‹ Crimes et délits dans la folieChapitre 8 sur 44 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

LES A T T E N T A T S AUX M (.)E U l\ S 1) ANS L A F 0 L I E

Parmi les aliénés qui commettent des attentais aux mœurs, le genre de malades que l'on trouve le plus souvent en cause sont les imbéciles, les déments, les paralytiques, les épileptiques et certains héréditaires.

Il est très commun de rencontrer chez les imbéciles des tendances génésiques extrêmement prononcées, tendances qu'ils sont absolument incapables de réfréner et qui, si elles engendrent souvent simplement chez eux de^ habitudes honteuses, les rendent parfois pourtant éminemment dangereux. Beaucoup de tentatives de viols, d'outrages aux mœurs sont commis par ces sortes de malades. Leur faible intelligence ne leur permet pas de résister à leurs impulsions génitales ; assez souvent même ils ne comprennent que très imparfaitement ce t[ue les actes immoraux auxquels ils se sont livrés

peuvent avoir de répréhensible et de condamnable. J'ai eu l'occasion d'observer à l'asile de Dijon un imbécile qui avait commis un inceste avec sa sœur et qui n'appréciait évidemment en rien ce que son action avait de répugnant ; il en parlait volontiers et se répandait, sur ce sujet, en plaisanteries ignobles. Le D' Langlois, cité par M. Giraud (1), a constaté le fait d'un imbécile qui s'était livré, sur une petite fille, à des actes obscènes et avait été conduit à commettre cette action en entendant raconter à sa victime qu'un individu qu'elle avait rencontré avait voulu prendre avec elle des privautés de ce genre. Ce malheureux considérait ce qu'il avait fait comme la chose la plus simple du monde et avait promis à l'enfant de se marier, quand elle aurait Vdge.

Il n'est pas rare que les imbéciles emploient la force pour arriver à leurs fins, et on les voit parfois se prêter une mutuelle assistance dont on ne les croirait pas capables. Je signalerai, comme exemple de ce que j'avance ici, le fait de deux imbéciles qui, ayant surpris

(I) Les attentats aux mœurs commis par les aliénés, [Annales médico-psychologiques ^ 188 i.)

ujie jeune fille dans un lieu isolé, se jetèrent tous deux sur elle sans même s'être concertés, s'en emparèrent de force et lui auraient fait subir les derniers outrages si des passants n'étaient accourus , qui arrachèrent cette pauvre enfant des mains de ces insensés. L'imbécile est, en effet, complètement dominé par son penchant, par son aveugle et brutal désir, qu'il cherche à assouvir à quelque prix que ce soit. Aussi, les actes du genre de ceux dont nous nous occupons ici, commis par les imbéciles, portent-ils assez fréquemment un cachet de violence et d'atrocité. Toute résistance irrite les imbéciles, et il leur arrive parfois de tuer, ou au moins de blesser la victime dont ils ne peuvent abuser. J'ai cité, au chapitre du meurtre, l'histoire d'un imbécile qui tua sa sœur parce que celle-ci résistait à ses désirs, et M. le D' Giraud (1) a rapporté le fait d'un autre imbécile qui, lui aussi, frappa sa sœur d'un coup de couteau après l'avoir menacée de la tuer, pour avoir rencontré chez elle une semblable résistance. Les faits de ce genre

(1) Les attentats aux mœurs commis par les aliénés. {Annales médico-psychologiques, 1884.)

ne sont pas absolument rares et n'ont rien qui doive nous étonner; l'obtusion d'esprit de rimbécile et la violence de ses instincts en rendent suffisamment compte et les expliquent parfaitement.

La plupart des attentats aux mœurs sont commis par des imbéciles hommes, les femmes atteintes de faiblesse d'esprit n'étant guère mêlées à des faits de ce genre que comme les victimes, trop habituelles, du reste, de ces sortes d'outrages. M. Tardieu (1) a cité cependant le cas d'une jeune fille, imbécile erotique, qui provoquait tous les hommes qu'elle rencontrait et les poursuivait jusqu'à ce qu'elle parvint à ses fins. Cette malheureuse, qui était d'une salacité extrême et qui obéissait à de vives impulsions, finit par être arrêtée. Déclarée irresponsable, elle fut enfermée dans une maison de correction, et l'on ne peut s'empêcher de regretter qu'une semblable malade n'ait pas été placée dans un asile.

