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CHAPITRE IV

Il semble , au premier abord , que les constatations médico-légales, en matière de vol, aient moins d'importance que lorsqu'il s'agit d'attentats contre des personnes. Mais si l'on réfléchit que, le vol entraînant une peine infamante, l'honneur d'une famille peut dépendre, à un moment donné, de la saine appréciation d'un fait, on ne sera pas étonné que nous soumettions les actes des aliénés voleurs à une rigoureuse analyse. C'est là le sujet de la présente étude, qui va nous montrer que ces malades, comme les aliénés dont nous nous sommes occupé jusqu'ici, agissent sous l'influence de causes assez diverses.

Quand on examine les vols commis par des aliénés, on voit que ces vols reconnaissent pour cause tantôt l'insuffisance de

l'esprit, tantôt la perversion morale maladive, certaines idées délirantes ou l'impulsion.

Les aliénés chez lesquels le vol reconnaît pour cause Tinsuffisance de l'esprit, sont les déments consécutifs, les déments séniles et organiques, les paralysés généraux et les imbéciles. C'est par suite du penchant qu'ont les déments à prendre toute espèce de choses, pierres, verroteries, etc., que ces sortes de malades pourront quelquefois s'emparer d'un objet de quelque valeur. Il s'agit là d'une action presque automatique. Le dément vole souvent sans savoir pourquoi il agit ainsi ; il n'a aucun but ; il prend un objet qui est à sa portée sans même que sa convoitise paraisse avoir été bien vivement excitée. Il semble qu'on ait affaire ici à quelque chose de semblable à ce qu'on nomme distraction dans l'état physiologique. Quelquefois cependant ces malades tiennent les objets de nulle valeur qu'ils collectionnent pour des choses véritablement précieuses. Des cailloux, des morceaux de fer, de cuivre, de verre, etc., sont pris, par les déments, pour de l'or, des diamants. Il n'est pas de médecin aliéniste qui n'ait présent à la mémoire quelque dément ramassant, dans la

cour de l'établissement où il se trouvait interné, tous les vieux débris qu'il rencontrait, dont il bourrait ses poches, qu'il montrait parfois avec orgueil, les offrant à telle personne ayant su gagner ses sympathies et qu'il voulait enrichir. C'est encore par suite de leur fausse appréciation des choses qu'on voit les déments se parer de toutes espèces d'ornements grotesques, boutons, plaques de fer-blanc, morceaux de plomb, cordes effilées, rubans flétris, etc. L'imbécile agit de même, et il est fréquent de voir ces malades porter les mêmes ridicules joyaux que nous venons de signaler comme faisant partie de la toilette du dément, et collectionner des objets de nulle valeur ; mais ces objets, l'imbécile, lui, ne les offre guère ; il les gard« précieusement, n'ayant pas la banale générosité du dément. Ces faits, ces actes caractéristiques de la démence et de l'imbécillité semblent quelque peu ressortir à la conception délirante, puisqu'ils sont le résultat d'une conviction erronée; mais ils sont tellement liés à l'insuffisance intellectuelle, que j'ai cru devoir m'en occuper ici.

Si la seule insuffisance de Tesprit du dément rend compte de certains de ses vols, il arrive

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aussi que quelques-uns des actes de ces sortes de malades reconnaissent pour cause la perversion morale. Le dément a parfois un véritable penchant au vol, et il le satisfait. Il semble que les facultés intellectuelles s'éteignant, laissent en un relief plus grand les penchants bas de la nature humaine, et ceux-ci, ne trouvant plus un contre-poids suffisant dans une intelligence diminuée, s'accusent par divers actes mauvais, parmi lesquels le vol se rencontre assez souvent. Il est des cas, cependant, dans lesquels l'expression de pervers lo7i morale appliquée aux vols de certains déments pourrait paraître exagérée. Le mot est, semblet-il, hors de proportion avec l'acte, et l'on pourrait dire plus simplement que le dément, ayant perdu la notion nette des choses permises ou défendues, satisfait ses convoitises, comme le fait l'enfant, en s'emparant de ce qui se trouve à sa portée. Un aliéniste éminent, M. le D'" Lunier, a rapporté, dans un mémoire (1) plein de faits judicieusement appréciés, deux exemples très nets des cas dont je m'occupe ici. Il s'agit, dans le premier de ces

(1) Des vols aux étalages. — Paris, 1880.

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faits, d'un individu arrêté à la suite de vol de romans illustrés à l'étalage d'un libraire. Plusieurs fois déjà, D... avait commis des larcins représentant des sommes insignifiantes, et toujours il avait sur lui de quoi payer. Employé dans une mairie, D... laissait voir, depuis ({uelque temps déjà, dans l'exécution des travaux qui lui étaient confiés, un affaiblissement notable de l'intelligence. Il était encore devenu coquet, prétentieux, et offrait des allures que ses camarades ne pouvaient expliquer. Ces allures, cet affaiblissement des facultés étaient le résultat de la démence sénile. C'était la huitième fois que ce dément était arrêté pour des faits analogues à celui pour lequel il comparaissait devant la justice, et comme il était à penser qu'il commettrait de nouveaux vols, en même temps que son irresponsabilité était établie, sa séquestration était déclarée nécessaire. La seconde observation a trait à un malade tombé en démence à la suite d'une affection lypémaniaque, et qui vola, dans un bazar, un seau en zinc de la plus minime valeur. Là aussi, le vol reconnaît très évidemment pour cause le même mobile que dans le cas précédent. Le désir de satisfaire une niaise convoitise, et l'insuffi-

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sance de l'esprit s'y accusent d'une façon tout aussi peu équivoque. Un fait qui montre bien, du reste, par quels désirs futiles le dément peut être porté à voler, est l'observation consignée par Casper, dans son Traité de médecine légale^ sous la rubrique d'imbécillité, mais qui concerne évidemment un dément organique, et où l'on voit le désir de fumer des cigares porter le malade incriminé à s'emparer, au préjudice d'un négociant, d'un étui qui contenait, avec les cigares convoités, des billets de banque et des actions d'une société industrielle ou financière.

