CHAPITRE III
Si, comme nous venons de le voir, des homicides sont fréquemment commis par les aliénés, on retrouve encore assez souvent ces sortes de malades parmi les incendiaires. Autrefois, tous les faits d'incendie commis par les aliénés étaient réunis et étudiés sous le nom de pyromanie. L'acte constituait ainsi, en quelque sorte, la maladie même, et tous les aliénés qui, sous l'influence de l'affection mentale dont ils étaient atteints, s'étaient rendus coupables d'incendie, constituaient une classe unique, ne répondant que rarement à la réalité des choses et, par son abusive extension, absolument artificielle. Un examen plus attentif montre que les aliénés, loin d'être toujours uniquement poussés par le besoin maladif que semblerait indiquer le nom de pyromanes qui
leur était donné, agissent sous des influences diverses, et qu'il convient, par suite, de les classer dans des catégories distinctes. Est-ce à dire, cependant, que le mot de pyromanie doive être absolument rayé du langage scientifique ? Non assurément, car il rend très bien l'impulsion maladive à laquelle obéissent assez souvent une classe nombreuse d'aliénés incendiaires, offrant d'ailleurs d'autres accidents morbides; mais il convient alors de ne donner à la pyromanie que la valeur d'un symptôme, symptôme acquérant parfois une prédominance singulière. C'est cette prédominance qui a vraisemblablement conduit les anciens auteurs à créer la classe artificielle des aliénés pyromanes, que justifie, en de certaines limites, la fréquence grande des cas où se rencontre une véritable impulsion irrésistible chez les aliénés qui se livrent à l'incendie.
Dans le genre de crimes dont nous allons nous occuper, l'impulsion et la perversion des sentiments tiendront donc une large place dans nombre de cas où elles pourront apparaître comme mobiles évidents de l'acte accompli ; mais d'autres faits nous montreront nettement que certains aliénés commettent des incendies
SOUS rinfluence immédiate ou de la débilité de l'esprit ou encore par suite d'idées délirantes de nature variée. Ce sont ces derniers faits que nous étudierons tout d'abord.
Une sorte de conception délirante qui conduit assez souvent les aliénés à commettre des incendies, sont les idées de persécution. J'ai été chargé, il y a quelques années déjà, de l'examen d'un aliéné qui avait mis le feu à la maison de sa mère par suite d'un délire de persécution des mieux caractérisés. Ancien militaire, son délire avait débuté alors qu'il était encore sous les drapeaux. Déjà à cette époque, il s'imaginait que les siens lui en voulaient, que son frère avait cherché à lui nuire auprès de son colonel. Revenu dans ses foyers, ces idées maladives ne faisant que s'accroître, il avait fini par croire que sa mère avait formé le projet de le déshériter et organisé une ligue contre lui parmi les habitants de son village. Un nommé X... était le chef de la bande et l'insultait sans cesse. Craignant que sa mère ne l'empoisonnât, cet aliéné préparait lui-même ses aliments et, chaque jour, se répandait en menaces contre la pauvre femme, lui annonçant une terrible vengeance. Enfin, exaspéré par
LES ALIÉNÉS IXfiENDIAIRES Ht
les prétendues persécutions dont il était l'objet, ce malheureux mit le feu comme je l'ai dit déjà. Arrêté et mis en prison, des hallucinations de l'ouïe lui faisaient entendre les menaces insultantes de X..., qu'il avait cru reconnaître parmi ses compagnons de geôle. Il avait pris également une visiteuse inconnue pour sa mère, qui serait venue le narguer sous un déguisement qu'il décrivait avec complaisance. J'ai à peine besoin de dire qu'une ordonnance de non-lieu fut rendue en faveur de ce pauvre malade, dont je déclarai l'internement nécessaire.