Les penchants erotiques des imbéciles les conduisent parfois à des actes d'une nature

(1) Etude médico' légale sur les attentais aux niœurs^ p. 6.

202 LES ATTENTATS AUX MOEUIlS DANS LA FOLIE

plus odieuse encore que ceux dont il vient d'être question, et où se décèle, d'une façon évidente, une véritable perversion des instincts. Parmi ces actes, je ne ferai que mentionner ici les habitudes contre nature que le médecin légiste peut avoir à relever, comme on le voit dans un des faits signalés par le D'" Giraud, au milieu d'autres actes lubriques commis par ces sortes de malades, pour m'arrôter un peu plus longuement sur un attentat, heureusement rare, mais qu'on a parfois pourtant signalé chez les imbéciles : je veux parler de la profanation des cadavres. Ce n'est pas qu'une aussi horrible action ne puisse être accomplie avec la complète intégrité de la raison. Quelqu'humiliant que cela soit pour la nature humaine, il faut bien convenir de la possibilité du fait. Hérodote [i] raconte qu'en Egypte, on ne livrait, pour être embaumées, que trois et même quatre jours après leur mort, les femmes appartenant à une certaine classe ou possédant quelque beauté, depuis qu'un embaumeur avait été surpris par ses compagnons de travail

(1) Hisloircs d'HÉnoDOTH; Irad. Larclior, Euterpe^ 1. ii,

»S LVXXÏX.

outrageant le corps iVune femme morte récemment ; et à une époque plus rapprochée de nous, trois cas de cohabitation accomplie avec des mortes ont été relevés, deux avant la Révolution, un en 1849, du fait d'individus chez lesquels on ne pouvait soupçonner aucune aliénation d'esprit. Pour ce qui est des profanations accomplies par des imbéciles, l'exemple le mieux étudié que je connaisse est celui d'un malheureux dégénéré dont MM. Bedor et Morel ont raconté l'histoire (1). Cet individu, d'une intelligence extrêmement obtuse, enfant trouvé de l'hospice de Troyes, avait été placé dans une métairie. Ses penchants lubriques et dangereux, qui le portaient à attaquer toute femme qu'il rencontrait, les actes d'une salacité révoltante auxquels il se livrait, le hrent bientôt ramener à l'hôpital de Troyes où on l'employa au service de la buanderie. Il se montrait calme, soumis, et s'occupait convenablement. Mais on s'aperçut bientôt qu'un attrait particulier lui faisait rechercher les plus sales garnitures de lit, les linges de corps imprégnés delà dernière sueur,

(t) MoiiKL. — Considérations médico-légales sur un imbécile erotique convaincu de profanation de cadavres,

et surtout les draps dans lesquels une femme venait de mourir. Le malheureux fou faisait tous ses efforts pour s'emparer de ces objets, ne fût-ce qu'un instant, et se délectait à leur odeur. Enfin, on acquit la conviction que dès qu'un cadavre de femme était descendu à l'amphithéâtre, cet imbécile s'y introduisait furtivement et se livrait aux plus honteux ébats.

A propos de cette observation, Morel a noté combien fréquemment chez les imbéciles de ce genre des périodes d'excitation maniaque se présentent de temps à autre, avec lesquelles coïncide une recrudescence des impulsions instinctives ; comment encore un certain nombre de ces malades peuvent, avant l'évolution pubère, rester inoffensifs et devenir, après l'accomplissement de cette transformation physiologique, des êtres de la plus dangereuse espèce. Rien de plus vrai que cette remarque, qui ne saurait échapper à ceux qui vivent avec les aliénés d'une façon un peu suivie.