Ce même penchant au vol, véritable perversion morale, liée à l'insuffisance de l'esprit, se rencontre également chez les paralysés généraux, et, ici, comme dans les cas précédents, c'est ordinairement d'objets de peu de valeur que les malades s'emparent.

J'ai, dans mon service à l'asile de Bron, un paralytique voleur qui prenait tous les mouchoirs qui lui tombaient sous la main, et, aux jours de visite, les donnait à sa femme.

Un autre malade, dont le docteur Sauze fait mention, volait aussi des mouchoirs et avait été condamné pour ce fait, quand il fut reconnu

qu'il était paralytique depuis une année au moins (1). Dans la plupart des cas, le paralysé qui vole ne déploie pas, dans son action, la ruse dont nous verrons user très fréquemment les imbéciles ; ses vols ne sont guère combinés ; il ne se rend coupable que de larcins faciles. Un fait, cependant, rapporté par M. Trélat (2), montre, dans l'accomplissement d'un vol, plus de suite, plus de combinaisons que Ton n'en l'encontre à l'ordinaire chez ces sortes de malades. Cet aliéné avait vu un couteau de luxe exposé à un étalage fermé par une petite grille. Il rentre chez lui pour prendre une pince, saisit l'instant où il s'imagine qu'on ne peut l'observer, et, forçant la grille de l'étalage, s'empare de l'objet de ses désirs. Depuis quelque temps déjà, ce malade, qui n'offrait encore aucune idée de grandeur ni troubles de la motilité, achetait une foule de choses insignifiantes. Il ne tarda pas à délirer, son penchant au vol s'accentua, et, dans la maison de santé où il avait du être interné, on trouvait

(1) A, Sauzk. — Etudes médico-psychologiques sur la folie.

(2) Trélat. — La folie lucide, p. 201.

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ses poches continuellement remplies d'objets de toute sorte, dont il s'était emparé. Mais, je le répète, c'est assez rarement que le paralysé déploie, dans ses vols, quelque ruse, quelque combinaison, qu'il prenne même la moindre précaution.

Marc a raconté l'histoire d'un homme justement honoré pour sa probité, occupant dans la magistrature une place qu'il remplissait avec honneur, et qu'une perversion maladive des sentiments, liée vraisemblablement à un état de folie paralytique, conduisit à voler. Jouissant d'une assez belle fortune, M. X... avait formé une collection d'objets d'art datant de la Renaissance. Un jour, dans une vente, il prit, sans chercher à dissimuler son action, deux petites figurines en porcelaine qu'il trouvait à son gré, et les mit simplement dans sa poche. Bien que Marc n'indique pas nettement l'affection mentale dont ce malade était atteint, il est permis de juger, de certains troubles somatiques relevés chez lui et des actes bizarres antérieurs au fait incriminé que l'enquête fit découvrir, qu'il s'agissait d'une paralysie générale à la première période, sinon à la période prodromique.

Je viens de dire que c'est vraisemblablement dans la période prodromique d'une paralysie générale que fut commis le vol dont il vient d'être question. C'est qu'en effet, c'est à cette période prodromique de la périencéphalite diffuse que l'on rencontre le plus souvent les actes délictueux qui conduisent les paralytiques devant les tribunaux. C'est, pour eux et pour leurs familles, la période dangereuse au point de vue qui nous occupe. Le délire n'apparaît pas encore assez nettement chez les patients pour qu'ils ne demeurent pas mêlés aux choses ordinaires de la vie. Aussi bien, continuent-ils à exercer leur profession, et c'est souvent dans cet exercice même que se commettent les indélicatesses, les fraudes qui font ouvrir les yeux aux personnes de la famille ou de l'entourage qui n'avaient encore remarqué que des bizarreries, des colères sans motifs, des inexactitudes, un changement d'allures qu'on tenait simplement pour singulier. Souvent à cette époque, quelques phénomènes congestifs s'étaient déjà produits , dont la signification avait échappé à une attention non suffisamment éveillée. Mais l'acte délictueux vient détruire les illusions dont on s'était bercé : ou

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s'émeut alors comme il convient; on recherche, on s'enqiiiert, et on s'aperçoit que des soustractions importantes ont été commises, dont le coupable n'a pas même cherché à dissimuler les traces. Des escroqueries, des abus de confiance sont tout à coup justement imputés à des hommes dont le passé est irréprochable, et qui ne témoignent aucun embarras, qui n'éprouvent aucune espèce de trouble de la situation honteuse dans laquelle leur conduite les a placés. L'homme probe et honnête a disparu et la maladie lui a substitué un être complètement différent, de sens moral absolument abaissé.

J'ai avancé plus haut que les aliénés peuvent être amenés au vol par suite d'une préoccupation délirante. Ce n'est guère dans les délires aigus que s'observent ces faits. Ils sont plus fréquents dans les délires de déchéance, alo/s qu'avec de l'affaibhssement des facultés on constate encore des idées erronées, restes d'un délire antérieur plus actif. Ces mêmes faits se remarquent également chez les paralytiques généraux qui volent parce que, en vertu de leurs conceptions ambitieuses, ils croient que ce dont ils s'emparent leur appartient. Je

n'ai pas sous la main d'exemple spécial de paralytiques se livrant à des vols par la raison que je viens de dire, bien qu'il me soit passé sous les yeux des faits témoignant de l'exactitude de ce que j'avance ici; mais j'ai recueilli plusieurs observations de déments amenés au vol par une idée délirante, et je demanderai la permission d'en rapporter deux des plus intéressantes.

