CHAPITRE m
I. Le vagabondage et la misère. — II. Aperçu historique. — III. Quelques mots sur la législation belge. — Uassistance des enfants abandonnés.
Si le crime éclatait au hasard, comme un feu follet voltigeant dans la nuit au-dessus d'un marais, la justice ne pourrait que frapper au hasard. Heureusement, il n'en est rien. « La< criminalité, disait Ducpétiaux, tend de plus en plus à se concentrer dans un cercle défini, qui s'élargit ou se rétrécit sous l'influence de la misère ou de la prospérité. » Nous ne marchons donc pas dans l'inconnu et nous pouvons essayer de réagir avec plus de chance de succès.
Les éléments impurs qui fermentent dans la société peuvent être ramenés à un type fondamental : le vagabondage. Le vagabondage est la grande plaie qui s'attache à la civilisa-
tion comme la rouille au fer, et ne la quitte plus. Il se compose des gens qui vivent au jour le jour, sans espoir et sans but, dans le paupérisme chronique, la faim et la maladie, le rachitisme, la dégradation, la saleté et la débauche.
Il a pris dans ces derniers temps une grande recrudescence. Il y a tous les matins, à Paris, 50,000 individus qui ne savent ni comment ils mangeront, ni où ils dormiront (^). Sur 250 récidivistes condamnés cinq fois à Paris, presque tous ont débuté par le vagabondage, et sur 6,550 vagabonds arrêtés dans la grande ville dans le premier semestre de 1882, il y avait 94 p. c. de vagabonds d'habitude. Pour la France, sur 32,943 vols, 47 p. c. ont été commis par des vagabonds, et sur 982 viols, 55 p. c. avaient également pour auteurs des vagabonds f). A Londres, 100,000 enfants abandonnés vagabondent dans les rues f). A Vienne, en 1880, près de 90,000 individus sans domicile ont été accueillis dans les maisons d'asile {^).
(*) Macé, Le service de la sûreté à Parts,
(*) Annales parlementaires, Sénat, 14 février 1885, p. 114.
(3) Von Oettingkn, livre cité, p. 428 (en note).
(*) Idem.
En Belgique aussi, les vagabonds sont une légion. En outre, l'administration de la sûreté publique lutte toute l'année contre les vagabonds étrangers qui envahissent ses frontières, portent l'effroi dans les campagnes, la gangrène dans les villes et ne sont repoussés sur un point du territoire que pour rentrer bientôt après par un autre. Les vagabonds s'infiltrent partout d'ailleurs, toujours aux aguets, toujours à l'affût, épiant les fissures par où ils peuvent pénétrer dans l'organisme social; ils comprennent les nuances les plus variées, depuis le souteneur, le rôdeur de nuit, la fille publique, jusqu'aux saltimbanques et aux jongleurs de foire, jusqu'aux vanniers et aux étameurs qui, sous l'apparence d'un métier, errent dans les villages isolés ; depuis le mendiant qui dort à la belle étoile, jusqu'au chevalier d'industrie des hautes classes vivant de jeu, d'expédients et de spéculations, et attendant parfois sous un titre d'emprunt l'occasion d'un mauvais coup.
Partout, le vagabondage est le stage 'du crime en relation directe avec la criminalité, qui augmente et diminue avec lui.
Le vagabondage a sa tradition et son his-
toire; l'Europe n'a pas seulement connu des races errantes, comme les Bohémiens et les juifs du moyen âge; bien avant, dès que la richesse est apparue, elle a eu des êtres errants. Au début de notre civilisation, le vagabondage est ignoré, les mailles des institutions primitives étant bien trop serrées et les groupes sociaux présentant un faisceau trop solide pour qu'il puisse s'insinuer dans la vie familiale : c'est la splendeur immaculée d'un jeune athlète au corps frais et vigoureux. Mais au ix* siècle, le mal est déjà là, les capitulaires le signalent; ils recommandent aux vassaux de garder leurs pauvres chez eux, de leur procurer du travail et de les empêcher de mendier au dehors (^).