Une dame de Lyon, pour laquelle j'ai été consulté, avait failli mettre le feu, sous l'influence d'un semblable délire. Malade depuis longtemps déjà, cette pauvre femme s'imaginait que toutes les personnes qui habitaient la maison où elle demeurait étaient des misérables qui lui en voulaient et s'acharnaient à sa perte. Sous l'influence de ces conceptions délirantes, elle se tenait parfois à la porte de son appartement, un couperet à la main, dans l'intention d'atteindre un de ses persécuteurs. Enfin, l'idée lui vint de se débarrasser d'un seul coup de tous ses ennemis en incendiant la- maison.
Heureusement, elle fit part à quelqu'un de son projet insensé. C'est alors que je fus consulté et que, sur mes conseils, cette aliénée fut placée dans une maison de santé.
Je pourrais citer encore nombre de cas semblables. Je me contenterai de rapporter la tentative d'incendie faite par un aliéné chez lequel, comme il arrive si souvent, des idées ambitieuses coexistaient avec le délire de persécution. Ce malade avait formé je ne sais quel absurde projet pour régénérer le monde. Afin d'arriver au but qu'il se proposait, il avait écrit au Président de la République, lui exposant le plan qu'il avait conçu. Ne recevant pas de réponse, il s'imagine que ce sont ses voisins qui se sont ligués contre lui et ont fait échouer ses démarches. Résolu de se venger, il se livre vis-à-vis de quelques-uns d'entre eux à des actes de violence, puis met le feu à son appartement.
Si les idées de persécution rendent quelques aliénés incendiaires, d'autres délires voisins, également de nature dépressive, peuvent amener le même résultat. MM. Bulard et Bonnet ont eu à examiner une femme qui, croyant sa maison ensorcelée , avait décidé son mari à l'abandonner; puis comme celui-ci voulait l'ha-
biter de nouveau, elle y mit le feu pour n'y plus rentrer. C'est sous l'influence d'une idée délirante à peu près semblable qu'un cultivateur maçonnais, dont depuis quelque temps déjà on remarquait les allures bizarres, incendia sa grange : il voulait détruire les diables qui, disait-il, hantaient sa maison.
Les délires de ruine, d'indignité, des délires lypémaniaques plus généraux même, sans conceptions erronées nettement définies, peuvent également conduire les malades à de semblables actes dangereux. Une dame que j'ai eu l'occasion d'observer dans une des maisons de santé de Lyon, avait été longtemps tourmentée par des idées de scrupule qui augmentèrent à la mort de son père. Bientôt le trouble mental s'accusa davantage, elle se crut coupable de tous les crimes, et des hallucinations survinrent qui lui firent voir le mort qu'elle regrettait, lui reprochant l'indignité purement imaginaire de sa conduite. Se trouvant chaque jour plus indigne et plus coupable, craignant de répandre le déshonneur autour d'elle, cette malheureuse se réfugia dans une masure, et, s 'entourant de paille et de matières facilement inflammables, elle allait se brûler vive, quand on la découvrit,
Elle fut aussitôt internée. J'ai rapporté ce fait bien qu'il soit simplement connexe à mon sujet et ressortit plutôt à l'histoire du suicide. Il est bien évident, en effet, qu'aucune idée incendiaire, proprement dite, ne hantait l'esprit de la malade ; mais il est facile de voir que, bien qu'il n'y ait aucune intention d'incendie dans l'esprit des aliénés qui se livrent à de tels actes, de graves accidents peuvent être la conséquence de conceptions délirantes semblables à celles dont cette pauvre folle était assiégée. D'importance à peu près nulle au point de vue de la médecine légale, cette observation méritait néanmoins de figurer dans l'histoire de l'incendie dans la folie.