On sait qu'il n'est pas rare de trouver chez les déments des idées ambitieuses, idées résultant le plus ordinairement d'un délire mégalomaniaque antérieur, mais qui, bien qu'afîaiblies par suite de la déchéance intellectuelle des sujets, ont encore assez de force pour imprime i' aux actes des malades un cachet particulier. J'ai donné longtemps des soins à une dame qui présentait un semblable état. Placée dans un pensionnat d'asile public, elle était assez calme pour qu'on pût lui permettre, dans la ville qu'elle habitait, des promenades qu'elle faisait avec d'autres pensionnaires en compagnie d'une personne à la surveillance de laquelle ces aliénées étaient confiées. Lorsque cette malade passait devant l'étalage d'un magasin, elle prenait ce qui était à sa convenance

et s'en allait. On ne tardait guère à s'apercevoir de son action, et aux réclamations et aux reproches qu'on lui adressait : « Comment ! répondait-elle, je suis la reine; c'est bien, mes gens payeront « ; et on avait toutes les peines du monde à lui faire rendre ce dont elle s'était emparée. Un autre dément que j'ai rencontré dans une des maisons de santé de Lyon justifiait ses vols par une raison qui montrait bien aussi que son action avait un lien étroit avec les conceptions ambitieuses dont il était assiégé. Homme d'une grande intelligence, très érudit et d'une extrême distinction, il avait eu pendant longtemps une haute réputation, que justifiait une rare éloquence. Atteint de délire ambitieux et religieux, il s'imaginait être un second Messie. Devenu bientôt incurable et les facultés allant chez lui s'affaiblissant, bien que le délire demeurât toujours assez actif et conservât le même caractère, ce malade finit par voler, avec une persistance singulière, divers objets de toilette qu'il cachait et démarquait. Quand on lui demandait comment il avait pu se livrer à de pareils larcins, il répondait qu'il n'agissait ainsi que pour s'assurer de la réalité de sa mission, dans laquelle la non décou-

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verte de ses vols devait nécessairement le confirmer.

J'ai dit que Ton trouvait surtout des déments et des paralytiques parmi les aliénés qui sont amenés au vol par une idée délirante. Je dois cependant ajouter que les mégalomanes e1 certains persécutés sont également susceptibles, par suite de leurs convictions erronées, de revendications injustifiables, et peuvent être ainsi conduits à s'emparer de force de ce ([ui ne leur appartient pas. Il n'est même pas j'are de voir ces malades se livrer à des actes de violence pour défendre ce dont ils se croient les propriétaires légitimes. Cela dit, je reviens aux vols reconnaissant pour cause l'insuffisance de l'esprit.

Ainsi que cela arrive chez le dément, ^on peut parfois reconnaître chez l'imbécile, comme unique raison des vols qu'il commet, la seule insuffisance de l'esprit. Dans ces cas, l'imbécile commet ces vols sans motif en quelque sorte. Mais il est plus fréquent encore de constater, dans les larcins de ce genre de malades, avec l'insuffisance intellectuelle, de la perversion des sentiments et des instincts, et parfois une véritable impulsion ; cependant cette perversion

des sentiments et ces impulsions sont tellement liées à rinsuffisance intellectuelle, ainsi que nous le dirons tout à l'heure, que les faits où elles se rencontrent ne nous ont pas paru devoir être étudiés aux paragraphes spéciaux que nous avons consacrés à ces déviations affectives, qui sont la note dominante de certains états maladifs que nous examinerons plus loin. Nous allons donc prendre l'imbécile avec son insuffisance intellectuelle, sa perversion des sentiments et ses impulsions, et montrer l'action de ces influences complexes dans les vols qu'il commet.

Si, comme nous l'avons vu, la perversion des sentiments, perversion qui résulte de l'affaiblissement de l'esprit, peut conduire le dément au vol, cette même perversion se reconnaît bien plus souvent encore dans le même délit commis par les imbéciles. Et ici, en somme, la raison est la même : il s'agit toujours d'instincts plus puissants par manque de contrepoids et d'équilibre, à cette différence près que, dans les premiers cas, l'équilibre a existé, que la vie morale a été autrefois d'une rectitude et d'une correction parfaites, tandis que chez l'imbécile les instincts mauvais, dévelop-

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pés dès l'origine aux dépens des facultés intellectuelles, ont toujours fait partie de l'être moral du sujet. Aussi bien ces instincts dominent absolument l'imbécile et lui font mettre tout ce qu'il a de ruse, d'intelligence j'oserais dire, au service de ses convoitises mauvaises. Tl ne faut pas croire, en effet, que les imbéciles soient incapables de combinaisons, de ruse, de dissimulation et d'habileté. J'ai eu longtemps sous les yeux un imbécile volant fréquemment, et qu'il était très difficile de surprendre, tant ses mesures étaient prises avec justesse. Toute sa vie, cet imbécile avait été porté au vol. Ne comprenant nullement la bassesse d'une telle action, il se faisait gloire de ses larcins, dans l'accomplissement desquels il mettait une sorte de dilettantisme. Arrêté, après avoir pris dans un marché des pommes, qu'il avait remplacées par des ordures dans le panier qui les contenait, il avait été conduit au commissaire de police et, pendant son interrogatoire, avait soustrait les lunettes de ce fonctionnaire. Ce fait était un des exploits que l'imbécile dont je parle se plaisait à raconter. J'ai été encore à même d'observer, dans un des services à la tête desquels j'ai été placé, une jeune fille à

intelligence très limitée, qui avait également un penchant au vol extrêmement marqué. Tout ce qu'on oubliait, elle s'en emparait ; tout ce qui était à sa portée, était aussitôt pris par elle et caché. Rarement elle était découverte. Et ce qui prouve bien que c'était par une véritable perversion morale qu'elle accomplissait ces vols, c'est que, chez elle, cette même perversion s'accusait dans des directions différentes (1).

