‹ CriquetteChapitre 3 sur 7 · CRIO CETTE · texte numérisé non relu

CRIO CETTE

trois messieurs auront la complaisance de faire les trois seigneurs. Tu les trouves à ta droite, en descendant de voiture... et tu leur tends la main... Là... nous y sommes... Tu descends...

— Oh ! ne me dites rien ; j'ai compris.

Alors Criquette, avec une imperturbable dignité, mima toute la scène de l'arrivée : hautaine, froide, dédaigneuse, insolente, recevant du haut de sa grandeur les félicitations des trois seigneurs, ne laissant pas à leurs lèvres le temps d'effleurer le -bout de ses doigts. Elle vint se camper devant le petit prince, et, pendant que parlait l'ambassadeur, elle regarda son fiancé, fixement, sans un geste, sans un mouvement, et enfin, au moment précis oii la réplique devait partir, elle laissa éclater le : « Ah! zut! » etc., avec une telle gaieté et une telle drôlerie, que tous, à commencer par le vieux souffleur, partirent d'un éclat de rire fou.

Quant au pied de nez, ce fut un chef-d'œuvre. En même temps que les cinq doigts de la main droite battaient l'air, avec une merveilleuse volubilité, le bras gauche de la princesse Colibri se livrait à une pantomime des plus expressives. Puis, par un de ces mouvements instinctifs qui indiquent la créature née pour le théâtre, Criquette, tournant brusquement le dos, remonta à grands pas vers le fond de la salle, les bras au ciel, toute frémissante de fureur et d'indignation. Une grande comédienne n'aurait pas mieux fait.

Les trois auteurs étaient transportés.

— Tâche de retrouver ça tout à l'heure, en scène, dit le directeur à Criquette.

— Oh ! je le retrouverai.

— Tu vas répéter tout de suite, sur le théâtre.

— Et tu es un amour, tu sais, lui dit Rosita, en embrassant Criquette dans un accès d'enthousiasme, un vrai amour! Tu viendras dans ma loge, à l'autre entr'acte, et je te donnerai des bonbons.

Une heure après, sur la scène, à la fm du troisième acte, ce fut bien autre chose. La costumière avait essayé de mettre à Criquette la robe de la princesse Colibri, mais Criquette était beaucoup plus petite, beaucoup plus mignonne que Charlotte. La robe lui dansait sur les épaules. Alors la costumière s'était contentée de lui placer sur la tête la couronne de pierreries et de lui attacher le grand manteau par deux pattes dans le dos. L'effet fut très étrange, lorsque Criquette apparut, la dernière dans ce cortège étincelant, avec sa traîne de velours rouge doublée de satin blanc, pardessus sa méchante robe d'alpaga noir très usée, et ses gros souliers, tout blancs de la poussière de Belleville.

Les trois auteurs étaient inquiets, a Jamais, se disaient-ils, elle ne retrouvera son improvisation lie tout à l'heure. » Ils avaient tort d'être effrayés. 'Criquette se surpassa; elle détailla tous ses effets avec une étonnante précision, lança la phrase avec la même sûreté; et le pied de nez avec le même

bonheur; mais un effet nouveau se produisit inattendu, instantané, irrésistible, foudroyant.

Lorsque Criquette, exaspérée, se retourna pour remonter à grandes enjambées vers le fond du théâtre, elle entraîna violeaiment les deux petits nègres qui, ne s' attendant à rien de semblable — ce jeu de scène appartenait en propre à Criquette — furent surpris par le brusque mouvement de rotation de la princesse, et tombèrent, en même temps, de toute leur longueur, sur le nez.

Dans la salle, ce fut un délire. Les quinze journalistes applaudissaient. Les mères de danseuses, entassées au fond du parterre, se tordaient de rire. Les musiciens de l'orchestre trépignaient. Et les trois auteurs, d'accord, ce qui leur arrivait rarement, criaient :

— C'est excellent! Les deux petits nègres par terre! 11 faut garder ça! Il faut qu'ils tombent tous les soirs.

Seulement ils s'étaient fait mal, les pauvres petits, pas beaucoup, mais un peu... ils pleurnichaient dans les bras des figurantes et, tous, journalistes, mères de danseuses et musiciens, de rire de plus belle. Alors, un des trois auteurs :

— Il ne faut pas qu'ils pleurent, les petits ne grès, c'est triste.

— Non, dit un autre, c'est très drôle, il faut qu'ils pleurent.

Une scène violente éclata entre les deux collaborateurs. Le troisième était indécis.

tième, j'aurais cent francs... et ça nous sera bien utile, si maman est malade longtemps.

Une voix d'avertisseur cria :

— En scène, Colibri, en scène !

— Vous entendez, dit le régisseur aux habilleuses.

— Elle est prête, monsieur, elle est prête... Encore une épingle... C'est fait... Vous pouvez l'emmener.

Le régisseur emporta Criquette plutôt qu'il ne l'emmena, et, quelques instants après, il la poussait en scène :

— Va, mon enfant, va... c'est à toi.

Il était un peu inquiet et suivait Criquette de l'œil, à travers la fente de la jointure d'un châssis :

— Pauvre petiote ! Comme je l'ai bousculée... Mais Criquette, bien que haletante, retrouva son

courage devant le public, et débita d'une voix suffisamment assurée les dix ou douze répliques de la scène du premier acte.

Quand elle sortit de scène, Rosita l'attendait dans la coulisse.

— Mon ange, mon petit ange, ne te tourmente pas. J'ai envoyé Aurélie chez ta maman avec le médecin du théâtre ; Aurélie verra si elle ne manque de rien et nous rapportera des nouvelles ; elles seront bonnes... ne pleure pas...

Aurélie revint, deux heures après, avec le médecin. Les nouvelles n'étaient pas bonnes... loin delà.

— Je crois qu'elle passera la nuit, disait le médecin, mais , avant demain soir , elle sera morte.

Ce bruit se répandit bientôt dans le théâtre, et l'émotion fut très vive dans tous les cœurs. Criquette était adorée. Elle était si bonne, si gentille. La semaine précédente, un machiniste s'était tué raide, en tombant du cintre, et Cliquette avait fait une quête dans tout le théâtre.

— Donnez, disait-elle, donnez pour cette pauvre femme qui va rester toute seule.

Elle aussi, la pauvre petite, allait rester toute seule. Cinq ou six machinistes étaient groupés sur la scène, derrière la toile de fond. Ils causaient à voix basse. Un pompier les écoutait.

— Il faudra demain faire une quête dans le théâtre pour enterrer la mère de Criquette 'lit un des machinistes.

— Oui, oui, répondirent ses camarades.

— Criquette, demanda le pompier, est-ce que ça n'est pas la petite qui vient d'être si drôle et qui m'a tant fait rire? Je la voyais de la coulisse.

— Oui.

— Et sa mère est morte ?

— Non, mais elle va mourir cette nuit.

Alors le pompier, tirant de sa poche un vieux porte-monnaie tout délabré :

— Tenez, je ne serai pas de service ici demain soir... Yoilà deux sous pour votre quête.

Rosita, en écoulant le rapport d'Aurélie, eut une

crise de larmes très violente et très sincère. Elle s'était prise d'une véritable affection pour Criquette. Aurélie gardait son impassibilité habituelle.

— Madame est toute démaquillée, dit-elle, et va être obligée de refaire sa ligure.

Aurélie avait débité son rapport, d'une voix nette et placide, sans la moindre apparence d'émotion ; lorsque Griquelte entra dans la loge, après le second acte, en criant : « Maman? Comment va maman?» Aurélie, par de brèves paroles, s'efforça de la rassurer. Et lorsque Rositalui dit, au commencement du quatrième acte ;

— Aurélie, cette enfant ne peut pas retourner seule à Belleville, ce soir. Vous irez avec elle et, si cela vous paraît nécessaire, vous passerez la nuit là-bas...

— Bien, madame, répondit Aurélie, du même ton dont elle aurait répondu ; «Bien, madame», si Rosita lui avait dit : « Vous irez demain me louer une avant-scène pour la pièce du Palais- Royal. »

Mais Rosita, brusquement, se ravisant:

— Non, décidément, dit-elle, j'irai moi-même... Et, cependant, Dieu sait si j'ai peur de la mort ! mais je ne veux pas abandonner cette petite... Oui... j'irai. Le prince est allé à l'Opéra et doit venir à la maison, après le spectacle... Vous lui expliquerez ce qui s'est passé... vous lui direz de m'attendre.

64 CRIQUETTB

Ce fut encore le même :

— Bien, madame.

Voilà comment, pour la première fois de sa vie, Criquette, à minuit et demi, monta dans un petit coupé doublé de satin cerise, sur le siège duquel se trouvaient assis un cocher anglais et un petit groom qui avait une culotte de peau et des bottes à revers.

Jamais, à pareille heure, le cocher de Rosita ne s'est aventuré en de tels quartiers ; mais il est piloté parCélestin, le groom, un enfant de Paris, né à Ménilmontant et qui connaît la rue de Tourtille. On approche de la maison. Criquette met la tête à la portière.

— Là... c'est là... à gauche.

Lp coupé s'arrête. Deux femmes se trouvaient dev?:nt la porte, sur le trottoir, dans la rue noire et déserte... deux ouvrières qui demeuraient dans la maison. Elles avaient entendu la voix de Criqu'^tte !

•— Ah ! c'est toi, Criquette ?

— Oui... et maman? maman

— Viens vite... elle te demande... elle te de' mande.

Criquette est déjà descendue, et, suivie de Tune des femmes, monte l'escalier, en courant, dans la nuit, sans lumière. L'autre femme, étonnée, re-

garde Rosita sortir de la voiture, Rosita, fort élégante, en gris-perle, des pieds à la tête ; sur l'extrémité des coques des deux larges brides de son chapeau, tombaient deux grandes pendeloques de diamants, qui valaient bien une trentaine de mille francs. Rosita les mettait, tous les soirs, au quatrième acte, et, dans sa précipitation, avait oubli de les retirer.

— Où est-ce? demanda Rosita. Conduisez-moi.

— Ah! vous voulez monter, madame?

— Oui... oui...

— C'est que l'escalier n'est pas éclairé... Nous avons l'habitude, nous autres, mais vous aurez bien du mal...

— Célestin, dit Rosita, prends une lanterne de la voiture, et passe devant.

Tous trois s'engagèrent dans l'escalier. Il était humide et boueux ; la journée avait été pluvieuse. Le groom montait le premier, tenant à pleines mains la lanterne, et marchant un peu de côté pour éclairer sa maîtresse. Pui^ venait Rosita, et enfin l'ouvrière qui regardait les bottines de satin gris-perle et les bas de soie gris-perle. Elle se disait: a Rien sûr, c'est une des actrices du théâtre » et, par derrière, des deux mains, de temps en temps, elle contenait et rabattait la jupe de Rosita, trop large pour la cage étroite de l'escalier.

La marche était laborieuse et ils n'avaient pas encore atteint le palier du premier étage, quand

Criquette, déjà arrivée, entrait dans la chambre et se précipitait sur sa mère.

— Me voilà. ..Maman!... maman!... ça va mieux... dis... ça va mieux?

La pauvre femme avait fait un effort pour se sou lever, elle s'était emparée de Criquette et l'embras sait avidement, sur les cheveux, sur les joues, sur les yeux, pendant que, de ses mains amaigries, avec un mouvement fébrile, elle touchait les bras, les mains, les épaules, le cou de Criquette, comme pour prendre et pour emporter d'elle, dans la tombe, le plus possible.

Et elle répétait :

— Ma Criquette! Ma Criquette! J'avais tant peur de ne plus te voir. Et te voilà... ma Criquette !... ma Criquette !

Tout en parlant d'une voix éteinte, elle continuait à couvrir de baisers le visage de Criquette. Baignée d'une sueur glacée, sentant déjà le froid de la mort, elle retrouvait un peu de vie et de chaleur sur la peau de Criquette qui, brûlante, enflammée, était encore tout imprégnée de coldcream, de blanc et de rouge de théâtre.

Mais cet effort bientôt l'épuisa. Ses bras se détendirent, le souffle lui manqua. Elle se laissa retomber en arrière, défaillante.

A ce moment parut Rosita. Le groom resta sur le palier, avec sa lanterne dont le réflecteur éclatant projeta brusquement dans la chambre une lueur très vive, et fit ressortir, au milieu de

toutes ces misères, le luxe du costume de Ros a.

— Venez, madame, venez... elle ne m'embrasse plus... elle ne me parle plus... elle ne m'entend plus !...

Pascal pleurait à chaudes larmes dans un coin, et la charbonnière, debout à la tête du ht, contre le mur, se tamponnait les yeux avec son mouchoir. Depuis deux heures, elle était là, tourmentée, indécise, anxieuse. Cette phrase revenait comme un refrain sur les lèvres de la mourante :

— Griquette... ma Griquette!... toute seule au monde... sans personne!

La charbonnière se disait :

— Nous avons déjà trois enfants qui dorment bien serrés, en bas, dans l'arrière-boutique. Est-ce qu'ils ne pourraient pas se serrer un peu plus, pour îaire de la place à Griquette? Oui, mais mon homme aera-t-il content, demain matin, quand je lui dirai: « Tu ne sais pas... nous avons un enfant de plus... J'ai pris la petite d'en haut. »

Cependant les yeux de la mourante se rouvraient et, fixement, sans comprendre, elle regardait Rosita.

Et ce qui la frappait, c'était surtout le rayonnement des deux boucles d'oreilles sur les brides de satin.

— Maman, dit Griquette... c'est madame Rosita... tu sais... madame Rosita qui me donne toujours des bonbons...

— Ah! c'est vous, madame... Griquette m'a ra-

conté bien souvent comme vous étiez bonne pour elle. Criquette, ma pauvre Griquette... elle va être

eule, toute seule...

Alors Rosita, débordée par l'émotion, dans l'élan

e plus sincère et le plus généreux :

— Non, pas seule... pas seule. Donnez-la-moi. Je la veux!... Je la prends!

— Vous! ah! vous... ma fille... Oui... oui... je vous la donne... merci... merci!

Elle ne parlait plus que par mots à peine articulés. Elle eut, cependant, encore la force de prendre les deux mains dégantées de Rosita, et elle les embrassait en répétant :

— Merci... merci!

Et ce qui la frappait alors, c'étaient les bagues qui étincelaient aux doigts de Rosita. Elle ne se demandait pas ce que c'était que cette femme, ce qu'elle ferait de son enfant. Elle n'avait qu'une idée dans sa pauvre tête, où déjà la pensée devenait trouble:

— Cette femme est riche, très riche... Et elle prend Criquette... Et Criquette sera chaudement vêtue, pendant l'hiver, et jouera, pendant l'été, dans les jardins, sous les grands arbres, avec les enfants des riches. Et Criquette n'aura pas froid, comme j'ai eu froid, et faim, comme j'ai eu faim !

C'est ainsi que s'accomplit la destinée de cette pauvre petite créature humaine, jetée à tous les vents, comme une feuille perdue, dans la tourmente de ce monde. Sa vie aurait été autre, et plus douce

peut-être, si la charbonnière avait parlé la première.

La mourante lâcha les mains de Rosita et, par un geste, cherchant comme dans le vide, car sa vue s'obscurcissait :

— Criquette... où es-tu?... mon enfant... et toi aussi, Pascal? Ils étaient si bons... si gentils... tous les deux... Merci, madame... Criquette, adieu!... adieu 1... adieu !...

Elle mourut doucement, sans agonie, la tête posée sur la tète de Criquette, dans le dernier baiser donné à son enfant. Plus un mot, plus un mouvement... Plus rien... C'était fini. Tout le monde pleurait. Rosita s'était laissée tomber à genoux au pied du lit, elle tâchait de se rappeler une des prières de son enfance, mais ne se souvenait que de la première phrase.

Le groom s'était avancé dans l'encadrement de la porte ouverte, sa lanterne dans une main, son chapeau dans l'autre. Il n'avait jamais vu mourir personne. Il regardait éperdument, les yeux tout grands ouverts de peur et de curiosité. Ce silence, ces larmes, cette immobilité... c'était donc cela, la mort!

Criquette sentit se détacher d'elle, tomber inertes et glacés, les bras de sa mère. Elle recula épouvantée.

— Ah! maman! maman! Parle-moi! parle-moi. Puis interrogeant tout le monde du regard :

— Est-ce qu'elle est morte?

Personne ne répondit.

— Non, non... elle n'est pas morte ! Maman, c'est moi, Criquette. Parle, maman, dis que lu n'es pas morte!

Il fallut, un quart d'heure après, arracher la pauvre enfant de cette chambre. Elle ne voulait pas s'en aller, se cramponnait aux meubles, demandant à rester près de sa mère, tant qu'elle serait là, tant qu'elle pourrait la voir.

— 3e veux l'embrasser... encore une fois ., une seule fois.. . une seule.

Et son visage baigné de larmes s'attachait aux lèvres décolorées de la morte. Elle dut bien, cependant, à la fin, se laisser emm^ener par Rosita, mais, au moment de sortir:

— Reste là, toi, Pascal. Ne la quitte pas, ne la quitte pas.

— Je te le promets.

— Si elle n'était pas mortel...

Ses cris redoublèrent dans l'escalier : « Maman ! maman! je veux voir maman! » Des portes s'ouvraient à tous les paliers... De pauvres gens se montraient, à demi nus, et disaient à Rosita :

— C'est fini là-haut?

— Oui.

Ils regardaient descendre Criquette.

— Pauvre petite ! pauvre petite !

Très pâle, le groom marchait devant avec sa lanterne.

11 était deux heures et demie du matin, quand le

coupé s'engouffrait sous la voûte d'un petit hôtel de la rue Trudon. Pendant tout le trajet, Griquette n'avait pas dit une parole... Elle pleurait. Rosita la tenait dans ses bras et, de temps en temps, lui essuyait les yeux avec un mouchoir de dentelle qui n'était plus qu'une loque trempée d'eau.

Un domestique en livrée ouvrit à deux battants la porte d'un vestibule où, sur de grandes torchères dorées, flambaient, à plein feu, dans des globes dépolis, des becs de gaz. Aurélie avait entendu la voiture. Elle descendait, d'un pas égal et tranquille, l'escalier qui, se présentant de face, entre deux balustrades de marbre vert, conduisait au premier étage :

— C'est fini là-bas? dit-elle à Rosita.

— Oui, c'est fini... et j'ai ramené Griquette... et je la garderai toujours!

— Toujours?

— Oui... toujours!... toujours!... C'est ma fille! C'est mon enfant!

Puis, brusquement changeant de ton :

— Le prince est là?

— Oui, madame, dans le fumoir.

— Prenez Griquette, conduisez-la dans ma chambre. Je vais parler au prince et je viens tout de suite.

— Rien, madame.

Griquette n'avait plus de force, plus de volonté. Elle se laissait faire. Elle monta l'escalier, soutenue, presque portée par Aurélie.

— Je ne sais pas, disait-il, s'il faut qu'ils pleurent ou qu'ils ne pleurent pas. Il y a du pour, il y a du contre.

— Il ne faut pas qu'ils pleurent, dit le directeur. Ils ont bien pleuré aujourd'hui, parce qu'ils se sont fait mal, mais, demain, ils ne se feront pas mal, et ils ne pleureraient pas bien.

Pendant que s'agitait ce grave débat, tout le personnel du théâtre faisait, sur la scène, une ovation à Criquette. Rosita était folle d'enthousiasme.

— N'oublie pas, disait-elle à Criquette, de venir tout à l'heure dans ma loge pour tes bonbons.

— Non, madame, je n'oublierai pas.

Mais c'était Pascal que Criquette cherchait du regard dans la foule. Était-il content, Pascal? Voilà ce qu'elle voulait savoir. Elle l'aperçut enfin et courant à lui :

— Tu étais dans la salle?

— Oui.

— J'ai été bien, dis?

— Je t'en réponds. Il faut lui demander cher au directeur.

— Oh! pas trop... pas trop... s'il allait ne pas vouloir. Et c'est si amusant de jouer, si amusant, si amusant!

— N'aie pas peur... Il voudra bien... Dans la salle, autour de moi, ils disaient tous : « Elle vaut de l'or! Elle vaut de l'or! » Le voilà, le directeur, laisse-moi arranger ça. Il va en donner, de l'orl

Le fiirecteur emmena les deux enfants dans son cabinet, et s'adressant à Criquette qui avait gardé sa couronne royale et son grand manteau :

— Tu as été très gentille, mon enfant, et 1 1 joueras le rôle... Tu as encore ton père?

— Non, monsieur, il est mort, papa.

— Et ta mère?

— Oui, j'ai maman...

— Mais sa maman, interrompit Pascal, sa maman, elle ne s'occupe pas de ces choses-là. Criquette et moi, il y a longtemps que nous faisons nos affaires nous-mêmes. Nous avons traité directement avec le pâtissier pour les brioches.

— Ah! vous avez traité directement... dit en riant le directeur, mais il faudra cependant que sa maman signe l'engagement... si je l'engage.

— Oh ! maman Brinquart signera tout ce que nous voudrons, les yeux fermés. Je vais vous expliquer la situation. Nous sommes comme qui dirait associés, Criquette et moi, pour la vente des brioches au théâtre de Belleville, même que nous en avons perdu, au moins pour vingt francs, ce soir, de brioches. li

— Je vous les rendrai, vos vingt francs. ';

— Ah ! nous gagnons de l'argent, beaucoup d'ar-* gent. Aussi, dame... si vous voulez engager Cri-» quette, monsieur, il faudra la payer. Elle ne peut pas entrer ici à moins de... à moins de...

Pascal hésitait. Il reculait devant l'énormité de la somme.

— A moins de?

— A moins de dix francs par jour !

— Eh bien! je ne veux pas la marchander. Je les lui donnerai ses dix francs, tous les soirs, tant qu'on jouera la féerie.

— C'est dit, monsieur, c'est dit...

~ C'est dit... Pascal... c'est dit... il ne faut pa aller si vite. Je ne peux pas entrer ici toute seule... Nous marchons toujours ensemble, Pascal et moi.

— Eh bien ! je l'engage aussi. Je lui ferai jouer un singe au second acte.

— A dix francs par jour?

— Oh! non... Ils n'ont que quinze sous, les singes.

— Je recevrais dix francs et lui quinze sous, s'écria Griquette, ça n'est pas juste !...

— Il faut être raisonnable, dit Pascal, les singes, c'est probablement des rôles muets.

— Oui, en effet.

— C'est entendu, monsieur; Griquette, dix francs; et moi, un singe à quinze sous.

— Mais, Pascal, tu sais, nous partagerons, tu prendras la moitié de mes dix francs et je prendrai la moitié de tes quinze sous.

Sur cette noble parole, le directeur les congédia. 11 n'avait plus besoin de Griquette. La petite princesse figurait seulement, sans mot dire, dans l'apothéose finale. La répétition finirait très tard. Il recommanda à Griquette d'aller se coucher tout de suite et de bien dormir pour n'être pas fatiguée le

lendemain. Elle devait venir au théâtre, à midi, avec sa mère, pour signer l'engagement... Après quoi, on lui ferait répéter toute la journée ses deux petites scènes du premier et du second acte.

— Et mon engagement à moi, je le signerai aussi demain? dit Pascal.

— Ohl toi, ce n'est pas la peine; il n'y a pas d'engagement pour les singes !

Comme ils allaient sortir, le directeur les arrêta et dit à Criquette.

— J'ai oublié de te demander... comment t'appelles-tu ?

— Céline Brinquart.

— Mauvais nom pour le théâtre.

— Mais ça n'est pas comme ça qu'on m'appelle ordinairement; on m'appelle Criquette.

— Criquette... c'est très gentil, Criquette. Nous mettrons sur l'affiche : la petite Criquette,

— Sur l'affiche! Je serai sur l'affiche!

— Dès demain.

— Ah ! Pascal, je serai demain sur l'affiche! sur l'affiche!

Elle s'en alla, sautant et dansant de joie, à travers les couloirs. La costumière la débarrassa de sa couronne et de son manteau... Sa chère couronne I son cher manteau !

— Ah! disait-elle, je voudrais pouvoir les emporter! et coucher avec! et dormir avec!

Au moment de partir, elle se rappela qu'une belle dame, toute couverte de diamants, lui avait

promis des bonbons. Elle se fit conduire à la loge de mademoiselle Rosita ; les deux enfants entrèrent dans une très élégante petite pièce toute tendue d'une cretonne jaune à grands ramages rouges.

Rosita n'était pas seule; un homme se trouvait là, assis sur un petit pouf, dans un coin de la loge, en habit noir, en cravate blanche, le chapeau sur la tète; un homme de haute taille, de puissante carrure, au visage coloré, avec de grosses moustaches et de larges favoris blonds grisonnant légèrement. C'était un Russe, de grande naissance et de grande fortune, le prince André Savéline.

