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CHAPITRE VI

La passion du merveilleux est une des formes qu'affectionne l'excentricité d'esprit. Elle se fait jour dès le plus jeune âge et est affaire de tempérament et de prédisposition héréditaire.

Les mystiques recherchent avidement le bizarre, le mystérieux, Tincompréhensible. Ils sont à l'étroit dans le domaine des réalités -, il leur faut le monde des chimères, du fantastique, de l'inconnaissable. Selon les hasards de leur éducation, de leurs fréquentations, de la mode, ils se lanceront à corps perdu dans la religion, le spiritisme, le magnétisme, la magie, les sciences occultes. Ils fonderont des sectes, découvriront des mystères nouveaux.

inventeront des miracles, et créeront même de toutes pièces des religions jusqu'alors inconnues.

Le mysticisme religieux est le plus fréquent. Il résiste, chez certains esprits, à la culture la plus variée et la plus complète. On le rencontre à tous les degrés de l'échelle intellectuelle, et s'il est fréquent hez les dégénérés et les imbéciles, il n'est pas rare chez les déséquilibrés supérieurs et même chez des personnes d'une intelligence élevée et normale sous tous les rapports. Il se transmet assez souvent par hérédité similaire, et beaucoup de mystiques sombrent définitivement dans la folie confirmée.

Par quelques-uns de ses aspects, le mysticisme touche à une disposition mentale que nous étudierons plus loin : la tendance de l'esprit à être le jouet d'idées fixes et d'obsessions. Il en est ainsi chez certains faibles d'esprit dont le mysticisme grossier se caractérise surtout par la minutie et l'excès des pratiques religieuses. Telle, par exemple, la personne dont Trélat parle en ces termes :

Pendant toute sa vie, elle n'avait pris qu'une chose avec chaleur, presque avec passion, — les pratiques religieuses, — non la religion, entendons-nous bien, mais la dévotion dans ses plus étroites habitudes et la fréquentation des églises à toute heure, aux dépens des devoirs journaliers de la famille et de ses plus indispensables réunions. Tous les jours, toutes les veilles et tous les lendemains de fête, à chaque période de cérémonie du culte et notamment pendant toute la durée du carême, il n'y avait plus d'ordres donnés pour le ménage, pour les acquisitions ; il n'y avait plus de règle, il n'y avait plus d'heure ni plus de repas ; aussi le mari ne put-il y tenir, et prit-il l'habitude de faire, à chacune de ces époques, un voyage plus ou moins long. C'est ce qu'il appelait faire-

son A vent, faire son mois de Marie^ faire son carême ou faire ses Pâques. Il put ainsi répéter souvent de grands voyages, passer la mer, et visiter plusieurs fois Londres, Edimbourg, Berlin, Vienne, Milan, Florence, Rome, Naples, Venise et Constantinople (i).

L'auteur qui a écrit ces lignes termine par ces réflexions mélancoliques :

« Un pareil emploi du temps ne peut être blâmé. Il procure des jouissances intellectuelles, mais ce ne sont pas là les joies de famille, et celui qui épouse une imbécile n'a pas de famille. »

Puisque l'occasion se présente, signalons en passant un fait que nous aurons à faire ressortir de nouveau plus loin, c'est qu'en psychologie morbide chaque idée fixe dans un sens a presque toujours pour contre-partie une idée fixe dans un sens diamétralement opposé. Ainsi, à côté de cette passion maladive pour les choses religieuses, on constate chez certains autres héréditaires une aversion profonde, parfois innée pour tout ce qui a trait à la religion. « Je ne sais, dit une malade de Morel, dont la famille n'était composée que d'excentriques et de demi-fous, si c'est à mes parents que je dois la haine que j'ai toujours eue pour les choses de la religion et pour les prêtres. Je n'ai pas eu de croyance et je voudrais bien que mes enfants ne soient pas comme moi » (2). Une demoiselle citée par Brierre de Boismont, élevée par une famille très pieuse et devenue mélancolique, avait conçu une telle répulsion pour la religion qu'elle l'avait

(i) Trélat, La folie lucide.

(2) More), Traité des maladies mentales.

A. CuLLERRE. — La Folie. i3

prise en horreur. Elle avait des trernblements convulsifs quand on lui parlait de TEglise et des devoirs religieux. Tout à coup, elle poussait des cris terribles, maudissait ses anciennes croyances, injuriait les prêtres, les dogmes, la divinité et s'écriait qu'elle le faisait exprès, pour qu'on connût toute sa haine pour la religion (]).

Plus peut-être que tous les déséquilibrés qui nous occupent dans ce travail, les mystiques ont joué de grands rôles dans le monde ; l'histoire est faite en partie des bouleversements qu'ils ont causés, de leurs entreprises, de leurs vertus et de leurs crimes. Mystiques ou fanatiques ont perdu ou sauvé des nations, détruit ou fondé des empires, bouleversé les mœurs, créé des sectes et des religions. Nous renonçons à traiter la question dans un sens aussi vaste, et à entrer dans des développements qui dépasseraient de beaucoup les limites que nous nous sommes tracées. D'autre part, voulant faire oeuvre essentiellement médicale, notre domaine n'est pas l'histoire, mais la clinique.

Ce ne sera certes pas sortir de notre sujet que d'étudier en quelques mots l'existence de Louis Riel, l'agitateur canadien, pendu à Réginale i6 novembre i885. Incontestablement il appartient bien à la psychologie morbide.

Le père de Louis Riel semble avoir mené une vie assez aventureuse. Il est successivement cardeur, engagé dans la compagnie de la baie d'Hudson, novice dans une communauté d'Oblats, associé aux Indiens pour la chasse du

(i) Annales médiço-'psychoL, 1873.

bison, cultivateur et enfin meunier. Il finit par devenir un homme considérable et dirigea en 1849 un mouvement insurrectionnel.