Mais ce n'est pas seulement chez l'imbécile que peut exister, d'une façon maladive, la perversion des instincts, et particulièrement de

rinstinct sexuel. Une affaire tristement célèbre, et sur laquelle je reviendrai plus tard, l'affaire du sergent Bertrand (1), nous montre cet élément morbide accompagné de l'impulsion irrésistible s'accusant d'une façon absolument prédominante chez un individu ayant des facultés intellectuelles parfaitement développées. Le malheureux dont il est ici question avait à peine osé avouer aux débats les faits monstrueux de cohabitation avec des. cadavres que l'accusation soupçonnait. Plus tard, il fit une sorte de confession complète de sa vie , et , dans un mémoire adressé à M. Marchai de Calvi, retraça, avec toutes leurs circonstances odieuses, les nombreux actes de ce genre auxquels il s'était livré. Outre que la perversion sexuelle s'accuse nettement dans les faits racontés par le triste héros de ces drames funèbres, on voit que chez cet aliéné l'impulsion n'était pas constante, mais revenait à des périodes indéterminées, et alors, se montrait absolument intolérable et irrésistible, s'accompagnant d'un

(1) Consulter l'intéressant mémoire de M. Lunier : Examen médico-légal d'un cas de monomanie instinctive; affaire du sergent Bertrand, — Paris, 1849 .

20G LES ATTENTATS AUX MUEUllS DANS LA FOLIE

malaise, (rime angoisse qui ne cessaient que lorsque le désir maladif était satisfait.

Dans les faits de ce genre, faits où l'on rencontre, avec une absolue irrésistibilité des actes, des périodes de rémission et des exacerbations revenant avec les mêmes caractères précédemment offerts, l'hérédité est souvent en cause. Morel (1) a raconté l'histoire d'un malheureux instinctif qui fut arrêté et mis en prison pour avoir été surpris plusieurs fois et au même endroit — où il revenait comme fatalement — se livrant sur lui-même aux plus honteux abus, auxquels se joignaient des faits indi- (|uant une aberration instinctive plus grande encore et que ma plume se refuse à retracer ici. Soumis à l'examen de l'éminent aliéniste dont je viens de parler, cet individu fut reconnu atteint de folie instinctive avec tous les caractères qui distinguent cette affection : irrésistibilité des impulsions, rémittences,- et accès offrant les mêmes particularités délirantes. Or, Morel n'hésite pas à rattacher l'état maladif que lui a offert ce patient, qu'il ne put, du reste, faire absoudre, à des tendances

(1) De la folie héréditaire, etc., 18(10.

l.ES AT'l'KXJ'ATS AUX MOKUUS DANS LA FOLIE ^07

morbides héréditaires. Les aberrations maladives de Bertrand avaient vraisemblablement la môme origine : en efïet, un des parents de ce malheureux était aliéné.

Depuis quelque temps, les perversions génitales maladives ont été l'objet du plus sérieuxexamen , soit qu'il s'agisse d'une interversion du penchant sexuel ou bien d'anomalies de nature plus étrange encore. Westphal, Gock, Magnan, Savage, P. Moreau de Tours, ont publié, sur ce sujet, des faits extrêmement intéressants, et dont je demanderai de citer ici quelques exemples. Westphal et Gock parlent de deux jeunes filles qui ne se sentaient attirées que par les personnes de leur sexe. Aucun homme ne leur avait jamais inspiré de sentiment d'aucune sorte ; mais à la vue d'une femme , elles étaient émues , et éprouvaient alors les impressions sensuelles les moins équivoques. Magnan a consigné dans les Annales (1) le cas extrêmement curieux d'un professeur de faculté qui se sentait un vif attrait pour les hommes véritablement beaux, qui se plaisait à leur être agréable, mais dont

(1) Annales médico-psych.^ 7^ série, t. i, p. ^i59.

l'esprit, je me hâte de l'ajouter, ne se laissait point envahir par d'odieux et condamnables désirs. Enfin, dernièrement M. Foville racontait (1), d'après le D' Savage, l'histoire d'un employé de commerce, âgé de vingt-huit ans, qui, lui aussi, se sentait pour les hommes la plus vive inclination. Ce malheureux déplorait ce penchant auquel il n'avait jamais cédé, et qui se produisait surtout lorsqu'il voyait des individus grands et bien faits. Il avait tout essayé pour se débarrasser de cette tyrannique passion qu'il détestait, et n'avait pu y parvenir.

Mais, comme je le disais tout à l'heure, la perversion maladive est parfois marquée au cachet d'une bizarrerie plus grande encore que cette horrible inversion du penchant génital. Il est des névrosiques chez lesquels l'excitation sexuelle n'est amenée que par les circonstances les plus étranges et les plus insolites. Un individu dont M. Magnan (2) a publié l'observation éprouvait de l'excitation chaque fois qu'il voyait un vieillard ou une vieille servante

(1) Annales médico-psych., 7e série, t. i, p. 3G3.

