychologiques, 1878.
passer devant un tribunal correctionnel ou une cour d'assises, afin de faire plaider à nouveau tous ses anciens procès et de faire savoir par son avocat qu'il est un honnête homme et qu'il a été victime toute sa vie. Préméditation avouée. Acte violent non regretté. Part considérable de volonté et de liberté morale. Placement difficile aujourd'hui dans un établissement d'aliénés ».
P... fat remis entre les mains d'un juge d'instruction, à la suite de cette pièce; mais des scrupules se firent jour et M . Motet fut commis à titre d'expert. Notre collègue confirma mon opinion clinique. P... fut traduit en police correctionnelle et condamné à six mois de prison.
Entre le processif et le persécuteur, la nuance est parfois insensible, et les deux personnages se fondent souvent en un seul. A preuve, la très intéressante observation suivante, empruntée aussi à M. Legrand du Saulle.
G... (i) courtier de commerce, âgé de trente-cinq ans, très intelligent, mais non éduqué, a une bonne tenue, le teint pâle, les traits réguliers, le regard incertain, les pupilles égales, la mémoire fidèle, la parole facile, abondante et dégagée. Il a été commis pendant quatre ans et demie chez M. B..., manufacturier à Aubervilliers. Il déclare qu'il a fait des efforts inouïs pour améliorer les affaires de son patron et pour enrichir ce dernier. Il gagnait simplement i5o francs par mois, mais il était l'âme de la maison. Une contestation s'élève tout à coup entre M. B... et G..., au sujet d'une somme de 658 francs, et G..., accusé d'abus de confiance, passe en police correctionnelle et est condamné, principalement sur la déposition de M. B..., à six mois de prison.
A l'expiration de sa peme, G... se rend chez M. B..., lui donne des explications interminables, tente de lui prouver son innocence, sollicite sa réintégration, puis, ne pouvant pas l'obtenir, il demande un certificat de bonne conduite, un billet de confiance, un témoignage d'estime.
(ij Annales médico-psychologiques, 1878.
Toujours éconduit et désespéré, il diffame partout son ancien patron, se place dans une maison rivale de la sienne et invente tous les moyens possibles pour porter préjudice à M. B..., en attendant les débats publics d'un procès civil en dommages-intérêts, « pour préjudice causé par une fausse déposition à l'audience.
C... n'a point d'argent pour entamer le procès qu'il médite, mais il vole une barrique de gélatine livrée par M. B... et avec le produit de la vente de cette barrique, il pourra enfin plaider contre l'homme qui lui a ravi son honneur. Il est honnête; dit-il, et ne détournerait pas cinq centimes à qui que ce soit, mais vis-à-vis d'une marchandise appartenant à M. B..., il a non seulement le droit, mais le devoir de se l'approprier. « Sa conscience l'exige ». Soupçonné bientôt et arrêté, il est jugé et condamné à treize mois de prison.
C..., scandalisé de l'injustice des hommes et abreuvé de dégoût, pensant sans cesse aux crimes dont il a été la victime, commence à écrire le journal de ses impressions intimes. Il ne veut causer qu'avec lui, car lui seul est estimable, et il noircit trois ou quatre cents pages de grand papier. On relève ça et là les pensées suivantes : « Je ne suis retenu à la vie que par l'espérance de servir la cause humaine avec une abnégation totale de ma personnalité. — Les souffrances que la malice nous inflige ne sont rien, puisque la paix de la conscience et la santé de l'esprit les tournent en jouissances. — La folie est un démon sans fin qui, pour se faire nourrir et adorer, ne craint pas d'assassiner les lois de la nature, de détruire le siège de la raison. — Je tiens à la vie pour être le libérateur du genre humain. De l'enfer terrestre je veux faire un paradis terrestre, sans secousse pour personne, par la seule lumière de la persuasion. Je veux rendre Dieu et le Diable visibles comme une matière que l'on tient dans sa main, que l'on peut interroger, toucher, distinguer et comprendre comme la nuit d'avec le jour. — Une opinion est une passion. Une passion, dès qu'elle est victorieuse, domine; tout ce qui domine, opprime, tout ce qui opprime avilit; tout ce qui avilit dégrade. De là le forfait au grand jour par l'adoration du crime vertueux, par le vol honnête, par la probité malicieuse, par la sagesse de
convention, et aussi par la supériorité décrétée tout comme si elle dépendait d'une volonté. »
Sorti de prison depuis trois ans, C... renouvelle auprès de M. B... toutes ses entreprises de réhabilitation, ne recule devant aucune obsession, déclare d'abord qu'il se contentera d'un aveu écrit de « l'erreur commise » ; puis il élève progressivement ses prétentions, sollicite un emploi largement rétribué dans la maison, et, enfin, à titre de réparation, une somme de 3, 000, de 10,000, 3o,ooo et enfi,n de 100,000 francs. Il va plus loin encore : M. B... doit lui abandonner immédiatement sa fortune et sa manufacture. Ce n'est pas trop pour le mal qu'il a fait!