La vie de Louis Riel ne fut pas moins agitée que celle de son père. 11 manifesta pendant son enfance les plus heureuses dispositions intellectuelles et fit ses études à Montréal. En 1868, il commence son rôle d'agitateur politique en faveur des métis canadiens : Il dirige plusieurs insurrections, qui aboutissent à une catastrophe.

C'est en 1874 qu'il commença à s'attribuer un pouvoir surnaturel et à se croire investi d'une mission spéciale. L'Esprit qui s'était montré à Moïse, au milieu des nuées enflammées lui apparut de la même manière, et lui dit :. « Levez-vous, Louis David Riel, vous avez une mission à remplir. » Comme beaucoup d'autres mystiques de son espèce, il avait à lui des opinions religieuses qui ne s'accor. daient pas avec l'orthodoxie catholique. 11 voulait un pape spécialement américain. Selon lui, le dimanche ne devait plus être célébré. Il fallait le remplacer par le sabbat des Juifs. Son système religieux relève de toutes les religions connues et est à la fois protestant, juif et mahométan. II était en communication journalière avec les anges et ne prenait aucune décision sans les consulter. Plusieurs fojs, il s'opposa aux opération militaires les plus rationnelles, sous prétexte que ses voix l'avaient ainsi ordonné. Il ne s'entourait que de gens de son espèce, exaltés ou fous, et son secrétaire Jackson fut acquitté par la cour de Régina parce qu'il était atteint d'aliénation mentale. Riel est persuadé que si on le pend, Dieu le ressuscitera. « Ce serait plus simple, dit-il, d'épargner à Dieu le trouble de faire un miracle. » Il lui arriva de vouloir prêcher à l'église et de monter à l'autel : et il demanda -à célébrer la messe sous prétexte qu'il avait été ordonné prêtre par les Esprits (1).

Louis Riel fut enfermé deux fois comme aliéné. Lors de son procès, quatre médecins du pays furent consultés sur son état mental ; deux se prononcèrent pour la folie et deux contre. On sait le reste.

(i) H. Gilson, Étude sur l'état mental de Louis Riel {Encé" phale, journal des maladies mentales et nerveuses. Paris, î886,. J.-B. Ballière.)

Le mysticisme s^accommode fort bien d'une absence complète de sens moral. On en trouve une preuve des plus éclatantes dans ce crime mystérieux de Villemomble qui a eu il y a quelque temps un si grand retentissement.

Euphrasie Mercier, femme que son activité, sa vie laborieuse et ses aptitudes commerciales n'avaient pu conduire à la fortune, tente d'y parvenir par un crime. Elle se place comme gouvernante chez M^^'' Ménétret, qui habite toute seule une maison isolée de Villemomble. Bientôt elle empoisonne sa maîtresse, brijle le cadavre, enterre les os à demi calcinés dans le jardin et commet une série de faux très compliqués dans le but de s^emparer delà fortune de sa patronne.

Obéissant à une sorte d'impulsion instinctive, elle réunit autour d'elle la plupart des membres de sa famille, ses sœurs, Honorine et Sidonie, son frère Camille, sa nièce Adèle et son neveu Alphonse. Deux ans après, ce dernier devine le crime et le dénonce. Au cours du procès on s'aperçoit qu'on se trouve en présence d'une famille d'hallucinés et de mystiques, d'héréditaires. Les excentricités d'Euphrasie, celles d'Honorine et de Sidonie, impliquées comme elle dans l'accusation, motivèrent une expertise dirigée par MM. Bail, Blanche et Motet^ (i)à la suite de laquelleHonorine et Sidonie reconnues comme irresponsables furent acquittées, et Euphrasie, considérée comme partiel-

(i) Rapport sur l'état mental (L'Encéphale, journal des maladies mentales et nerveuses. Paris 1886, p. SSy.

lement responsable, condamnée à vingt ans de travaux forcés.

C'est d'après les savants rapports des experts que nous avons résumé l'observation suivante qui comprend les principaux membres de cette singulière famille.

La famille Mercier, à laquelle appartiennent Euphrasie, Sophie, Honorine, Sidonie, Hortense et Camille Mercier, est une famille de visionnaires et d'aliénés. Le père était un homme aux sentiments religieux très exaltés, qui voyait le doigt de la Providence dans les moindres incidents de sa vie. Il dépensa six mille francs pour faire élever une chapelle, où il allait recevoir les inspirations de Dieu. Selon ses filles, il avait le pouvoir de guérir les maladies. 11 mourut en 1846, à la suite d'une troisième attaque d'apoplexie.

Ruinés parla Révolution de 1848, la principale préoccupation des enfants Mercier fut de rétablir leur fortune. Leur caractère mystique leur a fait voir la main de la Providence dans leurs succès^ la main du mauvais esprit dans leurs revers.

Sophie-Honorine a Si ans; de manières aisées, d'une physionomie agréable, elle s'exprime avec facilité et aninr.ation. Elle raconte qu'en 1849, elle vint fonder à Paris un magasin de modes avec Sidonie. Mais leurs affaires ne prospèrent pas. Elles deviennent inquiètes, et s'imaginent qu'on se moque d'elles et qu'on leur conseille de se prostituer pour gagner de l'argent. Honorine a des inspirations et dit à Sidonie : « Il y a un monsieur puissant et riche qui nous persécute et veut nous faire tomber dans le mal, mais une voix intérieure me le défend. » Elles prennent le parti de fuir et s'en vont à Vienne , en Autriche. Elles y restent neuf mois ; mais en proie aux mêmes obsessions, elles reviennent à Paris. Au bout de trois années deluite, nouveau voyage en Autriche ; mais la police leur refuse un permis de séjour, d'oii elles concluent qu'il y a connivence entre la police viennoise et la police française, et qu'elles sont victimes d'une machination dirrigée par un

personnage influent. Nouveau retour à Paris. Mais il faut fuir encore, et elles se décident à partir pour l'Amérique. Honorine se rend alors chez un agent d'émigration, M. de Chateauneuf, qui paraît touché de son infortune. — «On veut me vendre, sauvez-moi, lui ai-je dit. Je. ne me doutais pas que j'allais être sa proie. Je revins chez lui, et à la troisième visite, il fit sur moi son crime devant Dieu. Je lui ai pardonné ; c'était la passion. » Neuf mois après elle accouchait d'un fils. Dès ce moment le délire des persécutions s'accentue chez Honorine, et elle finit par être enfermée à la Salpêtrière. Plus tard elle eut un second enfant d'un autre amant, et subit une seconde séquestration.