— Ah ! prince, s'écria Rosita, la voilà, celte petite merveille!... Enlre, mon amour, entre. Et, tiens, en voilà des bonbons! Et encore!... et encore!...

Tout en parlant, elle mit trois boîtes de fruits glacés dans les bras de Criquette.

— Que je suis fâchée, prince, que vous ne l'ayez pas vue ! Elle a été étonnante ! Ce sont ces trois serins d'auteurs qui n'ont pas voulu vous laisser entrer dans la salle... Mais, n'ayez pas peur, ça n'arrivera plus... Dans mon prochain engagement, je ferai mettre l'arlicle suivant; «Le prince aura le droit d'assister à toutes les répétitions générales... » Adieu, mon petit ange, viens que je t'embrasse... Vous aussi, prince, embrassez-là !... à demain... à demain!

— Allons-nous en manger, des bonbons ! dit Cri-

quette à Pascal, dès qu'ils furent seuls dans le couloir.

— Oh ! oui, répondit Pascal.

Ils redevenaient enfants... Mais voilà qu'ils entendirent des sanglots étoulîés... Une petite fille pleurait, assise sur les marches d'un escalier, la tête dans ses mains.

— Qu'est-ce que tu as? Pourquoi pleures-tu? demanda Criquette.

La petite releva la tète, regarda Criquette ; son désespoir éclata avec un redoublement de violence et, au milieu de ses larmes :

— Pourquoi je pleure... parce que... parce que...

Elle étouffait et ne parlait qu'à mots entrecoupés.

— Parce que... tu... m'as... pris... mon rôle...

— Ah! c'est toi, Charlotte... Ça n'est pas ma faute si tu as du chagrin. Il ne faut pas m'en vouloir... Allons, ne pleure pas!

Charlotte s'était levée, cherchait à s'échapper, ne voulant pas se laisser toucher par Criquette.

— Non, ne pleure pas. Écoute un peu. . Ça n'est pas juste que j'aie tout... le rôle et les bonbons. .. Tiens... prends les bonbons.

Elle lui mit dans les bras les trois boîtes, et se sauvant :

— Tiens, Pascal, viens...

Quelques instants après, ils marchaient, côte à côte, sur le boulevard, dans la direction de Belleville, quand, tout à coup, Criquette :

— C'est un prince q-n m'a embrassée tout à l'heure. Je n'avais jamais été embrassée par un prince. Il avait des moustaches qui piquaient... Les princes, c'est des grands personnages... Dans quelle pièce donc, Pascal, y avait-il un prince ?

— Dans les Mystères de Paris.., le prince Rodolphe.

Jlf

Criquette a débuté avec un succès fou. La presse entière a célébré son triomphe. Un journal illustré a publié le portrait de la princesse Colibri, dans la scène, désormais classique, du pied de nez... Ce pied de nez ! il a mis le feu à la salle, le soir de la première représentation. Un seul cri est sorti de toutes les poitrines ; « Bis ! bis ! bis I » La îoule a de ces grands mouvements d'enthousiasme, spontanés, irrésistibles. Devant cette salle affolée, Criquette, affolée elle-même, ne savait plus que devenir. Elle regardait battre toutes ces mains ; et, pendant ce temps, elle entendait venir de la coulisse des voix qui lui criaient: « Recommence! Ne recommence pas ! »

De nouveaux dissentiments déchiraient les trois auteurs de Gri-Gri.

— Pas de bis! pas de bis ! disait le premier... Ça tuera la situation... Il n'y aura plus de pièce, si elle recommence.

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— Oui... bis... bis!... disait le second. Qu'elle recommence. Un effet est toujours un effet!

Le troisième auteur était perplexe, mordillait sa moustache et répétait:

— Il y a du pour... il y a du contre.

Mais le public redemandait le pied de nez avec une telle fureur, que Griquette dut recommencer, répéter la phrase et le jeu de scène. Ce fut le même délire. De gros bouquets de roses et de lilas blanc vinrent rouler aux pieds de Griquette. Des spectateurs d'en haut lui jetaient des oranges qui tombaient dans l'orchestre sur les musiciens effarés, se garant de l'avalanche sous leurs pupitres, les bras en l'air.

Ce bis d'un pied de nez était un fait sans précédent dans l'histoire du théâtre en France. Ge fut l'occasion de toute une polémique dans la presse. Les critiques se partagèrent en deux camps : les uns, pleins d'indulgence, et les autres, impitoyables.

« Voilà donc, disaient ces derniers, voilà donc où nous en sommes ! On bisse un pied de nez sur ce théâtre oii se livraient autrefois les grandes batailles du romantisme, etc., etc. »

A peine le rideau était-il tombé, que Griquette, échappant à toutes les mains qui se tendaient vers elle, se faufilant à travers les seigneurs et les grandes dames, allait se jeter dans les bras d'un affreux singe tout jaune et tout velu, qui se tenait piteusement dans la coulisse, sa tète à la main.

— Embrasse-moi, Pascal, embrasse-moi, je suis si contente... si contente !

Mais, comme elle était bonne, un peu de tristesse aussitôt se glissa dans sa joie, et, s'adressant à un des auteurs qui se trouvait là :

— Ah! monsieur, vous me promettez que dans votre première pièce... il y aura un rôle pour lui... pas un singe... dites?... un vrai rôle?

Madame Brinquart était venue au théâtre. Elle avait assisté, dans la salle, au début éclatant de Criquette. Le soir, pour retourner à Bellevilie avec ies deux enfants, elle dut prendre une voiture, car jamais, à pied, à eux trois, ils n'auraient pu emporter rénorme masse de fleurs, de bonbons, d'oranges et de gâteaux qui s'étaient amoncelés dans la loge de Criquette. On pouvait, d'ailleurs, se permettre cette grosse dépense d'un fiacre. Le directeur, après le troisième acte, avait remis à Criquette, comme gratification, un billet de cent francs. Un billet de cent francs! Depuis la mort de son mari, madame Brinquart n'avait pas eu entre les mains un billet de cent francs.

Il était deux heures du matin, quand la mère et la fille rentrèrent dans le misérable logement de la rue de Tourtille. Deux chambres mansardées, au cinquième étage, avec des murs blanchis à la chaux, un carrelage qui s'émiettait sous les pieds et deux lucarnes mal closes, découpées dans la pente du toit, en plein nord, et par où jamais un rayon de soleil n'avait passé.

Mais l'espérance, cette nuit-là, habita ce taudis et fit défiler, dans les rêves de Griquette, le somptueux cortège de la princesse Colibri. Elle dormit d'un sommeil agité, rejetant loin d'elle son gros drap de toile bise, murmurant d'une voix ensommeillée : a Ah! zut t.. . Il est trop laid... J'en veux pas de ce pierrot-là ! » Et soulevant son petit bras nu, elle ébauchait vaguement ce pied de nez qui lui avait donné cette minute de gloire parisienne, si difficile ensuite, le plus souvent, à retrouver.

Le lendemain, à midi, Pascal arrivait. Il apportait un journal qui déjà parlait de Griquette, et celle-ci, après s'être régalée de son premier article, prit la parole avec un petit air d'importance et de gravité :

— Asseyons-nous et causons un peu. Je n'ai pas beaucoup dormi cette nuit... et alors j'ai eu le temps de penser. D'abord, maman, à présent que je gagne dix francs par jour, je ne veux plus que tu te lèves, tous les jours, quand il fait encore noir, pour aller à la Halle. Les pommes et les fleurs, c'est fini ; ça n'est plus la peine de te donner tant de mal... Tu ne te portes pas bien; tu as recommencé à tousser depuis huit jours. Je t'ai entendue cette nuit... Tu ne vas plus rien faire, rien du tout que t'occuper de notre petit ménage à tous les trois.

— A tous les trois? dit Pascal.

— Oui, à tous les trois, Pascal, parce que le di-

recteur m'a parlé hier soir ; il m'a dit : « Maintenant que tu es au théâtre, maintenant que tu es une artiste, et que tu gagnes beaucoup d'argent, il ne faut plus courailler dans Belleville avec des gâteaux et des sucres d'orge... Il faut que tu te reposes dans la journée, pour ne pas être fatiguée le soir. »

— Oui, toi, tu peux, avec tes dix francs ; mais moi, avec mes quinze sous...

— 11 n'y a pas dix francs, il n'y a pas quinze sous... il y a dix francs quinze sous... ce qui est à moi, Pascal, est à toi.

— Non, Criquette... non...

— Et tes cent sous!... cet hiver... tes cent sous I Est-ce que je ne les prenais pas, tous les samedis? Je ne voulais pas, d'abord ; mais tu m'as expliqué que je devais les prendre et je les ai pris. C'est tout le contraire aujourd'hui et c'est la même chose. Tu vas quitter ton patron demain ; — j'ai arrangé tout ça dans ma tête, cette nuit, — - tu loueras une chambre dans notre maison... Il y en a une de libre, à côté, dans le couloir. Les cent francs d'hier soir, ça doit être assez pour t'acheter un mobilier.. . N'est-ce pas, maman? Et nous vivrons ensemble, tous les trois. Maman aura deux enfants pour le soigner. Ne sois pas méchant, Pascal; ne fais pas une figure qui boude. Je ne t'aimerai plus, si tu ne veux pas... Et pourtant, je ne sais pas comment je ferais pour ne pas t'aimer. . .

Pascal accepta et les choses furent ainsi réglées.

Deux mois s'écoulèrent. La féerie avait un succès fou, et Criquette, sa part de ce succès. On vendait sa photographie chez les papetiers, avec les deux négrillons par derrière, portant la traîne de sa obe.

Criquette était devenue un petit personnage dans le théâtre... Rosita raffolait de Criquette, l'emmenait tous les soirs dans sa loge après le second acte, la bourrait de chatteries et de bonbons. Criquette trouvait là, généralement, très nombreuse et très brillante compagnie. C'était comme un petit club. D'ordinaire le prince, vers dix heures, apparaissait escorté de deux ou trois amis. Ces messieurs s'installaient dans la loge, pêle-mêle avec le coiffeur, l'habilleuse, la femme de chambre, etc., tout un petit tohu-bohu des plus égalitaires. Et Bidache venait très régulièrement, depuis que Rosita, un soir, lui avait dit ;

— Bidache, vous plaisez beaucoup au prince. Je dînais avec lui, tout à l'heure, au café Anglais, et voici ses paroles, ses paroles textuelles : « Il est très drôle, ce Bidache, et il a des côtés sérieux dans la conversation. »

Très flatté, Bidache était devenu un des fidèles de la loge de Rosita. Le prince, complaisamment, lui faisait place à ses côtés sur un petit divan très étroit, entre la fenêtre et la toilette. Ils se tenaient là, serrés l'un contre l'autre, Bidache et le prince, pouvant à peine remuer, dans la chaleur asphyxiante de la loge. Au-dessus de leurs tètes,

étaient accrochés les jupons de mousseline de Rosita; leurs petits volants de dentelles bouffaient et bouillonnaient sur les cheveux blonds du prince et sur la perruque abricot de Bidache.

' L'habilleuse était parfois obligée d'interrompre la conversation du prince et de Bidache;

— Pardon, messieurs! disait-elle.

Elle s'enlevait du bout du pied sur le coin du divan, décrochait lestement le jupon et, pendant quelques instants, le prince et le comédien disparaissaient, enfouis, inondés, submergés sous une cascade de linge parfumé.

Un soir, la perruque de Bidache allait être entraînée par l'avalanche, lorsque le prince avait eu l'exquise bonté de la retenir et de la rajuster, de ses propres mains, sur la tête de Bidache, lequel, confus et charmé, répétait :

— Oh ! mon prince ! Oh ! mon prince 1

Et la conversation interrompue avait recommencé.

— De quoi parlions-nous? Ah ! de ce nouveau calembour très drôle, parait-il, que vous avez fait hier soir... Dites-le-moi.

— C'est si peu de chose, mon prince...

— Dites... je vous en prie... J'adore vos calembours... Ce ne sont pas les calembours de tout le monde.

— Vous êtes trop bon, mon prince... Eh bien! voilà... J'ai demandé au duc de Landry-Raton quelle était la lettre la plus chaude de l'alphabet.

— La lettre la plus chaude?

— Naturellement, il n'a pas pu deviner... Alors je lui ai dit : « C'est le J, quand il est de fla nelle. »

— Le J quand il est?...

Le prince ne comprenait pas. Il avait l'esprit un peu lent.

— Oui, mon prince, le J quand il est de flanelle... le gilet de flanelle.

— Ail! gilet de flanelle! j'y suis... Charmant! charmant !

— Mon Dieu ! ce n'est pas l'ancien calembour le calembour régulier... le calembour vieux genre... c'est un calembour nouveau avec un peu d'audacf et de fantaisie.

La conversation prenait parfois des allures plus graves, et c'est alors que Bidache montrait 5^5 côtés sérieux. La politique se mettait de la partie.

— La France, disait le prince, ne redeviendra la France et ne retrouvera son assiette que par le retour de la monarchie légitime, par la rentrée de son roi.

— Je suis désolé, mon prince, de n'être pas de votre avis, mais moi, après l'empire, je crois à la République.

— Et moi aussi, grommelait le coiffeur, sor peigne entre les dents.

Le coiffeur, Michel Grandin, un petit sécot, à tête énergique, d'une cinquantaine d'années, avait été pris les armes à la main, en décembre 1851, sur

une barricade, et déporté, sans jugement, à Lam-

bessa. Six mois après, il obtenait sa grâce, sans l'avoir sollicitée, à la demande d'un sénateur qui n'avait rien à refuser à Rosita. Michel déclara tout d'abord qu'il ne sortirait pas de Lambessa, ne sachant d'où lai venaient ce pardon, cette honte. Il finit par se rendre aux instances de Rosita qui lui écrivit :

a Michel, mon cher, acceptez. Je ne sais que » devenir sans vous. Il n'y a que vous pour savoir » me coiffer à Paris. D'ailleurs, vous ne devez au- » cune reconnaissance au Président. Ce n'est pas » Bonaparte qui vous gracie, c'est moi. »

Pendant ce temps, allait et venait dans la loge, calme, nette et mesurée dans ses mouvements, une femaie d'un âge indécis, entre quarante et cinquante ans, grande, sèche, brune, qui paraissait ne rien voir, ne rien entendre, ne rien comprendre, et qui, cependant, la première, voyait tout, entendait tout, comprenait tout. C'était mademoiselle Aurélie, la femme de chambre de Rosita. Elle avait des bandeaux plats, très larges, très brillants, d'un noir de jais. Sur sa robe de couleur foncée, très simple, très ajustée, sans un ornement, rien qu'un col plat et des manchettes plates, d'une étincelante blancheur et raides d'empois. Il y avait, dans les allures de mademoiselle Aurélie, dans sa démarche, dans son costume, quelque chose de monastique. Elle surveillait tout d'un œil précis, et, lorsque tout n'allait pas à son gré. lorsque les familiers de

CRIOUETTE 53

Rosita lui paraissaient trop turbulents, de ses lèvres minces et froides, sur lesquelles ne passait jamais un sourire, mademoiselle Aurélie laissait tomber des phrases brèves et tranchantes :

— Ces messieurs empêchent madame de s'habiller.

— Ces messieurs vont mettre madame en retard pour son changement.

— Madame va encore manquer son entrée, comme la semaine dernière...

— Je vais être obligée de renvoyer ces messieurs.

Ces messieurs, alors, respectueusement, se blottissaient dans leur coin , se faisant tout petits, craignant d'être mis à la porte, ce qui leur était arrivé déjà plusieurs fois. Rosita elle-même, docilement, se hâtait, sans jamais se révolter contre l'autorité d'Aurélie, elle qui passait sa vie à se répandre en perpétuellesimprécations contre les habilleuses, les costumières, les régisseurs et les auteurs.

Alors, quand tout était rentré dans l'ordre, mademoiselle Aurélie s'asseyait dans un coin de la loge, sur un tabouret, ouvrait le coffre à bijoux de Rosita, et, d'un mouvement lent et régulier, se mettait à frotter les deux cent mille francs de diamants qu'elle apportait elle-même, tous les soirs, au théâtre et qu'elle ne confiait à personne, pas même à sa maîtresse.

C'est dans cette loge de Rosita que Criquette venait suivre, tous les soirs, un petit cours de haute élégance et de haute corruption parisiennes.

Elle faisait de rapides progrès, et prenait tout à fait le ton et les manières de l'endroit. On riait de la gentillesse et de la grâce de Criquette, de la drôlerie et de la hardiesse de son babillage. Elle avait une façon de dire : « Bonjour, mon prince », qui faisait pâmer de rire tous les assistants. Et Criquette recevait avec une imperturbable dignité la réponse de son interlocuteur : « Bonjour, princesse. »

Seule, mademoiselle Aurélie n'accordait à Criquette aucune attention; elle l'avait même, deiix ou trois fois, assez brutalement congédiée. De légères contractions de malaise, bien vite réprimées, couraient sur l'énigmatique et impassible visage d' Aurélie, quand tous, dans la loge, se plaisaient à exciter Criquette, s'amusant à lui faire dire des folies.

Un soir même, comme le prince venait de laisser échapper une phrase moins spirituelle que brutale, Aurélie ne put se contenir et, tout d'un coup, sèchement, interrompant le prince :

— Le prince, dit-elle, ne devrait pas parler ainsi devant cette enfant.

Il y eut un moment de stupeur. Rosita allait intervenir. Le prince ne lui en laissa pas le temps.

— Vous avez raison, Aurélie, dit-il, j'ai eu tort.

Yoilà donc quelles étaient les soirées de Criquette et dans quel commerce familier la fille de la marchande de pommes de Belleville vivait avec ce

que la jeunesse française comptait à cette époque de plus brillant et de plus inutile.

Bien différentes étaient les matinées de Criquette. Sa mère, de jour en jour, s'affaiblissait. Elle ne pouvait même plus, le matin, se lever pour aller aux provisions dans le quartier. Criquette, vers neuf heures, descendait chez le boulanger et chez la laitière. Pascal aurait bien voulu pouvoir lui épargner cette peine, mais ses matinées ne lui appartenaient plus. Intelligent, actif, impatient de se rendre utile, il avait su gagner les bonnes grâces du régisseur et servait d'adjoint au garçon de théâtre. Pascal, tous les matins, de sept à neuf heures, portait la moitié des bulletins de répétition; moyennant quoi , vingt-cinq sous avaient été ajoutés à son salaire de singe à quinze sous. Pascal recevait quarante sous par jour; cela devenait respectable.

Et souvent, le matin, un gros pain sous le bras gauche, une boîte au lait dans la main droite, un sou de mou pour son chat dans la main gauche, sa robe de toile boutonnée tout de travers, ses cheveux tout ébouriffés et tout embroussaillés, ses yeux encore pleins de sommeil, ses souliers en savates, ses bas en tire-bouchon, Criquette s'arrêtait, rue de Paris, devant la vitrine d'un papetier qui vendait la photographie de la princesse Colibri, dans le costume de Tapothéose finale, un costume éclatant, tout en gaze d'or et d'argent, avec une grande étoile de strass sur la tête. Criquette se con-

solait de son dénuement du matin par sa magniûcence du soir.

Mais Criquette ne se consolait pas de la maladie de sa mère. Les derniers jours de mai étaient venus, et la pauvre femme pouvait, à grand'peine, dans raprès-micii, se traîner jusqu'à un ]>anc, à l'ombre des arbres maigres du boulevard extérieur. Elle était si faible, si épuisée, que, pour remonter, en rentrant, ses cinq étages, elle était obligée de s'arrêter à chaque palier, défaillante, haletante, l'épaule et le coude contre le mur, la tête dans la main.

Les deux enfants ne la quittaient pas, et, quand ils étaient, tous les trois, assis sur le boulevard, Criquette tâchait de la distraire, de l'égayer par son bavardage.

— Attends, je vais te raconter les histoires du théâtre... Situ savais, maman, comme ça va bien, la féerie... Six mille francs, tous les soirs!... On ne peut pas faire plus. Il faut voir la queue, quand nous arrivons avec Pascal... Elle fait le tour par la rue de Bondy... La pièce ira, au moins, deux cents fois, peut-être trois cents... etj'aurai mes dix francs, out le temps... et encore un billet de cent francs,|'' i je ne manque pas un soir avant la centième...! Test le directeur qui me l'a dit... et je ne manquerai pas ! Après la féerie, on jouera une autre pièce, un drame avec des crimes, et nous aurons des rôles tous les deux, Pascal et moi... C'est encore le directeur qui me l'a dit... Il m'aime bien, le directeur,

va... jamais il ne passe dans les coulisses sans causer avec moi. Et mademoiselle Rosita aussi m'aime bien. Tu sais.. . tu as vu la pièce. . . la grande blonde. . elle joue la fée qui est toujours en colère. Au moi de juillet, nous prendrons un autre logement dan la maison, celui de madame Durand, la giletière.Elb s'en va... Alors, tu auras une grande chambre avec une cheminée, au midi... sur la rue... et il y aura du feu tout l'hiver, dans ta cheminée, un grand feu qui brillera... Et puis, quand Pascal aura un rôle, c'est pas douze francs, c'est vingt francs par jour que nous gagnerons... Nous mettrons de l'argent de côté, et, après l'hiver, quand il reviendra du beau temps, nous irons à la campagne, tous les trois, en chemin de fer, en omnibus... comme des bourgeois. Tu verras des fleurs, des arbres... et ça te fera du bien, maman... et tu ne tousseras plus... et tu guériras... Promets-moi que tu guériras, maman... Et un petit sourire pour Criquette... Dis, veux-tu ?

Criquette embrassait la pauvre femme qui souriait, doucement bercée par ces rêves d'avenir. Elle se mourait, mais ne se sentait pas mourir... C'est la grâce que Dieu fait aux phtisiques.

Madame Brinquart, le 30 mai, en essayant de se lever, dans l'après-midi, eut une syncope. Elle tomba à la renverse dans son lit et resta là. blanche comme cire, immobile. Pascal courul chercher un médecin. Quand celui-ci arriva, l'évanouissement avait cessé. La malade ne se plai-

gnait que d'une grande faiblesse; Le médecin l'ausculta.

— Qu'elle reste couchée, dit-il, qu'elle ne parle pas. Il faut tâcher de la soutenir, de la faire manger. Donnez-lui du lait... du bouillon... Ses forces s'en vont

Dans l'escalier, comme la charbonnière, qui avait assisté à la visite, disait au médecin :

— Eh bien! monsieur?

— Elle est perdue. On vient me chercher pour une morte.

Les quatre jours qui suivirent furent assez calmes. La pauvre femme se reprenait à sourire, à espérer. Les deux enfants passaient la journée près d'elle, et, le soir, quand ils étaient obligés de partir pour aller au théâtre, la charbonnière venait les remplacer et s'installait près du lit avec son ouvrage.

Le lundi 4 juin, à huit heures, le régisseur et les avertisseurs de la Porte-Saint-Martin étaient dans une extrême agitation. Ils arpentaient les couloirs du théâtre, couraient dans les escaliers, entraient dans les loges et c'était partout la même question :

— Avez-vous vu Criquette?

Personne n'avait vu Criquette.

— Et Pascal?

Personne n'avait vu Pascal.

C'était la 80^ représentation de Gri-Gri. On était déjà en retard d'un quart d'heure pour commen-

cer; le public, dans la salle, s'iaipatientait, et Criquette était de la troisième scène du premier acte, dix minutes après le lever du rideau... Que faire? Charlotte n'était pas là; elle savait le rôle et aurait pu remplacer Criquette au pied levé.

Le régisseur était descendu sur le trottoir, rue de Bondy, devant l'entrée des artistes ; il aperçut Criquette; elle arrivait seule, en courant.

— Dites qu'on commence, cria le régisseur à un garçon de théâtre... Dans dix minutes, elle sera prête. Je vais mettre deux habilleuses sur elle.

Et comme Criquette approchait :

— Arrive donc, arrive donc, petite malheureuse !

— Ah ! monsieur, ne me grondez pas.. . C'est maman... elle a eu un crachement de sang dans la journée, elle est bien mal... bien mal.

Suffoquée par cette longue course faite tout d'un trait, à bout de forces, Criquette se laissa tomber en larmes, dans les bras du régisseur.

— Je ne te gronde pas, ma pauvre enfant. Tu es une brave petite fille, bien exacte, bien gentille... Mais c'est le public... tu sais... Allons, viens, viens vite. Et ne pleure plus. Elle ira mieux ce soir, ta maman, quand tu rentreras. Quel âge a-t-elle?

— Pas encore trente ans.

— On se tire d'affaire à cet âge-là. Allons, viens..! viens...