C... imagine en dernier lieu le guet-apens que voici : Il loue une chambre rue des Jardins Saint-Paul, près le quai des Célestins, et, sous un faux nom, il fait donner à M. B... un important rendez-vous d'affaires. M. B... sans défiance, arrive à l'heure dite, et est reçu par C..., qui lui demande poliment si, oui ou non, il veut lui rendre son honneur. M. B... parlemente, constate qu'il a été trompé par la lettre reçue, et, toujours suivi par C..., descend l'escalier, passe devant le concierge, tourne la rue des Jardins-Saint- Paul et se dirige vers sa voiture qui stationnait au coin du quai des Célestins. Au moment où il entre dans sa voiture et adresse la parole à sa femme, C... lui tire aux jambes un coup de revolver, qui n'atteint personne. M. B.... afin de ne plus exposer sa femme. Suit brusquement de voiture et se met à courir sur le quai. C... le poursuit, fait feu une seconde fois et M. B... reçoit une balle dans le coude.
Le plan de C... était celui-ci : « Je vais blesser M. B... et je passerai devant la cour d'assises; là je démontrerai que j'ai été littéralement martyrisé, que j'avais droit à une éclatante réparation, et que, ne l'obtenant pas, j'avais le devoir d'en appeler à l'opinion publique. Si je viens maladroitement à tuer M. B..., toute réhabilitation possible m'échappe et je me brûle immédiatement la cervelle. Je suis, en effet, un honnête homme, et je n'ai pas envie de passer pour un assassin ».
Satisfait et fier de ce qu'il a fait, C... est écrouéà Mazas. MM. Motet et Voisin l'examinent à diverses reprises et concluent à l'irresponsabilité. Le parquet hésite et
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ordonne un supplément d'instruction. Je suis commis et je dépose un rapport très net dans le même sens que nos deux collègues.
Une ordonnance de non-lieu est rendue, et, en février 1877, le malade arrive à Bicêtre.
Parmi les déséquilibrés persécuteurs, il faut faire une place à certains individus qu'un sentiment de jalousie absurde, injustifié et irrésistible pousse aux actions. les plus coupables et les plus nuisibles.
Quelques jaloux ont conscience de leur état, témoin la lettre que recevait, en mai 1887, un commissaire de police de Paris : « Je vous prie, au reçu de cette lettre, y était-il dit, de venir constater mon décès. J'ai, pour mon malheur, épousé une femme trop belle, et, quoique je n'aie rien à lui reprocher, je ne puis endurer plus longtemps les tourments que me cause une jalousie que je ne puis surmonter. »
Mais, le plus souvent, le sentiment exagéré de la jalousie n'est que la conséquence d'une mauvaise constitution psychique, et d'une tendance naturelle à la défiance. Que de drames conjugaux ignorés
du public, parce que les acteurs, corrects dans le monde, ne s'abandonnent que dans l'intimité aux excitations de leur perversion affective.
D'abord accompagnée d'un excès d'amour, la jalousie ne tarde pas à se compliquer de haine, d'une haine aiguisée et investigatrice qui pousse les malheureux jaloux à rechercher jusque dans les détails les plus secrets de la vie des preuves de leur prétendue infortune. Ils les trouvent dans le parfum inusité d'un vêtement, dans l'expression d'un regard, dans l'inspection des parties les plus intimes du vêtement où ils croient retrouver les traces matérielles d'une odieuse infidélité. Les femmes, surtout, sont habiles à ces prétendues découvertes.