On relève, dans ses confidences, les preuves du plus extravagant mysticisme chez tous les membres de cette famille. « Nous avons toujours eu une grande piété, et Dieu s'est révélé à nous dans bien des circonstances... L'intervention delà Sainte-Vierge s'est manifestée à nous bien des fois... Mon frère de Lille, qui est un savant, un inventeur nous écrit : Défiez-vous; j'ai des rêves prophétiques, il va vous arriver quelque chose de pénible. — Moi, je suis plus avec le ciel qu'avec la terre. On appelle cela folie, mysticité; moi je dis que c'est très beau, que c'est une grande consolation... Ma sœur Euphrasie, étant toute jeune, avait des visions... mon père faisait des miracles... Dès mon enfance j'ai eu des révélations et des visions ; à onze ans, après avoir lu les visions de saint Paul, je fus ravie en extase... Des personnes ont dit que mes révélations étaient du spiritisme, moi je suis contre le spiritisme; c'est une hallucination diabolique. Tout autre chose est la révélation par Dieu. Il y a des magiciens, je l'ai senti, je l'ai vu dans mes visions. Les magnétiseurs sont des magiciens pour moi. Ils ont une puissance de volonté très forte, qui caractérise la fascination... » etc.

Les convictions délirantes d'Honorine répondent à un système qui n'a pas varié depuis son enfance. Prenant d'elle-même et de sa mission une haute opinion, elle l'impose à ses sœurs etàson frère, et joue incontestablement le rôle le plus actif. C'est chez elle que le délire a les reliefs les plus accusés.

Sidonie-Hortense est tout autre. Plus âgée que sa sœur, elle n'a jamais eu autant d'activité d'esprit qu'elle. Elle

obéit, elle suit, elle accepte presque aveuglément, et ses convictions lui arrivent toutes faites par sa sœur. Autant Honorine est prolixe, autant Sidonie est réservée, non par système, mais par une sorte de lassitude. Aussitôt qu'on la laisse à elle-même, elle retombe dans une sorte de rêvasserie. Elle est plutôt passive qu'active, et se résigne, subissant ce qu'elle appelle la fatalité.

Camille Mercier a 55 ans. Sa physionomie est peu intelligente. Sans malformation crânienne, il a la tête petite. Il parle volontiers. Il fait l'éloge de sa sœur Honorine.— « Elle est très intelligente, Honorine, elle a. des révélations, c'est immense. — J'en ai, moi aussi, mais je ne suis pas à comparera elle. Comme mon père, je fais des choses extraordinaires; par mes prières, j'ai fait venir au monde un enfant. Sur la demande de mon propriétaire^, j'ai fait pleuvoir. Il me fallait pour cela faire le chemin de la croix, me confesser et communier. — Dernièrement, Dieu m'a fait baiser le parquet. — Il y a des moments où le sang me travaille; je me mets de l'eau sur la tête, pour me calmer. » Comme sa sœur Honorine, il concilie l'exaltation religieuse la plus extravagante avec une conduite immorale et des instincts dépravés. Il entre à ce sujet, sans se faire prier, dans les détails les plus cyniques que nous nous abstenons de rapporter.

Euphrasie Mercier est l'aînée de cette famille où l'amour du merveilleux est poussé jusqu'à la folie. Elle n'y échappe pas pour son propre compte ; mais ce qui la caractérise, c'est un esprit pratique extrêmement développé et une intelligence remarquable au point de vue commercial. Au point de vue physique, c'est une femme d'une haute taille, d'une constitution vigoureuse, et qui paraît bien conservée malgré ses 65 ans.

Bien différente de sa sœur Honorine qui passe les nuits à prier dans un état d'agitation extrême, elle repose tranquillement ; le délire n'a pas, chez elle, marqué son pas.sage par une empreinte aussi profonde.

Après la débâcle delà fortune paternelle, Euphrasie se plaça comme caissière. Elle a travaillé ensuite comme ouvrière en chaussures, a fondé un magasin, en 1854 et dès lors a toujours vécu dans les affaires. Elle est arrivée plusieurs fois à réaliser une fortune assez considérable,

maisà diverses reprises elle a tout perdu. Dans le cours de cette existence agitée et pénible, elle a toujours fait preuve de grandes capacités et d'une indomptable énergie.

Toutefois, le vice héréditaire de la famille ne l'a pas épargnée. Euphrasie est une mystique, une visionnaire. De fort bonne heure elle a eu des visions. Elle a vu l'ombre de sa grand'mère, a conversé longuement avec celle de son père. Elle a eu d'incessantes hallucinations de l'ouïe qui l'ont constamment maintenue en communication avec le monde invisible. Elle a vu N. S. Jésus- Christ apparaître en plein dans ses fenêtres; dans une autre occasion elle a vu le bon Dieu. Elle rapporte une prophétie qui lui a été dictée le 6 janvier 1880 au sujet de son neveu Alphonse de Chateauneuf, lefils aîné d'Honorine : « On m'a dit du ciel d'écrire ceci : Alphonse de Chateauneuf II, surnommé le cruel à cause de sa manière d'agir à ton égard, il en sera puni, vous l'apprendrez. » Le sens de cette prophétie avait échappé à Euphrasie jusqu'aux événements de i885, c'est alors qu'elle a tout compris.

Euphrasie a d'abord subi l'influence d'Honorine ; mais comme en ajoutant foi à ses inspirations, elle perdit des sommes considérables, elle cessa d'avoir confiance dans son oracle habituel.