Tout en parlant, il lui faisait monter rapidement les escaliers. On avait commencé. L'orchestre jouait

l'ouverture. Deux habilleuses s'emparèrent de Criquette; elle se laissait faire comme une poupée qu'on habille et qu'on déshabille. Les pauvres vêtements de Griquette, presque arrachés de son corps, étaient déjà épars autour d'elle, jetés, au hasard, sur le plancher.

Le régisseur était resté là, pressant les habilleuses.

— Dépêchez ! Dépêchez !

Sur les épaules de Griquette à demi nue, on passait une chemisette de batiste garnie de dentelles, pendant que le coiffeur, debout, derrière les deux habilleuses accroupies, lui posait sur la tête une grosse perruque blonde bouclée, toute parsemée de boutons de rose. Et Griquette tiraillée, secouée, ballottée de main en main, continuait à parler au régisseur, à mots entrecoupés :

— Ah! monsieur... j'ai oublié de. vous dire... Vous excuserez... Pascal... Il est resté près de maman.

— G'est bien, mon enfant, c'est bien.

— Vous ne le mettrez pas à l'amende,

! — Non, mon enfant... n'aie pas peur, n'aie pas peur.

' — Gomme ils sont dix singes dans le tableau des singes, j'ai pensé qu'un singe de plus ou de moins, ça ne serait pas une affaire... Moi je suis venue... parce que j'avais un rôle... Ça vous aurait mis dans l'embarras... et puis aussi, parce que le directeur m'a dit que, si je ne manquais pas avant la cen-

Rosita entra dans le fumoir. Le prince dormait sur un canapé, un cigare éteint dans les doigts. Un journal de sport était étalé par terre sur le tapis ; il y avait des courses le dimanche suivant. Au bruit de la porte, Savéline se réveilla.

— Ah : c'est vous? dit-il en voyant Rosita.

— Oui, c'est moi.

— Il doit être tard... Je m'étais endormi. Eh bien... cette pauvre femme?

— Elle est morte, tout à l'heure, dans mes bras... Et savez-vous ce que J'ai fait? Quelque chose que vous allez trouver très bien, j'en suis sûre... J'ai pris Criquette.

— Pour cette nuit"^

— Non, pour toujours.

— Pour toujours 1

— Oui, elle estlà-haut, dans ma chambre... et je suis obligée...

— De me renvoyer.

— Oui... Mais venez demain matin, avant dix heures; vous aurez à vous occuper de l'enterrement, de l'achat d'un terrain au cimetière... Je vous expliquerai ce que je veux.

— Est-cequ'Aurélie, ma chère, ne pourrait pas ..?

— Non, j'aurai besoin d'Aurélie. Criquette n'a pas de quoi se vêtir. Il lui faut une robe noire pour après-demain, Aurélie la conduira chez ma couturière. Allez, mon ami, allez, et à demain matin.

— Oui, à demain matin.

— C'est bien, ce que j'ai fait, n'est-ce pas! Ditesmoi que c'est bien.

— Oui, c'est 1res bien.

— Alors embrassez-moi pour ma bonne action, ïl l'embrassa, alluma un cigare dans le vestibule

et s'en alla, à pied, rêveur, par le boulevard, du côté de la rue de Grammont.

Rosita avait monté rapidement l'escalier ; mais, dès qu'elle ouvrit la porte de sa chambre à coucher, elle vit venir à elle Aurélie.

— Chut ! . .. madame. . . Elle est épuisée de fatigue. Elle est tombée, comme une masse, sur ce canapé et s'est engourdie.

— Oui... elle dort... Le mieux est de la laisser là.

— Je le crois...

— Seulement mettez sur elle un de mes manteaux, pour qu'elle ne prenne pas froid.

— Tout de suite, madame.

Pendant qu'Aurélie étendait un chàle sur Criquette, celle-ci entr'ouvrit les yeux et murmura:

— Maman!... maman!...

Et elle regardait en l'air , vaguement , les deux amours dorés qui laissaient tomber, de leurs mains, autour du lit de Rosita, deux lourds rideaux de brocatelle bleue :

— Dors... mon enfant... dors.

Elle se rendormit. Les deux femmes la regardaient.

Le prince, en ce moment, montait l'escalier d'un cercle, sur le boulevard. Là, toutes les nuits, te-

nait ses assises un grand seigneur turc, follement riche, qui faisait la chouette au piquet et acceptait toutes les gageures qui se présentaient.

Une partie venait de finir; une autre allait commencer. Savéline dit au Turc :

— Un nouveau pari, voulez-vous?

— Avec plaisir.

— Un louis le point?

— Parfaitement.

A quatre heures du matin, le prince sortait du cercle; il avait gagné quinze cents points, soit trente mille francs.

— Allons, se disait-il en descendant l'escalier du cercle, il me restera encore un bénéfice sur l'enterrement de la mère de Griquette. C'est peutêtre la bonne action de Rosita qui m'a désensorcelé? J'avais une atroce déveine, depuis six semaines.

L'enterrement eut lieu le surlendemain, à onze heures du marin. Griquette conduisait le deuil avec Pascal. Puis venaient Rosita et la charbonnière, puis le directeur; et un des auteurs, celui qui, d'ordinaire, représentait la collaboration aux enterrements, puis le prince et Bidache, puis tout 1 " personnel du théâtre : artistes, danseuses, figurants, habilleuses, machinistes. On était très ému, très recueilli.

Pendant que le corbillard montait lentement la rue de Paris, l'auteur causait avec le directeur ; il lui parlait de Griquette :

— Pauvre petite ! disait-il. pauvre petite !

Il répéta cinq ou six fois, comrx-ie machinalement, ces mots : << Pauvre petite ! pauvre petite! »

Puis, sans transition aucune :

— Quand rejouera-t-elle?

Le lendemain, à deux heures, Rosila s'en allait chez son homme d'affaires. Il se nommait Narcisse Plantin. C'était le fils d'un avoué d'une petite ville de province; il avait succédé à son père en 1847, et tout aussitôt les avertissements et les réprimandes de la chambre des avoués s'étaient abattus comme grêle sur l'étude. Plantin, deux ans après, létait mis en demeure de se défaire de son office. iSa gestion n'avait été qu'une longue suite d'indéilicatesses et d'illégalités : stipulant à son profit june part sur le résultat des affaires, réclamant un Itantième sur le partage des successions litigieu-

es, etc., etc.

Plantin n'avait qu'une chose à faire : venir à Paris, refuge naturel de tous les personnages in-

|uiétés et inquiétants. 11 acheta pour une somme de dix mille francs un cabinet d'affaires qui végétait. Plantin était actif, intelligent, audacieux : il releva bientôt la maison, agrandit sa clientèle, et,

celte clientèle, il alla surtout la chercher dans le monde où l'on s'amuse... c'est-à-dire dans le monde où fleurissent les protêts, les commandements, les saisies et les ventes judiciaires. L'ancien avoué était expert dans l'art de débrouiller les affaires de ses clients, à moins qu'il ne considérât que sou intérêt était de les embrouiller davantage... auquel cas il ne s'en faisait faute.

Plus de chambre des avoués! Aussi Plantin se lançait-il intrépidement dans les entreprises les plus risquées. Il y avait bien le procureur impérial, qui, de temps en temps, le mandait au parquet; mais, de ces entretiens intimes et sévères, Plantin était toujours sorti sans accident sérieux. 11 pouvait même, à bon droit, se glorifier de trois ou quatre ordonnances de non-lieu... Elles prouvaient sa dextérité à se glisser dans les mailles du code et dans les fissures de la loi.

Plantin s'était créé d'aimables et brillantes relations: il avait trouvé des commanditaires pour deux ou trois directeurs de théâtre dans l'embarras; il avait tiré d'affaire, en des cas épineux, nombre de jeunes gens de la plus haute volée, qui, bon gré mal gré, par reconnaissance, étaient bien obligés de lui parler en public, de lui serrer la main. Aussi Plantin commençait-il à faire figure aux premières représentations et aux grands enterrements, à compter parmi les notabilités de ce fameux tout Paris qui se compose d'un millier de personnes. Son nom avait déjà été cité dans trois

OU quatre comptes rendus. Et tout cela pour avoir flibuste dans une petite ville de province et pour en avoir été chassé î Ses confrères, en l'obligeant à vendre, avaient cru le perdre; ils l'avaient sauvé. Plantin gagnait misérablement là-bas, dans son trou du Limousin, six ou huit mille francs. Et à Paris, soixante ou quatre-vingt mille ! A quelque chose malheur est bon... et même... déshonneur.

— Ah ! ah ! dit Plantin en voyant entrer Rosita dans son cabinet ; encore une querelle avec votre tapissier. Il vous demande cinquante-huit mille francs, et vous lui en offrez vingt-trois mille.

Telle était, en eftet, la première affaire qui avait amené Rosita chez Plantin. Mais la comédienne, sérieuse, grave, avec un geste théâtral :

— Pas de plaisanteries, mon cher... Ce n'est pas le moment ! . . . Quand vous saurez ce qui m'amène... J'ai une fille, Plantin, j'ai une fille !

— Depuis quand?

— Depuis trois jours.

— Depuis trois joursl

— Oui, Criquette.

— Ah! c'est vrai, vous avez pris Criquette. J'ai lu cela dans les journaux. Eh bien ! qu'ai-je à voir là dedans? Je ne comprends pas.

— Vous allez comprendre... Je veux m'attacher Criquette par les liens les plus étroits. Je veux qu'elle soit ma iille légalement. Je veux l'adopter enfin 1

— L'adopter! Tadopterl Comme vous y allez! Et d'abord, avez-vous cinquante ans?

— Cinquante ans! moi! Mais non, je n'ai pas cinquante ans ! En voilà une question !

— Eh bien, alors, il n'y a pas d'adoption possible. Revenez quand vous aurez cinquante ans... si c'est encore votre fantaisie...

— Ma fantaisie! Ah! je vois bien ce que vous pensez. Tous croyez que j'ai cédé à un mouvement irréfléchi... et que le temps modifiera... Non, mon cher, non... Criquette est ma fille aujourd'hui, et restera ma fille toujours, toujours, toujours, toujours! Vous entendez ?

— Oui, oui, j'entends.

— Et il ne me sera pas permis, tant que je n'aurai pas cinquante ans... C'est la loi qui dit une bêlise pareille! Je n'ai pas le droit d'être bonne avant cinquante ans ! pas le droit d'avoir du cœur!... Voyons, mon cher, il doit y avoir un moyen... Cherchez un peu dans votre Code.

— Oh! je veux bien chercher... D'autant que les adoptions d'enfants, ce n'est pas trop ma spécialité, ça serait plutôt... Attendez... Adoption... Je ne sais même plus... Ah! si... Articles 343 et suivants. Là... c'est bien ce que je cherchais... Oui, il y a la tutelle officieuse... Mais pour la tutelle officieuse, comme pour l'adoption, toujours le même âge lécessaire... cinquante ans.

— Les imbéciles!

— Il y aurait peut-être autre chose... Elle n'a

CRIQUETTE 8i

plus ni père, ni mère, ni famille, cette enfant-là, elle n'a plus rien?

— Absolument rien... J'ai envoyé hier Aurélie à Belleville...

— Elle va bien, Aurélie ?

— Très bien.

— Vous avez là une fiile précieuse, qui connaît vos affaires mieux que vous, et qui défend vos intérêts...

— Je sais... je sais... Je vous disais donc qu'Aurclie est allée à Belleville. Elle a causé longuement avec une charbonnière qui était Tamie de la mère de Criquette. Voilà la situation : La mère, enfant tiouvé ; par conséquent, de ce côté, pas de famille. A la mort du père, on a écrit au maire de sa commune, un village dans la Gironde; on croyait qu'il avait là des parents, on n'a rien trouvé.

— Oh ! quand il ny a pas d'argent à recevoir, ça ne se retrouve jamais, les parents... Eh bien, alors, peut-être pourrait-on, avec le concours de l'Assistance publique, tutrice de tous les enfants abandonnés, constituer un conseil de famille.

— Et je pourrais en faire partie?

— Oui.

— Ce serait toujours cela. Combien est-on dans un conseil de famille?

— Six... A défaut de parents, on choisit des personnes s'intéressant à l'enfant.

— Moi, d'abord.

— Naturellement .

— Puis ma mère... Écrivez les noms.

— Volontiers.

— Je disais... moi... ma mère... le prince.

— Non... pas le prince.

— Pas le prince! Vous croyez qu'il ne consentira pas... .le serais curieuse de voir ça...

— Il consentirait, j'en suis sur, mais c'est la loi qui n'autorise pas...

— Encore la loi !

— Un étranger n'a pas le droit de faire partie, en France, d'un conseil de famille.

— Ah! c'est trop fort!... Voilà un étranger riche, très riche, qui est tout prêt à se dévouer pour un enfant, et la loi le lui défend... Enfin, renonçons au prince, mais je voudrais quelqu'un de bien là dedans... quelqu'un du monde... Je demanderai à Jaunard... le petit baron Jaunard... Vous savez?...

— • Est-ce qu'il n'a pas un conseil judiciaire?

— Non, il ne l'a plus, depuis trois semaines.

— Ah! c'est que s'il l'avait toujours, il ne pourrait pas...

— Il ne l'a plus, je vous dis.

— J'écris alors.

— Bidache ensuite... un de mes camarades.

— Je sais... je sais... Il est très drôle dans Gri- Gri.„

— Il charge un peu trop quelquefois.

— Je ne trouve pas.

— Voyons, mon ami, nous étions déjà quatre, n'est-ce pas?

— Oui, quatre.

— Monnet, notre régisseur... Un brave homme, celui-là, c'est ce qu'il y aura de mieux dans le conseil...

— Ça fait cinq... Nous arrivons...

— Et vous... Vous voulez bien?

— Comment donc. .

— Nous voilà six... il sera très bien, ce conseil de famille!

— Il ne sera pas mal, un peu de tout.

— Soyez sérieux, Plantin, je vous en prie, et occupez-vous de cela. Je veux assurer la situation de Griquette ; je veux, qu'après moi, toute ma fortune. ..

— Oh! oh!

— Je sais bien qu'en ce moment mes affaires sont un peu...

— Un peu beaucoup. Nous avons examiné votre situation, l'autre jour, avec Aurélie...

— C'est possible, mais je vais demander au prince d'arranger encore une fois mes affaires, à fond... et ensuite je serai raisonnable, je placerai de l'argent... Criquette m'aura rendu ce service de m'obliger à mettre dans ma vie quelque chose de sérieux, quelque chose d'honnête. Je serai meilleure, grâce à elle Je serai autre. Pauvre cher ange! Voulez-vous la voir? Elle est là, en bas, dans ma voiture. Tenez... regardez.

Rosita ouvrit la fenêtre, et Plantin alla s'accouder, à côté de sa cliente, sur la barre d'appui. Criquette était, en effet, assise dans la calèche de

Rosita, en grand deuil, mais ce grand deuil était fort élégant. Rosita avait demandé une robe noire toute simple, tout unie ; mais les robes toutes simples, tout unies, qui sortaient des mains de la cou turière de Rosita, n'étaient pas sans une certaim complication et sans un certain agrément.

Près de la portière, se tenait Gélestin, le groom Du coin de l'œil, il regardait sa nouvelle petite maîtresse. Rosita, un soir, lui avait donné des places pour Gri-Gri^ et Criquette l'avait fait mourir de rire... Comme ça l'aurait amusé de causer avec elle ! Ils se seraient très bien entendus, ils étaient à peu près du même âge, ils auraient parlé la même langue, Criquette était de Relleville et lui, Gélestin, de Ménilmontant. Rosita était de Yaugirard. Quant au cocher anglais, qui se tenait digne et correct sur le siège, il se faisait passer à l'office, avec orgueil, pour le fils naturel d'un lord. Lui seul donc, à ce compte, dans le nombre aurait été d'illustre naissance.

Plantin regarda partir la voiture, puis il referma sa fenêtre et revint prendre sa place à son bureau, bien résolu à ne s'occuper aucunement de la constitution du conseil de famille de Criquette. S'il avait accepté d'en faire partie, c'était d'abord pour ne pas désobliger sa cliente, et ensuite parce qu'il était bien certain que ce brillant conseil ne se réu« nirait jamais,

— Si elle y pense encore dans six semaines!.,. se disait-il.

Il se remit au travail. Il se demandait par quels moyens il pourrait amener, tout doucement, sans trop de scandale, la marquise douairière de Ghâtel- Bénard à payer un billet de vingt-cinq mille francs souscrit au profit de mademoiselle Rose Glandier pai le jeune vicomte de Châtel-Bénard, lequel, étant mineur, n'avait pas qualité pour venir en aide, avec une telle profusion, aux jeunes personnes qui s'amusaient à lui faire signer, le soir, son nom, sur de petites languettes de papier timbré. Plantin n'aimait pas le scandale, en principe, et n'y avait recours qu'à la dernière extrémité.

Il y avait de l'exagération dans l'arrêt porté par Plantin. Au bout de six semaines, Rosita pensait encore à devenir la mère adoptive de Criquette. Elle y pensait un peu moins, mais elle y pensait encore.

L'exaltation maternelle de Rosita se maintint, pendant le premier mois, au diapason le plus élevé. L'enfant déjeunait avec elle tous les matins et dînait avec elle tous les soirs. Criquette avait repris son service au théâtre, mais elle n'était pas remontée dans la loge du troisième étage, oia elle s'habillait avec les quatre petites filles qui, dans le cortège, raccompagnaient en qualité de demoiselles d'honneur. Il y avait, au rez-de-chaussée, communiquant avec la loge de Rosita, une sorte de cabinet de dé-^ barras. En vingt-quatre heures, on l'avait transformée en une très élégante petite loge pour Criquette. Elle vécut ainsi, absolument de la même

vie que Rosita, allant, tous les jours, faire avec elle, au Bois, le tour du lac. Criquette, d'abord, pendant ces promenades, se sentit gauche, gênée, mal à l'aise ; elle s'asseyait de côté, se tenait toute droite, n'osant pas s'appuyer ; mais, très rapidement, elle s'habitua à tout ce luxe qui l'entourait et prit bientôt, dans son coin, au fond de la voiture, des poses nonchalantes et abandonnées, où déjà la femme s'esquissait dans une sorte de grâce indécise.

Rosita faisait marcher Criquette tous les jours, au Bois, pendant une demi-heure. Et alors, à chaque rencontre, éclataientles mêmes phrases toutes faites :

— C'est ma fille ! C'est mon enfant ! Et je suis si heureuse !... Le sentiment du devoir... J'avais toujours désiré avoir des enfants, une fille surtout. Et vous verrez comm^ je relèverai bien ! En ce moment, à cause du théâtre qui la fatigue un peu, je n'ose pas la faire travailler... Mais, après Gri-Gri, je veux qu'elle reçoive une forte et solide éducation... Je lui donnerai une institutrice... Le prince a déjà écrit pour cela en Angleterre, etc., etc.

En attendant, les relations de Criquette s'étendaient. Elle savait déjà, et depuis longtemps, dire : Mon 2'i^'ince. Elle apprit, un soir, dans la loge de Rosita, à dire : Monseigneur Qi Voire Altesse. Elle apprit mieux et plus encore.

C'était un mois environ après la mort de sa mère.

Un jeune souverain était de passage à Paris, qui faisait en conscience son métier de roi, désirait 'instruire et voulait tout voir par lui-même. 11 eut a curiosité de visiter l'hôtel d'une des plus belles personnes de Paris, remarquée par lui, la veille, dans une féerie de la Porte-Saint-Martin. Il devait assister ensuite à une séance du Corps législatif; on comptait sur un discours de Jules Favre, vers quatre heures, contre les candidatures officielles.

L'emploi de la journée et de la soirée était, d'ailleurs, ainsi réglé sur le carnet du chambellan de service.

Trois heures. — Mademoiselle Rosita.

Quatre heures. — Palais-Bourbon.

Six heures. — Audience à l'ambassadeur d'Autriche. Question du tarif douanier.

Huitheuresetderûie.— lh^kXvQ du Palais-Royal. Les Mémoires de Mimi Bamboche. Avant-scènes 2 et 4 réunies.

Donc il était trois heures de l'après-midi. Criquette, assise dans la salle à manger, près d'une fenêtre, feuilletait un livre d'images ; elle vit entrer Aurélie et se leva ; elle éprouvait toujours, devant la femme de chambre, une certaine émotion, une certaine crainte ; elle ne savait pas trop pourquoi, mais c'était ainsi.

— Écoute, mon enfant, lui dit Aurélie.

— J'écoute, mademoiselle.

— Et fais bien attention à mes paroles... H y a

là, dans la chambre de madame, une personne qui désire te voir. . . Cette personne était hier au théâtre et t'a trouvée très gentille... A cette personne, il ne faut pas parler comme on parle aux personnes ordinaires. Il faut lui dire: Sire, et Votre Majesté, et il faut mettre toutes ses phrases à la troisième |)ersonne,.. Est-ce que tu comprends bien?

— Je crois que oui, mademoiselle.

— Un exemple, voyons... A une personne ordinaire tu diras : « Comment vous portez-vous?» mais à cette personne qui est là, que diras-tu?

— Comment se porte Votre Majesté ?

— C'est cela même... Va, mon enfant, va... Criruette entra dans la chambre et le personnage

qui était là lui dit:

— Bonjour, mon enfant.

— J'ai l'honneur de saluer Votre Majesté.

— Approche, n'aie pas peur.

— Je n'ai pas peur, Sire.

— Pourrais-tu me répéter ton pied de nez d'hier soir?

— Je veux bien. Sire; mais Votre Majesté doit comprendre... c'est un peu difficile... quand on n'est pas lancée...

Rosita, alors, se leva et, pour lancer Criquette, lui donna la réplique. Le pied de nez n'eut assurément pas l'éclat qu'il avait le soir, en pleine scène, mais il fut encore très convenable. L'auguste visiteur daigna s'en contenter et mit deux louis dans la main de Criquette en lui disant :

— Tiens, c'est pour l'acheter une poupée.

Tel fut le début de cette forte et solide éducation que Griquette devait recevoir chez Rosita!

Criquette serra soigneusement les deux louis du jeune roi dans un porte-monnaie de treize sous que Pascal lui avait donné pour ses étrennes; mais elle eut le malheur d'égarer ce porte-monnaie, dès le lendemain. Ce fut une grande tristesse ; seulement, il faut rendre justice à Griquette : ce n'étaient pas les deux louis qu'elle regrettait le plus, c'était le cadeau de Pascal.

Griquette devait retrouver un jour, et fort à propos, le porte-monnaie et les deux louis.

On oublie vite, à onze ans. Un mois compte alors pour bien des mois. Griquette, cependant, pensait encore à sa mère, et des larmes, à ce souvenir, lui montaient aux yeux. Rosita avait dû se résigner à se séparer de Griquette, le soir, et l'enfant couchait au second étage, dans une chambre voisine de la chambre d'Aurélie. Une nuit, elle se réveilla en sursaut en appelant : « Maman ! maman ! » Elle regardait autour d'elle, étonnée, ne reconnaissant plus sa mansarde de Belleville... Elle entendit alors la voix d'Aurélie qui lui disait :

— Dors, mon enfant, dors.

Une autre nuit, Griquette eut un horrible cauchemar. Elle avait senti sur ses joues le froid des derniers baisers de sa mère. Elle se mit à crier. Aufélie se leva précipitamment; elle eut beaucoup de peine à calmer l'enfant qui, cependant, à la fin,

s'assoupit. Aurélie la regardait avec beaucoup d'attention et, au moment où elle se rendormait elle l'embrassa... pour la première fois.

Ainsi se passèrent les premières semaines. Cri guette était-elle malheureuse? Non, certainement. .if ce n'était qu'une enfant. Il ne pouvait lui déplaira» de vivre dans cette belle maison, d'aller au Bois dans de magnifiques voitures, de porter de jolies robes et de manger de bonnes choses. Mais elle n'était pas heureuse cependant, car elle avait un gros chagrin. Elle ne voyait Pascal que le soir, par échappées, au théâtre. C'était son seul ami sur la terre, son camarade, son frère. Elle se reprochait presque d'être si bien logée, si bien habillée, si bien nourrie, d'être devenue riche enfin, car elle se croyait riche, et pour toujours, tandis que Pascal était resté pauvre. Elle aurait voulu pouvoir partager tout avec lui. Elle n'oubliait jamais de mettre de côté, pour Pascal, la moitié de son dessert, guettant le moment où Rosita ne la regardait pas, et bourrant alors sa poche de petits fours et de sucreries; Un soir, Rosita s'aperçut du manège.

— Ohl la gourmande! dit-elle.

— Ça n'est pas pour moi, répondit Criquette, toute rougissante, c'est pour Pascal.