Enfin, cette passion devient tellement violente qu'elle en arrive à constituer un véritable délire.
M. J... (i) a trente ans. Il a épouse une jeune personne de vingt ans, d'une grande beauté, aimable, instruite et douée de talents agréables. Ni l'un ni l'autre ne manquent de fortune. Il y a là tout ce qu'il faudrait pour amener et pour fixer le bonheur; oui, tout excepté la raison, sans laquelle il est impossible de bien acquérir et de bien conserver.
M. J... s'était déjà montré jaloux avant son mariage, mais on avait attribué sa jalousie à l'excès de son amour, et pensé que cette passion se dissiperait quand son affection serait satisfaite.
Il arriva tout le contraire. Quelques mois s'étaient écoulés à peine, qu'interprétant mal les hommages que recevait sa femme, M. J... ne voyait partout que des rivaux et des séducteurs. Elevée dans les principes et sous les exemples les plus sûrs, entourée des amis les plus honorables, aimant beaucoup son mari, ne se plaisant dans
(i) Tvélax, La folie lucide.
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les salons qu'à côté de lui, ne sortant jamais seule, quelle mauvaise pensée madame J... pouvait-elle avoir, quel mal pouvait-elle faire ?
Au lieu de s'adressera lui-même cette question, M. J... ne rentrait jamais sans faire à sa jeune femme les scènes les plus violentes. Si elle avait dansé, il avait remarqué que M*** un tel éprouvait grand plaisir à danser où à valser avec elle. Il avait vu plusieurs fois cet homme lui adresser la parole. Si elle s'était mise au piano, si elle avait chanté, les applaudissements mérités par elle troublaient la tête de son mari, t Quel droit, disait-il, peuvent donc avoir des étrangers d'applaudir ainsi ma femme? »
Il ne sut pas contenir sa colère en public, et fit un soir une scène au milieu d'un salon. Il outragea un jeune homme et eut un duel, qu'on croyait être parvenu à empêcher; mais il mit autant d'habileté que de réserve à paraître céder, pour mieux suivre sa pensée et marcher à son but. Il en fut quitte pour une légère blessure. La jeune femme, qui aimait les plaisirs de son âge, eut le courage d'y renoncer, mais ce rude sacrifice ne suffit pas pour apaiser la jalousie de son mari. Il fallut quitter Paris.
Gela fut fait avec la même douceur et sans plus de succès. L'année suivante, M. J... injuriait sa femme. Il lui donnait les épithètes les plus brutales, il prétendait qu'elle faisait cacher des amoureux dans toutes les parties de ia maison. Il se relevait la nuit pour aller faire des recherches et revenait sans être satisfait. On avait pu, disait-il, profiter de son absence pour le tromper.
Cet état maladif fit de rapides progrès. Le jaloux en était venu à frapper sa pauvre femme, qui ne put supporter de pareils sévices et se sauva chez sa mère. Le malade en fat profondément affecté et devint plus calme, mais cette amélioration fut de peu de durée. Deux enfants étaient issus de ce mariage. Le père s'imagina tout à coup que l'un des deux, le plus jeune, ne lui appartenait pas, et dès lors il lui voua toute sa haine. Il annonça un jour à la mère qu'il le tuerait. On envoya les enfants dans la famille et la jeune femme entreprit un voyage avec son mari, dans l'espoir de le distraire et de le calmer; mais elle le ramena plus agité que jamais et halluciné. Il entendait les amants de sa femme, cachés sous le sol, lui adresser
des railleries et qualifier grossièrement la position ridicule qu'ils lui avaient faite. Toutefois, il paraissait n'avoir ses hallucinations qu'en présence de sa femme, et n'avait jamais qu'une seule fois rendu le public témoin de sa déraison. Il s'occupait de ses affaires, y mettait beaucoup d'ordre et n'était violent qu'en tête à tête avec sa victime. Sans la scène de la soirée racontée plus haut, personne n'eût soupçonné sa folie, et sa femme, si elle se fût plainte, eût pu rencontrer plus d'un incrédule; peut-être eût-elle été elle-même soupçonnée de déraison. Deux aliénés dans la famille.