Elle s'est fait un système religieux d'après les révélations d'Honorine, mais comme il n'est pas d'accord avec l'orthodoxie catholique, elle n'est pas en bons termes avec les prêtres. Elle admetqu'il existe deux puissances contraires, que les volontés de Dieu peuvent changer; que dans trois règnes successifs, Dieu le Père, Dieu le Fils, et Dieu le Saint-Esprit ont successivement gouverné le monde. Avec Honorine et une comtesse polonaise, elle faillit fonder un triumvirat pour le gouvernement du monde. Elle a écrit de nombreuses prophéties sous la dictée de la Trinité.

En résumé le caractère d'Euphrasie apparaît sous deux aspects différents: D'une part le mysticisme ; d'autre part l'esprit de suite, le bon sens et les aptitudes commerciales. On pourrait dire qu'elle a fait deux parts de son existence, l'une consacré aux rêves, l'autre aux réalités.

Une des aberrations mystiques les plus fréquentes de l'époque actuelle est le spiritisme.

Le D^ Gairdner, professeur de médecine à l'Université de Glascow, a fait de cette folie de notre temps une étude intéressante (i). Pour lui, l'état mental des personnes adonnées au spiritisme est une condition maladive de la faculté du merveilleux. Cette faculté, que tout homme possède, le porte à aimer l'inconnu, à chercher l'explication de ce qu'il ne peut comprendre. Appliquée par un esprit sain à la recherche des connexions entre le monde spirituel et matériel, elle peut s'exercer dans des limites déterminées, sans s'écarter des lois naturelles. C'est ainsi que l'interprétation des phénomènes qui régissent les rapports de l'âme avec les organes est l'emploi le plus noble que l'homme puisse faire de la faculté du merveilleux. Mais les spirites ne s'en tiennent pas à ces sages limites. Leur folie les pousse à admettre des lois nouvelles et à affirmer des rapports anormaux entre la matière et l'esprit.

Pour justifier l'incontestable bonne foi de bon nombre d'adeptes, il faut nécessairement admettre chez eux un véritable trouble mental. A l'appui de cette opinion, le D'" Gairdner rapporte l'histoire fort triste d'un de ses anciens élèves dont les débuts dans les recherches de physiologie étaient pleins de promesses. Son avenir fut brisé par l'influence néfaste des pratiques de l'électro-biologie, comme on appelait, en i85i, la prétendue science nouvelle. Il commença par converser avec les sages

(i) Gairdner, Mental science, 1879.

de la Grèce et finit par entrer dans un asile d'aliénés, malgré les efforts d'un maître qui l'aimait d'une affection toute particulière (i).

Comme on le voit, le spiritisme conduit tout droit à la folie les esprits mal équilibrés qui se laissent prendre à ses mystères pleins d'horreur. Ces naufrages de l'intelligence ne sont malheureusement pas rares et les journaux en publient fréquemment de tristes exemples.

Madame N..., sa mère, et trois de ses filles, s'aban donnaient au spiritisme, lisaient les ouvrages sur la matière, et croyaient aux tables tournantes et aux esprits frappeurs.

Ces pratiques avaient produit chez ces pauvres femmes une certaine exaltation qui se traduisait, dans leur conversation, par des théories religieuses et politiques assez extravagantes. Peu à peu, un changement assez notable se manifeste dans leurs allures. Un frère, qui habite Paris et qui est également spirite, était venu les voir et avait apporté de nouveaux livres s'occupant de ces matières. Elles s'absorbaient tellement dans cette étude, qu'elles négligeaient leur travail, et qu'elles n'exerçaient presque plus aucune direction sur leurs ouvrières. Elles leur recommandaient seulement de prier pour elles, parce qu'un grarid événement allait se produire.

Un soir, cette famille d'hallucinés s'abandonna toute entière à ses extravagances. Le chat, qui goûtait peu l'abstinence à laquelle on le condamnait, se mit à miauler pour réclamer sa nourriture. Le frère le prit pour un possédé du diable, et le tua pour fouiller ses entrailles, afin de voir s'il avait une âme, et prétendit avoir vu sortir l'âme de Loyola.

Toute la nuit se passa en évocations des esprits. Quand le jour se leva, l'une des deux sœurs se mit à la fenêtre, criant sans discontinuer et avec une régularité mécanique: « Dieu est bon ! Dieu est boni Dieu pardonne! Dieu par-

(i) Annales, 1882.

donne! » pendant que son frère lui imposait les mains.

La foule ne tarda pas à envahir la rue et l'intervention de la police devint nécessaire. Il fallut tenir les deux pauvres filles. Le frère tâchait de les calmer, disant qu'elles s'exaltaient outre mesure ; que Dieu voulait qu'on pardonnât aux esprits méchants. Lui-même, cependant, prétendait avoir lutté contre une des puissances infernales durant plus d'une heure, s'être servi pour la dominer d'une chaise, et n'être parvenu à la vaincre qu'en lui faisant prononcer le nom de Dieu. En proie à des convulsions violentes, les cheveux épars, les yeux hagards, elles lançaient des imprécations à tous ceux qui les touchaient, criant que c'était Satan qui les saisissait.

On parvint non sans peine à les dominer ; la mère, tombée dans un état de prostration complète, fut laisséedans la maison ; sa raison n'a nullement été atteinte.

Ce qui est plus étrange, c'est que la troisième sœur, en ce moment à Moulins, a été prise presque en même temps, assure-t-on, de la même folie: un télégramme annonçait qu'on la tenait à la disposition de sa famille (i).

Le fanatique est un mystique agissant. Non seulement il se croit inspiré, chargé d'une mission divine ; non seulement il a des extases et des visions, mais encore il met au service de cette disposition d'esprit un zèle aveugle qui ne recule devant aucune conséquence.

(i) Annales, médico-psychologiques, iSyS.