Un autre malade, au sujet duquel jai été appelé à faire un rapport médico-légal, avait incendié sa maison sous l'influence d'un délire lypémaniaque avec idées de ruine parfaitement accusées. Adonné à des habitudes alcooliques, cet homme, sous l'influence de ces excès, avait vu peu à peu sa raison s'obscurcir. On le rencontrait sur les routes, dans les champs, ayant des allures singulières, triste, absorbé et comme hébété. Il s'occupait aux choses les plus niaises, ramassant des cailloux,
des fragments de briques, du sable, etc. Enfin, la maladie augmentant, il en était venu à se croire complètement ruiné. Vingt fois dans la journée, il allait compter la monnaie dans le tiroir de son comptoir. Journellement, H s'opposait à ce qu'on fit dans sa maison les dépenses les plus nécessaires et les plus ordinaires, alors que sa situation de fortune était des plus convenables. Un poulet ayant été servi sur sa table, il alla le manger en cachette, disant qu'il ne voulait pas que les voisins le vissent faire de telles dépenses. Enfin, il défendait qu'on mît à la fenêtre une descente de lit du prix le plus modique, prétendant que le public ne manquerait pas de le blâmer d'afficher un tel luxe dans une position aussi précaire que la sienne. Un jour, cependant, plus triste, plus anxieux qu'à l'ordinaire, ne pouvant résister au sentiment maladif d'une situation qu'il regardait comme désespérée, ce malheureux mit le feu à sa maison. Une ordonnance de nonlieu fut rendue en sa faveur, et, après de violents accès d'agitation q^i succédèrent à l'état lypémaniaque pendant lequel il avait commis l'incendie dont je viens de parler, il revint complètement à la santé.
Enfin, un autre lypémaniaque que j'ai eu longtemps sous les yeux avait été également interné par suite d'un incendie qu'il avait commis. Cultivateur dans une situation aisée, des chagrins de famille, qu'un caractère inquiet lui avait considérablement grandis, ne tardèrent pas à amener chez lui un état de tristesse profonde. Extrêmement actif, mettant même dans son travail une sorte d'intempérance, ses occupations ordinaires, les choses qu'il faisait autrefois avec le plus de plaisir, le remplissaient de dégoût et d'ennui. Le soin de ses terres, d'un vignoble qu'il cultivait avec cette passion habituelle au propriétaire de la campagne, n'avait plus aucun charme pour lui. Aussi bien, un jour, tout entier à sa tristesse, dominé par le sentiment maladif d'une situation heureuse, irrémédiablement perdue, mit-il le feu à sa maison pour aller ensuite se jeter à la rivière.
Si les délires dépressifs se rencontrent assez souvent chez les fous incendiaires, il existe des exemples d'aliénés ayant mis le feu sous l'influence d'idées ambitieuses, pour accomplir, par exemple, une mission qu'ils croient avoir reçue d'en haut. On trouve dans le livre de Marc, ouvrage rempli de faits, mais pénible
à lire à cause des trop nombreux rapports qui y sont insérés, un exemple de ce genre. Je veux parler de cet incendiaire qui mit le feu à la cathédrale d'York. Voulant purifier , suivant ses expressions , la maison du Seigneur des indignes ministres qui s'éloignent des principes de l'Évangile, il pensait ainsi leur donner un avertissement terrible et leur faire voir que Dieu avait dirigé son bras. Comme il avait enlevé des franges d'or et d'autres objets précieux qui entouraient la chaire de l'archevêque, il prétendit, en agissant ainsi, avoir obéi à la voix d'un ange. Celui-ci lui avait ordonné de se munir de preuves que lui seul avait accompli cette action mémorable, afin que nul autre n'en pût revendiquer l'honneur ou ne fût exposé à en subir le châtiment (1).
Dans l'exemple que nous venons de citer, nous voyons l'incendiaire obéir à un délire tout à la fois religieux et ambitieux. Voici un fait où le délire religieux est seul en cause et auquel les idées d'indignité constatées chez le malade donnent un caractère un peu différent. Il
(I) Marc, ouvrage cité, t, ii, p. 315. ^
s'agit d'un homme jemie encore, que la perte de sa femme avait fait tomber dans une mélancolie profonde. Bientôt, il s'imagina avoir reçu la mission de brûler tous les mauvais livres et tous les objets contraires aux bonnes mœurs; puis la pensée lui vint de mettre le feu à sa maison, et enfin de se brûler lui-même. Il dresse un bûcher dans sa cuisine, se place dessus et y met le feu. La fumée se répand, on accourt, et on le trouve dans un état horrible, les jambes et les cuisses entièrement consumées, les bras réduits à l'état de moignons, se réjouissant à haute voix d'aller rejoindre sa femme après avoir expié ses forfaits sur un bûcher allumé par l'ordre de Dieu.