S'il est difficile de ne pas voir dans les faits que je viens de citer une véritable perversion des sentiments liée à l'insuffisance de l'esprit, dans l'observation suivante que je demanderai la permission de résumer d'après un aliéniste éminent, M. le D"" Trélat, l'impulsion maladive, également sous la dépendance de l'état mental insuffisant du sujet, est tout aussi évidente. On verra encore combien le malade dont je vais parler a dû déployer de ruse dans ses larcins, puisqu'il ne fut jamais découvert, bien que le nombre des objets qu'il avait dérobés fût considérable. L'individu dont il s'agit était

(1) Cette malheureuse prétendait que son père, homme de mœurs irréprochables, avait tenté de lui faire violence.

atteint non d'imbécillité absolue, mais d'infirmité mentale, et reconnu, par tous ceux qui étaient en relations avec lui, comme faible d'esprit. Cet homme, qui jouissait d'une certaine fortune qu'il administrait assez convenablement, ne se maria jamais. Il habitait Paris, où il avait trois domiciles assez éloignés les uns des autres, ce qu'il expliquait d'une façon assez plausible en disant qu'il allait souvent passer la soirée chez des amis, demeurant dans des quartiers différents, et n'aimait pas avoir à faire le soir une longue course pour rentrer chez lui. Cet individu meurt subitement, et l'on trouve dans chacun de ses trois appartements une pièce entièrement remplie d'objets de toute sorte, linge, serviettes, mouchoirs, flambeaux, vases, lorgnettes, cannes, parapluies, tableaux, médaillons, couverts d'argent, montres, bijoux de toute espèce qu'il avait dérobés dans les maisons qu'il fréquentait sans avoir jamais éveillé aucun soupçon.

Enfin, dans un certain nombre de cas, on ne trouve plus l'impulsion que nous venons de voir si nettement accusée; mais le malade ne comprend évidemment pas la portée de l'acte dont il se rend coupable ; il j uge mal son action

délictueuse, qu'il tient pour absolument simple et toute naturelle. Un des faits de ce genre qui m'a le plus frappé est celui qu'a raconté le D' Lunier, dans le mémoire que j'ai déjà mentionné. Le jeune homme dont il est question dans l'observation du savant aliéniste, avait reçu une instruction complète, mais était évidemment un insuffisant. Rempli d'idées ambitieuses que ne justifiait pas la portée de ses facultés, il avait renoncé à une situation convenable dans l'espérance de se faire un nom dans les lettres et d'arriver ainsi à la fortune. Il écrivait beaucoup et ne mettait pas en doute qu'un libraire n'éditât ses oeuvres, dont il comptait tirer un grand profit. Cependant, et avant que cette bonne fortune, certaine pour lui, lui fût échue, il vole divers objets dans un magasin. On l'arrête, et il explique qu'il voulait faire quelques cadeaux à ses amis : il regarde le fait qui lui est reproché comme une misère et comprend à peine qu'on l'ait inquiété.

Si l'insuffisance de l'esprit est le phénomène prédominant que l'on ait à constater dans un c-ertain nombre de vols commis par les aliénés, il est d'autres faits où l'on voit le même genre de délits relever bien évidemment, d'une fa-

çon plus ou moins exclusive, de l'impulsion, qui est la cause immédiate de l'acte commis.

Il n'est pas très rare de voir les malades se livrer au vol, par suite d'une impulsion, dans la manie simple, forme mentale, du reste, éminemment impulsive. Mais ici, l'impulsion au vol est fugace et mobile, comme toutes les autres impulsions que l'on constate chez les maniaques, dont toutes les impressions sont si variées et si constamment changeantes. C'est surtout dans les asiles que s'observent les vols commis par les maniaques, et il n'y a pas lieu dès lors, de s'arrêter longuement sur le sujet qui nous occupe : il suffisait de mentionner l'existence dans la manie de cette virtualité maladive et d'en indiquer le caractère.

Un autre genre de trouble mental, où l'on rencontre encore l'impulsion au vol et qui amène assez souvent les malades qui en sont atteints devant les tribunaux, est la folie épileptique. C'est ordinairement après les crises que les vols des épileptiques sont commis, et il n'est pas rare que le malade ait perdu complètement le souvenir du fait qui lui est reproché.

J'ai eu dernièrement dans mon service un aliéné qui, après une série d'attaques, se mit à

errer par la ville et fit une tentative de vol. A son arrivée à l'asile, il avait complètement oublié, et l'attaque qu'il avait eue, et l'acte qui lui était reproché. Chez les femmes, on trouve encore que les troubles de l'esprit et l'impulsion, qui en sont l'accompagnement, se produisent fréquemment à l'époque cataméniale. Un aliéniste éminent que j'ai déjà eu l'occasion de citer, M. le D'" Lunier, a relevé plusieurs fois cette circonstance chez des malades qu'il a ou à examiner comme médecin légiste. Un des faits que mentionne ce savant médecin, intéressant au point de vue que je viens d'indiquer, offre encore cette particularité curieuse, qu'au moment où elle venait de voler des bas de femme dans un magasin, la malade s'était mise à parler comme si elle ne savait pas bien le français. Or, des recherches auxquelles se livra le médecin expert, il résulta, qu'outre les crises convulsives ou les vertiges auxquels elle était sujette, l'inculpée éprouvait, au moment de ses époques menstruelles, de véritables accès de folie avec hallucinations, et que, pendant ces accès, qui duraient quatre ou cinq jours, la malade ne savait ni ce qu'elle disait ni ce qu'elle faisait, et se mettait à parler aile-

mand, agissant et marchant, en quelque sorte, comme une somnambule. C'était pendant un de ces accès qu'elle s'était rendue coupable du vol qu'elle avait commis et dont elle était naturellement irresponsable. Dans l'observation que je viens de citer, on voit que la malade n'a aucune conscience de l'impulsion qu'elle a subie, et que c'est d'une façon pour ainsi dire automatique qu'elle accomplit les actes auxquels elle se livre pendant ses accès. Dans un autre fait, raconté par le même auteur et où une épileptique, atteinte de vertiges, avait volé des nattes et d'autres objets à l'étalage d'un coiffeur, la même inconscience des actes est également relevée. Cette circonstance mérite une attention toute particulière, car on la rencontre à peu près constamment dans les actes des épileptiques. Nous l'avons déjà constatée dans d'autres faits dangereux dont ces convulsifs sont susceptibles, et nous la retrouverons encore ailleurs.