De notre temps où les sentiments religieux s'affaiblissent, où la foi s'éteint, où les grands saints et les grands miracles se font si rares qu'on ne les voit plus, ridée religieuse ne suffit plus à fixer tous les gens que la nature, par ses combinaisons mystérieuses, a créés avec le tempérament fanatique. Mais de même que le mysticisme ne s'exerce pas nécessairement sur des matières religieuses, de même le fanatisme met son bras au service d'idées étrangères à la religion, ou plutôt des religions nouvelles. La politique est la grande religion des temps modernes : c'est à sa rescousse que se précipitent, armés de pied en cap, le plus grand nombre des fanatiques de notre époque.

Comme tous les déséquilibrés, le fanatique pêche par le sens moral. Il n'en a pas, il est inconscient du juste et de l'injuste, du licite et de l'illicite; ou plutôt il se croit investi du monopole de ce qui est bien, se croit le représentant de la morale, seul autorisé à en dicter les lois ; dès lors il ne recule pas devant les actes les plus odieux ou les plus criminels pour accomplir ce qu'il considère comme son devoir. Nous retrouvons là chez^ le fanatique cette infériorité de la conscience que nous avons déjà signalée chez d'autres déséquilibrés; ce sont des demi-automates, suivant aveuglément sans s'en douter, les inspirations d'une passion maladive.

Le fanatisme politique domine dans les vieilles civilisations latines. Mais le fanatisme religieux se montre encore vivace dans les civilisations plus

jeunes. En Orient il a toujours existé et existera toujours. Les Egyptiens se font écraser par le cortège du Ghérif qui revient de la Mecque. Les Hindous se précipitent en foule dans les eaux sacrées du Gange ou sous les roues du char qui porte leur divinité.

« En i83i, dit M. Barnum (i), l'Amérique était en proie à une fermentation religieuse qui avait une tournure sauvage. On se suicidait par piété, on assassinait par dévotion. »

Le fanatisme pousse au suicide et à l'homicide. Tantôt le suicide est direct, tantôt il est indirect, comme était le supplice des martyrs chrétiens qui insultaient leurs juges, leur crachaient au visage, ou renversaient les autels des dieux établis dans l'espoir de se faire condamner à mort et de goûter ainsi plus tôt les félicités éternelles. Telle est encore la mort lente de l'ascète qui se livre aux mortifications, aux pénitences, et se prive de nourriture.

Une des plus curieuses tentatives de suicide indirect est celle d'Augusta Strohm, citée par M. Brierre de Boismont (2), qui ayant assisté à deux exécutions capitales, se persuade que le plus grand bonheur était de terminer sa vie de pareille manière, c'est-à-dire de pouvoir être préparée à la mort et de faire une fin aussi édifiante que celle des condamnés. Espérant donc se faire condamner à mort, elle tue une amie endormie chez elle avec

(1) Despine, De la folie au point de vue philosophique. Paris,

(2) Brierre de Boismont, Du suicide. Paris, i865.

une 'hachette et un couteau, qu'elle avait eu soin d^aiguiser d'avance.

Les sectes religieuses pullulent en Russie. Une des plus connues est celle des Skoptzy, qui se châtrent pour gagner le ciel. Il en est d'autres qui tuent dans le but d'être agréables à Dieu. Le tribunal du gouvernement de Wladimir a jugé il y a une vingtaine d'années un de ces forcenés qui avait renouvelé le sacrifice d'Abraham.

Le nommé Kursin, qui fait partie de la Secte du Sauveur, a tué son fils et l'a offert en sacrifice à Dieu.

La secte du Sauveur est l'une des plus fanatiques, et elle possède de nombreux adhérents. Sa doctrine consiste en une négation absolue de tout bien sur la terre. Un adhérent de cette secte ne possède rien ici-bas, et, d'après ses idées, tout ce qui l'entoure représente le mal personnifié. Ces idées amènent naturellement les malheureux égarés à des actes de désespoir insensé.

Voici comment il raconte lui-même son crime:

(( Une fois, dans la nuit, j'ai ressenti un chagrin si violent de ce que le genre humain doit bientôt périr, que je n'ai pu dormir un seul moment. Je me suis levé, j'ai allumé toutes les lampes devant les images des saints, et m'étant mis à genoux, j'ai prié Dieu avec ferveur en l'implorant de me sauver ainsi que ma famille. Tout à coup l'idée m'est venue de sauver mon fils de la damnation éternelle ; car comme cet enfant unique est très beau et développé au-dessus de son âge j'avais peur qu'il ne devint, après sa mort, la proie de l'enfer. C'est pourquoi je me suis décidé à l'immoler au Seigneur. Pénétré de cette idée, j'ai continué mes prières. Je me suis dit que si pendant ma prière la pensée d'immoler mon fils à Dieu me venait du côté droit je l'exécuterais ; si, au contraire, elle me venait du côté gauche, je renoncerais à son exécution; car, d'après nos préceptes religieux, la pensée qui nous vient du côté droit nous vient de notre bon ange, et celle qui vient du côté gauche nous vient du diable.

» Après une longue prière, la pensée m'est venue du

côté droit; je suis donc rentré tout joyeux dans mon habitation où mon fils dormait à côté de ma femme. Convaincu que ma femme s'opposerait au sacrifice que je voulais faire à Dieu, je l'ai envoyée au marché chercher des provisions. Après son départ, j'ai réveillé mon enfant et je lui dis: u Lève-toi, mon fils, prends ta chemise blanche afin que je puisse t'admirer. Après que mon fils eût exécuté mon ordre, je l'ai couché sur un banc et je lui ai porté plusieurs coups de couteau dans le ventre ».

L'enfant, en se débattant, tombait continuellement sous le couteau de son père, et il a été trouvé couvert de nombreuses blessures.

Le père, voulant enfin mettre un terme aux horribles souffrances de son fils, lui perça le ventre du haut en bas. Malgré cette affreuse blessure, l'enfant n'est pas mort sur le coup.

Cette scène lamentable se passait le matin avant le lever du soleil, de sorte qu'une obscurité complète régnait dans l'habitation de l'accusé.