Un autre mobile délirant qui peut conduire les aliénés à commettre des incendies et que nous avons trouvé déjà chez quelques fous homicides, c'est le désir qu'ont quelques-uns de ces malades d'en finir avec la vie. Ces faits sont rares ; cependant il faut bien en admettre la possibilité, puisqu'il résulte évidemment des débats d'une affaire jugée par la cour de Lille, qu'un jeune homme incendia quatre meules de blé pour un semblable motif. Ce jeune homme, enfant naturel, n'avait pu se faire prêtre par
suite de rillégitimité de sa naissance, et im projet de mariage qu'il avait formé avait également échoué par le même motif. Attristé par ces circonstances malheureuses, dégoûté de toutes choses, il résolut d'en finir avec la vie, et ne voulant pas se suicider, il commit l'incendie dont j'ai parlé plus haut, puis se dénonça lui-même (1).
Jusqu'ici, nous avons vu les aliénés commettre cet acte par suite d'une conviction délirante, idée de persécution, idée ambitieuse ou autre, et c'est la conviction maladive ellemême qui guide l'aliéné. Il arrive encore que l'on rencontre des malades qui, comme les aliénés dont nous venons de nous occuper, peuvent avoir des idées délirantes, mais chez lesquels le mobile immédiat de l'acte commis est une hallucination ou une illusion. J'ai eu longtemps dans mon service un malade qui, atteint de folie alcoolique et en proie à diverses hallucinations, se croyait poursuivi par le maréchal de Mac-Mahon qu'il voyait à travers les arbres d'une forêt où il s'était réfugié, et à laquelle il essaya de mettre le feu pour se dé-
(1) Marc, ouvrage cité, t. ii, p. 321.
livrer de son persécuteur. M. Brunet a raconté l'histoire d'un aliéné, atteint de délire ambitieux et de persécution, qui mit le feu sous l'influence d'une illusion visuelle. Malade depuis assez longtemps déjà, mais plus troublé qu'à l'ordinaire, cet aliéné aperçut une grosse chenille qu'il vit vraisemblablement sous un aspect différent de la réalité, car il en demeura fort effrayé et dit à son frère, qu'il avait amené à partager ses idées délirantes, que cette bête était la mort et qu'il fallait la détruire. 11 fait aussitôt les préparatifs nécessaires et met le feu à son habitation. Comme je viens de le dire, il est probable que le malade dont nous venons de nous occuper éprouva une hallucinationillusion, c'est-à-dire un véritable trouble sensoriel, et qu'il ne s'agit pas seulement ici d'une simple conviction délirante. Nous voyons, en effet, par l'observation de M. Brunet, que cet aliéné était en proie à toutes espèces d'hallucinations. Quoi qu'il en soit à cet égard, voici un fait où l'hallucination du sens de l'ouïe ne saurait être douteuse, et où le malade est déterminé à l'incendie par ce trouble sensoriel. Il est question, cette fois, d'un imbécile qui avait entendu raconter plusieurs incendies. Vivement
impressionné par ces récits, il ne tarde pas à entendre des voix de femmes qui lui crient con tinuellement de se mettre dans la fumée. Après avoir résisté pendant quelque temps à ces voix, le pauvre aliéné finit par se résoudre à leur obéir. Il se rend chez un voisin, prend une allumette, et, à l'aide d'une torche de paille, il met le feu à la maison qu'il habitait (1).
Casper, dans son Traité de médecine légale (2), a publié l'observation d'un incendiaire qui. en mettant le feu, avait, disait -il, obéi à une voix; mais c'était une voix intérieure, il s'agissait évidemment d'une hallucination psychique. Ce fait rentrerait donc dans une autre classe de phénomènes et pourrait être étudié avec l'impulsion; puisqu'il est venu sous ma plume, je m'en occuperai néanmoins ici. En lisant avec attention le rapport de Casper, on voit, en effet, que, en même temps que cet incendiaire a conscience de cette voix intérieure dont je viens de parler, il éprouve une véritable impulsion à commettre le crime qui lui est ordonné. Pendant quelque temps il résiste,
(1) Girard DE Cailleux. — Annales médico-psych.