Le vagabondage est né ; il ira se développant jusqu'à nos jours; profitant de toutes nos fautes; représentant la fraude et la violence en face de la paix et du droit; réveillant la conscience endormie des législateurs, leur rappelant la pourriture humaine qui fermente toujours sous les apparences de la prospérité ; se transformant au gré des commotions politiques et reculant ou avançant, suivant que les
(*) Ave-Lallemant, Bas deutsche Gaunerthum, p. 43. Leipzig, 1858.
conditions de l'organisation sociale lui opposent des digues plus ou moins puissantes.
Il profite d'abord de l'ataarchie féodale et de la faiblesse du pouvoir. La noblesse elle-jnême lui donne l'exemple, en n'admettant que le droit du plus fort, le Faust-Recht^ et en recrutant les aventuriers. C'est la lutte ouverte d'une société contre une autre. Les grand'routes sont des champs de bataille, et les pendus qui se balancent aux arbres du chemin témoignent seuls parfois dû triomphe de l'autorité.
Les vagabonds trouvent dans le développement des villes un foyer nouveau ; les centres du moyen âge, comme les nôtres, attii'ent Jes énergies qui ont besoin de se dépenser et ne rencontrent pas de voies régulières.
Les vagabonds quittent les chemins publics et les régions isolées pour se lancer dans la mêlée urbaine ; ils avaient eu à résister par la force aux patrouilles du prince, ils ont maintenant à déjouer par la ruse les poursuites de la police communale.
Qu'il s'agisse, d'ailleurs, des campagnes ou
des villes, de la force ou de l'habileté, il y a
désormais en Europe une population de gens
sans aveu qui, dénués de moyens d'existence
réguliers, parcourent le monde, promènent à travers les éléments stables de là société leurs instincts antisociaux, leur fantaisie, leur existence déréglée; c'est, dans le sen^ historique, ce que nous appelons aujourd'hui, dans le sens mondain, la vie de bohème. Ils fomentent les jacqueries, les guerres de paysans, ils traversent l'Italie, la France, l'Allemagne ou l'Espagne ; ce sont les Truands, les Ruffians, les Bohémiens, les Malandrins, les Routiers, les Brabançons f).
Tous ces éléments trouvent encore un aliment et un levier puissant dans la guerre de Trente ans et dans les armées de mercenaires qui rassemblaient et entraînaient à leur suite, pour dévaster le centre de l'Europe, les amateurs de pillage.
Au XVIII* siècle, ils sont à l'apogée de leur développement. Au milieu du détraquement général, le sentiment du droit s'affaiblit, il est remplacé par une sorte de fausse sentimentalité, qui fait de Cartouche et de Mandrin en France, de Turpin et de Sheppard en Angleterre, de Bosbeck dans Iqs provinces
{*) Ave-Lallemant, Dos deustche Gawwrthum, p. 43. Leipzig, 1858.
rhénanes, des héros plus intéressants que leurs
victimes (^).
Vers 1789, le flot montant du paupérisme ne connaît plus de digue. « Tout le long du xvni* siècle, dit Louis Blanc, on entend le bruit sourd que fait l'armée permanente de la misère. » En 1767, on arrête en France jusqu'à 50,000 mendiants; en 1777, on en compte jusque 1,200,000 f). Le vagabondage est formidablement organisé ; des compagnies constituées militairement, des bandes de chauffeurs parcourent l'Allemagne, la Belgique et la France, et les instincts sanguinaires qui dorment toujours dans la société et ne demandent que l'occasion de se manifester, trouvent au milieu des secousses et des convulsions de l'époque des forces toujours nouvelles.