Au moment où le crime était consommé et où l'enfant rendait le dernier soupir, les premiers rayons du soleil pénétrèrent dans la cabane et illuminèrent le visage de l'innocente victime.

Kursin dit que cette vue produisit sur lui une émotion très vive; il frissonna, ses mains s'affaissèrent, une prostration générale le fit tomber à genoux. Alors, dans un moment d'extase, il pria Dieu de recevoir avec miséricorde ce sacrifice.

L'infanticide Kursin, enfermé dans une prison, a refusé toute espèce de nourriture, et est mort d'inanition avant la sentence du tribunal (i)

Parmi les mystiques homicides les plus célèbres mérite de prendre place Charles Guiteau, l'assassin du président des. Etais-Unis Garfield, qui fut condamné à être pendu.

Vingt-deux médecins aliénistes^ les plus célèbres

(0 A nnales méd. psych., 1 868 .

des Etats-Unis, furent appelés à examiner son état mental, et l'apprécièrent en ternies très divers. Il n'en résulte pas moins des résultats médicaux publiés sur son compte qu'il appartenait à la catégorie des héréditaires que nous étudions ici.

Charles-Julien Guiteauest né le 8 septembre 1841. Son grand-père paternel était un médecin très considéré et ayant des opinions religieuses très exaltées.

Son père était un homme intelligent et énergique, ayant une capacité exceptionnelle pour les affaires; mais c'était un fanatique en religion et il consacra les trente dernières années de sa vie à prêcher l'amour libre et le socialisme; il mourut à l'âge de soixante-dix ans, après plusieurs mois d'une maladie accompagnée d'émaciation et de délire. Quelques membres de sa famille et quelques personnes au courant de ses rêveries le considéraient comme au moins partiellement aliéné; mais il semble que, d'après l'opinion la plus générale, il passait seulement pour un excentrique . Il y a dix-huit ans, il eut occasion de conduire un malade à l'hôpital central pour les aliénés à Jaksonville (Illinois), et il y resta plusieurs jours. Il prétendait avoir personnellement des relations directes avec la Divinité; il voulait essayer de guérir les aliénés par la simple imposition des mains; d'après cela, et d'après l'ensemble de sa conduite, le docteur Mac Ferland, qui était directeur de l'asile, le considéra, à cette époque, comme un aliéné.

Un oncle paternel de l'assassin est mort aliéné dans un asile; un autre, qui était ivrogne, a fini par la démence; une de ses tantes paternelles épousa un homme qui fut fou ; elle en eut une fille aliénée et mourut poitrinaire. Une autre tante paternelle eut aussi un fils aliéné placé dans un asile; elle paraît avoir présenté elle-même certains indices de folie.

La mère de Guiteau, au moment de la naissance de ce dernier, était, depuis plusieurs mois, atteinte d'une afl^ection cérébrale pour laquelle on lui avait rasé le crâne ; elle eut, après Guiteau, deux autres enfants qui moururent, l'un à deux ans, l'autre à vingt mois.

La sœur unique de Guiteau, après avoir déposé devant

la cour, eut une attaque du petit mal ; son médecin déclara qu'elle y était sujette et qu'elle avait été atteinte antérieurement de manie puerpérale. Le frère unique de Guiteau, en témoignant devant la cour, fitune déclaration fanatique sur l'antagonisme de Satan et de Jésus-Christ et sur l'intervention perpétuelle de ces deux influences contraires dans tous les faits qui constituent l'existence de l'homme; il termina en disant: « Telles étaient les opinions théologiques de mon père; ce sont celles de mon frère; ce sont les miennes. » La demi-sœurunique de Guiteau, âgée d'environ vingt-six ans, est atteinte de goitre exophthalmique ; aucun renseignement n'a été donné sur la santé de son demi-frère unique, âgé d'environ vingt-trois ans.

Guiteau ne parla que très tard; son éducation fut fort négligée, son père s'adonnant aux extravagances religieuses de la communauté de l'Amour libre à Onéida. Il reçut dans son enfance, à la partie supérieure et postérieure de l'os frontal, un violent coup qui laissa une cicatrice. Il était peu enclin au travail manuel, mais avait le goût des livres. Ce ne fut qu'à partir de dix-huit ans qu'il s'abandonna au fanatisme religieux ; il avait des habitudes solitaires et contracta à cette époque une maladie vénérienne. A dix-neuf ans, par suite sans doute de son goût pour le libertinage et de cette dépravation sexuelle qui est si fréquente dans les formes congénitales de dégénérescence, intellectuelle il se joignit aussi à la communauté de l'Amour libre. Il était d'une irritabilité extrême et passait par des périodes d'affaissement mélancolique suivies d'exaltation. Il se croyait inspiré. Vaniteux et volontaire, il finit au bout de cinq ans par quitter la communauté, où il ne se jugeait pas apprécié à sa valeur. Alors il veut fonder un journal intitulé la Presse théocratique pour supprimer les églises et assurer l'éducation religieuse des États-Unis tout entiers. « Je suis venu à New- York, écrivait-il à son père, pour obéir à ce que je considère comme une inspiration de Dieu... Je suis convaincu que la Presse théocratique est destinée à remplacer avec le temps, en grande partie, le culte dans les églises. «

Sa tentative eut à peine un commencement d'exécution. Il rentre à Onéida, puis au bout d'un an s'enfuit clandestinement, dénonçant les abus de l'Amour libre, et mena-

A. CuLLERRE. — La Folie. 14

çant de diriger contre la communauté un procès en revendication.

De 1866 à 1871 il mène une vie aventureuse. Il se fixe à Chicago comme homme d'affaires, à peu près ignorant du droit et s'appropriant parfois les sommes qu'il recevait pour ses clients. En 1869, il se marie à une femme estimbale qu'il abandonne au bout de quatre ans pour vivre avec une prostituée.

Après un voyage infructueux à San Francisco, il revient s'établir à New-York comme homme d'affaires. Il ne réussit pas plus que précédemment, se lance dans la politique, espérant obtenir une place; songe à réclamer pour diffamation cent mille dollars de dommages et intérêts au New-York Herald et finit par échouer en prison pour abus de confiance.