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finit enfin par mettre le feu à la maison de sa sa mère, et brûle dans cet incendie ses propres habits. Traduit devant les tribunaux, il est déclaré irresponsable par le jury, malgré le rapport du docte médecin-expert prussien. Quelle que soit l'autorité de Casper, bien évidemment il s'agissait là d'un malade, La résistance à l'impulsion, à la voix intérieure, la façon dont cette impulsion et cette voix sont décrites par l'incendiaire ne me paraissent pas pouvoir laisser de doute dans l'esprit d'un lecteur attentif. Et quand le médecin prussien dit qu'on entend toujours cette voix intérieure lorsque dans sa conscience le mal a triomphé, il ne paraît pas se souvenir de cet intéressant phénomène auquel M. Baillarger a donné le nom d'hallucination psychique et que, dans un précédent ouvrage (1), j'ai montré devoir être rapporté a l'impulsion de la fonction langage. Et quoi de plus naturel que cette impulsion, qui va tout à l'heure se traduire par un acte, soit accompagnée d'une manifestation impulsive parallèle, la voix intérieure, la parole non prononcée ! Et ces voix sans bruit, ces voix non parlées, quel
( \> Le Monde des rêves.
est raliéniste qui ne les observe pas tous les jours ? Ces faits sont courants dans la science mentale, et, pour ma part, je ne saurais douter un seul instant de Tirresponsabilité du sujet de l'observation que je viens de brièvement rapporter.
Nous arrivons maintenant à Tétude de Télément délirant que Ton voit peut-être le plus souvent en cause dans l'histoire des aliénés incendiaires : je veux parler de l'impulsion. Il est plusieurs sortes de malades qui, dans la perpétration de l'acte incendiaire, obéissent à des impulsions; mais l'impulsion, dans les divers cas où on la rencontre, ne présente pas toujours le même caractère, ainsi que nous allons le voir en examinant successivement les incendies commis par les épileptiques, les hystériques et les imbéciles.
L'incendie comme acte dangereux se rencontre moins souvent chez les épileptiques que le meurtre. On ne saurait trop s'en étonner, si l'on se rappelle combien souvent l'impulsion est subite chez les fous épileptiques. Tandis que le meurtre peut être accompli aussitôt qu'il est conçu, dès que l'impulsion se fait sentir, il en est autrement de l'incendie, qui demandera
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assez ordinairement quelques préparatifs.
Cette fréquence moins grande des incendies commis par des épileptiques, comparativement aux meurtres dont ces malades se rendent coupables, étant indiquée, nous allons étudier l'aspect, en quelque sorte, que revêt ce genre de crimes chez les malheureux atteints du mal comitial.
C'est fréquemment après leurs accès que les épileptiques éprouvent l'impulsion qui les conduit à l'acte incendiaire. Les malades sont alors dans un état d'anxiété extrême, et il n'est pas absolument rare de les entendre dire qu'ils étaient poussés par une voix intérieure qui n'a cessé qu'après l'acte accompli, c'est-àdire une fois l'impulsion satisfaite. E. Platner (1) a rapporté un fait de ce genre. Il s'agit dans cette observation d'une jeune fille qui mit deux fois le feu chez un paysan où elle était placée comme servante. Une voix intérieure la poussait à l'incendie, et l'acte accompli, une détente se produisait. Une particularité qui mérite d'être signalée, c'est qu'en même temps que la voix intérieure lui disait de mettre le
(1) Marc, ouvrage cité, t. ii, p. 358.