Une jeune femme soignée par Trélat, qui comptait aussi deux aliénés dans sa famille et était sujette à des troubles nerveux névralgiques, manifesta aussitôt après son mariage une jalousie absurde et féroce contre son mari. Voici en quels termes ce dernier se plaignait au savant médecin du travers maladif grâce auquel sa femme lui infligeait tant de souffrances morales :
u Elle devint enceinte bientôt après le mariage. (1) Cette malheureux jalousie augmenta beaucoup. Alors, à partir de ce moment-là, elle n'existait plus, elle était toujours tourmentée par ses idées de femmes. Elle me suivait ou restait couchée toute la journée. Elle ne me faisait ni mon déjeûner ni mon dîner, ni même son ménage, ne s'occupant ni de mon linge ni du sien. Je lui faisais souvent honte de lui voir porter des bas troués. Enfin c'était une pauvre femme tout à fait désorganisée par son idée fixe, et Dieu sait que je ne lui ai jamais donné aucun motif ni prétexte. Si je voulais la distraire par une promenade les jours du beau temps, elle ne rencontrait encore que des femmes qui la narguaient, et enfin n'importe où j'allais, elle trouvait toujours à se plaindre; même au théâtre elle prétendait que je regardais trop les actrices sur la scène. Jamais elle n'a voulu comprendre les sacrifices que je faisais pour lui ôter cette funeste idée qui la rendait si
(i) Trélat, loc. cit.
IÇO PERSECUTEURS
malheureuse et moi aussi. Je l'ai suppliée d'avoir confiance, en lui faisant donner toutes preuves nécessaires par mon patron, ses parents, nos amis, car toutes nos connaissances étaient tellement peinées de voir un pareil malheur qu'elles ont tout fait, et elle n'a voulu croire qui ce soit. Enfin, monsieur, j'espérais qu'après son accouchement tout cela changerait; qu'elle travaillerait un peu, qu'elle ferait ce qu'il faut pour son enfant et pour elle; mais rien de tout cela. Elle devint pire encore. C'étaient alors des scènes épouvantables à la maison. Elle me suivrait continuellement à mon atelier, m'accablait de sottises, ou, prenant le premier venu dans la rue, elle le priait d'aller me demander pour être bien sûre que j'étais là; et quand je refusais de me présenter parce que cela prenait une mauvaise tournure (la patience se lasse à la fin) elle prétendait le soir quand je rentrais chez moi, que j'étais sorti par une porte de derrière. Comme vous le voyez, monsieur, elle n'occupait son esprit qu'à cela. Je ne sais pas où elle allait prendre tout ce qu'elle me débitait. Vers la fin elle y mêla une très-grande méchanceté et alors il n'y avait plus moyen d'y tenir. Elle me réveillait la nuit pour me raconter tout ce qu'elle avait sur le cœur, et toujours, toujours la même chose. Quand je ne l'écoutais pas, elle devenait de plus en plus furieuse, et j'ai remarqué aussi que, quand ses méchancetés commençaient, elle cassait tout ce qu'elle trouvait sous sa main et sortait à moitié coiffée pour courir après des femmes qu'elle disait être mes maîtresses . Enfin elle en vint à se porter à des voies de fait qui n'étaient plus tolérables. Une chose que j'avais toujours à lui reprocher, c'était de trouver des romansdans chaque coin. Les jours qu'elle était le plus raisonnable et quand j'étais à travailler de mon côté, elle lisait ces romans et se montait l'imagination avec ces sortes de lectures.
Elle se croyait si bien trompée, et son exaspération monta à un tel point, qu'elle dit un jour qu'elle se vengerait en se faisant un amant, parce qu'elle savait me faire beaucoup de peine. Et pour cela elle fréquentait les derniers jours une jeune femme mariée qui se conduit très mal. Je doute fort qu'elle en fût venue là, mais pourtant, dans cette situation, quelqu'un de peu de délicatesse eût pu mettre le comble à mon malheur. »