Mais il est un fait particulièrement curieux qui a été signalé par M. Legrand du Saulle (i), et que je dois noter ici. Cette particularité sin-

(1) Elude médico-légale sur les épileptiques, p, 3f;.

gulière, difficile à expliquer, se montre chez les épileptiques à accès incomplets. Un patient, après un accès incomplet d'épilepsie, revient tout à fait à lui, parle, va et vient, s'occupe de ses affaires, sans qu'on puisse noter la moindre altération des facultés. Un nouvel accès incomplet se produit et le malade, revenu de son attaque, a complètement perdu le souvenir de ce qu'il a fait entre ses deux crises ; et cependant, pendant plusieurs heures, un jour, un jour et demi, la raison avait paru absolument intacte. Je n'ai, pour ma part, jamais observé d'amnésie de cette sorte ; mais le savant médecin de Bicêtre cite, à l'appui de son allégation, une observation bien probante et que je demanderai la permission de résumer en quelques lignes. Il s'agit d'un tailleur qui, après un accès incomplet, se rendit à Neuilly et rentra chez lui, quelques heures après, avec des habits qu'il avait portés à l'essai. Une nouvelle crise se produit, et la raison revenue, le pauvre malade retourne dans la maison où il était allé et ne reste convaincu qu'il a déjà fait cette course assez longue, qu'en voyant sur les vêtements qu'il avait rapportés les corrections nécessaires exactement indiquées.

Dans ce que j'ai dit jusqu'ici au sujet des vols des épileptiques, je n'ai point établi de distinction entre les malades ayant de grandes attaques, des accès incomplets ou de simples vertiges. C'est que, quelle que soit la forme du mal, il peut entraîner à un égal degré, et les actes les plus délirants, et l'irresponsabilité la plus absolue. J'ajouterai que si les phénomènes convulsifs de la crise épileptique sont tellement connus que leur description serait ici un véritable liors-d'œuvre, je crois nécessaire de parler, au moins brièvement, de l'attaque incomplète et du vertige.

L'accès incomplet, manifestation intermédiaire entre l'attaque convulsive franche et le vertige, consiste en des contractions inyolontaires de certains muscles de la face ou des membres et une sorte de déglutition automatique. Il n'y a ni cri ni chute initiale, et, à cette exception près, comme le dit très bien M. Legrand du Saulle, « l'accès incomplet représente fidèlement l'attaque réduite à ses symptômes initiaux. L'un est le diminutif de l'autre !lj. » Il faut notei', en outre, que si, dans

(I) Ouvrage ciU', j). 'i'i.

l'attaque franche, les malades n'ont aucun souvenir de l'accident qu'ils ont éprouvé, dans l'accès incomplet les patients ont une conscience vague qu'il vient de leur arriver « quelque chose de douloureux et d'horrible, « et sont en proie à une anxiété extrême, s'essayant parfois à retracer ce qu'ils ont éprouvé, mais ne saisissant que des lambeaux de souvenir, qu'ils ne rendent que d'une façon inintelligible et confuse. Indiquons comme dernier trait de l'accès incomplet que le malade peut, pendant sa crise, prononcer des mots incohérents, — quelques monosyllabes indiquant une vive frayeur — ou le même mot un grand nombre de fois, ce qu'il fait avec une volubilité extrême. « Il s'arrête tout à coup, l'accès est fini. »

Le vertige, plus souvent décrit, demande à être étudié avec une attention d'autant plus grande que, dans sa constitution, en quelque sorte, entrent souvent les faits délictueux euxmêmes pour lesquels l'épileptique pourra encourir les inculpations les plus graves. L'épileptique affecté de vertige au milieu de la santé la plus parfaite pâlit tout à coup, s'interrompt, garde les yeux fixes, reste immobile, pousse un soupir et achève ce qu'il disait sans se dou-

ter de ce qui vient de lui arriver. Les vertiges sont de courte durée, quelques secondes, pendant lesquelles il y a obnubilation complète de l'intelligence, le malade se livrant ensuite à des actes très variés suivant les sujets, mais souvent les mêmes à chaque attaque vertigineuse. J'ai connu un épileptique qui finit par avoir de grandes attaques, mais dont la maladie ne fut marquée, pendant longtemps, que par des vertiges. Au milieu d'une conversation, d'une promenade, ce malade pâlissait, prononçait des mots dépourvus de sens, se livrait à quelque geste inconvenant et en dehors de ses habitudes, entrait chez des inconnus, s'asseyait un moment et sortait : quelques instants avaient suffi à l'accomplissement de ces actes insolites, dont le vertigineux n'avait nulle conscience et ne conservait aucun souvenir. Dans le même ordre de faits. Trousseau (l) a raconté l'histoire d'un magistrat qui, en pleine audience, se lève de son siège et contre le mur même du prétoire satisfait un besoin naturel et se rassied. Le même auteur fait également mention d'un sa-

(1) Trousseau. — De la congestion cérébrale apoplectique dans ses rapports avec l'épilepsie (Bull, de lÀcad. de

Méd., t. XX VI).

vant qui, assis à sa table de travail, s'interrompt trois ou quatre fois dans un court espace de temps pour aller défaire son lit. On trouverait dans les auteurs qui se sont occupés de l'épilepsie un grand nombre d'exemples de ce genre, et je pourrais les multiplier ici ; je ne le ferai pas, me contentant de mentionner deux faits qui ont trait au sujet qui nous occupe par la nature spéciale des actes accomplis. L'un concerne une dame que M. Legrand du Saulle (1) a eu à examiner et qui avait volé à un étalage une paire de souliers, cela, sous les yeux du marchand. Arrêtée en flagrant délit, elle se trouble, balbutie, fond en larmes et rend les objets dérobés, sans songer, du reste, à excuser le fait qui lui est imputé et dont elle n'a ni souvenir ni conscience. L'autre a trait à un jeune peintre qui, après ses vertiges, descend chez son portier, s'empare du premier objet qui se trouve sous sa main et remonte aussitôt chez lui (2) .