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feu, elle lui commandait encore de se tuer ensuite; ce que la malheureuse essaya de faire, sans toutefois y réussir. Je viens de dire que c'est le plus ordinairement après leurs crises que les épileptiques commettent des incendies, et cela est vrai en effet. Il n'est pas très rare pourtant de rencontrer des malades qui éprouvent des impulsions avant leurs attaques. J'ai actuellement dans mon service un enfant atteint d'épilepsie depuis l'âge de deux ans, et qui est précisément dans ce cas. Malgré des soins très attentifs et très suivis qui lui furent donnés, la maladie augmentant et les attaques devenant plus graves et surtout plus fréquentes, ce jeune convulsif ne tarda pas à éprouver des impulsions à frapper, à commettre divers autres actes violents et enfin à incendier. Deux fois ce petit malade mit le feu , ime fois à son lit, une autre fois dans une grange. Or, ces impulsions, ou incendiaires ou diversement nocives, que j'ai indiquées tout à l'heure, se sont toujours montrées avant les crises. Elles se manifestaient surtout alors que l'enfant, ayant passé un temps plus ou moins long sans avoir eu d'attaques, était à la veille d'éprouver de ces crises multipliées
qui paraissent réunir en une série toutes les attaques qui se seraient produites, si la maladie avait suivi sa marche habituelle.
L'impulsion à Tincendie que nous venons de voir succéder aux crises ou les précéder, se rencontre encore chez les épileptiques larvés et revêt le même caractère des autres actes dangereux que l'on constate chez ces sortes de malades. Chaque fois qu'elle se produit, c'est ordinairement avec le même accompagnement de circonstances, et les malades n'en conservent généralement aucun souvenir. M. Legrand du Saulle (1) a raconté l'histoire d'un jeune homme qui avait tenté douze ou quinze fois de mettre le feu et, cela, à six ou huit semaines d'intervalle chaque fois et toujours de la même façon, entre sept et huit heures du matin. Cependant un accès de délire maniaque, lié évidemment à l'affection comitiale, éclata un jour, et le malade, soumis à la médication bromurée, vit disparaître les redoutables impulsions incendiaires qu'il avait jadis manifestées. C'est encore à de semblables impulsions qu'avait
(1) Legrand du Saulle. — Etude médico-légale sur les épileptiques, p, 92. |
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obéi un ouvrier plâtrier qu'ont eu à examiner MM. Tardieu et Lassègue. Cet individu avait allumé treize incendies dans des carrières à plâtre, des granges ou des greniers dépendant de maisons habitées. La multiplicité des crimes, accomplis dans des circonstances identiques, et le doute sur les mobiles qui avaient pu guider l'incendiaire, le firent soumettre à un examen médical qui permit de le déclarer impulsif et irresponsable. Séquestré à l'hospice de Bicêtre, une attaque d'épilepsie donna bientôt la clé des actes accomplis par le malade et montra la véritable nature de ses impulsions.
J'ai dit plus haut que les épileptiques larvés n'ont généralement aucun souvenir des actes qu'ils ont commis ou que, tout au moins, il y a dans leur mémoire de graves lacunes, qui ne leur permettent de répondre que très incomplètement aux questions qui leur sont adressées. C'est un fait sur lequel il faut insister et qu'il est d'une importance extrême de faire connaître. Il peut arriver, en effet, que ces manques de mémoire, ces lacunes dans les souvenirs, quand aucun autre symptôme d'une évidence bien nette ne fait soupçonner un état mental maladif, amènent chez un inculpé épileptique
larvé des contradictions qui aggravent sa situation et accroissent les charges qui peuvent peser sur lui. M. Legranddu Saulle, qu'on a si souvent à citer dans les questions ayant trait à la médecine légale des épileptiques, a rapporté l'histoire d'un malheureux qui, déjà poursuivi pour vol et vagabondage, finit par être arrêté sous l'inculpation d'incendies volontaires et de vols qualifiés. Dans les premiers interrogatoires, X... se montra bizarre, capricieux, doux, arrogant et versatile ; puis il manifesta de l'amnésie, nia le lendemain ce qu'il avait dit la veille, avoua être l'auteur de plusieurs incendies, mais manqua de mémoire sur un grand nombre de points et ne précisa rien. « Je ne sais pas, disait-il, si j'ai commis encore d'autres crimes; je ne me rappelle pas bien. » Il ne nia jamais, ne se défendit pas et finalement fut condamné aux travaux forcés à perpétuité (1). Or, le médecin de Bicêtre ne met pas en doute que cet individu ne fût un épileptique larvé, et ce qu'il rapporte de ce malheureux qui, après sa condamnation, eut des crises d'épilepsie avec agitation maniaque consécutive, ne per-
(1) Lkgrand du Saulle, même ouvrage, p. 96.