— Pauvrepetite... comme tu es gentille! Prends en, mon ange, prends-en tant que tu voudras.

A partir de ce jour, Pascal eut tous les soirs un dessert princier. Il venait au théâtre de bonne heure, endossait sa peau de singe et s'en allait, dans

un couloir, guetter l'arrivée de Criquette ; non pour les bonbons et les gâteaux, mais bien pour Criquette elle-même, qu'il aimait de tout son cœur et qu'il avait hâte de revoir. Ils allaient s'asseoir tous les deux, dans un petit coin bien noir, où personne ne pouvait les déranger, et là. ils causaient pendant un quart d'heure. C'étaient les moments les plus doux de la vie de Criquette.

— Tiens, mange, mange... C'est bon, dis? C'est de ceux que tu as tant aimés l'autre jour.

Ils formaient des projets pour l'avenir... Le théâtre... toujours le théâtre! Ils entreraient au Conservatoire, ils auraient tous les prix, ils seraient engagés par le même directeur , ils vivraient ensemble, toujours!

Au bout du premier mois, un incident se produisit qui amena dans l'existence de Criquette un grand changement. Couchée à plat ventre sur le tapis du salon, elle jouait, un jour, dans l'aprèsmidi, avec le petit chien de Rosita. De temps en temps, elle prêtait l'oreille, croyant entendre des éclats de voix et le bruit d'une querelle dans la chambre voisine. Puis elle se remettait à jouer avec le petit chien.

C'était bien une querelle, et très vive, qui venait de s'élever entre le prince et la comédienne. Rosita, après bien des hésitations, car elle savait que la position serait dure à enlever, avait demandé à Savéline de vouloir bien, à cause de Criquette, à cause de sa fille, arranger encore une fois ses af-

y^ CRIQUETTE

faires. Elle avait cru attendrir le prince, en glissant dans la première phrase le nom de Criquelte. Le résultat fut désastreux.

— A cause de Griquette, s'écria le prince. Parlons-en un peu de Griquette, si vous le voulez bien, machère... Avoir pris cette enfant, c'est de lafoli^!

— Ah! voilà que vous allez, comme Phmtin, l'autre jour, me reprocher d"être charitable, d'avoir du co?ur...

— Non... je ne vous reproche pas... cette petite est très gentille... elle est intéressante. Il s'agirait de la mettre dans une pension, de faire les frais de son éducation... très bien 1... Pour cela je serais tout prêt. Mais avoir installé cette enfant, ici, chez vous, et l'exhiber, tous les jours, au Bois!...

— Oh : l'exhiber !

— Oui, Texhiber. Je dis que cela est ridicule et que cela est mauvais, dans l'intérêt même de cette petite. Tel est mon avis. Quant à payer vos dettes, non î Je vous donne dix mille francs par mois, cela devrait vous suffire... En dehors de cette pension de cent vingt mille francs, à deux reprises, depuis cinq ans, j'ai arrangé vos affaires. J'en ai eu, chaque fois, pour deux ou trois cent mille francs... Vous êtes trop dispendieuse... Je ne puis soutenir un tel train... Ajoutez à cela que le jeu, en ces derniers temps, ne m'a pas été favorable... J'ai beaucoup perdu. Alors qu'est-il arrivé ! Que j'ai dû l'aire rendre à mes terres plus d'argent qu'elles n'tn rendaient autrefois, forcer mes régisseurs

à plus de sévérité... Cela me contrarie. Je n'ai pas l'âme cruelle, et il me déplaît de pressurer, à cause de vous, là bas, les gens qui sont à moi.

— Dites: à cause du jeu.

— A cause du jeu et à cause de vous... Les deux choses si vous le désirez... Mais à cause de vous surtout. Vous me coûtez beaucoup plus cher que le jeu.

— Oh 1

— Beaucoup plus cher!

— Enfin !

— Ce n'est pas tout encore... Notre czar a un entourage déplorable; on lui a fourré dans la tète des idées extravagantes, des idées libérales. On lui conseille une folie : l'émancipation, et cette folie changera beaucoup ma situation. Il y aura une diminution d'un tiers, au moins, dans mon revenu. C'est à cause de tout cela que je ne payerai pas vos dettes.

La discussion s'échauffa, devint tout à fait sérieuse, à tel point que Savéline, excédé de la querelle, prit son chapeau et s'en alla brusquement. Criquette était toujours par terre, faisant jouer le petit chien avec une boule de papier attachée à une ficelle. Le mouvement de sortie du prince fut si violent, qu'il ne put s'arrêter à temps et mar cha sur une des mains de Criquette. Elle se releva toute tremblante, avec un grand cri.

— C'est insupportable, cette enfant qui est toujours dans mes jambes!

Et, la prenant par le bras, il l'en/roya rouler à dix pas sur un divan. Le Cosaque reparaissait! Alors CriqueLte, épouvantée, renversée contre le bord du divan, n'osant se relever;

— Je vous demande pardon... Je n'aurais pas dû être là.

Rosita s'était jetée à genoux, près de Criquette, et Tentourait de ses bras, pour la protéger. Attirée par le cri de douleur de l'enfant, Aurélie venait d'apparaître, et s'était arrêtée sur le seuil d'une des portes du salon.

Savéline revint à lui. Il n'était pas méchant. Son acte de brutalité, soudainement, lui fit horreur.

— C'est moi, dit-il à Criquette, c'est moi qui te demande pardon. J'ai eu tort. Est-ce que je t'ai fait mal?

— Non, prince, non.

— Montre-moi ta petite main.

— Ce n'est rien... ce n'est rien du tout... c'est la surprise... c'est la peur... je n'aurais pas dû crier.

— Console-toi... ne pleure plus. Je vais t'envoyer un beau joujou... Yeux-tu un beau joujou?

— Je veux bien, répondit Criquette, souriante au milieu de ses larmes.

Savéline allait sortir, mais se ravisant, au dernier moment :

— Oui, dit-il à Rosita, j'ai eu tort... mais elle n'aurait pas dû être là... Ce n'est pas moi qui l'ai dit, c'est elle.

Il partit. Une heure après, un domestique, dans le boudoir, tournailla manivelle d'un orgue de salon, sur le couvercle duquel était un singe jouant du violon, par saccades, avec des clignements de paupières et des plissements de lèvres qui montraient ses dents blanches.

Assise sur une chaise Ir.'sse, Criquette regardait, et, devant ce merveilleux joujou, il n'y avait pas de joie sur son visage. Un peu de tristesse, au contraire, l'assombrissait. Un singe! Elle pensait à Pascal i

YI

Aurélie et Rosita, pendant ce temps, délibéraient sur la situation. Dans les circonstances graves, Rosita consultait toujours Aurélie, et, presque toujours, se décidait d'après ses conseils. Aurélie était très calme, très sensée, très prudente. Ses manières et son instruction étaient fort au-dessus de sa condition. Elle parlait lentement, correctement, en phrases courtes et nettes. Rien de bas ni de trivial dans son langage. Cent fois on avait dit à Rosita : « Votre femme de chambre a l'air bien comme il faut. » L'orthographe d'Aurélie faisait l'admiration de Rosita. Jamais une faute. Elle abordait intrépidement les participes les plus ardus. Et, grâce à cela, Rosita passait, dans son monde, pour une personne qui écrivait très bien, la plupart de ses lettres étant de la main et de la façon d'Aurélie.

Malgré tous ces mérites, Aurélie restait strictement à sa place, ne cherchait jamais à se familia-

riser, parlant toujours à sa maîtresse, même dans l'inlimité, avec la plus parfaite déférence. Elle n'était ni bavarde ni curieuse ; aussi n'aimâit-elle ni les bavards ni les curieux. Elle était depuis quinze ans dans la maison, et personne, à commencer par Rosita, n'avait pu réussir à tirer d'elle le moindre éclaircissement sur sa vie antérieure. Elle ne recevait jamais de lettres, jamais de visites. Jamais elle ne sortait, si ce n'est pour aller, tous les trois mois, causer un peu avec un agent de change, qui avait été autrefois un des familiers de la maison.

Intriguée et agacée par ces allures mystérieuses, Rosita, un jour, avait tenté de confesser Aurélie ; mais celle-ci lui avait répondu très nettement :

— Je serai reconnaissante à madame de ne pas me faire de questions sur le passé. J'ai eu un commencement d'existence très difficile, de grands déboires, de grands chagrins. Je n'aime pas à songer à tout cela. Ne m'obligez pas à réveiller des souvenirs pénibles et douloureux. Je vous sers fidèlement, c'est l'essentiel. Laissons le passé dormir tranquille.

Cependant, dans les premiers mois de 1860, Aurélie avait paru se prendre de quelque amitié pour une certaine madame Guarena qui, pendant deux ou trois semaines, était venue donner à Rosita des leçons d'espagnol, mais des leçons d'espagnol d'une nature toute particulière. On avait distribué à Rosita un rôle dans lequel il y avait à dire huit ou dix phrases en espagnol, et l'emploi de madame

Guarena consistait à faire répéter jusqu'à satiété ces huit ou dix phrases à la comédienne.

Madame Guarena était une femme d'une soixantaine d'années, d'aspect chétif et grêle, d'allures assez distinguées. Elle arrivait fort exactement, à l'heure dite, pour la leçon, et Rosita, toujours très occupée, la faisait prier par Aurélie de vouloir bien avoir la complaisance d'attendre un peu... Cet un x:)eu, généralement, remplissait les trois quarts de l'heure qui devait être consacrée à la leçon.

Aurélie, à la grande surprise de Rosita, prit l'habitude de venir tenir compagnie à madame Guarena. Des relations se formaient visiblement entre les deux femmes, et la fin des leçons n'amena pas la fin de ces relations. Pendant les cinq mois qui suivirent, madame Guarena venait très souvent voir Aurélie... Elles avaient ensemble d'assez longues conférences... Enfin, vers la fin du mois d'avril, Aurélie prévint Rosita qu'elle avait l'intention de prendre, tous les mois, un ou deux jours de congé. Elle partait de grand matin et revenait toujours le soir pour le théâtre.

Au commencement de juillet, un matin, les domestiques firent filer Aurélie par le groom. Il revint, une heure après. AuréHe était allée à la gare du Nord ; là, elle avait pris un billet. Pour quelle destination? Célestin n'avait pu le savoir, étant forcé de se tenir à distance. Mais, après le départ d'Aurélie, il avait copié les noms des principales stations, placés dans un tableau, au-dessus

du guichet de distribution. Ces stations étaient: Beaumont, Méru, Beauvais, Saint-Omer, Amiens, Le Tréport... On ne sut jamais rien de plus.

Donc, Rosita et Aurélie délibéraient. La femii^a de chambre, très nettement, donnait raison ra prince.

— Que faire cependant?... disait Rosita. Abandonner Criquette... jamais!

— Il n'est pas question de cela, madame. Si on pouvait retirer l'enfant du théâtre et la mettre en pension, dès aujourd'hui, c'est assurément ce qui vaudrait le mieux... Mais Criquette a un engagement, et le directeur ne la laissera pas partir, tant que Gri'Gri sera sur raffiche.

— Que faire alors? que f;iire?

— Criquette passe la nuit en haut, près de moi... Elle pourrait y passer aussi la journée. Le prince ne la verrait plus, et tout inconvénient serait écarté.

— J'y avais bien pensé... Mais sans oser vous en parler... J'avais peur de vous contrarier...

— Rien me me contrarie, quand il s'agit d'obliger madame.

— Et puis, ce n'est pas cela seulement... J'avais cru remarquer que vous n'aimiez pas Criquette.

— Mais si, madame, répondit Aurélie de son ton glacial, j'aime Criquette, je l'aime autant que je puis aimer... ^ladame sait bien que je ne suis pas expansive.

— Alors vous la prendriez avec vous?

— Oui... cela serait jj)jji?f^Sia»p©jîr^nfant. 11

BIBUOTHECA

n'est pas bon qu'elle soit ainsi mêlée à la vie de madame et qu'elle passe son temps dans un tel désœuvrement. Je lui donnerai de petites leçons d'écriture, d'orthographe, de géographie... Je suis en état de la faire travailler.

— Oh! je sais... je sais... Eh bien, essayons de cela.

Une existence nouvelle commença pour Griquette, bien monotone et bien triste... Elle n'avait plus qu'une distraction, le théâtre, c'est-à-dire : son rôle et Pascal. Mais, que la journée lui paraissait longue! Aurélie, tous les matins, la faisait travailler pendant deux heures. La leçon commençait toujours par une dictée, toujours tirée de l'histoire sainte.

(( David gardait encore les troupeaux de son père, il était pieux et tout semblait le prédisposer au rôle que lui réservait le sacerdoce. Les prêtres déclarèrent que Dieu avait rejeté Saiil, que l'esprit du Seigneur était descendu sur David, etc. »

Et, pendant que Griquette écrivait, penchée sur sa petite table, elle se rappelait les dictées de Pascal, entremêlées de rires et de jeux... G'était un plaisir alors que le travail I Et des tirades de leurs chers mélodrames lui revenaient à la mémoire, si bien que la pauvre petite, sans s'en apercevoir, machinalement, ce jour-là, au lieu d'écrire : « que l'esprit du Seigneur était descendu sur David », écrivit : « que l'esprit du Seigneur était descendu sur Buridan. »

Quand Aurélie prit la dictée, pour la relire et pour la corriger, Criquette fut grondée... pas trop fort cependant, car Aurélie ne se montrait ni sévère, ni dure. Elle faisait même tout ce qu'elle pouvait pour être douce; mais l'habitude lui manquait. On n'apprend pas à être tendre avec les enfants; il faut l'être tout naturellement, par inclination... par plaisir... Aimer est le plus sûr moyen de se faire aimer ; or, Aurélie n'aimait pas Criquette : et pourtant elle s'occupait beaucoup de l'enfant, avec une sorte de passion froide et réfléchie.

Le soir, Pascal disait à Criquette :

— Tu as l'air triste? Est-ce qu'elle est méckante avec toi, mademoiselle Aurélie?

— Non, elle n'est pas méchante. Je serais une ingrate, si je disais cela. Elle est bonne... Oui, elle est bonne... Elle m'embrasse tous les matins et tous les soirs. Seulement, c'est bète ce que je vais te dire, c'est bête et c'est vrai, il me semble qu'elle ne sait pas embrasser... Maman savait... Ah! ce n'est pas maman I Et puis, vois-tu, Pascal, je crois bien qu'une autre que maman, ça ne sera jamais m;iman.

' D'ailleurs, les causeries de Criquette avec Pas- :al, au théâtre, étaient devenues plus brèves et plus rares... Aurélie surveillait Criquette de très près; elle ne lui permettait plus de courir à travers les couloirs et les escaliers du théâtre; elle l'obligeait à rester dans la loge jusqu'au moment

102 CKIôUETTE

d'entrer en scène, et à y revenir, dès qu'elle n'avait plus rien à faire sur le théâtre. Pascal en était réduit à rôder, de loin, autour de Criquette, qui, tous les soirs, à la fm du spectacle, perchée en l'air sur un praticable, pendant l'apothéose, des deux mains envoyait à Pascal, blotti dans la coulisse, tous les baisers que les auteurs lui avaient bien recommandé d! envoyer au public.

Bientôt, il n'y eut plus de causeries du tout, car il n'y eut plus de théâtre... Gri-Gri, dans les premiers jours du mois d'août, disparut de l'affiche, tué par les chaleurs, après une carrière, d'ailleurs, fort honorable, de cent trente représentations. On joua un drame dans lequel il n'y avait de rôle ni pour Rosita, ni pour Criquette, mais qui servit de début à Pascal. 11 avait une phrase à dire, une phrase de cinq mots, jetée par un gamin, perdu dans la foule, au milieu d'une bagarre populaire.

Le début de Pascal! Rosita devait assister à cette première représentation, et Criquette, suppliante, la veille, lui avait dit :

— Oh 1 je vous en prie, emmenez-moi demain soir au théâtre... Je voudrais tant voir débuter Pascal.

Rosita, attendrie, lui avait promis de l'emmener. Mais, à la suite d'une assez longue conversation avec Aurélie, elle avait changé d'avis et avait annoncé à Criquette qu'elle n'irait pas au spectacle. L'enfant avait beaucoup pleuré.

Le lendemain soir, il lui fut impossible de s'en-

dormir. Pascal débutait, et elle n'était pas là pour l'applaudir de toute la force de ses petites mains. Elle s'agitait et se retournait dans son lit. La porte de la chambre voisine restait toujours ouverte, et Criquette, quand minuit sonna, vit Aurélie ranger méthodiquement son ouvrage, se lever et sortir, non sans avoir jeté un coup d'œil du côté de l'enfant, qui fit semblant de dormir profondément. Aurélie allait, au premier étage, attendre sa maîtresse, en lisant le journal,

Criquette venait d'avoir une idée. Une heure après, au moment où elle entendit le coupé de Rosita s'arrêter dans la cour de l'hôtel, devant le perron, elle sauta à bas de son lit et, pieds nus, en chemise, ses cheveux noirs flottant sur ses épaules, cachée dans l'ombre, elle regarda d'en haut, pardessus la rampe de l'escalier. Criquette allait crier : « Marraine, marraine, Pascal a-t-il eu du succès? » quand elle vit le prince qui montait lentement l'escalier, à la suite de Rosita. Alors elle se rejeta en arrière, tremblante, épouvantée, se rappelant la colère du prince, le jour où elle jouait dans le salon avec le petit chien.

Criquette n'entendit que cette phrase dite parle prince :

— 11 était crevant, ce drame!

Les Russes n'ignorent aucune des finesses et de délicatesses de la langue française.

Le lendemain matin, Criquette espérait voir accourir Pascal, et Pascal ne vint pas. La journée se

passa tout entière, et Pascal ne parut pas. Criquette ne put parler à Rosita qui était très affairée. Le prince partait le soir pour Saint-Pétersbourg. En sa qualité de maréchal de noblesse, il était obligé d'aller chez lui, au fond du gouvernement de Saratow, s'occuper un peu de cette terrible question de l'émancipation des serfs. Rosita devait partir, le lendemain, pour Dieppe avec Criquette et Aurélie.

Vers cinq heures, Criquette était seule dans sa chambre à coucher, occupée à ne pas apprendre sa géographie. Sa pensée était ailleurs. Elle vit sa porte s'ouvrir et le groom entrer mystérieusement.

— Il n'y a personne? dit-il d'une voix étouffée.

— Non, personne.

— Prenez ça, alors, vite... Ça vient d'un petit acteur, qui vous connaît... Mais prenez garde, à cause de mademoiselle Aurélie!... Il attend dans la rue, le petit acteur. S'il y a une réponse, je la lui remettrai. Tous me la donnerez, sans avoir l'air... Je suis en bas dans l'antichambre.

Il mit entre les mains de Criquette une feuille de papier pliée en quatre et se sauva.

C'était une lettre de Pascal. Voici ce qu'il écrivait à Criquette :

« Ma phrase a très bien marché. Elle a fait rire. C'est ce qu'il fallait. C'était une phrase comique, parce que, quelquefois, il y a des phrases qui font rire quand il ne faut pas. Mais cette phrase-là, il fallait. L'auteur était content. Il m'a dit que c'était

bien. J'étais venu ce matin pour te dire ça, maison ne m'a pas laissé entrer. Il y a un ordre de madeïioiselle Aurélie. C'est le groom qui m'a dit ça. Un )on garçon, le groom. Il te remettra ma lettre. On \eut nous séparer, Criquette. C'est cette méchante femme. Elle ne pourra pas; nous nous reverrons, Criquette, et je t'aimerai toujours, entends-tu, toujours! Je t'embrasse, Criquette, et je suis bien content d'avoir eu du succès... Et toi aussi, Criquette, j'ensuis sûr, tu es contente. »

Oui, elle était contente, la chère petite, et cependant elle pleurait à chaudes larmes. On voulait la séparer de Pascal! Il attendait la réponse dans la rue... et pas une fenêtre sur la rue! L'hôtel était entre cour et jardin. La première pensée de Criquette fut de se sauver, de courir dans la rue pour voir Pascal. Mais le concierge la laisserait-il passer? Tous les domestiques tremblaient devant Aurélie. Criquette le savait, et tous n'auraient pas eu le courage du petit groom. Elle réfléchit, la pauvre enfant, déjà condamnée à dissimuler, à ruser, à se défendre. Elle pensa qu'il valait mieux écrire, ne pas s'exposer àla colère de mademoiselle Aurélie, qui alors, peutêtre, ne lui laisserait jamais revoir Pascal. Et puis elle pouvait faire chasser le groom. C'est cela surtout qui la retint.

Alors, sur une feuille de papier, elle écrivit : « Oui, je suis contante; mais bien maleureuse en maime tamps. Et moi aussi, Pascal, je t'aimerai toujour, toujour, toujour. »

Elle entendit mademoiselle Aurélie entrer dans sa chambre. Elle se sauva, emportant sa lettre. Le groom était seul dans ranlichambre, et, lu, Criquette, ne sachant comment le remercier, l'embrassa sur les deux joues en lui disant :

— Merci... merci !...

Elle le sentait du peuple, comme elle, et bon, comme elle.

Le lendemain, à dix heures du matin, Rosita dit à Aurélie :

— Prenez donc une voiture, et allez tout de suite chez Plantin. Je n'ai pas eu une minute à moi ces jours derniers, et, ce matin, je suis morte de fatigue.

— Que faut-il demander à M, Plantin?

— Où en est l'affaire de la tutelle et du conseil de famille de Griquette. Il saura ce que cela veut dire. C'est très coupable à moi d'avoir négligé... mais j'ai été si bousculée... Ce départ du prince...

— Y a-t-il une telle urgence? Nous... revenons... dans... un... mois.

Aurélie avait prononcé cette dernière phrase, très lentement, à mots entrecoupés, comme une personne qui a dans la tète autre chose que ce qu'elle a sur les lèvres... et, tout d'un coup, elle dit :

— Oui, madame... Je vais chez M. Plantin, j vais tout de suite chez M. Plantin.

Elle partit, sans perdre une minute, et, en arrivant chez Plantin :

. — Qu'est-ce que c'est, lui dit-ollo, qu'une afraire de tutelle, de conseil de famille pour cette petite que madame a recueillie?

— Rien de sérieux. J'ai parlé de cela à votre maîtresse pour l'amuser. Est-ce qu'elle a encore ce projet en tête?

— Il paraît, puisqu'elle m'envoie ici... Qu'est-ce qu'elle voulait, en somme, madame^

— Être chargée de la tutelle de cette enfant.

— Et c'est difficile?

— C'est impossible.

— Pourquoi cela?

— D'abord parce qu'elle n'a pas cinquante ans.

— Ah! il faut avoir...?

— Oui.

— Vous avez dit : d'abord... Il y a donc une autre difficulté?

— Et des plus sérieuses. Jamais un juge de paix ne remettra la tutelle de cette enfaûi entre les mains d'une femme qui vit delà façon dont vit votre maîtresse... Vous me comprenez, je pense.

— Parfaitement... Alors si madame vivait autrement...

— Ahl si elle était une personne considérée...

— Considérée et âgée de plus de cinquante îns. C'est la loi qui dit cela. Vous ne pourriez pas me montrer les articles de la loi où il est question..

— Pourquoi voulez-vous...?

— A caus(? 4e madame... Pour lui prouver que

je me suis occupée sérieusement.., Moatrez-moi, je vous prie.

— Très volontiers, tenez, regardez. Articles 361 et suivants... de la tutelle officieuse. Seulement c'est un peu long et un peu compliqué. Il y a une dizaine d'articles.

Aurélie lut seulement les deux premiers articles, puis, rendant le Code à Plantin :

— C'est, en effet, un peu compliqué pour moi. Je dirai à Madame que c'est impossible, voilà tout.

C'est, en efTet, ce qu'elle dit, en rentrant, à Rosita ; mais ce qu'elle ne lui dit pas, c'est qu'elle avait acheté un Code, chez un libraire, sur sa route, et que ce Code, elle l'emportait à Dieppe, dans un coin de sa malle.

Huit jours après, à Dieppe, Rosita recevait de Savéline la lettre suivante :

(( Ma chère, j'ai trouvé ici mes affaires très embrouillées. Je comptais rester seulement quinze jours. Je serai forcé de rester trois mois, six mois peut-^re. Je ne puis vivre sans vous. Venez tout de suite me retrouver, tout de suite^ tout de suite, par retour du courrier. A cette condition seulement j'arrangerai vos affaires. Et venez sans cette petite, naturellement. Mettez-la en pension. Je payerai ce qu'il faudra. Notre czar est toujours résolu à proclamer cette ruineuse émancipation.- Je vous aime. Que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde. »

Le czar allait donc émanciper les serfs de Savéline... Cela était en son pouvoir, mais il n'était pas en son pouvoir d'émanciper leur maître, qui subissait le plus dur et le plus humiliant des esclavages.