Une question plus délicate que celles don! nous venons de nous occuper est l'appréciation

(1) Ouvrage cité, p. î8.

(2) Même ouvrage, p 22.

de certains faits délictueux accomplis par des épileptiques larvés, faits dans lesquels le vol se rencontre assez souvent. Il est nécessaire de connaître les observations qui ont été recueillies sur le sujet qui nous occupe, car il peut arriver que le médecin soit appelé à se prononcer sur la culpabilité d'individus que condamnent toutes les apparences et qui sont cependant de véritables malades. Ce qui guidera l'expert dans les cas de ce genre, c'est le caractère tout spécial des circonstances du fait et les allures de l'individu à qui sont reprochés des actes dont il n'a, en général, aucun souvenir. Ces circonstances, on a grande chance de les voir se reproduire toujours les mêmes et avec les mêmes particularités ; l'allure du malade, c'est celle d'un individu profondément surpris de ce qui lui arrive, qui ne nie pas et ne cherche à s'excuser en rien. « Il vient d'avoir sa maladie, dira-t-il quelquefois, et est très malheureux. »

M. Legrand du SauUe, qui a si bien étudié l'épilepsie, a cité un fait de ce genre qui me parait pouvoir servir de type, et que je demanderai la permission de reproduire. ici, au moins •lans ses traits essentiels.

Un jeune homme intelligent, appartenant à une famille d'un rang très élevé, de goûts aristocratiques et d'habitudes mondaines, éprouve trois ou quatre fois par an une sensation particulière et toujours identique du côté de l'estomac ; il se sent envahi dans l'espace de quelques secondes par une sorte de vapeur et son intelligence se trouble aussitôt. Lorsqu'il recouvre sa lucidité, au bout de quelques heures, parfois d'un, deux ou trois jours, il est fort surpris de se trouver, harassé de fatigue, très loin de chez lui, en chemin de fer ou en prison, les vêtements en désordre, couvert de boue et de poussière, ne se souvenant de rien de ce qui a dû se passer et ayant dans les poches des porte-monnaie , des portefeuilles, des bijoux, des foulards, des porte-cigares, des canifs, des couteaux, des dentelles, des billets de banque, de l'or, des sous, des lettres, etc. Le malade ne se rappelle rien, et la famille interrogée déclare et établit que des faits identiques et tout aussi inexpliqués se sont déjà produits, que X... a volé dans des foules, à la sortie des théâtres, à son cercle, sur des bateaux à vapeur, etc. Les habitudes du jeune homme, dans la vie ordinaire et alors qu'il est

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maître de lui, démentent toute intention délictueuse. En même temps, l'absence complète de souvenir, Vaura auquel le malade est sujet, et la répétition constante des mêmes actes montrent avec évidence qu'il s'agit ici d'un épilep tique larvé. Lorsque des faits de ce genre se produisent dans une famille, M. Legrand du SauUe conseille de les faire constater, à l'insu du malade, par une pièce presque officielle, parce que ces actes peuvent, doivent même parfois se répéter et que la précaution mentionnée est une garantie pour l'avenir et peut empêcher qu'un épileptique , digne des égards de la loi, subisse une peine infamante [i). On ne saurait certes donner un plus judideux conseil.

Si l'impulsion est aussi inconsciente qu'irrésistible chez les épileptiques qui se livrent à des vols, à l'époque de leurs crises, voici des malades chez lesquels l'impulsion est également d'une vivacité extrême, d'une irrésistibilité absolue, au moins à un moment donné, mais qui ont une conscience plus ou moins nette de l'impulsion qu'elles subissent. Ces malades

(I) FAude médico-légale sur les épileptiques, p. 87.

sont les hystériques. Tous ceux qui ont été en rapport avec des hystériques savent combien chez elles la volonté réfléchie est faible, combien la libre détermination cérébrale, la froide décision, née d'un jugement arrêté, est rare. Tout, chez ces malades, porte le cachet de l'entrainement. Elles ne dominent pas leurs sentiments ni leurs instincts ; elles sont dominées par eux. Comme je le répéterai ailleurs, leur névrose les mène.

Cela dit de l'hystérique en général, occupons-nous maintenant de la folle hystérique et des vols qu'elle est susceptible de commettre. Ces vols ne sont pas absolument rares, mais il est à remarquer que la plupart du temps les objets volés sont de peu de valeur. Une autre remarque que l'on peut faire encore en lisant les observations qui ont été recueillies sur le sujet qui nous occupe, c'est que, très fréquemment, les malades accusent elles-mêmes l'impulsion qu'elles ont subie, impulsion qui se présente parfois dans des circonstances singulières, comme il arriva pour la maniaque hystérique dont le D"" Combes a rapporté l'observation et qui, une nuit, attendant son mari, eut tout à coup l'idée d'aller voler