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met guère au lecteur d'avoir une opinion cliffôl'ente.
On trouve assez fréquemment des hystériques parmi les aliénées incendiaires, et, ici encore, nous rencontrons souvent l'impulsion comme cause immédiate de l'acte commis. II ne faut pas croire cependant que cet élément morbide ait l'importance que nous avons été amené à lui accorder dans l'épilepsie, ni qu'il offre absolument le même caractère. Il existe bien, il est bien nettement accusé ; mais il n'est pas lié aussi étroitement à l'acte que dans l'épilepsie et il n'est pas isolé. Un autre élément morbide semble devoir être mis fréquemment en cause : je veux parler de la perversion des sentiments. L'examen attentif des troubles psychiques que l'on constate ordinairement chez les hystériques incendiaires nous conduit, en effet, à admettre que chez l'hystérique la perversion des sentiments accompagne l'impulsion dans un très grand nombre de cas. Et cette perversion des sentiments, nous n'en pouvons pas faire un simple phénomène parallèle, comme de l'hallucination vis-à-vis de certaines impulsions épileptiques ; non, elle a sa part d'action dans l'acte accompli, si tant est que l'impulsion
ne soit pas même, et cela très souvent, la simple conséquence des sentiments maladifs de la pauvre aliénée. On trouve dans les Annales médico-psychologiques (1) l'histoire d'une jeune fille qui fera nettement voir la nature de l'impulsion chez les hystériques incendiaires. Cette jeune fille, enfant trouvée, après avoir manqué, suivant son expression, vient à Paris, met au monde une petite fille qu'elle traite comme ses parents l'ont traitée elle-même, et se place comme bonne dans une maison particulière. A peine est-elle installée dans cette maison, que se produisent les faits les plus étranges. Les sonnettes s'agitent et sonnent toutes seules, les portes s'ouvrent d'ellesmêmes, des bruits étranges se produisent de tous côtés, sans qu'on en puisse découvrir la cause, l'argenterie disparait comme par enchantement. Plus tard, le feu éclate et cause un dégât de cinq cents francs ; trois couverts ne peuvent être retrouvés. (Cependant, la jeune bonne se lamente et veut s'adresser au curé de Saint-Jacques-du-Haut-Pas, qui fera retrouver ces couverts : on a vu de ces miracles.
(1) 2« série, t. ii.
Cette proposition n'est nullement goûtée, mais on parle d'avertir le commissaire de police. L'effet de ce nom est absolument magique et tous les objets volés reparaissent aussitôt. Cette jeune fille, ajoute l'auteur de l'observation, semblait persuadée qu'elle se trouvait sous l'influence d'un être surnaturel lui commandant d'accomplir les actes diversement nocifs auxquels elle s'était livrée. On le voit, l'impulsion est nettement indiquée par la malade, bien qu'elle se traduise pour elle par la persuasion qu'un être distinct de sa propre personnalité lui ordonne d'agir ; mais nous ne constatons pas ici cette résistcince que l'on rencontre assez habituellement chez un grand nombre d'impulsifs, et les actes accomplis par l'aliénée, si divers, si répétés, d'un caractère si parfaitement malfaisant et d'une bizarrerie qui porte l'évident cachet d'une individualité maladive, indiquent une perversion des sentiments qu'on ne saurait méconnaître. Une autre observation publiée dans les Annales d' hygiène et de médecine légale (1) et contenant également la relation d'un incendie commis par une hysté-