Rosita reçut cette lettre, le matin, à neuf heures. Elle fit venir aussitôt Aurélie et lui dit :

— Nous partons à midi pour Paris et ce soir pourPétersbourg... Tenez, voici ce que m'écrit le prince. A cette condition, il arrange mes affaires.

Aurélie lut la lettre attentivement, et la rendant Fb. Hosita :

— Madame ne peut pas hésiter... Madame doit partir... Mais, moi, je ne pars pas.

— Vous ne partez pas !

— Non, j'ai le regret d'être obligée de quitter le service de madame.

— Quitter mon service ! ! Cela n'est pas sérieux, Aurélie.

— C'est très sérieux, madame. Je suis très fatiguée... très lasse. Continuer quelque temps mon service à Paris auprès de madame, je l'aurais pu .. je le désirais... Mais aller en Russie, je ne m'en sens pas la. force...

— Tous êtes riche, à ce qu'il paraît, pour pouvoir ainsi vous retirer...

— Je ne suis pas riche, madame; j'ai de quoi vivre, cela est vrai, mais je ne suis pas riche. Et l'argent que j'ai gagné, chez vous, depuis quinze ans, je crois l'avoir bien gagné. J'ai eu de grands

profits, oui, sans doute... Pourquoi ne pas en convenir ? Mais si je n'avais pas été là, vous auriez été pillée plus encore que vous ne l'avez été. Je n'ai jamais abandonné vos intérêts.

— Je le crois... mais cependant,, me quitter ainsi brusquement...

— Je ne quitterais pas brusquement madame, si madame ne m'avait pas annoncé brusquement qu'il fallait partir ce soir pour la Russie.

— Eh bien! ne partez pas ce soir. Je partirai seule. Prenez votre temps. Reposez-vous, si vous êtes fatiguée... Vous viendrez me rejoindre dans huit jours, dans quinze jours...

— Ni dans huit jours, ni dans quinze. Je n'irai pas en Russie. Et comme il faut absolument que madame y aille...

— C'est net!

— J'en suis désolée, madame, mais c'est ainsi.

— Et ce n'est pas tout. Il y a encore Criquette. Que vais-je faire de Criquette? Tenez, Aurélie, rendez-moi un service, au moins. Cela me fait beaucoup de peine de me séparer de Criquette, maïs enfin, il le faut. Je vais la mettre en pension à Paris. Vous me promettrez d'aller la voir, plusieurs fois par semaine, etdem'écrire après chaque visite.

— Gela est encore impossible. Je ne compte pas rester à Paris.

— Pour ce service rendu, je vous continuerais vos gages pendant mon absence. C'est quinze cents

francs, je crois, que je vous donnais tous les ans?

— Oui, quinze cents francs, mais ces quinze cents francs ne me décideraient pas à rester à Paris.

— Ah! vous êtes riche, décidément!...

— Seulement, je puis faire plus et mieux que ce que me demande madame.

— Plus et mieux?

— Oui, je suis disposée à me charger de Criquette, absolument et pour rien, sans accepter un sou de madame. L'enfant serait à moi, tout à moi, à moi seule.

— A vous seule ?

— Je compte aller vivre en province.

— Où cela?

— A Lyon. J'y ai des amis. Je me consacrerai volontiers à cette enfant. Gela remplira la fin de ma vie. Je rélèverai bien, je lui donnerai le goût du travail, je la marierai à un honnête homme et elle sera une honnête femme...

Rosita finit par céder, non sans larmes, non sans combats. Elle avait bien pensé, un moment, à confier Criquette à sa mère, mais elle savait comment elle avait été élevée par sa mère, et comment vendue par elle, après un long marchandage, pour une rente viagère de douze cents francs, fort exactement payée, d'ailleurs, depuis dix-sept ans, par un gros financier, devenu député et resté stupide.

Je la marierai à un hoymête homme et elle sera une hoymête fem/me. Ces sortes de phrases frap-

H2 CRIQUETTE

pent beaucoup les femmes telles que Rosita, quand elles ont un peu de cœur.,, et Rosita n'était pas mauvaise. Elle crut faire son devoir en donnant Criquette à Aurélie.

Trois heures après, dans la gare de Dieppe, Rosita étouffait Criquette de baisers.

— Mon ange, mon amour... Tu m'écriras... je t'écrirai. Aurélie, quand comptez-vous partir?

— Dans une huitaine de jours.

— Et vous demeurerez là-bas?

— . Chez ces amis dont je vous parlais...

— Leur adresse ?

— Quai des Célestins, 11.

L' train s'ébranla... Rosita, bouleversée, se tint hors de la portière, tant qu'elle put voir Criquette. A tout ce qui se passait la pauvre enfant ne pouvait rien comprendre. Elle n'avait naturellement pas été consultée.

Aurélie, le soir même, adressait la lettre suivante à madame Pinglet, concierge^ 11, quai des Célestins^ Lyon.

« Si vous recevez à Lyon des lettres à mon nom, TOUS les prendrez et me les renverrez sous une seconde enveloppe à l'adresse suivante : Mademoiselle Aurélie Richard^ poste restante, Beauvais {Oise). De Beauvais je vous enverrai, de temps en temps, des lettres que vous aurez tout simplement à mettre à la poste de Lyon.

» Si quelqu'un vient me demander, chez vous, à Lyon, vous répondrez que je demeure, en effet

dans votre maison, mais que je suis absente pour un mois ou deux. Si Ton vous parle d'une petite fille d'une dizaine d'années, qui est maintenant avec moi, vous répondrez qu'elle se porte bien. »

Il y a quelques années, cette madame Pinglet, qui s'appelait alors Louise Rimblot, était venue travailler à la journée chez Rosita; et Aurélie avait retrouvé, dans la poche de l'ouvrière, une bague de sa maîtresse qu'elle cherchait, depuis deux heures, dans tous les coins. Elle pouvait faire arrêter cette femme; elle l'avait épargnée, mais s'était arrangée pour ne jamais la perdre de vue.

Le soir du départ de Rosita, lorsque Criquette fut endormie, Aurélie relut avec attention les dix articles du Gode sur la tutelle officieuse

vu

Yoici dans quelles mains Criquette allait tomber.

Aurélie Richard était née, le 17 septembre 1810, en Bourgogne, au château de Martigny, chez le comte de Lustrac ; sa mère, bien que fort jeune, avait tout le gouvernement de cette grande maison et la menait d'une main sûre ; son père était jardinier en chef du château; tous deux, excellents serviteurs, avaient l'estime, la confiance, presque l'amitié de leurs maîtres.

Trois jours après la naissance d'Aurélie, madame de Lustrac accouchait d'une fille. Les deux enfants furent élevées ensemble, absolument ensemble, sans se quitter jamais, jusqu'à dix-sept ans. Valentine de Lustrac était aimable, gaie, rieuse et tendre, mais, par-dessus tout, turbulente, tapageuse, indisciplinée et paresseuse avec délices. Aurélie, au contraire, froide, sérieuse, réfléchie, montra, dès ses jeunes années, une extrême application, une ardente curiosité d'apprendre. C'est à cause de

cela qu'on la donna pour compagne à Yalenline. Dans cet attelage à deux, Aurélie était, pour employer l'expression consacrée, le maître d'école de sa jeune camarade qui, volontiers, se cabrait et se révoltait. Le résultat fut celui-ci : à dix-sept ans, Aurélie savait tout ce que Valentine aurait dû savoir et tout ce que, dans sa position, elle n'avait nul besoin de savoir.

Très intelligente, très instruite, Aurélie retomba, dès le lendemain du mariage de Talentine, dans un état voisin de la domesticité. Elle se confina dans la lingerie, passant toutes ses journées à broder et à coudre. Elle était dévote, allait beaucoup à l'église, parlait même quelquefois de se faire religieuse. Elle avait dix-neuf ans quand madame de Lustrac lui proposa un mari, le fils d'un fermier des environs. Aurélie le refusa. Elle ne voulait pas d'un paysan; elle désirait épouser un bourgeois ou un employé, devenir une dame, aller vivre à Dijon. Valentine, le jour de son mariage, lui avait annoncé qu'elle lui donnerait une dot de dix mille francs. Cette somme, qui n'est plus rien aujourd'hui, même pour une femme de chambre, était encore quelque chose en 1829.

Deux ans après, Aurélie perdait sa mère et la remplaçait dans la direction de la maison. Rigide, exacte et probe, elle avait le don de Tordre et du commandement; elle sut, malgré sa jeunesse, se faire respecter et se faire obéir. Cela ne l'empêchait pas d'être extrêmement malheureuse. Rien

116 CRTQUETTE

de plus dur que de se sentir au-dessus de sa condition.

En 1834, Aurélie avait vingt-quatre ans; elle maigrissait et s'aigrissait; deux ou trois autres projets de mariage avaient été écartés par elle, dédaigneusement, sans discussion. Toujours de petites gens : des vignerons... des jardiniers.

C'est alors qu'un très célèbre sculpteur fut appelé de Paris, au printemps, par M. de Lustrac, pour diriger les travaux de réparation des sculptures du château, échantillon très pur de l'art de la Renaissance. Ce sculpteur ne vint pas seul; il amenait avec lui son praticien, un grand gaillard d'une trentaine d'années, aux cheveux noirs et aux dents blanches, moitié ouvrier, moitié artiste, très habile dans son état, beau parleur et Parisien. Il s'appelait Pierre Grassou. Son maître allait et venait de Paris à Martigny et de Martigny à Paris; mais Pierre s'installa au château et y passa six mois.

Les travaux furent terminés au commencement de l'automne. Pierre partit le 7 novembre. Aurélie disparaissait le lendemain. Elle l'avait suivi à Paris. Elle était sa maîtresse depuis quatre mois. Rien ne flambe comme le bois sec quand il prend feu... et Aurélie avait pris feu. Un soir, elle s'était jetée dans les bras de cet homme et s'était donnée à lui, sans conditions, sans parler de mariage, follement, pour le plaisir de se donner. Lui, ne l'aimait pas. Il l'avait prise par désœuvrement. C'était un Parisien ; il s'ennuyait à la campagne.

■ Quand Aurélie arriva chez Pierre, à Paris, il s'emporta, voulut la chasser. Il n'entendait pas s'encombrer d'une femme. Il ne lui avait rien promis. C'était vrai... elle ne lui avait, d'ailleurs, rien demandé. Aurélie pria, supplia, se traîna à ses pieds. Elle ne voulait qu'une chose, qu'il la gardât, n'importe où, dans un coin. Elle serait sa servante, son esclave. Elle ferait son ménage, préparerait ses repas, raccommoderait son linge. Un mot, un regard de lui, de loin en loin, cela lui suffirait et la payerait de tout. Il céda, ennuyé, mais flatté en même temps d'être aimé avec une telle violence. Alors commencèrent pour Aurélie quatre années d'un véritable martyre. Pierre la battait, et vingt fois la jeta dehors, brutalement, excédé de son amour. Elle revenait toujours, humble et soumise, passant des nuits entières sur le palier et pleurant, assise par terre contre la porte, elle qui n'avait jamais pleuré, même quand elle avait perdu sa mère. Elle l'aimait, cependant, et l'avait regrettée, mais enûn il ne s'était pas trouvé, ce jour-là, de larmes dans ses yeux.

Un matin, Pierre lui dit :

— Je me marie.

— Quand cela?

— Demain.

Elle s'appuya contre le mur pour ne pas tomber. Lui, rassemblait les vêtements d'Aurélie, les empilait dans une malle. Elle le regardait faire, les yeux secs. Elle ne devait plus jamais pleurer. Elle hési-

tait entre ces trois choses : se tuer, le tuer ou la tuer. Elle ne fit aucune de ces trois choses. Elle vécut, si cela peut s'appeler vivre. Elle ne se sentait plus de cœur.

Elle avait dépensé en une fois tout ce qu'il y avait en elle de chaleur et de passion. C'était une mortequi continua d'aller et de venir, devant elle, dans la vie, sans trop savoir ni comment ni pourquoi. Elle sortit de là avec un profond dégoût de tout ce qui ressemblait à l'amour. Des injures et des coups, voilà ce que l'amour avait été pour elle ! L'amour — ou du moins quelque chose qui en prenait le nom — elle devait le retrouver et l'étudier plus tard, tout à son aise, chez Rosita; et il n'y eut pas, là non plus, de quoi lui en donner une très haute idée. Aurélie n'avait que vingt-neuf ans le jour 011 elle fut irrévocablement chassée par Pierre Grassou ; et, à partir de ce jour, l'homme ne compta plus pour elle.

Aurélie alla s'échouer dans un bureau de placement de bas étage. Elle accepta ce qu'on lui offrit et entra, avec des gages de vingt francs par mois, chez un employé du ministère des finances qui cherchait une bonne pour tout faire. Elle traversa ainsi, pendant six ou sept ans, une quinzaine de maisons. Personne ne voulait la garder. On lui donnait d'excellents certificats, car elle faisait son service ponctuellement, mais on la trouvait trop triste.

Elle n'était pas, cependant, très malheureuse.

CRIQL'ETTE 119

Elle trouvait un certain soulagement à ne plus être cette femme qui avait tant souffert, à ne plus être elle-même, à être une chose appartenant à se? maîtres; ils commandaient, elle obéissait méca niquement, sans résistance, sans empressement. Elle ne parlait jamais, ne riait jamais.

Dans les premiers jours d'octobre 1845, Aurélie était assise sur la banquette de son bureau de placement,—que d'heures elle avait passées sur cette banquette ! — lorsque entra, pimpante et fringante, mademoiselle Julie , la femme de chambre de Rosita. Elle était en quête d'une bonne ouvrière. Elle emmena Aurélie, et celle-ci, pendant trois mois, du matin au soir, passa les journées à coudre, dans la lingerie, près d'une fenêtre, n'ayant d'autre distraction que de regarder les cochers laver leurs voitures dans la cour. Aurélie travaillait admirablement. Rosita, de temps en temps, lui faisait des compliments.

— Julie est contente... très contente de vous... Mais pourquoi avez-vous l'air si triste? Voulezvous que je vous envoie un soir au spectacle ? Vous me verrez jouer.

Aurélie refusait. Elle recevait quarante francs par mois et commençait à thésauriser avec un économie féroce qui devait la conduire, un jour, à la fortune. Pendant les repas, à l'office, Aurélie ne desserrait pas les lèvres, mais elle entendait causer les domestiques. Quel affreux pillage dans cette maison ! Chacun volait de son côté. Et la pensée

venait quelquefois à Tancienne ménagère provinciale qu'el.e ferait marcher droit tous ces gens-là, si elle les avait sous la main.

Ce jour arriva brusquement. Rosita, dans un accès de colère, mit sa femme de chambre à la porte ; elle fit venir Aurélie :

— Je viens de renvoyer Julie. Rempiacez-la, de votre mieux, pendant que je chercherai une autre femme de chambre.

— Je tâcherai de contenter madame, en attendant.

Huit jours après, Rosita disait à Aurélie :

— Je ne cherche plus de femme de chambre. Je TOUS garde. Vous êtes une personne très intelligente.

Aurélie s'inclina. Six mois après, elle était souveraine maîtresse dans la maison. Elle avait arrêté le pillage et réduit les domestiques à l'obéissance. Elle était seule à voler.

Et, d'ailleurs, était-ce voler? Elle recevait sur toutes les fournitures un prélèvement qui est dans les habitudes du commerce parisien. Elle acceptait, sans jamais les solliciter, les présents des amis et famihers de Rosita. Elle revendait, tous les ans, à une marchande à la toilette, de véritables monceaux de satin, de velours et de dentelles. Cétaient là les revenus ordinaires d'Aurélie; elle en eut aussi d'extraordinaires et de très importants. Une véritable fureur de spéculation s'empara de la France, au lendemain de la proclamation de l'empire. Gagner de l'argent était facile. Il suffi-

sait d'acheter et de revendre au bout de quelque temps. Toutes les valeurs montaient. Bien conseillée par un gros financier qui eut pour Rosita la plus tenace des fantaisies, Aurélie, de 1852 à 1850, ramassa une centaine de mille francs. La moitié de celte somme fut gagnée d'un seul coup; Aurélie s'était fait donner au pair trente actions du Crédit mobilier et les revendit au plus haut; le bénéfice était de quinze cents francs par action.

Il serait assurément curieux d'entrer dans le détail des recettes et des économies d' Aurélie, avec leurs intérêts accumulés pendant quinze ans, mais un seul point, en définitive, importe ; le résultat. Il fut des plus brillants. Quand Aurélie fit ses comptes, dans la première quinzaine de janvier 1860, elle avait à elle, bien à elle, plus de trois cent- mille francs, représentés par des valeurs de premier ordre. C'est à peu de chose près ce que devait Rosita à la même époque.

Ainsi donc, pendant quinze ans, cette usine de plaisir, qui n'avait jamais chômé, avait fait ses frais, rien de plus. Les économies de la femme de chambre balançaient les dettes de la maîtresse.

C'est pour cela que Rosita, qui avait, il est vrai, par les bons soins de sa mère, commencé très jeune, c'est pour cela que Rosita en était déjà à sa dix huitième année d'amours forcées.

C'est pour cela que, depuis dix-huit ans, la pauvre fille avait tant menti, tant mangé sans faim, tant bu sans soif, tant aimé sans amour.

122 CRlôL'ETTE

C'est pour cela qu'un jeune homme, congédié par elle, s'était fait sauter la cervelle, et que la mère ie ce jeune homme était morte de chagrin, six mois après.

C'est pour cela qu'une femme avait dû se séparer de son mari, était devenue folle, avait été enfermée dans une maison de santé et se débattait, furieuse, dans les entraves d'une camisole de force, pendant que trois petits enfants n'avaient plus de mère.

C'est pour cela qu'un homme, presque un vieillard, d'ancienne et grande famille, après trente années d'existence irréprochable, avait, un soir, — Rosita ayant absolument besoin de cinquante mille francs, — triché au jeu, s'était fait chasser du club et était allé s'éteindre obscurément dans un village de mineurs, à l'extrémité de l'Amérique.

C'est pour cela qu'un jeune homme, ruiné jusqu'au dernier sou. s'était engagé, à vingt six ans, dans un régiment de ligne et s'était fait tuer sous les murs de Sébastopol, réparant, au moins, celuilà, sa vie par sa mort.

C'est pour cela que, dans le gouvernement de Saratow, à neuf cents lieues de cette chambre à coucher où voltigeaient des Amours aux ailes dorées, les serfs du prince Savéline (3,000 âmes) travaillaient plus durement que par le passé et souffraient plus cruellement du froid et de la faim.

Oui, pour celai pour que mademoiselle Aurélie devînt riche, et qu'elle put aller vivre à Beauvais,

en bourgeoise considérée ; car c'était son rêve et il allait se réaliser.

Oui, pour cela et aussi pour le malheur de Criquette!

Il y avait déjà quelque temps qu'Aurélie était hantée par des projets de repos et de retraite. Oui, mais où? Mais comment? Rester à Paris, il n'y fallait pas songer. Aurélie voulait vivre ignorée, paisible, respectée. Après avoir été pendant quinze ans l'introductrice, auprès de sa maîtresse, de tous les grands chercheurs de grands plaisirs, Aurélie était exposée à être saluée, dans Paris, à chaque pas, par d'imperceptibles hochements de tête accompagnés d'un léger sourire, où se mêlaient, à doses égales, la gratitude et le mépris. Ces sourires voulaient dire : « C'est moi ! J'ai été ton maître pendant un an, pendant six mois, ou pendant moins, beaucoup moins que cela... Me reconnaistu? » Et, quelquefois, elle ne les reconnaissait pas... Ce qui n'avait rien de fort extraordinaire, car cela était arrivé deux ou trois fois à Rosita elle-même.

Le père d'Aurélie était mort, rongé par la tristesse, quelques années après la fuite de sa fille. Mort aussi un frère qu'elle avait, et qui, parti pour l'Amérique, avait été enlevé, presque en débarquant, par la fièvre jaune. Tous les siens avaient payé pour elle. Seule, elle restait debout. Elle avait une revanche à prendre contre la vie, elle la voulait, elle l'aurait I

Evidemment, pour finir ses jours, honorée sous des cheveux blancs, il fallait sortir de Paris... Mais là, que de difficultés encore !... La bourgeoisie provinciale est ombrageuse et difficile. Entrer dans le grand monde, à Paris, est plus facile peut-être que d'entrer dans le petit monde à Bourges ou à Perpignan. -

C'est alors que Rosita eut besoin de se faire seriner huit ou dix phrases espagnoles et qu'une de ses amies lui dit :

— Jai ton affaire... ma maîtresse de piano.

— Elle sait l'espagnol?. ..

— Très suffisamment pour ce qu'il t'en faut... C'est une Française, mais veuve d'un comte espagnol.

— Un comte espagnol!

— Oui, la pauvre femme a eu des malheurs... Je te l'enverrai.

— Qu'est-ce qu'il faudra lui donner?

— C'est cent sous rheure pour le piano... Cane doit pas être plus cher pour Tespagnol.

— Eh bien, envoie-moi-la... Je suis curieuse de la voir, ta comtesse à cent sous l'heure.

Rosita se mit à rire. Elle ne croyait pas à la comtesse espagnole. Elle avait tort. Madame Guarena ne portait pas son titre, mais elle était comtesse, le plus authentiquement du monde.

Le comte Guarena, bien qu'âgé d'une soixantaine d'années, avait pris part, en 1838, au soulèvement carliste, dans les bandes de Cabrera. Après la dé-

faite du célèbre chef de partisans, le comte réussit à passer la frontière, et se réfugia en France. Il avait quelques ressources, quatre ou cinq mille livres de rente; il fut interné à Beauvais et loua un appartement au premier étage de la rue de la Taillerie; trois mois après, il épousait mademoiselle Célestine Ragonnet, fille d'un conseiller de préfecture, qui demeurait dans la même maison, au troisième étage. C'était une personne d'une quarantaine d'années, insignifiante et douce, qui depuis longtemps avait pris son parti du célibat. Guarena était âgé, d'une santé chancelante ; il avait besoin d'une garde-malade.

Madame Guarena perdit son père en 1849, son mari en 1852. Après la mort du comte, on examina la situation, et, tous frais liquidés, le notaire remit à sa veuve trois ou quatre billets de mille francs. Tout balafré, tout délabré, tout lézardé, tout craquelé, ce vieux carliste était encore tourmenté par des retours de jeunesse, et les grisettes de Beauvais avaient un goût très prononcé pour les bagues, les broches et les boucles d'oreilles ; on a beau être couvert des plus honorables blessures, on n'est pas aimé pour soi-même, au delà de soixante ans, même en province.

La pauvre madame Guarena vint tenter fortune à Paris ; elle y trouva quelques leçons de piano et d'espagnol qui lui permirent de ne pas mourir de fainr. ; mais elle regrettait Beauvais, sa vie d'autrefois, ses relations perdues, les causeries de pro-

vince, tranquilles et lentes, les parties de whist à un sou la fiche, tous les samedis soir, chez madame Riblet. La vie qu'elle menait à Paris lui était trc-i pénible. Elle n'avait accepté d'abord de leçons que dans des maisons correctes ; mais il avait bien fallu vivre, et c'est ainsi qu'elle était devenue le professeur de l'amie de Rosita, puis de Rosita ellemême.

Elle racontait volontiers ses malheurs et prit un jour Aurélie pour confidente. Celle-ci, qui était en train de coudre, l'écouta d'abord d'une oreille distraite, mais bientôt elle laissa glisser son ouvrage de ses mains, leva la tête, regarda la maîtresse d'espagnol et considéra que le récit de ses malheurs n'était pas dénué d'intérêt.

Aurélie, tout d'un coup, avait entrevu la possibilité d'une étrange association : madame Guarena fournissant la considération et l'entrée dans le monde provincial ; elle, Aurélie, faisant les fonds de l'entreprise, donnant le vivre et le couvert ; l'une apportant l'honneur, et l'autre l'argent.

Mais il ne fallait pas s'embarquer à la légère en une telle aventure. Tout était-il bien vrai dans cette belle histoire contée par la veuve du carliste ? Aurélie , après avoir confessé longuement madame Guarena, lui proposa d'aller, un jour, faire avec elle un petit tour à Beauvais. Aurélie accompagna, dans deux ou trois visites, madame Guarena. L'accueil, partout, fut plein d'égards et d'eaipressement. Aurélie prit discrètement part à

la conversation : elle raconta qu'elle était fatiguée de la vie de Paris et qu'elle pensait très sérieusement à se retirer à Beauvais en compagnie de sa chère amie, la comtesse Guarena. A ces mots, personne ne broncha. Madame Guarena avait dit la vérité. Elle était comtesse... et des maisons parfaitement honorables lui étaient ouvertes à Beauvais.

