‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 37 sur 44 · ÉROTOMANES 2IC · texte numérisé non relu

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sécuteur pour l'objet aimé et qui ne le paie pas de retour.

M. M..., tailleur, âgé de 32 ans, est éperdument amoureux de Mlle VanZandt, de l'Opéra-Comique, et s'imagine remplir lui-même le cœur de la cantatrice.

Le père de ce malade, très bizarre, a toujours cherché fortune par l'extraction, à l'aide des procédés les plus primitifs, du métal précieux contenu dans de vieux objets dorés qu'il achetait chez des marchands de bric-à-brac. A la suite d-e la perte d'un enfant hydrocéphale de seize mois; mort dans les convulsions, il a quitté sa femme, l'accusant d'avoir laissé mourir l'enfant faute de soins.

M. M..., laborieux, rangé, s'était fait remarquer luimême par quelques smgularités ; il était vaniteux, avait une haute opinion de son intelligence et parlait à ses parents, à ses amis, d'un ton de supériorité que rien ne justifiait. Il s'occupait d'inventions, de direction de ballons, du vol des oiseaux, sans toutefois abandonner son travail. Dans le courant de septembre, sa femme part dans le Midi avec sa fille qui avait été malade. Resté seul, il va pour se distraire quelquefois au théâtre. A une représentation de Lakmé à l'Opéra-Comique, il lui semble, placé au parterre, qu'il est l'objet de l'attention de M"^ Van Zandt; la cantatrice porte sans cesse ses regarda dans sa direction, l'rès ému, il rentre chez lui et ne dort pas ; il n'a garde de manquer les représentations suivantes; il s'mstalle à Ja même place et se croit remarqué par la jeune actrice. Celle-ci, dit-il, le regarde, en plaçant la main sur son cœur, puis elle sourit et, le regardant toujours, elle porte la main à sa bouche; de son côté, il lui envoie un baiser et elle continue à sourire.

Elle part pour Hambourg; il l'apprend par les journaux et explique ce départ par le désir de l'attirer auprès d'elle à Hambourg; mais il résiste, dit-il, et ne fait pas le voyage.

Elle revient, et son attitude au théâtre ne varie pas. Elle part pour Nice; cette fois, il n'y avait plus à douter, il se décide à la rejoindre. Dès son arrivée, il se présente chez l'actrice, il trouve la mère qui répond que sa fille ne reçoit personne; tout confus, il hésite, il se trouble et se

retire balbutiant des excuses. Au bout de huit jours, il revient à Paris, très attristé, craignant d'avoir compromis sa bien-aimée. Celle-ci rentre à Paris plus tôt que ne l'avaient annoncé les afiiches. Ce retour prématuré ne peut avoir d'autre cause que le désir de le revoir. C'est ainsi que M. M... interprète tous les actes de la cantatrice.

Il renouvelle ses visites à l'Opéra-Comique et il est de plus en plus convaincu de l'amour de Mlle Van Zandt. Il voit dans un étalage des boulevards une photographie dans laquelle l'actrice, dans son rôle de Mignon, est représentée en pleurs. Pourquoi pleurer, si ce n'est pour lui?

Il l'attend à la sortie du théâtre, ou bien encore, il va se poster à côté de sa demeure pour la voir quand elle sera dans son appartement.

Au mois de mai, sa femme revient à Paris, il s'empresse de lui raconter ce qui se passe, son ardent amour pour M'ie Van Zandt. « Je sais que j'ai tort, dit-il, mais c'est plus fort que moi : du reste, il me sufrtt de la voir.» Ces révélations sont suivies de brouilles et de scènes de ménage *, il ne se décourage pas et continue ses visites à l'Opéra-Comique.

11 manque deux représentations et, à la troisième, apprenant par l'affiche que M'Je Van Zandt indisposée ne jouera pas, il se croit la cause de cette indisposition ; elle ne l'a pas vu, elle ne peut pas continuer. Le lendemain, il va au théâtre, elle joue, plus séduisante, plus aimante que jamais, dit-il ; c'est donc visible, elle a besoin de moi. La pièce finie, il court à la porte de l'actrice. Dès que la voiture arrive, ii s'approuhe voulant remettre une lettre ; un sergent de ville intervient et l'arrête. Chez le commissaire de police, on trouve un revolver sur lui et il raconte, avec toutes les apparences de la sincérité, que désireux de voir Mlle Van Zandt à la sortie du théâtre, il s'attarde dans les rues et a besoin d'une arme pour se protéger contre des attaques nocturnes; il repousse avec indignation le soupçon d'une tentative d'assassinat. Il raconte dans les moindres détails tout ce qui s'est passé et conclut à la vive affection de M'ie Van Zandt pour lui. Il est conduit à Sainte- Anne dès le lendemain.

Pendant les huit mois d'absence de sa femme, sa conduite a été des plus régulières, son amour pour M''*' Van

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Zandt est trop pur pour qu'il songe jamais à abuser des sentiments si vifs qu'il a inspirés. Maintenant, s'il désire la voir et lui parler, c'est pour s'expliquer, pour dire à M'ie Van Zandt qu'il l'aime toujours, mais qu'il l'engage à l'oublier, car il n'est qu'un pauvre ouvrier. Il n'a jamais eu d'idées charnelles à son endroit; il avait lu, dit-il, Paul et Virginie, et cet amour chaste et élevé avait pour lui le plus grand charme.

Cette belle observation due à Magnan (i) est d'autant plus intéressante qu'elle montre bien sur quel terrain germe Térotomanie. Ce n'est pas, comme on pourrait le croire, un accident isolé dans l'existence, mais l'un des anneaux de toute une chaîne d'incorrections intellectuelles. L'érotomane, comme tous ceux que nous avons déjà passés en revue, est un déséquilibré et un héréditaire, et souvent son casier d'antécédents est des plus chargés, comme dans une autre observation du même auteur, où un jeune érotomane, élève de Técole des Beaux-Arts, comptait parmi ses parents une bisaïeule mélancolique suicidée, une aïeule mélancolique, une mère psychopathe, un père excentrique et une sœur névropathe.

(i) Magnan, Annales, i885.

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