Le XIX® siècle voit encore se dresser devant
(*) Un phénomène analogue semble se produire aujourd'hui : la littérature légère, la petite presse illustrée, la cohue des désœuvrés qui suivent les audiences d'assises obéissent à la tendance de présenter l'aventurier de bas étage sous un jour romanesque, de commenter son attitude et ses paroles, de faire prédominer le côté pittoresque et scénique sur le côté grave et social ; la pitié intervient où elle n'a que faire et elle manque là où son rôle est tracé.
(*) Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, t. I ; introduction, cl.
lui le sphinx du paupérisme et du vagabondage. Celui-ci n'est plus favorisé par l'anarchie; la guerre s'est calmée, la société s'est disciplinée; pourtant, notre état social, en tendant à l'extrême les ressorts de l'initiative individuelle, de la lutte pour l'existence, de la libre concurrence, sans offrir de contrepoids suffisant, de refuge aux vaincus et aux invalides du combat, a produit une situation peu digne d'envie. Notre civilisation a, au même degré que ses aînées, ses parias, ses races maudites. Elle a ses vagabonds sans feu ni lieu. Les nations leur font la chasse aux frontières ; les communes se les renvoient. Rejetés de partout, sans autre issue que le dépôt de mendicité ou la prison, ils deviennent des brutes vindicatives, et rappellent les animaux farouches du grand siècle, décrits par La Bruyère.
Ce douloureux problème est-il susceptible d'une solution?
Que de civilisations sont déjà venues s'y heurter !
La Rome antique avait cru l'esquiver un instant, mais par un remède pire que le mal.
APEUÇU HISTORIQUE. 51
Elle n'avait pas de vagabonds, parce qu'elle avait l'esclavage et ' la clientèle ; l'esclavage supprimait le mendiant en haillons dans les rues, car l'esclave n'était pas un pauvre; la clientèle supprimait les pauvres honteux à domicile, car le client était un indigent attaché à la fortune du patron. Il restait cependant des hommes sans ressources; les ouvriers libres ne pouvaient lutter contre le travail servile et devaient périr.
Pour ceux-ci, peu nombreux au débuts mais augmentant insensiblement, on vendit d'abord le blé à vil prix, puis on en arriva à le dis* tribuer gratuitement, et les distributions d'aliments ne firent que s'accroître. Le paupérisme devint une institution légale, reconnue par l'État. Sous Auguste, il y avait déjà à Rome 200,000 assistés; sous les Antonins, 500,000; sous Valentinien, on accordait 90,000 livres de pain par jour. On tarissait l'Italie au profit des paresseux; on affamait les provinces pour permettre à une armée pensionnée de fainéants de courir les tavernes et les cirques, de se vautrer dans la débauche et le vice(^).
(*) Lecky, History of european morals, t. II, p. 80 et suiv. 1877^ — Chktel, Études historiques sur la charité.
Rome a donc empêché le vagabondage au prix de son existence; et c'est une société affaiblie, dégradée, sans ressort vital et sans souffle qu'elle transmet au monde chrétien et que l'Église trouve devant elle à ses débuts.
L'Église ne résout pas davantage l'énigme. Avec plus de cœur, mais aussi peu de clairvoyance que l'empire romain, elle sanctifie la pauvreté, glorifie la misère et la consacre par les ordres contemplatifs et mendiants. Ellle fonde d'innombrables institutions de charité : hôpitaux, monastères, confréries, associations religieuses, qui, tout en faisant de l'assistance aux pauvres non pas un devoir de l'État, mais un devoir chrétien, obtiennent un résultat presque identique au résultat de la conception impériale : l'accroissement dans de formidables proportions de ceux qui demandent des secours, sans qu'il soit possible de distinguer les méritants des autres, le malheur de la paresse. Les quémandeurs affluent autour des églises, des cloîtres, des ordres religieux; les faibles, les souffrants, les humbles sont certains d'y trouver aide et protection, mais les vicieux aussi, et cette certitude, cette absence de distinction entre les valides qui refusent le