(2) Ibid., p. 462.

coiffés d'un bonnet de nuit. S'étant marié vers l'âge de trente-deux ans, il ne put vaincre l'état de froideur dans lequel le laissait sa jeune femme qu'en évoquant la grotesque image de la vieille servante au bonnet de nuit. J'ajouterai que tout récemment encore, le très distingué professeur de médecine légale de la Faculté de Lyon, M. le D' Lacassagne, me citait le fait intéressant d'un homme de mœurs et d'habitudes honnêtes, dont les appétences sensuelles ne s'éveillaient que lorsqu'il assistait à un enterrement. Et ces anomalies ne sont peut-être pas aussi rares, en somme, ([u'on serait tenté de le croire, puisque les romanciers les ont parfois relevées et décrites. Nous trouvons, en effet, dans une des nouvelles d'un poète qui se plaisait particulièrement à la description du côté étrange delà nature humaine, une allusion à un penchant de cette sorte, penchant qui se traduit, dans le cas spécial dont je parle, par l'insolite désir, exprimé par l'héroïne, très vulgaire du reste, du roman, de voir un jeune médecin qu'elle aime la venir visiter revêtu de " son tabliei' d'hôpital avec un peu de sang dessus.

Les hystériques oft'rent-elles souvent des

impulsions instinctives les portant à des actes obscènes, à des faits répréhensibles au point de vue de la morale ? On a certainement beaucoup exagéré cette disposition maladive chez les hystériques. Dans le langage courant, hystérie et érotisme sont employés comme si ces termes étaient exactement synonymes, et les appétits sexuels de la femme hystérique sont devenus un fait banal, un lieu commun de plaidoyer. Cette tendance des hystériques est beaucoup plus rare qu'on ne le croit en général. Elle existe pourtant parfois et, pour ma part, j'ai connu une dame atteinte de manie hystérique, à forme franchement intermittente, et qui, dans ses périodes d'excitation, se montrait extrêmement provocante ; dans l'intervalle de ses crises, c'était cependant la femme la plus convenable et la plus réservée qu'il fût possible de rencontrer. Et pour parler de manifestations plus graves des tendances dont nous nous occupons en ce moment, je rappellerai que M. Trélat (1) a raconté l'histoire d'une jeune fille manifestement hystérique qui avait fait à son père des propositions révoltantes.

(I) La folie lucide, [). 42.

Internée à la Salpétrière, elle écrivait des lettres d'une passion enflammée à une des filles du service dans lequel elle était placée.

Mais, je le répète, les hystériques ne présentent qu'assez rarement des impulsions erotiques proprement dites, et il est beaucoup plus commun de rencontrer chez elles une tendance maladive qui les entraine à des manifestations sentimentales bizarres et exagérées, où le besoin des satisfactions sensuelles ne saurait guère être mis en cause.

Si les manifestations erotiques sont relativement peu fréquentes chez les hystériques, il est une classe de malades que l'on confond souvent avec elles et qui, en vertu d'impulsions génitales extrêmement vives et laissant la raison en apparence intacte, se livrent aux actes les plus scandaleux, sans qu'il soit possible de réprimer en rien leurs écarts, sans qu'elles aient le moindre remords des faits honteux qui leur sont reprochés : ces malades sont les nymphomanes. La femme atteinte de nymphomanie « n'est plus maîtresse d'elle-même, dit M. Tardieu. Son maintien, ses paroles, ses gesies expriment publiquement les idées qui l'obsèdent. La vue d'un homme exalte ses dé-

sirs et provoque chez elle des sensations voluptueuses. Au mépris des principes et des habitudes d'honnêteté les plus invétérées, des sentiments religieux les plus sincères, la malade se livre au premier venu, recherche même souvent les embrassements des personnes de son sexe ; on en voit, enfin, abandonner parents, famille et aller demander à la prostitution un remède encore impuissant à la triste fureur qui domine leurs sens et leur raison. Quelques-unes, honteuses de leurs propres excès, se réfugient dans le suicide ; d'autres succombent, épuisées par les horribles transports de paroxysmes furieux , auxquels succèdent un abattement et une prostration dont elles ne peuvent se relever ([]. » Il est impossible de tracer un portrait plus vrai, plus saisissant de la nymphomane, et personne ne saurait méconnaître des traits si nettement accusés. Je crois utile néanmoins de mentionner quelques exemples des désordres auxquels peuvent être entraînées ces sortes de malades, exemples que j'emprunterai à la Folie lucide de Trélat. Une des malades dont parle cet aliéniste