Ces visites, où la conversation fut d'une platitude et d'une banalité rares, parurent délicieuses à Aurélie.

Chez madame Rigaud, la femme d'un médecin, Aurélie ne perdit pas une syllabe d'un long entretien sur les nouveaux vicaires de l'église Saint-, Etienne.

— Nous avons eu, après votre départ, disait madame Rigaud, la douleur de perdre cet excellent abbé Clairget. Il a été remplacé par un jeune prêtre, l'abbé Maigrin, dont les sermons sont très goûtés. C'est lui qui a prêché le dernier carême.

— Et l'abbé Martillon ?

— Toujours à la cathédrale. J'ai eu le plaisir de dîner avec lui, samedi dernier, chez madame Riblet. Nous avons fait un whist, le soir. Le wiiist, vous savez, c'est son péché mignon.

— Je sais... je sais... Et a-t-il fait des renonces?

— Ah! vous vous rappelez que souvent... Eh bien ! oui, il a fait une renonce à pique... et impardonnable l... il avait trois piques 1... Je joue le roi de pique...

Madame Rigaud raconta le coup... Aurélie ne connaissait pas le whist... Cela l'intéressait cependant, et elle écoutait. Les voix étaient discrètes, les paroles mesurées. Aurélie se trouvait, tout d'un coup, transportée à mille lieues de Paris et de la rue Trudon. Quelle différence avec les explosions de colère de Rosita, avec ses cris d'emportement contre les hommes en général et les créanciers en particulier !

Aurélie se sentait en plein courant tranquille et régulier. Elle se souvenait de ses ambitions premières ; vivre bourgeoisement à Dijon! Beauvais ou Dijon... cela devait bien se ressembler.

Et puis, dans toutes ces maisons, on lui montrait de la considération, on lui offrait la place d'honneur, on s'inclinait doucement devant elle, on la reconduisait jusqu'à la porte avec une extrême déférence. Ce n'était plus elle qui reconduisait.

Le pacte fut conclu, non sans quelque résistance de la part de madame Guarena. C'était se vendre, elle le sentait bien; mais Aurélie eut facilement raison de cette dernière révolte de conscience. Madame Guarena, d'ailleurs, était usée parla misère. Les ressorts de la fierté et de l'honneur étaient détendus en son âme. ;

Dans les premiers jours de juin 1860, Aurélift louait à Beauvais, au nom de madame Guarena, une petite maison avec jardinet, située près de la gare, dans une rue qui porte ce nom singulier: Rue du Bout-du-Mur. Un tapissier de Beauvais de-

manda six semaines pour meubler très simplement, mais très convenablement, cette maison. Il fut donc convenu que, vers le 15 juillet, les deux femmes iraient s'installera Beauvais. Aurélie avait l'intention d'annoncer son départ à Rosita, seulement, à la dernière heure, afin d'échapper autant que possible aux explications et récriminations.

Mais, le 10 juillet, la maison étant prête, Aurélie dit à madame Guarena :

— Partez seule... Renouez vos relations... reprenez le train de votre ancienne vie. J'irai vous rejoindre dans une quinzaine de jours. Gela vaudra mieux ainsi.

G'est qu'une nouvelle combinaison s'était présentée à l'esprit d'Aurélie, plus ingénieuse et plus savante... Elle voulait emmener Griquette. Elle était frappée de l'intelligence de l'enfant, de sa docilité, de sa grâce, de sa gentillesse, et aussi des très rares promesses de son délicieux visage. Griquette serait charmante ; il n'y avait pas à en douter, et l'intendante de mademoiselle Rosita était, mieux que personne, en état de savoir que la beauté est une des grandes forces utilisables de ce monde Griquette pouvait donner de la suite et de l'avenir aux projets d'Aurélie. Elle rélèverait bien^ elle en ferait une femme distinguée et la marierait honorablement dans Beauvais. Gette jolie fille trouverait facilement preneur, encadrée dans une jolie dot.

Ce n'est pas tout. Aurélie n'était pas précisément

130 GRIQUETTE

tourmentée par le remords, — cela n'était guère dans sa nature, — mais, enfin, depuis quelque temps, depuis qu'elle se trouvait suffisamment riche, une certaine inquiétude vague se mêlait chez elle au plaisir d'avoir gagné tout cet argent. Elle p.vait l'intention de redevenir pieuse ; elle était résolue à y travailler sérieusement ; cela rentrait dans son programme, où rien n'était abandonné au hasard. Elle pensait qu'une bonne action ferait disparaître ces légers troubles qui l'étonnaient, l'agaçaient. Elle croyait bien, pourtant, en avoir à jamais fini avec les débats de la conscience. Elle se trompait. Il en est un peu, de la conscience, comme de ce membre amputé, disparu, laissé sur un champ de bataille ou sur une table d'hôpital, et qui, cependant, fait encore par moments souffrir celui qui l'a perdu

— Maudite jambe! se dit-il, je ne l'ai plus et elle me tourmente encore !

Voilà pourquoi, le 3 octobre 1860, à la rentrée des classes, elle confiait à mère Marie-Josèphe, supérieure du couvent de Sainte-Marie, à Beauvais, l'enfant qui, le 17 mars de la même année, avait joué, sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin, le rôle de la princesse Colibri.

Rosita était partie, depuis deux mois déjà, lorsque Criquette entra au couvent; car, pour la clarté de ce récit, il faut continuer à l'appeler Criquette, bien qu'elle soit redevenue Céline Brinquart, en mettant, pour la première fois, le pied dans la petite maison de la rue du Bout-du-Mur.

C'était un lundi que Rosita avait quitté Dieppe, et, le lendemain, Aurélie conduisait Criquette directement à Beauvais, par Rouen et Amiens. Aurélie resta là cinq ou six jours, puis elle annonça à l'enfant qu'elle était obligée d'aller passer quelque temps à Paris.

— Oh! marraine, emmenez-moi.

Marraine, c'était le nom que Criquette devait, dorénavant, donner à Aurélie.

— T'emmener, non. Je vais te laisser ici avec madame Guarena.

— Emmenez-moi, je vous en prie. J'ai tant envie de voir Pascal.

— Pascal ! Pascal !

Cet enfant de treize ans était décidément l'ennemi le plus sérieux d'Aurélie, et l'adversaire dont il fallait se débarrasser promptement. Aurélie avait eu un léger mouvement d'irritation, mais se réprimant :

— Je te promets que tu reverras Pascal. Je le ferai venir ici, pendant les fêtes du jour de l'an.

— Quand est-ce, le jour de l'an?

— Dans quatre ou cinq mois.

— Oh! c'est trop loin... Avant, marraine, avant!

— Non, pas avant le jour de l'an... et encore, seulement si tu es bien sage jusque-là!

— Je serai bien sage.

— Oui, mais il faut que tu comprennes ce que je veux dire par ces mots : être bien sage... ïu vas vivre ici en petite bourgeoise. Tu iras probablement bientôt en pension, au couvent, et là tu seras avec des enfants dont les parents ont de l'argent, avec des enfants qui n'ont pas été obligés de vendre, comme toi, des fleurs dans les rues, et d'entrer, comme toi, au théâtre. Ces petites filles-là n'ont qu'une chose à faire : obéir à leur maman. Ta maman, aujourd'hui, c'est moi.

— Ah! c'est vous.

— Je t'ai expliqué que ce n'était plus madame Rosita.

— Oui, vous me l'avez dit.

Pauvre Criquette ! Elle en était à sa troisième mère, depuis trois mois!

— Il faut donc bien m'écouter, bien m'obéir.

— Je vous obéirai.

— Je vais d'abord t'expliquer quelque chose que lu comprendras, parce que tu comprends tout très bien. Ces petites filles, avec qui tu vas être en pension, si elles apprenaient que tu as été une petite déguenillée, courant après les passants, pour des sous, elles se moqueraient de toi.

— Pourquoi? C'est malheureux d'être pauvre... Ça n'est pas mal. Et puis, ce que je faisais, c'était pour gagner de l'argent, quand maman était malade. Ça n'était pas mal.

— Non, ce n'étail pas mal.

— Je travaillais, je ne mendiais pas... et, d'abord, pour maman, s'il avait fallu, j'aurais bien mendié. Je l'ai fait, une fois, une seule fois, un jour que je n'avais rien gagné du tout. Il y a un vieux monsieur qui a été bon. Je lui ai dit : o Maman est malade. » Je pleurais. Il a bien vu que c'était vrai. Il m'a donné dix sous. Est-ce que j'ai eu tort de les prendre?

— Xon, tu n'as pas eu tort, mais enfin, ces petites filles, je t'assure, elles se moqueraient de toi.

— Elles feraient mal.

— C'est possible, mais c'est ainsi... D'ailleurs (et la voix d'Aurélie devint plus rude), fais bien attention à ce que je vais te dire. Tu as envie de revoir Pascal?

— Oh! oui.

— Eh bien! si j'apprends que tu parles de ces

choses dont il ne faut pas que tu parles, que tu racontes, par exemple, que tu as été une petite actrice, à Paris, dans un théâtre, jamais, entendstu bien, jamais tu ne reverras Pascal.

— Je ne dirai rien, marraine, je ne dirai rien.

— Tu me le promets?

— Je vous le promets.

Et comme elle désirait de tout son cœur revoir Pascal, elle tint parole. Elle aurait tenu parole, d'ailleurs, même sans ce grand désir. C'était une droite et loyale petite créature qui, de sa vie, ne devait manquer à une promesse faite.

Criquette demanda la permission d'écrire à Pascal ; elle griffonna une grande lettre de quatre pages, toute pleine de cœur et de fautes d'orthographe. Aurélie se chargea de la remettre à Pascal, qui ne devait jamais la recevoir.

A Paris, Aurélie fit beaucoup de besogne en peu de temps. Elle reçut dès son arrivée la visite de Pascal, qui guettait son retour. Elle fut adroite et prit l'enfant par la douceur. Elle savait qu'il aimait Criquette, aussi lui parla-t-elle de l'intérêt de Crijuette uniquement. Elle allait entrer au couvent, ravailler, se préparer à devenir une femme instruite 3t distinguée.

— Tu veux lui écrire, dit-elle à Pascal ; soit, mais écris-lui une lettre bien raisonnable, donne-lui de bons conseils, et alors, si tu fais ce que je désire, au jour de l'an, tu viendras passer huit jours avec nous à Lyon.

CRIOUETTE 135

Et comme Pascal était embarrassé pour écrire cette lettre, dans laquelle il fallait donner de bons conseils à Griquette, Aurélie eut la complaisance de la lui dicter :

« Ma chère Griquette, mademoiselle Aurélie m'explique ce qu'elle veut faire pour toi. Elle est bonne ; il faut l'aimer et lui obéir en tout. »

Aurélie, qui avait un goût pour les choses nettes, dit à Pascal :

— C'est très bien ainsi. Signe maintenant.

Mais Pascal voulut absolument ajouter quelques lignes de sa façon :

<( Écris-moi, je te répondrai. Je t'aime, Griquette, et je penserai toujours à toi. Je t'envoie, par mademoiselle Aurélie, un journal qui a parlé de mes débuts. Il y a une ligne sur moi. Ne le perds pas, j'y tiens, je veux le garder. »

Ce journal, pas plus que la lettre de Griquette, ne doit arriver à destination. Aurélie répondra qu'elle Ta perdu , quand Griquette le réclamera. Pascal s'en va, résigné ; il emporte l'adresse d'Aurélie à Lyon ; elle la lui a donnée sans hésitation. 11 faut qu'il écrive, qu'il ne reçoive pas de réponse, qu'il se croie oublié et qu'il oublie.

Une heure après le départ de Pascal, Aurélie recevait une lettre de Rosita qui lui écrivait :

« Aurélie, puisque vous voulez bien vous charger de tout régler à Paris, voici mes instructions. Plantin aura, dans quelques jours, des fonds pour payer ce que je dois. Prévenez tout le monde.

Vendez les chevaux et les voitures, à l'amiable, sans vente publique; je ne veux pas avoir l'air d'être ruinée, quand c'est tout le contraire. Le prince est parfait, mais comme je vais m'ennuyer en Russie! et j y resterai longtemps selon toute apparence. Avec l'argent des T:hevaux et voitures payez les domestiques et renvoyez-les. Je vous devais de l'argent, vous m'avez prêté cinq ou six mille francs, je crois, vous devez savoir le chiflre exact. Payez-vous et prenez cinq cents francs de plus pour les chiffons de Griquette. Embrassez-la pour moi. Donnez-moi de ses nouvelles. Pauvre petite, comme je l'aurais aimée, si j'avais pu, si j'avais eu le temps... Je n'ai emporté que mes bijoux. Envoyez-moi ici, robes, chapeaux, linge, tout enfin. Ah! si vous vouliez venir, Aurélie, si vous aviez changé d'avis... Mais enfin, à cause de Griquette, il vaut peut-être mieux que vous restiez. Aimez-la bien. Les deux chevaux bais sont très beaux. Ils ont coûté 10,000 francs, ne les vendez pas moins de cinq mille. »

Aurélie n'avait pas changé d'avis. Elle expédia celte liquidation très rapidement, en quatre ou cinq jours, et avec la plus stricte probité. Elle se trouvait assez riche. L'opération avait laissé ua excédent. Aurélie versa trois mille deux cents francs entre les mains de Plantin ; elle lui annonça son départ pour Lyon et lui donna tranquillement son adresse: 11, quai des Célestins. Il ne fallait pas qu'elle eût l'air de se cacher.

Ce même jour, un omnibus du chemin de fer de Lyon attendait devant la porte de l'hôtel de la rue Trudon, chargé de cinq ou six grandes malles, contenant tout ce qui appartenait à Aurélie et tout ce qui appartenait à Criquette. Rien de plus. Au relie commençait à s'habituer à être honnête. Toute! la rue Trudon la vit partir pour la gare de Lyon. ^

Dès que l'omnibus fut, sur le boulevard, à la hauteur du faubourg Poissonnière, Aurélie pria le cocher de la conduire à la gare du Nord. Trois heures après, elle arrivait à Beauvais, parfaitement tranquille... Qui viendrait la chercher à Lyon et de là à Beauvais ? Elle ne devait d'argent à personne. Elle pouvait commencer une existence nouvelle. Criquette était à elle, bien à elle.

Depuis ce jour, près de cinq mois se sont écoulés. Aurélie, sous le patronage de madame Guarena, s'est glissée lentement, prudemment, dans une vingtaine de maisons de Beauvais. Partout elle à réussi. Criquette, au couvent, a gagné tous les cœurs ; elle est si gentille et si douce !... mais elle est bien inquiète, bien triste. Depuis son arrivée à Beauvais, elle a écrit sept fois à Pascal, avec l'au-j torisation d'Aurélie. Elle a eu deux réponses, efc' ensuite, plus rien. C'est que Pascal n'a reçu que les deux premières lettres. Aurélie a laissé partir ces deux lettres ; il n'y était pas question de Beauvais.

Les enfants continuent à s'écrire, se reprochant mutuellement leur silence ; mais leurs pauvres pe-

tites lettres sont arrêtées au passage et vont mourir dans Ips cendres de la cheminée d'Aurélie. D'autant que le mot théâtre revient à chaque ligne, dans les 'ettres de Pascal. C'est précisément le mot que Criuettene doit plus entendre, ne doit plus connaître; et lorsqu'elle parle de Pascal à sa marraine, celle-ci lui répond :

— Il t'a oublié, oublie-le...

Pascal n'a pas oublié. Ses lettres arrivent toujours de Paris à Beauvais. en passant par Lyon. Chez un enfant de treize ans, une affection si fidèle, si persévérante ! 11 se lassera à la fin. Il se tiendra tranquille, comme Rosita.

Aurélie, pendant ces cinq mois, a reçu, en effet, de Russie une seule lettre, vers la fin de septembre, et d'un admirable laconisme :

« Aurélie, donnez-moi des nouvelles de Gri- » quette. Le prince m'a épousée la semaine der- » nière.

» PRINCESSE SAVÉLINE. »

Aurélie a répondu que Griquette allait bien ; elle a félicité la nouvelle princesse et, depuis, pas un mot.

Voici ce qui s'était passé au fond du gouvernement de Saratow. Les affaires du prince étaient embrouillées; il se trouvait dans l'obligation de rester en Russie pour les remettre en ordre. Rosita lui a dit ;

— Je ne peux pas vous sacrifier ainsi gratuitement ma position au théâtre. Épousez-moi ou je retourne à Paris

Le prince alors a fait venir un vieux pope très» humble et très crasseux ; il lui a dit quelque chose en russe. Savéline a réuni tous les serviteurs du château. Nombre d'entre eux avaient déjà assisté à pareille cérémonie : le prince, dix années auparavant, avait épousé dans les mêmes conditions, une danseuse de l'opéra de Vienne ; il sait comment se font ces mariages-là, comment ils se défont.

Le vieux pope a marmotté, à son tour, quelque chose en russe. Savéline dit à Rosita :

— C'est fait ! Vous êtes princesse.

Rosita se doute bien que ce mariage n'est pas d'une extrême correction, mais tout le monde au château l'appelle : « Princesse », mais elle a pu écrire à ses amis de Paris et à Bidache des lettres signées : Princesse Savéline... Cela lui suffit pour le moment. Cela durera ce que ça pourra. Cela dura toujours, c'est-à-dire jusqu'à la mort du prince.

Savéline n'était plus un jeune homme ; il avait quarante-huit ans ; il buvait beaucoup de vin de Champagne ; il épaississait, s'alourdissait. En juillet 1861, il reçut du ciel un léger avertissement, une petite, une toute petite congestion. 11 n'en tint pas compte, et continua de trop aimer le vin de Champagne. Rosita exigea alors impérieusement un ma-

riage plus solide avec un pope plus sérieux. Elle l'obtint. Savéline mourait six mois après. Rosita héritait d'un million de roubles.

Voici venir le 1" janvier 1861, et Pascal ne reçoit pas de lettre de Griquette, pas de lettre d'Aurélie.

Depuis deux mois et demi, il a thésaurisé, mettant de côté, tous les jours, environ un franc sur les trois francs qu'il gagne au théâtre. Il est allé à la gare de Lyon; on lui a dit que le voyage pour Lyon, en troisième classe, aller et retour, lui coûterait soixante-deux francs. Le 31 décembre, il a soixante-douze francs. Il achète pour mademoiselle Aurélie, un bouquet de trois francs, pour Griquette, un beau livre de quatre francs, relié en rouge, doré sur tranches, avec des images. Total : sept francs. Il fait ses comptes sur un petit bout de papier : soixante-deux et sept : soixante-neuf. Trois francs pour sa nourriture en route, c'est assez. Il demeurera là-bas chez mademoiselle Aurélie; elle l'a invité. Il part, à midi, par un train omnibus.

Le lendemain, 1®'" janvier, il arrive à Lyon, au petit jour. Le temps est affreux. La neige tombe à gros flocons. Il cache son livre sous sa veste. Et son bouquet! il va être abîmé, cela le désoie. Pascal se fait indiquer le quai des Gélestins, mais, au moment où il va pénétrer dans l'allée de la maison, une femme en train de balayer le trottoir l'arrête, et d'une voix dure :

— Où allez-vous? Qui demandez-vous?

CRIQUETTE lil

■ — Mademoiselle Aurélie?

— Elle n'y est pas.

— Elle est sortie, déjà?

— Elle est en voyage.

— Pour longtemps?

— Pour deux mois.

— Et Criquette?

— Qui est-ce, Criquette?

— Une petite fille qui est avec mademoiselle Aurélie.

— Ah ! la petite fille ! Eh bien, elle est en voyage aussi.

— Où ça? bien loin?

— Je ne sais pas... Je n'ai pas l'adresse...

— Et moi qui venais de Paris pour leur apporter leurs étrennes... Ce bouquet pour mademoiselle Aurélie, et ce livre pour Criquette.

Le coup est trop dur. Son cœur se brise. Des larmes lui viennent aux yeux, et Criquette, au même moment, pleure aussi, à cent cinquante lieues de là. C'est le 1^^ janvier, c'est le jour où on lui avait promis qu'elle reverrait Pascal. Et sa première pensée, en se réveillant, est celle-ci :

— Je ne reverrai pas Pascal... Il m'a oubliée. Il ne m'aime plus... Tandis que moi, je l'aime toujours!

Pendant ce temps, Pascal, à Lyon, demande des nouvelles de Criquette à madame Pinglet. Elle n'est pas tendre, à son ordinaire, madame Pinglet, et cependant, un peu émue du chagrin de Pascal, elle tâche de le rassurer.

— La petite Ta bien... très bien. Je tâcherai de faire parvenir votre bouquet et votre livre...

— Oh! le bouquet... ça n'est pas la peine, il serait fané, gardez-le pour vous. Seulement laissezmoi écrire une petite lettre pour Criquette.

Et, dans la loge de la concierge, Pascal écrit la lettre suivante :

(c Ma chère Criquette, j'ai bien du chagrin. J'étais venu de Paris avec un bouquet pour mademoiselle Aurélie et un livre pour toi... On me dit que tu ne reviendras que dans deux mois Je ne peux pas attendre ; on ne m'a donné au théâtre que huit jours de congé et il ne me reste que vingt-six sous. Je te *souhaite la bonne année, Criquette, et t'embrasse de tout mon cœur. »

Pascal retourne à Paris, et sa vie, pendant les six années qui suivirent, peut se raconter en dix lignes. Il avait réellement de très heureuses dispositions pour le théâtre. En 1864, après examen, il entrait comme pensionnaire au Conservatoire. En 1866, il obtenait un second accessit de tragédie et un premier de comédie. Il n'avait que dix-neuf ans; on lui disait : « Passez encore une année au Conservatoire, vous aurez des prix l'année prochaine, et alors c'est le Théâtre-Français ou l'Odéon, Paris, enfin. » Il hésitait, il avait envie d'aller s'essayer tout de suite, en province, et comimença par, accepter un engagement pour remplacer l'amou-' reux de la troupe de Yichy, qui venait de tomber malade.

Le 7 août 1866, à midi, Pascal répétait, sur le théâtre du Casino de Vichy, le rôle d'Octave, dans le Bonho7n)ne Jadis, de Murger. Ce même jour, à la même heure, Griquette faisait demander à mère Mjrie-Josèphe, la supérieure du couvent de Sainte- Marie, de vouloir bien lui accorder une audience particulière. Criquettevenaitdeterminer ses études. Elle devait, à quatre heures, sortir du couvent pour n'y plus rentrer, et pour aller vivre, jeune fille, entre Aurélie et madame Guarena, dans la petite maison de Beauvais.

Une sœur converse vint chercher Criquette.

— Notre mère supérieure vous attend, lui diielle.

Et quelques instants après, Criquette, se jetant aux genoux de la supérieure et lui prenant les deux mains :

— Je ne veux pas partir, ma mère, je ne veux pas vous quitter! Gardez-moi, je vous en supplie. Je veux me faire religieuse et vivre ici, mourir ici. Vous avez été si bonne pour moi, ma mère, depuis six ans. Vous, et toutes les autres mères, et toutes les sœurs... Tout le monde, enfin... Ici seulement je me sens aimée, aimée par vous et aussi, je l'espère, aussi par le bon Dieu. Gardez-moi, ma mère, gardez-moi!

Ainsi parle Criquette qui n'est plus une enfant, mais une ravissante jeune fille de dix-sept ans, mince, frêle et mignonne, toujours Criquette enfin, avec ses grands yeux noirs, si profonds et si teii-

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dres, avec ses mains blanches et fines, avec sa délicate beauté faite toute de grâce et de distinction. Elle est bien, cependant, la fille d'un peintre en bâtiment et d'une fruitière de Belleville, mais il y a de ces hasards.

La supérieure relève Griquette. C'est une femme très intelligente qui. depuis longtemps, a lu dans l'âme de cette enfant. Elle sait que seule, parmi les élèves du couvent, elle voit arriver les vacances avec une sorte de tristesse, de terreur même. Elle sait que ce n'est pas une vocation véritable qui la jetterait entre les mains de Dieu... La maison du Seigneur ne serait pour elle qu'un lieu de refuge, un lieu d'asile. Ce refuge, cet asile, devait-elle les lui accorder? Et, d'ailleurs, le pouvait-elle? Griquette était placée depuis trois ans sous la tutelle d'Aurélie. La chose s'était faite sans la moindre difficulté. Aurélie jouissait, dans Beauvais, de la plus parfaite considération.