des poules ; ce qu'elle lit en effet, vendant ensuite à vil prix le produit de son larcin, qu'elle raconta sans embarras à une de ses voisines. Une particularité que l'on doit relever encore dans les vols des hystériques et que nous avons notée à propos de l'impulsion au meurtre, c'est que, chez elles, il y a souvent lutte avant l'accomplissement du méfait, et que c'est la persistance, la ténacité de l'obsession, — obsession accompagnée souvent d'un état d'anxiété extrême — qui fait que la malade cède à son désir maladif. La circonstance que je signale, je l'ai déjà indiquée à propos des meurtres que les hystériques commettent parfois, et elle ne doit pas nous étonner, puisque dans les actes commis par les hystériques, il n'y a point inconscience, mais impulsion si vive, si obsédante que la résistance est impossible. Nous devons remarquer encore que souvent la malade n'a nul besoin des objets dont elle s'empare, et que le délit qui lui est reproché est le plus ordinairement en contradiction absolue avec ses habitudes antérieures. Je dis le plus ordinairement, car il arrive parfois que des actes du même genre se retrouvent dans les antécédents de rhystérif[uc, mais alors ils

sont marqués du même cachet pathologique que la maladie imprime à celui qu'on a actuellement sous les yeux. Enfin, l'usage que les hystériques font du produit de leurs vols mérite également d'être signalé. Tantôt, elles en usent sans aucune précaution; mais, le plus ordinairement, elles le jettent ou le mettent de côté, sans y penser davantage. Le désir a été contenté, le besoin satisfait; tout est fini : car c'était là le but, et il est rempli.

Jusqu'ici, je ne me suis occupé que de l'impulsion maladive, raison immédiate de l'acte commis ; mais il va sans dire que l'examen des far.ultés mentales dénotera le plus ordinairement un état maniaque ou lypémaniaque, encore des idées de persécution et des conceptions ambitieuses, avec les particularités spéciales au point de vue moral et physique, qui sont l'accompagnement ordinaire de la folie hystérique.

. Je viens de parler des particularités morales qui distinguent la folie hystérique et qu'il est bon de ne pas oublier. C'est que la perversion morale maladive est fréquente dans cette affection,, et qu'elle intervient souvent au même degré que l'impulsion dans les actes des ma-

lades qui en sont atteints. Une observation attentive permet, du reste, de constater facilement que chez ces patients les sentiments sont profondément lésés, et que leurs actes sont la traduction de cette lésion, de ce désordre extrême de l'état moral. C'est ce qui donne à la folie hystérique son aspect si caractéristique, aspect qui ne peut manquer de frapper le médecin habitué à observer ces sortes de malades. Il y a, en effet, fréquemment dans la folie hystérique quelque chose d'intentionnellement pervers, mais d'une intention maladive, qui fait que les hystériques aiment à tromper, à étonner, à amener des événements imprévus, et surtout à mal faire, ce qui revient, en d'autres termes, à dire que la folie morale, avec ou sans autres manifestations délirantes, sera un des aspects que revêtira souvent la folie hystérique. J'ai eu à observer avec le savant professeur de médecine légale de la Faculté de Lyon et M. le D"* Coutagne, un aliéné voleur, atteint de folie hystérique, où la perversion morale pouvait être mise, dans la perpétration des actes commis, sur la même ligne que l'impulsion. Mais ce qu'il y avait de remarquable dans le cas qui nous occupe, ce

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qui donnait au fait son véritable cachet, c'est que tout, dans l'allure du malade, revêtait le caractère si parfaitement reconnaissable de la folie hystérique : désir de produire l'étonnement, simulation de suicides, exagération de certains symptômes, idées de persécution et délire ambitieux, périodes d'excitation où certains phénomènes étaient le fait d'une exagél'ation voulue. J'ajouterai que des accidents de chorée hystérique, constatés antérieurement par les médecins les plus expérimentés, ne pouvaient laisser aucune espèce de doute sur la nature d'une affection dont la lésion du sens moral était la note dominante.

Nous avons vu précédemment que certains états physiologiques, propres à la femme, coïncident souvent avec l'impulsion au vol que l'on remarque dans certaines affections. Il est une autre circonstance du même genre où nous retrouvons la même impulsion, mais cette fois en dehors de toute maladie apparente de l'esprit : je veux parler do la grossesse. Les impulsions auxquelles sont sujettes les femmes en état de grossesse' sont d'observation commune. Elles sont de nature extrêmement variée. Le plus souvent elles

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consistent en des désirs absolument inoffensifs, mais présentant presque toujours quelque chose de singulier et d'anormal. Plus fréquemment encore, ces impulsions, ces envies se traduisent par le besoin le plus insolite de mets bizarres, semblant indiquer une sorte de dépravation du goût, et la femme met à les satisfaire une ténacité que la surveillance la plus attentive ne parvient pas toujours à déjouer. Je n'insisterai pas davantage sur ces faits, que je n'ai mentionnés que pour montrer la coexistence fréquente avec la grossesse de véritables impulsions, évidemment sous la dépendance de cet état, et montrer le caractère d'irrésistibilité qui les distingue. Dans les cas dont je viens de parler, ce caractère de l'impulsion n'a (|u'un intérêt purement spéculatif en quelque sorte; mais quand il s'agit de vols commis, dans l'état de grossesse, on comprend tout ce qu'acquiert de valeur l'irrésistibilité du penchant.

La question de la responsabilité des femmes qui commettent des vols dans l'état de grossesse a été fréquemment soulevée et résolue diversement. Cependant, pour délicate qu'elle soit souvent dans les cas particuliers, la fré-

quence des tendances impulsives chez les femmes en état de grossesse et l'existence, bien dûment constatée, de vols commis sous l'influence de cet état, commandera toujours d'admettre la possibilité que la femme enceinte, accusée d'un larcin, ait pu subir les entraînements d'une mentalité spéciale, créée chez elle par les conditions physiologiques dans lesquelles elle se trouve. Et l'expert sera d'autant plus autorisé à voir dans le vol imputé à une femme enceinte le résultat d'une impulsion irrésistible, que le caractère insolite, l'inutilité du vol seront plus manifestes et que l'état de fortune et la moralité bien établie de l'inculpée offriront un plus frappant contraste avec l'acte incriminé. Lorsque l'on voit, par exemple, comme dans une observation citée par Marc, une femme occupant une haute position sociale, dérober chez un rôtisseur une volaille à peine retirée de la broche, il est difficile de ne pas reconnaître dans ce fait le résultat d'une appétence maladive. En tous cas, on ne doit pas oublier que ces impulsions ont été fréquemment constatées, que l'observation en a établi d'une façon bien authentique la réalité et que, si on ne doit pas admettre d'une