(1) Taudieu. — Etude médico-légale sur la folie, p. 162,

éminent, et qui appartenait à une famille occupant une haute position sociale, offrait de tels désirs insatiables et s'était livrée à de tels déportements que, pour éviter de nouveaux scandales, on l'avait reléguée à la campagne. Là, sa vie ne fut pas moins désordonnée. Elle pervertissait tout ce qui l'approchait : fermiers, domestiques, porchers et palefreniers, peu lui importait, pourvu qu'elle pût, chaque jour et presque à chaque heure, non satisfaire, mais apaiser ses lubriques désirs. Une telle existence avait vieilli prématurément cette pauvre insensée qui, ayant trente-six ans à peine, paraissait en avoir cinquante. Une autre aliénée, dont le même auteur raconte l'histoire, était une jeune femme appartenant à une honorable famille et qui, mariée à un banquier qui l'adorait, s'était livrée, dès la première année de son mariage, aux commis de son mari. Ce n'étaient pas les commis qui l'avaient séduite, c'était elle qui avait séduit les commis, et, dans ses entraînements impudiques, elle ne prenait aucune précaution contre la publicité de ses débordements. Elle se laissait surprendre à embrasser ses amants, et alors, elle se mettait à rire, n'éprouvant aucun embarras.

Enfin, le plus triste tableau qu'ait retrace, dans ce genre de drames morbides, le savant médecin de la Salpêtrière est celui de la vie d'une femme qui, avec les apparences d'une tenue modeste, se livra pendant toute son existence aux plus horribles excès. Séduisant tout ce qu'elle rencontrait, tout ce qui avait le malheur de l'approcher, cherchant à corrompre des enfants et y parvenant, cette malheureuse avait fini, la vieillesse venue, par demander la satisfaction de ses honteux désirs à des amants mercenaires, et épuisait ses forces à un travail acharné dont elle consacrait le prix aux exigences des misérables qui lui servaient à apaiser ses indomptables et séniles ardeurs. Les déments se rendent assez souvent coupables de faits répréhensibles au point de vue de la moralité publique, et cela en vertu de la faiblesse de leurs facultés, par une sorte de distraction : demeurant indécemment découverts, par exemple, sans s'apercevoir de l'état dans lequel ils se trouvent, se livrant en public à des actes pour lesquels toute personne sensée ne manquerait pas de 's'isoler. Nous n'insisterons pas sur ces faits qui sont d'une appréciation facile et dont la justice a rarement

à connaître. Mais il arrive encore d'avoir à constater chez le dément une véritable perversion morale pouvant entraîner des conséquences beaucoup plus graves. Il ne s'agit plus alors d'actes reconnaissant pour cause le seul affaiblissement des facultés et ayant ce caractère de distraction maladive dont je parlais tout à l'heure ; c'est à un penchant morbide qu'obéit le dément, et les actions dont il se rend coupable sont évidemment voulues.

Que la perversion morale dont nous nous occupons ici puisse se produire dans la démence consécutive aux diverses affections mentales, c'est ce qui n'est pas douteux, et il n'est guère de médecin d'asile qui n'ait eu à en constater des exemples. Mais cette perversion spéciale est surtout relativement fréquente dans la démence sénile et dans la démence organique, la première amenée par les progrès de l'âge, la seconde par diverses lésions cérébrales dont l'hémorragie est la plus ordinaire. J'ai eu pendant plusieurs années, dans mon service à l'asile de Bron, un dément organique qui avait été interné à la suite de faits d'immoralité qui avaient rendu impossible un plus long séjour au miUeu de sa

famille. Cet homme, déjà âgé, avait une fille jemie et assez jolie. Chaque jour et plusieurs fois par jour, ce vieillard se livrait sur sa fille à des investigations intimes ayant pour hut de s'assurer de sa sagesse. Il s'agissait là, bien évidemment, d'une curiosité malsaine et de nature maladive. Le but accusé par le malade n'était" qu'un prétexte et, en tous cas, ne fut pas rempli. La jeune fille, soumise par son père en démence aux dangereuses constatations que j'ai dites, eut à dix-sept ans un enfant naturel et finit par la prostitution clandestine.