Son existence, depuis six ans, était irréprochable. Elle s'occupait des pauvres, faisait partie de plusieurs sociétés charitables, visitait les jeunes détenues, montrant beaucoup d'activité, beaucoup de dévouement. Ses cheveux devenus blancs lui donnaient un air absolument respectable; elle avait changé sa coiffure; deux grandes boucles encadraient son visage, au lieu de ses bandeaux plats ; elle était méconnaissable.

Une fois, cependant, un dimanche, au printemps de 18Ô0, AuréUe avait eu un moment d'inquiétude

Gt d'-émotion. Un jeune commandant de hussards était venu, de Paris, passer l'après-midi à Beauvais, avec un de ses amis, lieutenant-colonel du régiment d'infanterie en garnison dans la ville. La musique jouait au Jeu de Paume. Tout Beauvais était là. Les deux officiers tournaient lentement avec les promeneurs autour du cercle des musiciens.

Le commandant vit arriver, en sens contraire, une vieille dame, grave, digne, un livre de messe à la main. C'était Aurélie qui venait d'entendre les vêpres. Le hussard eut un éblouissement. Il se rappelait brusquement les trois mois de sa vie pendant lesquels il avait dépensé le plus d'argent, fort • agréablement d'ailleurs. Ce n'était pas Aurélie qu'il revoyait, c'était Rosita et, par conséquent, bien des choses. Il regardait attentivement Aurélie qui, du premier coup d'oeil, l'avait reconnu. Elle continua cependant son chemin, ne se détourna pas d'une ligne, et vint le frôler, impassible, soutenant l'examen sans le plus léger tressaillement sur son visage. Le commandant reprit sa conversation un moment interrompue. Aurélie ne courut jamais d'autre danger.

L'entretien de mère Marie-Josèphe et de Criquette fut très long. La jeune fille était, par-dessus tout, droite et franche. Elle ne fît pas — ce qui lui eût été facile — de grandes phrases sur son désir de s'abîmer en Dieu et de renoncer aux joies de ce monde. Ces joies, elle ne les aurait pas dédai-

gnées! Elle aimait le couvent parce qu'on l'y aimait, et c'est pour cela qu'elle voulait rester au couvent. Elle n'avait qu'un désir au monde : être aimée. Sa mère l'aimait... Pascal l'aimait! Aussi pensait-elle encore à sa mère, encore à Pascal.

Et mademoiselle Aurélie ! Criquette se reprochait bien souvent sa froideur pour sa marraine... Il lui arrivait de s'accuser elle-même de sécheresse et d'ingratitude. Mademoiselle Aurélie l'avait recueillie, avait payé — et sans compter — les frais de son éducation; elle venait la voir au couvent, deux fois toutes les semaines ; pendant les vacances, pendant les congés de Pâques et du Jour de l'An, •elle faisait de son mieux pour la distraire, pour l'amuser même. C'était beaucoup, tout cela .. Ce n'était rien, cependant... Criquette ne se sentait pas aimée.

En revanche, au couvent, elle était entourée de tendresse et de bonté. La petite marchande de brioches de Belleville avait eu d'abord quelque peine à se plier à cette existence si régulière, si ordonnée, toujours la même, invariablement; mais, peu à peu, elle s'y était faite. Elle se plaisait en cette chapelle toute fleurie, tout embaumée, avec ses cérémonies un peu théâtrales : le défilé des élèves avec leurs grands voiles de mousseline blanche, pendant que l'orgue grondait comme un tonnerre, ou murmurait tout doucement... L'odeur de l'encens lui montait à la tête; l'harmonie des cantiques la remplissait d'un trouble délicieux.

Une sœur chantait, tous les dimanches, à la messe; elle avait une voix superhe, ardente et passionnée , une vraie voix de théâtre ; en l'écoutant, Criquette souvent s'était senti des larmes dans les yeux.

Il restait un peu de la princesse Colibri dans la pensionnaire de Sainte- Marie. Tant de souvenirs s'agitaient confusément dans la tête de cette enfant! A onze ans, dans la loge de Rosita, elle disait Monseigneur à une Altesse impériale qui venait la voir jouer la comédie, et, à treize ans, dans le jardin du couvent, elle disait aussi : Monseigneur, à l'évêque qui, le matin, lui avait fait faire sa première communion.

Dans les premiers temps, Criquette était souvent assaillie, à la chapelle, par de singulières visions. Au-dessus de l'autel se trouvait une statue de la Vierge, les bras étendus, les mains ouvertes et toute chargée d'ex-voto : colliers et bracelets, dont les pierreries étincelaient. Placée dans une niche creusée profondément dans le mur, la statue était baignée d'une lumière très vive tombant d'en haut. Il y avait là, grâce à l'obscurité de la chapelle, un effet un peu cherché, mais saisissant. Et souvent, tout d'un coup, ce n'était plus l'orgue que Criquette entendait chanter, c'était la fanfare de l'apothéose de Gri-Gri qui sonnait à ses oreilles. Ce n'était plus la Sainte Vierge qu'elle voyait, c'était Rosita, en plein théâtre, sous la lumière électrique, avec ses diamants et ses perles.

Mais ces visions bientôt disparurent, s'efFacèrent, et Criquette ne vit plus que la Vierge qui lui tendait les bras et lui souriait. Elle finit même par l'entendre parler, et la statue, s' animant, lui disait très distinctement •

— Reste avec moi, mon enfant. Je serai ton amie, si tu n'as pas d'amie, et ta mère, si tu n'as plus de mère.

Au couvent se trouvait annexé un orphelinat de petites filles également dirigé par la communauté de Sainte-Marie. Les enfants assistaient aux offices de la chapelle, assises sur des bancs en face de la chaire.

Un jour, pendant le dernier carême, l'aumônier du couvent, un vieux prêtre, sans éloquence aucune, mais simple et doux, avait pris pour texte de son sermon, cette phrase d'un psaume :

« Le passereau se trouve une demeure, et la tourterelle un nid. Que vos autels soient mon asile, ô Seigneur des armées, mon roi et mon Dieu. »

Et le vieux prêtre disait à ces enfants :

u Venez au Dieu des pauvres et des abandonnés, au Dieu des déshérités de cœur et d'amour. Il est la famille de ceux qui n'ont plus de famille, le soutien de ceux qui n'ont plus de soutien, l'espoir de ceux qui n'ont plus d'espoir. Venez à Dieu, vous qui êtes seules, et vous ne serez plus seules. Venez à Dieu, vous qui n'êtes pas aimées, et vous serez aimées. »

Criquette se faisait à elle-même rapplication de ces paroles.

Elle se souvenait d'avoir été pauvre comme ces petites filles qui se tenaient là, serrées les unes contre les autres, dans leur humble costume de lainage noir. Et, bien qu'assise dans les rangs des élèves riches, des élèves qui avaient une famille, Criquette se sentait, comme une orpheline, seule et abandonnée.

Dieu se proposait; elle l'acceptait dans son angoisse de pauvre fille qui avait connu et ne connaissait plus la douceur d'être aimée.

Ce n'était pas un ange, cependant; elle était femme et très femme. Si Pascal avait été là, elle l'aurait préféré peut-être, mais Pascal n'était pas là.

La supérieure interrogeait Criquette, et se disait :

— Ce n'est pas Dieu qui l'appelle, c'est la vie qui lui fait peur, c'est une vocation de désespoir. Je ne dois pas garder cette enfant.

Cependant l'émotion de Criquette était si vive, ses supplications si touchantes, que la supérieure promit de parler à mademoiselle Aurélie qui devait venir elle-même, à quatre heures, chercher la jeune fille.

— Vous êtes mineure, dit-elle à Criquette, et je ne puis vous garder ici sans le consentement de votre tutrice. Je ne serais pas disposée, d'ailleurs, même avec son consentement, à vous laisser commencer dès aujourd'hui vos deux années de noviciat. Je ne suis pas assez sûre de votre vocation.

ioO CRIQUETTE

Je vais demander à mademoiselle Richard de vouloir bien vous laisser ici, une année encore, comme pensionnaire. Vous reviendriez après les vacances.

— Oui... cela plutôt que rien, ma mère, en attendant... mais, pas de vacances!... pas de vacances!...

— C'est tout ce que je peux faire... Allez, mon enfant, allez...

L'entretien de mère Marie-Josèphe et d'Aurélie fut moins long. La supérieure obtint pour toute réponse un refus sec et bref.

— Cette enfant, dit-elle, n'a pas la moindre vocation... Vous connaissez mes sentiments, ma mère, et vous savez de quel cœur, s'il en était autrement, je la laisserais aller à Dieu... Je ne veux que son bonheur... et son bonheur n'est pas ici.

Elle emmena Criquette. Elles s'en allèrent à pied, toutes deux, le long des boulevards, et marchèrent silencieusement, pendant quelque temps.

Puis, brusquement, mademoiselle Aurélie, se tournant vers Criquette :

— Rester au couvent! te faire religieuse! d'où t'est venue cette lubie?

Et comme Criquette tardait un peu à répondre::

— J'ai d'autres projets sur toi, je t'en préviens.

— Quels projets?

— Tu le sauras bientôt.

Mademoiselle Aurélie, depuis six ans, offrait le plus édifiant spectacle. Elle allait à l'église assidûment; son prie Dieu portait son nom gravé sur une

plaque de cuivre. Que d'heures elle avait passées, agenouillée sur cette chaise basse et s'efforçant d'arriver à la prière, à la prière fervente et atten-^ drie. Mais n'aime pas qui veut et ne prie pas qui veut. La prière doit monter naturellement du cœur aux lèvres, pour être la prière.

Mademoiselle Aurélie continua cependant de rendre exactement ses devoirs à Dieu, comme à une personne encore très influente et très capable de rendre de fort utiles services dans ce monde, sinon dans l'autre. Dieu pour elle n'était pas un but, mais un moyen.

Sans doute, il eût été bien de donner Criquette à Dieu, — cela aurait été d'un excellent effet dans Beauvais, — mais il paraissait bien plus avantageux à Aurélie de la donner à quelque mari bien rente et bien apparenté. Les relations d'Aurélie par là pouvaient s'étendre et s'élever; sa position s'élargir et se consolider.

Les portes de Beauvais d'abord... Les portes du ciel, on verrait plus tard. Il y a temps pour tout 1

Depuis son entrée au couvent, Criquette n'avait jamais quitté, même pendant les vacances, le costume très simple et peu avantageux des pensionnaires de la maison. Les jeunes filles les mieux nées de Beauvais étaient confiées aux Dames de Sainte-Marie, et il ne déplaisait pas à Aurélie de se promener par la ville, ayant à ses côtés Criquette portant l'uniforme du couvent : il était de bonn^ marque.

Mais Aurélie, depuis deux ou trois mois, préparait le coup de théâtre qui devait mettre en pleine lumière la grâce et la beauté de la jeune fille, tenues cachées jusque-là. Aurélie redevint la grande femme de chambre qu'elle avait été pendant quinze ans, auprès d'une personne dont l'industrie consistait à être belle, et à ne pas l'être, tous les jours de la même manière. Aurélie retrouva ses talents d'autrefois. Elle avait fait briller Rosita; il s'agissait de faire briller Criquette; seulement cette fois

les circonstances n'étaient pas les mêmes. C'était pour le bon motif, pour un seul mariage.

Criquette était sortie du couvent un mercredi, et, le lendemain matin, cette jeune fille qui, la veille, parlait de se consacrer à Dieu, examinait, avec une évidente curiosité, cinq ou six robes, de vrais chefs-d'œuvre, créés par Aurélie, et où se mariaient, en de justes proportions, les élégances parisiennes et les sévérités provinciales. Criquette devait débuter, le soir même, chez madame Rigaud, qui avait de petits jeudis, où l'on écoutait un peu de musique en buvant du thé.

Dans la journée, Aurélie s'occupa elle-même de la coiffure de Criquette, qui avait des cheveux admirables. Ce fut une grande opération qui dura trois heures. Après bien des essais et bien des tâtonnements, Aurélie prononça ce simple mot : a J'ai trouvé. » Elle avait trouvé, en effet. Et, pendant qu'Aurélie, à pleines mains, tordait, nattait, et enroulait les cheveux de Criquette, celle-ci se rappelait avoir vu, étant toute petite, les cheveux blonds de Rosita, tordus, nattés et enroulés par ces mêmes mains.

Très fîère du résultat obtenu, Aurélie, du haut de l'escalier, cria :

— Madame Guarena! venez, madame Guarena! Et, dès qu'elle la vit entrer dans la chambre de

— Regardez, ma chère, regardez!... laplusjolie fille de Reauvais !

Aurélie savait bien qu'elle ne s'était pas trompée, le jour où elle s'était dit que Criquette serait charmante, mais le succès dépassait ses espérances. Elle avait le mouvement d'orgueil du général qui voit ses prévisions justifiées, dépassées même, par l'événement, et qui se sent la victoire dans la main

Le soir, chez madame Rigaud, il n"y eut qu'un cri.

— C'est la plus jolie fille de Beauvais!

Criquette fut choyée, fêtée, câlinée. Et cependant elle s'ennuyait à périr, la plus jolie fille de Beauvais. Quelle existence, seule, entre ce? deux femmes!

Madame Guarena ne comptait pas. Elle n'était ni bonne, ni méchante ; elle n'était plus. Après tant d'années de dénuement et de privations, elle s'tmgourdissait dans ce bien-être retrouvé comme par miracle. Elle passait ses journées entières à faire des patiences : trois patiences, les mêmes, éternellement: les capucins, les petites rues et le carré Napoléon. Elle en tenait une exacte comptabilité. Le soir, elle écrivait sur un petit agenda : Aujourd'hui, 22 août 1866, fait soixante-dix-neuf patiences : réussi douze fois les capucins, onze fois les petites rues et quatorze fois le carré Xapoléon. C'était ainsi tout le long de l'année.

Madame Guarena ne s'arrachait à ses chères patiences que pour faire travailler, pendant deux heures, tous les jours, le piano à Criquette. A cette leçon succédaient deux heures de lecture h

haute Yoix, faite par Criquette aux deux femmes. Des romans, toujours, et toujours vertueux, pris par abonnement au cabinet de lecture de madame Pingat, qui garantissait la stricte moralité de tous les ouvrages portés sur son catalogue. Puis, une heure de promenade à côté de mademoiselle Aurélie, sur les boulevards de la ville, très beaux mais très tristes. Après dîner, on voisinait, le mardi excepté. C'était le soird'Aurélie. Ainsi se passèrent, sajis événement pour Criquette, les six premières semaines.

Dans cette maison froide et rnuette, Criquette n'avait qu'un ami, un gros chien de Terre-Neuve, tout noir, nommé Pierrot. Du premier jour, Pierrot et Criquette s'étaient compris, s'étaient aimés. Les moments les plus doux de la vie de la jeune fille étaient ceux qu'elle passait, seule, dans le jardin, sur un banc, la tête de Pierrot posée sur ses genoux. Immobile, Pierrot regardait fixement sa jeune maîtresse avec ses bons yeux de chien attendri.

En ces heures de rêverie, des troubles s'élevaient dans la conscience de Criquette. Elle se disait : « Oti suis-je? Qu'est-ce que c'est que ma marraine? Que veut-elle de moi ? » On a beau avoir été élevée au couvent, on a beau n'être nourrie que de romans vertueux, on se rend compte de bien des choses, quand on a dix-sept ans, quand on est très intelligente, et quand, aux impressions de la jeune fille, viennent s'ajouter les souvenirs

d'une enfant qui avait vagabondé dans les faubourgs de Paris, rôdé dans les coulisses d'un théâtre et vécu dans l'hôtel d'une comédienne des plus ourues.

Un jour que Criquette était là, sur ce banc avec Pierrot, elle entendit s'élever au loin, dans la maison, la voix de mademoiselle Aurélie. Elle grondait très durement Thérèse, leur petite bonne. Pourquoi était elle si sévère avec cette pauvre fille? Elle devait se rappeler qu'elle-même... Criquette se souvenait... Non, elle ne se trompait pas... Aurélie était bien la femme de chambre de Rosita... et alors comment, tout d'un coup, était-elle devenue riche ?... Et elle était riche, puisqu'elle parlait de la doter.. . Cet argent que Criquette apporterait à son mari, d'où venait-il, cet argent? Voilà où était ramenée obstinément la pensée de la jeune fille.

La grande marieuse de Beauvais était madame Rigaud. Femme d'un médecin, et par là tenant à tous les mondes, elle était admirablement placée pour exercer cette utile profession. A deux reprises, pendant ces six premières semaines, elle vint faire des ouvertures à Aurélie. Criquette ne le sut jamais. La première fois, c'était un capitaine... jeune, distingué, non sans fortune. Aurélie refusa formellement. Un militaire ! courir les garnisons 1 à aucun prix ! La seconde fois, un médecin dont la famille habitait Beauvais, mais qui exerçait à Paris ; il avait déjà une fort honorable clientèle. La

réponse fut la même. Sa pupille devait, mariée, vivre, près d'elle, à Beauvais.

Mais, vers le milieu du mois de septembre, un jour, pendant la lecture d'un roman oii le mot amour était partout remplacé par le mot sympathie, madame Rigaud arriva, tout essoufflée, toute haletante :

— J'ai besoin de vous parler, à vous, à vous seule, dit-elle à Aurélie.

Elles s'en allèrent ensemble faire un tour dans le jardin, et dès qu'elles se trouvèrent à vingt pas de la maison :

■— Ah! ma chère, si vous saviez... si vous saviez! Vous ne direz pas non, cette fois... Un jeune homme est amoureux de votre pupille. . . et ce jeune homme, c'est...

— C'est?...

— Stanislas Meunier, le fils de M. Jean Meunier, Ces trois mots : Monsieur Jean Meunier^ eurent,

à la fin de la phrase, une importance extraordinaire... Voici pourquoi.

De 1810 à 1832, Pierre Meunier avait fabriqué des boutons d'os en tous genres à Beauvais; il occupait une vingtaine d'ouvriers. Puis était venu le tour de Louis Meunier, avec une cinquantaine [ d'ouvriers, de 1832 à 1850. Et, depuis 1850, Jean Meunier commandait à une centaine d'ouvriers, dans cette même fabrique de boutons d'os en tous genres, fondée par son grand-père et agrandie par son père. 11 avait deux enfants : une fille mariée à

lo8 CRIQUETTE

un juge au tribunal de première instance de Douai, et un fils, Stanislas, un grand jeune homme blond de Tingt-trois ans, qui faisait son droit à Paris, mais qui le faisait tout de travers, car il avait pris sa première inscription en 1862 et n'avait encore passé que deux examens.

Au grand chagrin de son père, Stanislas paraissait fermement résolu à ne fabriquer de boutons d'os d'aucun genre. Peut-être était-ce un peu la faute de Jean Meunier. Les trois premiers Meunier avaient été élevés de la manière suivante : au collège jusqu'à treize ou quatorze ans ; alors ils en étaient sortis, sachant bien lire, bien écrire, bien compter, mettant très suffisamment l'orthographe et ayant , par-dessus le marché, un peu d'histoire et de géographie dans la tête. Leur apprentissage commençait ; ils passaient successivement par tous les ateliers, étudiant tous les détails du métier; si bien que, plus tard , quand un ouvrier leur paraissait maladroit, les trois Meunier, devenus patrons, pouvaient lui dire, en relevant les manches de leurs redingotes de bourgeois:

— Ote-toi de là que je m'y melte, mon garçon, tu vas voir comment il faut s'y prendre.

Seulement, Jean Meunier, troisième de la dynastie, avait voulu faire donner à son héritier présomptif une éducation libérale bien complète, tout le tremblement, comme il disait. Stanislas passa dix ans de sa vie interne dans un grand lycée de Paris. On lui enseigna la rhétorique, rastronomie,

la 2rér»logie, la morale, la logique, la psychologie... Jl n'apprit rien de tout cela, mais enfin on le lui enseigna. Il eut toutes les peines du monde à se faire recevoir bachelier. Il dut s'y reprendre à trois fois et passer, au sortir du collège, une année dans un de ces affreux établissements où Ton entonne aux candidats ioiUes les notions exigées au baccalauréat^ comme on entonne aux volailles, dans des gaveuses mécaniques, la plus indigeste des pâtées. Et il faut que cette pâtée soit indigeste ; sans quoi, les volailles la digéreraient et n'engraisseraient pas. Seulement, elles engraissent mal, d'une chair inutile et creuse ; elles se gonflent sans se remplir.

Stanislas fut reçu et revint à Beauvais. Ce fut un grand jour! Il était le premier bacheher de la famille. On l'attendait à la gare. Son père l'embrassa de toutes ses forces, puis il lui dit :

— Maintenant, à la fabrique !

— Oh ! non, papa, pas encore. Je veux faire mon droit, être avocat... pas pour plaider... pour avoir le titre seulement.

Le père Meunier n'était pas avocat, cç qui ne l'empêchait pas de compter parmi les membres les plus sensés et les plus judicieux de la chambre de commerce de Beauvais. Cependant il fut tenté, 1 imbécile! Son fils, avocat I

— Eh bien, va faire ton droit. Mais ensuite, après, tout de suite, à la fabrique!

— Je te le jure, papa

Stanislas était à Paris depuis quatre ans. avait beaucoup travaillé. Il était d'une très jolie force au billard. On le citait déjà parmi les bons amateurs. Et il n'avait que vingt-trois ans !

Les gens spéciaux sont d'accord, paraît-il, sur ce yoint, que la France, depuis un quart de siècle, a ait, dans l'art du billard, des progrès considérables. C'est un grand mouvement qui a commencé à se dessiner sous l'empire et qui, depuis, ne s'est pas arrêté. Des professeurs se sont formés, très habiles, très ingénieux, très savants ; et l'on verra, selon toute apparence, s'élever un jour, au cœur de Paris, somptueusement, à coups de millions, — on ne compte plus que par millions — une université de billard, laïque naturellement.

Stanislas avait un professeur, un tout jeune homme, bachelier comme lui. Qui est-ce qui n'est pas bachelier en France ? Ce jeune professeur était le fils d'un des maîtres du billard, qui avait voulu, lui aussi, donner à son fils la grande éducation libérale. Le jeune homme fit d'excellentes études, eut des prix au collège, un accessit de vers latins au concours général et passa haut la main son baccalauréat. Comme on félicitait le père, au lendemain de ce succès : i

— Oui, répondit-il, tout cela est très gentil. ' Mais il s'agit d'être sérieux, maintenant. Il faut que Georges se mette au billard.

Georges se mit an, billard et réussit admirablement; il y a des talents héréditaires. Stanislas

devint un de ses plus brillants élèves, grâce à un labeur acharné. Il travaillait ou jouait de sept à huit heures par jour. Mais l'esprit ne peut pas être .toujours tendu vers les choses sérieuses. Stanislas s'amusait un peu , et le plaisir coûte assez cher à Paris. Ses folies cependant n'étaient pas ruineuses. Il avait une pension de quatre mille francs et, généralement, arrivait à Beauvais, au mois d'août, pendant les vacances, avec un petit arriéré de cinq à six mille francs. Jean Meunier jetait les hauts cris , la mère intervenait, et le père payait, pour la dernière fois, toujours.

Stanislas passait deux mois à Beauvais. Il éblouissait les habitués du café Potard et du café Yelut, les deux grands cafés de Beauvais, sur la place de l'Hôtel-de-Ville. Tout en disant : « Il ferait bien mieux d'entrer à la fabrique, » le père Meunier était flatté de savoir que son fils pouvait rendre cinquante points de cent au plus fort amateur de Beauvais. Et le plus fort amateur d'Amiens était venu, un jour, tout exprès, pour faire une partie de mille points, en deux séances, au café Potard, avec Stanislas. L'Amiénois fut honteusement battu. Cela causa une certaine émotion dans les deux villes. Une polémique s'engagea entre les journaux de la Somme et de l'Oise. Le rédacteur du Guetteur de la Somme s'écriait :

« Notre champion n'aurait pas été battu s'il avait connu le billard du café Potard ; mais il ne le con-

naissait pas, tandis que M. Stanislas Meunier a été élevé sur ce billard. »

Le Propagateur de VOise, un organe libéral, trouvait ces querelles déplorables :

« Une polémique à propos d'une partie de billard ! Voilà donc où nous en sommes réduits, dans ce grand silence de Fempire!... »

En 1866, le 1" septembre, Stanislas n'avait pas encore reparu à Beauvais. Son père dut aller le chercher et le ramener de force. Stanislas avait un air défait et dramatique. La situation était, en effet, plus grave qu'à l'ordinaire. Six mois auparavant, Stanislas avait eu le plaisir et le malheur de rencontrer une assez jolie personne, qui avait les yeux très noirs et les cheveux très blonds. Chose rare autrefois et très fréquente aujourd'hui, grâce aux progrès de la chimie. Mais l'amour n'entre pas dans ces détails-là. Bref, le passif de Stanislas s'élevait à une vingtaine de mille francs; il était affreusement traqué par ses créanciers et deux ou trois d'entre eux avaient eu l'indélicatesse de s'adresser directement au père Meunier, qui était riche. Ceux qui évaluaient sa fortune à un million restaient un peu au-dessous de la réalité, et les bénéfices de la fabrique s'élevaient, en outre, bon an mal an, à une soixantaine de mille francs.