façon banale une telle excuse, il serait souverainement injuste et contraire aux principes d'une science vraie de la rejeter de parti pris. La question que nous venons d'étudier nous conduit à 1 examen de faits d'une nature plus délicate. Nous y trouvons, en effet, l'impulsion entièrement isolée, n'ayant même plus pour support, si je puis me servir de cette expression, un état physiologique spécial, comme dans les cas que nous examinions tout à l'heure. Un assez grand nombre d'exemples de kleptomanie se trouvent dans les anciens auteurs et ont été fréquemment reproduits dans les différents traités de médecine légale. Racontés d'une façon très succincte et recueillis à une époque où la kleptomanie était la doctrine du jour, il est parfois assez difficile de démêler si on a affaire à de véritables kleptomanes. xVussi bien ne rapporterai-je aucun de ces faits, préférant recourir à des observations plus modernes, oii, par conséquent, l'appréciation des faits est entièrement conforme aux idées de la science psychiatrique actuelle. Tous les aliénistes s'accordent à considérer les faits de kleptomanie comme extrêmement rares, et encore, dans certaines circonstances, admettent-ils

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qu'il n'est pas absolument certain que quelque autre désordre mental léger, difficile par suite à constater, n'ait coexisté avec l'impulsion au vol. Quoi qu'il en soit, il demeurerait toujours constant qu'il existe des cas où l'impulsion est le fait tellement prédominant, qu'il absorbe à lui seul l'attention. Mais, il y a plus, et ce que nous avons vu de l'existence bien certaine d'impulsions au meurtre parfaitement isolées, nous autorise à accepter la même perversion maladive, ayant en quelque sorte une direction différente, le vol. Nous admettrons donc la kleptomanie ou l'impulsion isolée au vol, tout en constatant sa rareté, et nous exposerons quelques faits où l'isolement de l'impulsion ne nous parait pouvoir être l'objet d'aucune espèce de doute. M. le D' Lunier a eu l'occasion d'examiner comme médecin expert deux kleptomanes chez lesquelles l'impulsion au vol était parfaitement isolée. I^'une de ces malades était la femme d'un haut fonctionnaire. Jeune encore, d'une grande distinction, intelligente et riche. M'"' X... ne pouvait, en quelque sorte, passer devant un magasin sans y prendre tantôt un objet, tantôt un autre, le plus souvent sans grande valeur et n'étant pour elle

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d'aucune utilité. Quand lu marchand s'approchait d'elle, elle tirait son porte-monnaie et payait ; parfois aussi, elle s'éloignait sans payer, et comme on la savait riche, on ne s'en inquiétait pas autrement et on attendait. Bientôt cependant des réclamations arrivèrent, le mari s'émut, fit accompagner sa femme et se contenta de renvoyer les objets qu'elle avait pris. Des plaintes néanmoins ne tardèrent pas à être adressées au parquet. M'"^ X..., poursuivie comme voleuse, et soumise à l'examen de l'éminent aliéniste à qui j'emprunte le résumé de ce fait intéressant, n'offrit d'autres symptômes morbides qu'une impulsion très nette à commettre des vols et dont l'évidence ne permettait pas d'hésitation sur l'irresponsabilité absolue de la malade. L'autre kleptomane, dont le même auteur a rapporté l'observation, était une jeune fille de douze à treize ans. Son père, bijoutier, s'aperce vant que depuis quelque temps des petites cuillers d'argent disparaissaient constamment de son étalage, prévint la police qui ne tarda pas à découvrir que ces vols étaient commis par sa propre fille. Interrogée par l'expert, cette enfant avoua qu'elle ne pouvait passer devant la devanture du ma-

gasin de son père sans être entraînée irrésistiblement à prendre une petite cuiller et jamais autre chose. Elle ne vendait pas ces objets, mais les jetait dans les fosses d'aisances de la maison, où ils furent tous retrouvés sur ses indications (1).

Comme cela arrive assez souvent, ainsi que nous l'avons vu à propos des impulsions au vol liées à l'hystérie, dans les deux cas que nous venons de rapporter, les objets ont peu de valeur et ne sont d'aucun profit pour celles qui s'en emparent. C'est un besoin qui fait agir les malades, et le besoin satisfait, tout semble, au moins momentanément, rentrer dans l'ordre. C'est là un fait important sur lequel j'ai déjà insisté quand il a été question des hystériques et sur lequel j'insiste encore; car il est presque constant, et si parfois les kleptomanes font quelque usage des objets qu'ils ont dérobés, il y a dans la destination qu'ils affectent aux produits de leurs larcins quelque chose d'insolite, de bizarre qui est tout propre à frapper l'expert. J'ai été chargé autrefois par le juge d'instruction du Tribunal de Dijon d'examiner l'état mental

(l) LuNiER. — Des vols aux étalages, p. 5.

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d'un jeune homme qui, après avoir commis toutes espèces de vols, accomplis parfois avec une habileté singulière, avait fini par se faire arrêter. Pièces d'étoffe, tableaux, gravures, cœurs pris dans les cimetières, chandeliers, porte-montres, etc., tout était bon pour cet adroit voleur. Mais il ne vendait rien. Il avait loué une chambre dans laquelle il avait réuni, ou plutôt entassé tous les objets soustraits, s'y rendait le soir, allumait toutes les bougies qu'il avait dérobées, et se perdait, pendant des heures entières, dans une sorte de béate contemplation de ce musée hétérogène. Comme il arrive si souvent dans les cas de folie impulsive, quelle que soit, du reste, la nature de l'acte commis, le malade dont il est ici question était un héréditaire.

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