En 1873, il invente un nouveau mode de publicité, et se croit si sûr du succès qu'il offre la présidence des Etats- Unis ou le Gouvernement de l'Illinois à qui voudra commanditer sa découverte.

S'étant réfugié chez sa sœur, à la campagne, en juillet 1875 un jour qu'il cassait du bois, par une grande chaleur, il leva sur elle sa hache au moment où elle passait près de lui. Le médecin de la famille appelé à l'examiner, déclara qu'il était fou ; il disparut subitement emportant sa bible qu'il lisait constamment.

En 1876, il est de nouveau à Chicago. Excité par les prédications de Moody et Sankey, il se croit appelé à* remplir le rôle d'un grand évangéliste. Il ne recueille que le mépris et le ridicule.

En 1879, il publie ses sermons sous le titre de : La Vérité compagnon de la Bible. Il ne paya pas son éditeur et ne put vendre son livre.

En 1880, il végétait à Boston, faisant des dettes, et négligeant de les payer disant qu'il était le serviteur de Dieu et que Jésus-Christ n'avait pas l'habitude de payer ses notes, ce qui ne l'empêchait pas de déployer l'astuce d'un fort habile coquin. Enfin il.se lance dans la politique. Il parut croire qu'il avait pris une part importante à l'élection de Garfield et lui écrivit pour le féliciter. Peu de temps après il écrit au secrétaire d'Etat, Evarts, pour obtenir quelque mission importante ; puis adresse lettres

sur lettres au Président pour lui rappeler ses prétendus services et lui réclamer tantôt une mission en Autriche, tantôt le consulat de Paris. 11 devient un véritable persécuteur \ ses démarches étaient tellement répétées et indiscrètes qu'il fut nécessaire de lui interdire l'entrée de la Maison-Blanche.

Se voyant négligé malgré tous ses témoignages de dévouement et de fidélité, Guiteau conçut pour la première fois l'idée de supprimer le président six semaines avant le meurtre. Cette pensée lui traversa l'esprit, une nuit qu'il s'était couché accablé de fatigue. Il dit que cette idée le révolta d'abord, et qu'il pria Dieu de l'en délivrer ou de lui faire savoir si c'était une suggestion du diable ou une inspiration divine. Il affirme que le i^^ juin il sut positivement qu'il agissait sous l'inspiration divine, locution dont il s'était déjà servi par rapport à des actes insignifiants de sa vie de tous les jours (i).

Le 8 juin, il emprunte quinze dollars et achète un pistolet du plus fort calibre. Le i8 juin, sachant que le Président devait aller à Long-Branch, il se rend à la station du chemin de fer ; mais ne le tue pas ce jour là parce que, écrit-il, le cœur lui a manqué, en voyant madame Garfield

(i) Il y aurait une curieuse étude à faire sur l'état mental des régicides. Beaucoup appartiennent à la catégorie des fanatiques et des mystiques; la plupart ont l'esprit troublé. Exemples: Jacques Clément, « homme d'un caractère sombre et mélancolique, d'un esprit ardent et inquiet, d'une imagination déréglée, ignorant et grossier, fanatique et libertin, » qui, la veille de son crime, s'inspirait de la lecture du meurtre d'Holopherne par Judith. — Jean Gbâtel, sexuel, obsédé, mélancolique, assassinant Henri de Bourbon dans l'espoir que cette action serait utile à l'Église et ferait en sa faveur réduire à quatre les huit degrés des tourments de l'enfer. — Ravaillac, extatique, halluciné, rendu régicide par l'inspiration divine et pour accomplir sa mission. — Margaret Nicholson, Frith, Hadfield, assassins de Georges III, déclarés fous par le conseil privé et les médecins. — Staps, l'assassin de Napoléon, halluciné. — Le meurtrier du duc de Berry, mélancolique. — Anne Neil, qui voulut assassiner le président Johnson, devenue folle à la suite de pertes d'argent. — Junius Brutus Booth, l'assassin du président Lincoln, adonné à des excentricités de tout genre, mélancolique et suicide, sujet à des crises de fureur aveugle avec délire, etc.

avoir si mauvaise mine et s'appuyer si tendrement au bras de son mari. Pendant trois semaines il le guetta. Enfin, le 2 juillet, il l'aborbe dans une gare et lui tire deux coups de pistolet dans le dos, sans la moindre hésitation et tout en conservant le plus grand sang-froid. Il est douteux que jamais meurtre ait été préparé avec plus de précaution et accompli avec plus de décision.

Il protesta que son crime n'avait pas pour mobile la vengeance ou l'intérêt. « Pendant deux semaines de sérieuses prières, je fus convaincu que la Divinité m'avait chargé d'accomplir cet acte et de m'y préparer. C'était le i^^ juin ; depuis cette date je n'ai jamais eu le moindre doute sur le caractère divin de l'acte et la nécessité de le commettre. »

— J'ai, dit le D'" Folsom (i), d'après le travail duquel nous avons résumé l'observation précédente, examiné Guiteau dans sa prison une semaine avant le jugement. Je n'ai pas trouvé chez lui de caractère physique évident d'une maladie cérébrale. La tête n'est pas tout à fait symétrique, la courbure de la voûte palatine est légèrement exagérée et les incisives supérieures avancent un peu trop; ce sont là des particularités qui, jointes à d'autres symptômes, et particulièrement à une forte prédisposition héréditaire pour les maladies nerveuses, peuvent avoir unecertaine valeur comme signes corroboratifs d'aliénation.

L'observation précédente, toute résumée que nous ayons été obligé de la présenter, est éminemment propre à justifier les idées doctrinales que nous avons exposées au début de ce livre. Quelle

(i) ('.h. Folsom, Ch. Guiteau, l'assassin du président Garfield {Annales médico-psych., mai 1882). — Voy. aussi Lutaud, Ann. d'hyg. publ. et de médecine légale, 1882.

existence que celle de Guiteau ! Aventurier, orgueilleux, inventeur, utopiste, dépravé, persécuteur, dénué de sens moral, mystique, fanatique et assassin, il pourrait indifféremment prendre place dans les diverses catégories que nous avons étudiées. Il semble qu'il réunit dans sa personne toutes les particularités mentales qui caractérisent la dégénérescence; c'est un héréditaire complet.