J'ai également donné des soins à un autre vieillard atteint aussi de démence organique et chez lequel se constatait une perversion morale aussi nettement accusée. Vivant chez un de ses enfants, il se livrait vis-à-vis de ses petites filles à des attouchements obscènes, aux curiosités les plus indiscrètes et les plus condamnables ; il avait fini même par proposer à une de ses filles de partager son lit. Cet aliéné, qui n'a jamais bien compris ce que sa conduite avait de répréhensible, était encore irrésistiblement entraîné. Un malade enfin, que j'ai eu à examiner dans une des maisons

de santé de Lyon, avait vu, à la suite d'une hémorragie cérébrale, son caractère moral absolument changé. Autrefois d'une réserve et d'une convenance parfaites, il en était arrivé à mener une vie désordonnée et presque crapuleuse, se commettant avec des gens de toute espèce, habitant un appartement sordide, ayant des liaisons avec des femmes absolument abjectes. Le sens moral chez ce malade, que tourmentaient, malgré son âge déjà avancé, de très vifs désirs génésiques, était à ce point perverti qu'il en était venu à demander à une de ses filles de vivre maritalement avec lui et à lui proposer d'exploiter sa jeunesse et sa beauté. Si j'ajoute que cet homme appartenait à une classe élevée de la société et qu'il avait joui longtemps d'une considération méritée, j'aurai fait comprendre à quel degré de perversion morale il était parvenu, perversion qui s'était seulement manifestée, et cela d'une façon évidente, après l'attaque d'apoplexie qui l'avait frappé.

Une affection enfin où il n'est pas très rare non plus de voir ceux qui en sont atteints se livrer à des actes offensants pour la moralité publique, est la paralysie générale à la première

période. La persuasion où sont parfois les paralytiques de la vigueur de leur tempérament, de l'énergie de leur puissance génésique, peut les porter aux actes les plus regrettables. Je n'ai pas besoin de dire que, la plupart du temps, la réalité ne répond en lien à l'exagération de leurs prétentions, bien que parfois cependant certains malades soient capables de commettre des excès génésiques de tout point regrettables ; mais, alors même qu'il ne s'agirait que d'une bonne opinion absolument ambitieuse, la conviction erronée que les paralysés ont de leur vigueur illusoire peut encore les porter aux plus folles entreprises.

M. Lassègue a décrit sous le nom dJ exhibitionnistes des malades qui, en public, devant dès femmes, des enfants, se découvrent d'une façon indécente, et se livrent encore à des actes qui les font fréquemment arrêter et conduire devant les tribunaux. Il ne faudrait pas se tromper au sujet du nom sous lequel ces malades ont été désignés, et voir là le résultat d'une folie particulière. Ce serait retomber dans les errements contre lesquels nous nous sommes si fréquemment élevé dans ce livre, et

qui ont amené, à propos de la monomanie liomicide, une si regrettable confusion dans des cas essentiellement distincts. Aussi bien, ne nous servons-nous du mot employé par M. Lassègue que comme d'une rubrique commode pour classer des faits de même ordre, nous proposant, du reste, d'élargir le cadre qui les renferme, en donnant à l'expression « exhibitionnistes )^ toute l'étendue qu'elle comporte au point de vue étymologique.

Les exhibitionnistes peuvent, comme je l'ai dit tout à l'heure, appartenir à des classes maladives diverses, et leurs actions dépendre d'éléments délirants essentiellement distincts.

]^es épileptiques commettent assez souvent des actes du genre de ceux dont nous nous occupons ici. Après un simple vertige, ces malades restent troublés pendant quelques instants, comme étonnés ou demi- hébétés, balbutient quelques mots incohérents ou orduriers, font des gestes choquants, déboutonnent leurs vêtements et se découvrent indécemment. Un malade, voyageant dans un wagon de première classe, se lève tout à coup, vide toutes ses poches, dépose sa montre dans son chapeau, jette ses lunettes par la portière et se

2'iO LES ATTENTATS AUX MOEURS DANS LA FOLIE

meta uriner sur les genoux d'une petite fille; il se rassied, enfin, sans rien comprendre à l'indignation des voyageurs. Une jeune personne de vingt-trois ans, d'une éducation distinguée, profère quelques paroles lubriques, toujours les mêmes, puis relève ses jupes, se livre à des gestes cyniques et cherche à déchirer le pantalon fermé qu'elle porte toujours. Un militaire, également vertigineux, s'était fait arrêter plusieurs fois pour avoir mis ses organes à nu. Thouvenot, cet épileptique qui tua une bonne sous l'influence d'une impulsion irrésistible, longtemps déjà avant ce triste drame, chez un libraire où il était placé, avait, devant une petite fille, découvert ses organes et satisfait un besoin naturel. Congédié aussitôt, il ne s'était jamais souvenu de l'acte qui avait motivé son renvoi. Enfin, M. Lassègue (1) a rapporté l'histoire d'un officier supérieur, d'un esprit élevé et d'habitudes correctes, qui, atteint d'épilepsie, allait se placer tous les deux jours devant la grille d'une maison où habitaient des jeunes filles, et là, après avoir déposé sa canne, toujours au même endroit, se

(l) Les exhibitionnistes. (Gaz. des Hop., 1877.)

découvrait d'une façon indécente. Au bout de quelques minutes, il reboutonnait son pantalon, reprenait sa canne et continuait sa promenade.

D'autres malades auxquels on peut encore reprocher des faits de ce genre sont les fous instinctifs. J'ai cité plus haut un rapport publié par Morel relatant une observation qui pourrait rentrer dans les cas que nous examinons ici. Mais il est certain que les déments, et surtout les déments organiques ou séniles, sont, avec les imbéciles, plus que toutes les autres sortes de malades, susceptibles de manifestations indécentes, où l'insuffisance de l'esprit et la perversion morale maladive peuvent également être mises en cause. J'ai eu bien des fois, dans le cours de ma carrière, l'occasion de constater chez des déments des exhibitions lascives accompagnées de paroles grossières en rapport avec l'acte auquel ils se livraient. Il n'est pas non plus d'aliéniste qui n'ait été obligé de faire surveiller attentivement des imbéciles, que leur faiblesse intellectuelle et leurs penchants mauvais portaient à commettre les actions les plus répugnantes.

Les paralytiques généraux, à la première

période de leur maladie, se rendent encore assez fréquemment coupables d'actes semblables. Dernièrement encore j'ai dû faire un rapport médico-légal sur un individu qui avait découvert ses organes devant des femmes à qui il adressait, en même temps, des paroles provocantes, et chez lequel une parole embarrassée, des phénomènes congestifs, de l'inégalité pupillaire et de l'affaiblissement de la puissance musculaire indiquaient la nature maladive de l'action qu'il avait commise. Il ne s'agissait pas là d'une de ces exhibitions où la faiblesse de l'intelligence doit être uniquement invoquée, mais d'une de ces impulsions par perversion morale maladive dont les paralytiques généraux, comme les déments organiques, offrent plus d'un exemple. Plus tard, quand la maladie a marché, que les facultés sont absolument abolies, les actes de simple indécence sont encore fréquents chez ces sortes de patients; mais c'est alors d'une façon inconsciente que ces faits se produisent, comme nous avons vu qu'il arrivait pour certains déments. Si pourtant quelque hitention erotique pouvait être soupçonnée, on verrait facilement que le penchant auquel obéit le malade

LES ATTENTATS AUX MOEURS DANS LA FOLIE 22:i

est laibie, moJDile, en quelque sorte, et participe de l'affaissement de toutes les manifestations psychiques.