Son procès a été la plus grande satisfaction de sa vie : « Qui a tiré le coup, crie-t-il à ses juges ? Est-ce la Divinité, est-ce moi ? » Lorsqu'il trouvait Toccasionde déclamer devant la cour., quelque passage de son Oraison sur l'apôtre saint Paul^ il était dans un état de béatitude évidente, et éprouvait une joie infinie à être l'objet d'une attention générale.

D'après le D'" Folsom, il était sujet, comme la plupart des héréditaires à de véritables accès d'excitation maniaque. On en retrouve au moins huit bien caractérisés dans son existence. « C'était au moment de ces recrudescences d'excitation — pendant lesquelles il différait certainement beaucoup de rétat de calme où il restait souvent de longs mois de suite — qu'il poursuivait les femmes de ses absurdes projets de mariage. »

Le fanatisme politique, qui a joué et joue encore dans notre histoire contemporaine un rôle si désastreux, est affaire de tempérament et de milieu, comme autrefois le fanatisme religieux. Dans les têtes de ces prophètes nouveaux; l'idée semble bouillonner et déborder de toutes parts. Mais en allant

au fond des choses, on s'aperçoit qu'ils sont presque toujours séduits par des théories platement vulgaires, et des conceptions puériles qui les fascinent d'autant plus qu'elles sont plus bizarres et plus incompréhensibles. Mais qu'importe ! Leur foi est inébranlable comme leur orgueil.

Je ne rappellerai pas les douloureux événements de 1871, où la folie a joué un rôle si prédominant (i); mais chaque jour nous assistons à des spectacles où le fanatisme, s^il est moins redoutable^ n'en étale pas moins son immoralité à la fois monstrueuse et naïve. C'est hier, que l'anarchiste X... s'écriait devant la cour d'assises.; « Je serai pour vous un accusateur. Je revendique le droit des malheureux. Je ne suis pas une bête de somme taillable et corvéable à merci. Je suis de ceux qui croient que nous avons tous un droit immuable, le droit à l'existence. Vous devez tous trembler sur vos tibias à la pensée de la révolution qui vous menace I » D... qui défendait avec une éloquence si convaincue et si incohérente, la pauvreté et la vertu, était poursuivi pour avoir, avec une bande de malfaiteurs, pillé et incendié un hôtel.

Tel est encore cet autre anarchiste qui, inculpé de tentative d'assassinat, s'écriait devant ses juges: « Je suis un justicier et non un assassin. J'étais allé chez L. .. pour tuer un patroji ; en cas d'insuccès, je faisais volontiers le sacrifice de ma vie au triomphe de la cause révolutionnaire ! »

(i) Voyez tous les détails nécessaires dans: V. Laborde, Les hommes et les actes de V insurrection de Paris, 1872.

C'est parmi ces théoriciens ignorants et convaincus que l'assassinat politique trouve encore des adeptes. L'artiste X..., poursuivi pour avoir tenté d'assassiner un député, écrivait dans une brochure destinée à exposer un plan d'organisation politique, des maximes de ce genre : « On peut bien détruire une dizaine de chenilles pour sauver un cent de choux. » X..., disait le médecin expert chargé de l'examiner, n'a pas d'instruction et a été victime de lectures mal digérées d'où il a tiré des conceptions fausses sur le monde; il y avait dans son esprit une sorte d'obsession. Il a fini par croire qu'il avait réellement une mission à remplir.

Toujours les sauveurs! toujours cette idée demission, qui revient dans tous ces faits de mysticisme et de fanatisme. H... l'assassin de Bazaine, avait, lui aussi, reçu une mission divine.

(( Le jouroù la capitulation de Metznous parvintà Paris, je montais l'avenue des Champs-Elysées, ayant en face de moi l'Arc-de'Triomphe. Les derniers rayons du soleil couchant de ce jour maudit éclairaient d'une triste et sinistre lumière le groupede Rude qui fait face à l'avenue, il me sembla que les yeux de nos héros se remplissaient de larmes. Je crus les sentir irémir d'horreur, je crus que Dieu venait de les animer en donnant une âme à la pierre.

n Mon cœur se serra, je versai d'abondantes larmes sur les malheurs de ma patrie adorée, en songeant que cet infâme Bazaine trahissait.

» Tout à coup, levant les yeux sur le ciel, je fixai mes regards sur une étoile qui brillait d'un éctàt si vif et si puissant que mes yeux crurent apercevoir un immense diamant ; puis je vis comme du feu, puis du sang.

» Je jurai de frapper l'infâme, quel que fût le lieu et Theure où Dieu le placerait sous mes coups.

)) C'est de cef instant que date mon serment. Depuisi une seule minute ne s'est pas écoulée sans que cette idée ait hanté mon cerveau, sans que ma conscience m'ait crié : Tu as la France à venger! Qu'attends-tu ? Et ton serment?

» L'heure a sonné »

EROTOMANES

L'amour platonique poussé jusqu'au délire est ce qui caractérise Tétat mental des érotomanes. Ce sont des extatiques d'un genre particulier et ils occupent dans ce chapitre une place des plus légitimes, car le mysticisme religieux et Vérotomanie^ comme le prouve surabondamment l'histoire des religions, ont toujours fait boa ménage ensemble. Le rapprochement est tellement naturel, que selon Esquirol, « l'érotomanie est une affection mentale dans laquelle les idées amoureuses sont fixes, dominantes, comme les idées religieuses sont fixes et dominantes dans la théomanie ou dans la lypémanie religieuse. »

L'érotomanie doit être soigneusement distingués des troubles mentaux qui sont liés à une per-

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