Je ne voudrais pas, clore le paragraphe que je consacre ici aux manifestations erotiques dont les paralysés généraux sont susceptibles, sans indiquer une cause très spéciale qui entraîne encore ces aliénés à des exhibitions indécentes: je veux parler des idées délirantes de beauté, de perfection, de force, que Ton rencontre assez souvent chez eux, et dont ils sont toujours prêts à fournir la preuve, hélas ! absolument insuffisante pour convaincre les esprits les plus favorablement prévenus. J'ai eu longtemps, dans mon service, un pauvre paralytique borgne, malingre, aux formes les plus grêles, qui se découvrait à chaque instant pour montrer la beauté de ses membres, les lignes sculpturales de son corps, ime poitrine dont un peintre eût rêvé. Un autre paralytique, qui fit également à l'asile de Bron un assez long séjour, offrait la même conviction délirante et se livrait aux mêmes pratiques. Enfin, j'ai eu l'occasion d'observer un malade atteint de périencéphalite diffuse à la première période, qui apporta, dans une exhibition du

genre de celles dont nous nous occupons ici, une sorte d'intention théâtrale bien en rapport avec le délire dont il était atteint. Ce malade vivait dans sa famille. Il ferma les volets de sa chambre, y transporta tous les candélabres, lampes, lustres, qu'il put trouver, alluma les lampes et un nombre considérable de bougies, et, quand il se fut mis absolument nu, il sonna la femme de chambre pour que celle-ci allât avertir sa maîtresse, qui ne pouvait manquer d'éprouver un sentiment d'admiration pour des formes d'une pureté que les œuvres de la statuaire antique pouvaient seules égaler. Je terminerai ce que j'ai à dire sur les exhibitionnistes en mentionnant ce fait que quelques mégalomanes non paralytiques peuvent être portés à se mettre nus en vertu d'une idée délirante. J'ai connu une dame, atteinte de délire ambitieux, qui se croyait la femme du soleil. Chaque fois que le soleil brillait, cette pauvre malade se dépouillait de tous ses vêtements pour recevoir, disait-elle, les caresses de son époux céleste.

On a pu remarquer que les délires maniaques ne nous ont fourni, dans ce qui précède, aucune observation. Ce n'est pas cependant que

LES ATTENTATS AUX MoEl'RS DAXS LA FOLIE 225

certains maniaques ne préseuient parfois, dans leur délire, des manifestations erotiques. Mais ces manifestations se perdent, en quelque sorte, dans ["ensemble complexe des autres phénomènes délirants, et l'agitation habituelle des patients, qui amène rapidement leur internement, ne permet guère Tintervention du médecin légiste pour le cas spécial qui nous occupe. Aussi bien, la simple indication de la possibilité chez le maniaque d'exhibitions indécentes ou d'actes absolument contraires à la pudeur et relevant absolument de la maladie, me parait suffîre ici.

11 ne me reste plus, pour achever ce que j'ai à dire sur les attentats aux mœurs dans la folie, qua parler dime observation rapportée par M. Billod l) et qui montre que certains aliénés peuvent être conduits à des actes répréhensibles au point de vue de la morale, par les convictions délirantes les plus singulières. Cette observation a trait à un nommé X... que ses fonctions de secrétaire de mairie mettaient en rapports habituels avec un homme occupant une position sociale élevée, marié ci une femme

,1) Société médico-psychologique, Annales, I87G,

2 2fi LES ATTENTATS AUX MOEURS DAN? LA FOLIE

distinguée et père de plusieurs petites filles. Le pauvre secrétaire s'imagina que la personne dont j e viens de parler était désireuse d'avoir un fils, que sa femme pouvait seulement lui donner par sa propre intervention. Pénétré de cette idée, X... voyait dans toutes les marques d'intérêt de M. de ***, une invitation discrète à lui rendre le singulier service ci-dessus mentionné. La présence fortuite d'un petit garçon qui courait en folâtrant était une manière de lui donner à entendre ce qu'il avait à faire ; un mot dit par hasard, une allusion au service désiré. Des femmes qui passaient en relevant le bas de leurs robes, des nourrices portant des enfants dans leurs bras lui semblaient des invitations tout à la fois détournées et pressantes. Aussi bien, un jour, X... se présente chez yime ^Q *** Q^^ après quelque hésitation, explique le but de sa visite, fait part à cette dame des prétendues intentions de son mari, et finit par se porter aux actes les plus offensants pour la pudeur d'une honnête femme. J'ai à peine besoin d'ajouter que X... ne tarda pas à être interné.

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