Mais payer ainsi, d'un seul coup, vingt raille francs! Et ce serait probablement quarante mille francs l'année prochaine! Jamais 1 Alors le jeune Stanislas s'écriait :

— Je suis déshonoré ; je n'ai plus qu'à me brûler la cervelle. Il y a dans mes dettes pour six mille francs de dettes d'honneur.

i Les dettes d'honneur, ce sont les dettes de jeu, c'est-à-dire les moins honorables qui soient au monde. On n'est pas déshonoré quand on ne paye pas les six mille francs qu'on doit à son tailleur, on est déshonoré quand on ne paye pas les six mille francs qu'on doit à un chevalier d'industrie qui sait tourner le roi à l'écarté. Voilà la morale de ce monde !

Le père Meunier finit par s'humaniser. Il déclara qu'il payerait, mais à la condition que Stanislas se marierait tout de suite et vivrait avec sa femme à Beauvais. C'était absolument le programme d'Aurélie.

Il y avait précisément trois jeunes Beauvaisines à marier, dans des prix acceptables; elles flottaient, dot et espérances tout compris , entre 250,000 et 300.000 francs. Stanislas consentit à voir les trois jeunes personnes. Elles étaient toutes trois remarquablement laides. Stanislas refusa. Il préférait le déshonneur.

Les choses en étaient là, quand le père et le fils, traversant un jour la place de l'Hôtel-de-YiHe, rencontrèrent, à quatre pas de la statue de Jeanne Hachette, mademoiselle Aurélie et sa pupille. A peine les eurent-ils croisées, que Stanislas dit à son père :

— As-tu vu, papa? as-tu vu?

-Quoi?

— Cette jeune fille ! Comme elle était jolie I

— Je n'ai pas remarqué...

— Ses yeux ! . . . Tu n'as pas vu ses yeux ?

— Je n'ai rien vu.

— Ah! si celle-là est à marier, je veux bien, papa. Suivons-la, papa, suivons-la.

Et M. Meunier, notable commerçant, magistrat consulaire, fit. à cinquante-huit ans, pour la première fois de sa vie, ce qu'il n'avait jamais fait à Beauvais : il suivit une femme !

— Mais, tu sais, papa, pour bien suivre une femme, il faut marcher devant.

Stanislas, on le voit, n'avait pas tout à fait perdu son temps à Paris. Il en rapportait des notions assez exactes sur l'art de suivre les femmes.

Le père et le fils dépassèrent les deux femmes, et aussitôt après, Stanislas :

— Les connais-tu ?

— Je les ai rencontrées quelquefois, mais je ne les connais pas.

— Ah ! papa, elles s'arrêtent ; elles ont rencontré le docteur Rigaud. Elles causent avec lui. Viens, faisons un petit crochet par la rue des Jacobins, et dès que le docteur Rigaud les aura quittées, nous le rattraperons. Il nous dira qui c'est.

Vaincu, docile, le père Meunier fit un petit crochet par la rue des Jacobins ; et, une heure après, il était en grande conférence avec madame Rigaud, qui rendait un éclatant témoignage aux vertus de

CRIC'UETTE 163

mademoiselle Aiirélie. II n"y avait pas une grosse dot : cinquante mille francs, mais cent mille écus environ d'espérances.

Après quoi, toute bouillante, madame Rigaud courait chez A urélie. Tout paraissai t conspirer pour le prompt bonheur de Griquette. C'était un jeudi, le jour de madame Rigaud ; l'entrevue pouvait avoir lieu, chez elle, le soir même.

Aurélie crut devoir mettre Griquette au courant de la situation; elle reçut assez favorablement Touverture. Elle ne pouvait en vouloir à ce jeune homme d'être tombé amoureux d'elle à première vue. D'ailleurs le mariage serait, de toute manière, autre chose que l'existence à laquelle elle était condamnée^ Et, plutôt que cela, tout 1

Le soir, en s'habillant, elle se regardait dans la glace avec un peu plus d'attention que de coutume.

— Suis-je donc si jolie, se disait-elle, pour avoir ainsi tourné la tête à ce monsieur ?

Quand Aurélie et Griquette arrivèrent chez les Giraud, tous les Meunier étaient déjà là, père, mère et fils. Il fut aussiôt procédé à quelques divertissements. Un monsieur récita des vers. Un autre monsieur — c'était le conservateur des hypothèques — chanta avec une dame le duo de la Favorite. Griquette elle-même s'exécuta de fort bonne grâce, sans se faire prier; elle joua une sonate de Beethoven, ni bien ni mal, mais gentiment, naturellement, comme tout ce qu'elle faisait.

Aurélie s'était départie de son habituelle gravité 1

des sourires erraient sur ses lèvres; elle jouait les mères, les vraies mères ; elle était heureuse ; jamais elle ne s'était sentie plus considérée.

Stanislas regardait Criquette et la trouvait bien plus jolie que la jeune personne qui lui avait fait dépenser tant d'argent à Paris. Il faisait cette réflexion que, cette charmante jeune fille aidant, on pourrait se résigner à vivre à Beauvais et à y faire soucbe de petits Beauvaisins et de petites Beauvaisines.

On servit le thé... Madame Rigaud s'arrangea très adroitement pour laisser Criquette et Stanislas seuls ensemble, dans un coin. On respecta leur conversation. Ils étaient là, tous les deux, en face l'un de l'autre, touchant de temps eu temps le bord de leurs tasses, du bout des lèvres, pour se donner une contenance. Le thé était très chaud.

Criquette se disait :

— C'est à lui de parler.

Stanislas se disait:

— Par où commencer?

11 avait cette phrase sur les lèvres :

— Comme vous êtes jolie, mademoiselle, et comme j'ai envie de vous épouser !

S'il avait ainsi parlé, qui sait ? peut-être les choses auraient- elles pris une autre tournure, mais ce n'est pas l'usage d'entrer en matière avec une telle netteté.

Stanislas, enfin, rassembla tout son courage et dit à Criquette avec effort :

— Ce thé est bien chaud, mademoiselle.

— Ohl oui, monsieur, bien chaud.

— Je crois que nous serons forcés de le laisser }in peu refroidir ?

— Je le crois, monsieur.

Et ce fut tout. Avec le même mouvement régulier, ils se mirent à faire tourner leurs petites cuillers dans leurs tasses, paraissant absorbés par cette intéressante opération, mais elle ne pouvait se prolonger indéfiniment. Au bout de quelques instants, Stanislas, sans relever la tête, dit à la jeune fille :

— Il y a peu de temps, mademoiselle, que vous êtes sortie du couvent?

— Environ six semaines, monsieur.

— Et vous n'y retournerez plus, mademoiselle?

— Non, monsieur.

La conversation, pour la seconde fois, tomba lourdement, à plat. Stanislas était profondément découragé; et il se disait : « C'est fini... Je suis perdu... Je ne trouverai plus rien. »

Le thé était moins chaud ; ils burent chacun une petite gorgée... Puis, Stanislas tout d'un coup yant une soudaine illumination :

— 11 a fait bien beau aujourd'hui, mademoiselle.

— Oui, monsieur.

— J'ai eu le plaisir de vous rencontrer, cet après-midi.

— Oui, je sais, monsieur.

Ce je sais, monsieur, lui échappa. Elle comprit tout de suite qu'elle venait de dire une chose qu'il

ne fallait pas dire... Elle aurait dû, montrant un air ingénu, avoir l'air de ne se douter de rien... Elle aurait dû répondre : « Ah! vraiment, monsieur^ et où cela? » Ainsi aurait parlé une jeune fille de pure race provinciale, née avec Tinstinct des convenances bourgeoises, mais telle n'était pas Criquette. Sa malheureuse franchise l'avait entraînée. Ils étaient très troublés tous les deux. Stanislas remuait machmalement sa petite cuiller dans sa tasse... et Criquette aussi, machinalement, faisait le même mouvement.

Le père Meunier les regardait; il dit tout bas h madame Rigaid ;

— Ça ne va pas, ça ne va pas.

— Xon, ça ne va pas. Je crois que je serai forcée d'aller à leur secours... Mais attendons encore un peu. Les commencements sont toujours si durs.

Criquette avait le sentiment de sa faute. Elle comprit qu'il fallait la réparer. Elle devait, à tout prix, tâcher de remettre la conversation en train, et la première, héroïquement, elle prit la parole :

— Vous habitez Paris ordinairement, monsieur?

— Oui, mademoiselle, depuis quatre ans ; mais je viens à Beauvais, Tété, pendant deux mois.

— C'est moins gai que Paris, Beauvais?

— Un peu moins.

— Il y a bien des distractions à Paris ?

— Oui, sans doute... Les courses, les théâtres...

— Les théâtres! Tous allez souvent au spectacle, à Paris ?

CRIQUETTE 1G9

— Très souvent.

A ce mot, les théâtres, Criquetfe s'était un peu animée. Elle avait relevé la tète. Alors, Stanislas, enchanté de tenir enfin un sujet de conversation :

— Oui, très souvent. Ainsi, mademoiselle, la veille de mon départ, j'ai passé la soirée au théâtre de la Porte-Saint-Martin.

— Au théâtre de la Porte-Saint-Martin!

Elle dit cette phrase avec une certaine vivacité.

— Oui, mademoiselle, au théâtre de la Porte- Saint-Martin.

— Et qu'est-ce qu'on jouait?

— Une féerie.

— - Qui s'appelait?

— La Biche au Bois,

— C'était beau ?

— Très beau.

— Racontez-moi un peu la pièce, voulez-vous?

— Très volontiers.

La gêne disparaissait. Tous deux, en même

temps, posèrent leurs tasses sur un petit guéridon. Ils se rapprochèrent un peu. Madame Rigaud dit à Aurélie :

— La glace est rompue. .. Regardez...

— Oui, je vois.. Je vois.

Stanislas racontait la pièce à Griquette.

— C'est une jeune princesse qui est métamorphosée en biche, pendant qu'elle traverse la forêt des sycomores. Alors, le prince Charmant est obligé de se précipiter au fond des eaux, pour repê-

cher un talisman qu'il a perdu et qui a été avalé par la reine des poissons. Il s'adresse au roi des poissons... c'est le Saumon... et ce rôle-là était joué par un acteur bien drôle, bien drôle, qui s'ap*pelle Bidache...

— Bidache!

— Oui, Bidache.

Criqaette, rêveuse, répète encore une fois :

— Bidache I

~ Un drôle de nom, n'est-ce pas?

— Oui, très drôle..: très drôle, répond-elle d'une voix lente et sérieuse.

— Ensuite on passe dans le royaume des légumes. Cantalou LXVI donne au prince une herbe merveilleuse, spécialement destinée à guérir les blessures des biches. ..Car je ne vous avais pas dit... la biche a été blessée... et le prince délivre la biche au moment où elle va devenir la proie des lions dans la cour d'une princesse africaine.

Stanislas s'aperçut alors que Criquette nel'écoutait plus. Sa pensée était ailleurs. Brusquement évoqués par ce nom de Bidache, les souvenirs de son enfance s'étaient réveillés... La Porte-Saint- Martin!... Gri'Gri! Ces quatre mois pendant lesquels elle avait vécu sous des cieux de toile peinte et dans des palais de carton, ces quatre mois redevenaient pour elle le point lumineux de sa vie. Mignon regrettait sa patrie.

De nouveau très troublé, Stanislas, pour réveiller l'attention de Criquette, répéta :

CRIOrETTE 171

— Dans la cour d'une princesse africaine... dans la cour d'une princesse afric...

— Ah! oui... pardon. Vous disiez : dans la cour d'une princesse africaine.

Une question lui brûlait les lèvres, depuis quelques instants. Elle ne put résistera la tentation, et baissant la voix :

— Parmi les acteurs, n'y en avait-il pas un s'appelant Pascal?

— Pascal? Non, mademoiselle, je ne crois pas... Mais pourquoi me demandez-vous cela?

Elle fut embarrassée et se vit dans Tobligation de mentir... Cela lui coûta beaucoup :

— Mon Dieu! dit-elle, quand j'étais toute petite, on m'a menée voir une féerie au théâtre de la Porte-Saint-Martin. Il y avait dans cette féerie un acteur qui s'appelait Pascal. Il m'a beaucoup amusée ; et alors je vous demandais...

— Pascal?... Non, décidément, je ne me rappelle pas.

Criquette était devenue tout à fait sérieuse. Stanislas ne trourait plus rien à dire. Il regardait Criquette, et, plus il la regardait, plus il la trouvait charmante et désirable. Criquette regardait devant elle, dans le vide. Elle revoyait Pascal.

Madame Rigaud ne les perdait pas de vue.

— Pour une première entrevue, se dit-elle, les choses ont admirablement marché... Mais cela languit maintenant. Il faut rompre l'entretien.

Cela ne fut pas difficile, car il n'y avait plus

d'entretien. D'ailleurs, il était onze heures du soir. On se retira. Les deux jeunes gens devaient se retrouver, le lendemain, dans une autre maison.

Aurélie, madame Guarena et Criquette rentrèrent à pied. Il faisait très beau. La distance était courte. Le conservateur des hypothèques avait demandé à ces dames la permission de les escorter jusqu'à leur porte ; il fit, pendant le trajet, tous les frais de la conversation. Il avait pensé à tirer parti de sa voix de ténor et à travailler pour le théâtre. Son père s'y était opposé, l'avait obligé à se mettre dans l'administration. Évidemment c'était plus honorable, mais cependant, s'il avait pu entrer à rOpéra de Paris, un théâtre subventionné, un théâtre impérial... on est presque un fonctionnaire.

Seule, madame Guarena Técoutait avec intérêt. Des idées très sérieuses passaient par la tète de Criquette. Aurélie était impatiente de se faire répéter bien exactement par la jeune ûlle tout ce qui s'était dit dans cette conversation, un moment si anim.ée. Aussi accompagna-t-elle Criquette dans sa chambre, et dès qu'elles furent seules, toutes ieux, la porte close :

— Eh bien, lui dit-elle, ce jeune homme, comment le trouves-tu?

— Mon Dieu, je ne peux guère avoir d'opinion sur une personne que j'ai vue, ce soir, pour la première fois, et avec qui j'ai causé pendant un quart d'heure.

•^ Vous paraissiez vous entendre à merveille. De quoi parliez-vous donc?

— De quoi nous parlions?

— Oui.

— Oh! tenez... je vais vous l'avouer bien franchement. J'ai besoin de dire la vérité. Je viens de mentir et cela m'a été très pénible.

— De mentir?

— Oui, de mentir. Ce jeune homme me racontait qu'il était allé, il y a quinze jours, trois semaines, je ne sais, au théâtre de la Porte-Saint- Martin.

— Au théâtre de la Porte-Saint-Martin !

— Oui... et que là il avait vu une féerie. Alors, je n*ai pu m'empê(?her de lui demander si, parmi les acteurs qui jouaient dans cette pièce, il n'y en avait pas un s'appelant Pascal.

— Pascal !

— Oui, Pascal... mais rassurez-vous. J'ai tout réparé par un très adroit petit mensonge... M. Meunier a été surpris et m'a demandé pourquoi je lui faisais une telle question. Je lui ai répondu que j'avais vu autrefois une féerie à ce théâtre et que, ce soir-là, un acteur du nom de Pascal m'avait beaucoup amusée.

— Il aurait mieux valu ne pas te mettre dans la nécessité de faire un mensonge.

— Aussi ne m'y mettrai-je plus. Je ne mentirai plus. J'y suis résolue... à tel point que si je dois revoir ce jeune homme, je suis déterminée à

lui raconter que j'ai joué, étant toute petite, un rôle d'enfant, dans une féerie, à la porte-Saint- Martin.

— Tu es folle.

— Non, je ne suis pas folle. Laissez-moi parler, je* vous en prie. Ce que je vais vous dire, il y a longtemps que j'ai envie de vous le dire... et il faut bien en venir là. Au couvent, vous m'avez ordonné de me taire sur le passé, pour ne pas m'exposer aux railleries de mes cempagnes.

— Et je continue à te l'ordonner. Tu t'exposerais maintenant aux railleries du monde : elles seraient plus cruelles encore.

— J'ai tenu ma promesse jusqu'à présent... mais la situation n'est plus la même aujourd'hui. Je me trouve en face d'un jeune homme qui, paraît-il, songe à m'épouser. Il me semble que je n'ai plus le droit de me taire, que je dois lui dire la vérité.

— Tu raconteras, après le mariage, à ton mari, tout ce que tu voudras. .. mais pas avant. Tu le tiendras après !

Cette parole qui démasquait la véritable Aurélie vint frapper Griquette en plein cœur. Aurélie regretta, tout aussitôt, de l'avoir laissé échapper, mais elle était agacée, nerveuse, elle, si calme d'ordinaire, si parfaitement maîtresse d'elle-même. Elle était surprise de trouver, tout d'un coup, devant elle, une femme au lieu d'une enfant.

Il y eut un moment de silence, Griquette réflé-

chissait ; et ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'elle répondit :

— Ce que vous venez de dire ne me détourne pas de ma résolution. Je n'ai rien fait de mal, il me semble, étant enfant; alors pourquoi me taire?

— Si tu n'as rien fait de mal. pourquoi parler?

— Pour une raison toute simple. Je ne suis plus une petite fille; j'ai dix-sept ans; vous m'avez fait donner une bonne éducation. J'ai été élevée, grâce à vous, par des femmes excellentes qui m'ont appris ce que c'était que le devoir. Eh bien, je suis convaincue que c'est mon devoir de parler. Demain donc, — car on m'a annoncé, je crois, que je reverrais ce jeune homme demain soir...

— Oui, tu dois le revoir demain soir, répondit Aurélie qui regardait et écoutait très attentivement Criquette.

~ Demain soir donc, j'irai à ce jeune homme, ou, si vous l'aimez mieux, — et, moi je l'aimerais mieux, — à la mère de cejeune homme... et je dirai tout ce qui me regarde, moi... De vous, je ne dirai rien... ce n'est pas vous qu'il doit épouser, c'est moi.

— Fais attention, mon enfant, tu viens de prononcer là une phrase!... Tu t'engages à ne rien dire de moi. Que peut-il y avoir à dire de moi? Quel reproche pourrais-tu me faire?

— Aucun reproche... tout au contraire... Je vous dois de la reconnaissance... beaucoup de reconnaissance... Mais... et c'est ici que je vous

supplie de m'écouter avec indulgence... expliquezmoi pourquoi je suis gênée dans ma reconnaissance, pourquoi je vous connais si peu, vous que je devrais si bien connaître, pourquoi jamais vous ne m'avez parlé de votre père, de votre mère... Pardonnez-moi, je vous en prie, mais je me sens mêlée à des choses que je ne comprends pas, et que je voudrais comprendre. Vous ne me répondez pas.

— Continue, si tu n'as pas tout dit. Je répondrai après.

— Non, je n'ai pas tout dit. Et c'est le plus difficile qui me reste à dire... Vous voulez me marier, et moi je ne refuse pas de me marier, si ce jeune homme m'aime et si je puis, moi aussi, l'aimer un peu. Vous reconnaissez, je pense, que cela est nécessaire.. . On ne doit pas se marier sans s'aimer. Si je me marie, c'est vous qui me doterez, et très largement... Eh bien, mes souvenirs me trompent peut-être... J'étais si jeune... Ce n'est pas mal, d'ailleurs, d'occuper une position très humble... Mais enfm,i quand vous étiez chez madame Rosita...

Alors, Aurélie, sortant brusquement de son apparente impassibilité :

— Malheureuse enfant, si tu prononces encore une fois ce nom-là... entends-tu bien?

Elle saisit violemment Griquette par les deux mains, en lui disant :

— Jamais ce nom-là, entends-tu bien, jamais I

CRIQUET TE i77

Elle était très forte et lui serrait les deux poignets à les lui briser. Criquette devint horriblement pâle.

Les mains d'Aurélie se desserrèrent brusquement.

— J'ai eu tort, dit-elle, il ne faut jamais se mettre en colère... cela ne sert à rien.

Elle se promena, pendant quelques minutes, silencieuse, de long en large, dans la chambre. Criquette regardait ses poignets où se montraient des marques bleuâtres.

Aurélie s'arrêta devant la toilette de Criquette, se mit un peu d'eau froide sur le visage, et reprit, pendant quelques minutes encore, sa promenade. Puis, s' adressant à Criquette, d'un peu loin... Elle n'osait pas s'approcher d'.elle, de peur d'être reprise par sa colère, si elle la sentait sous sa main :

— Tu ne sortiras d'ici que lorsque tu nrauras promis d'épouser cejeune homme, s'il veut bien de toi pour femme, et de ne jamais lui dire un mot sur ton passé, sur notre passé, tu entends bien... ni avant ni après le mariage.

— Jamais je ne promettrai cela.

— Nous verrons bien. La nuit porte conseil... A demain.

Aurélie retira la clef de la serrure, et Criquette entendit la porte se refermer à double tour.

Criqnette dormit bien, comme une brave petite femme qui a fait son devoir et qui a le cœur tranquille. Elle avait goûté pleinement ce plaisir si vif et si noble de se redresser, après une longue oppression, et de laisser éclater Irbrement les sentiments qu'elle avait dans l'âme.

Aurélie, elle, n'a pas dormi. Une telle résistance, une telle obstination! Pourquoi? Elle ne comprend pas, elle ne peut pas comprendre. Elle a voulu sauver cette enfant. La vie de théâtre, pour une femme, elle sait ce que c'est! Rosita comptait parmi les heureuses, parmi les brillantes, et que de déceptions ! que de misères ! que de dégoûts ! De tout cela, elle a voulu préserver cette jeune fille. Elle touchait au but! Elle lui offre le repos, la fortune, et Criquette, au lieu de la remercier, se révolte, menace de la perdre, de ruiner l'échafaudage, si laborieusement édifié, de sa considération

reconquise, au prix de tant de calculs et de tant d'efforts!

Et ces idées romanesques dans la tète de cette entot! Ce besoin d'aimer et d'être aimée! Criquette lui a dit ; « Vous reconnaissez, je pense, qu'on ne peut se marier sans s'aimer! » Non, elle ne reconnaît pas cela. L'amour passer avant les convenances ! Jamais! Les convenances d'abord, et l'amour ensuite, à la rigueur, s'il reste une petite place pour lui, dans un coin. Yoilà les neuf dixièmes des mariages qui se sont faits, depuis six ans, à Beauvais, sous les yeux d'Aurélie. La plupart ont été tolérables. Les autres, les mariages d'amour, presque tous ont mal tourné, car presque tous commençaient par la pauvreté, qui est le pire des maux. L'amour, d'ailleurs, Aurélie a passé par làl Elle se souvient de Pierre Grassou, de ce long martyre de quatre ans.

Aurélie, au milieu de la nuit, se lève, marche dans sa chambre. Sans doute, tout à l'heure, elle va trouver Criquette apaisée, résignée, docile. Mais si elle rencontre encore le même entêtement, elle sait ce qu'elle fera. Elle ne se laissera pas vaincre par cette enfant. Au petit jour, épuisée de fatigue, elle s'engourdit et trouve deux ou trois heures d'un ommeil agité.

/ Aurélie est réveillée par Thérèse, la petite bonne, qui vient d'entrer dans sa chambre, pour ouvrir les Persiennes.

— Mademoiselle Céline est souffrante ce matm,

i80 CRIgUETTE

dit-elle à Thérèse. Elle ne pourra pas descendre déjeuner. Montez-moi son chocolat ici tout de suite, sur un plateau. Je le lui porterai moi-même.

— Bien, mademoiselle.

Quelques minutes après, Aurélie entre dans la chambre de Criquette , qui dort profondément; elle pose le plateau sur une table, elle s'approche du lit, elle regarde Criquette.

— Elle sirait plus forte que moi, cette enfant! Allons doncl

Elle touche Criquette légèrement à l'épaule. Celle-ci se détire et se réveille avec un peu de peine, rose et fraîche, sa petite tête comme perdue dans les flots de ses cheveux noirs épars sur l'oreiller blanc. Enfin elle voit Auréhe, s'assied dans son lit, et, de ses deux mains, rejette en arrière ses cheveux.

— Tu dormais bien, il paraît?

— Oui, très bien.

— Et tu as bien dormi, toute la nuit?

— Très bien, toute la nuit.

— Alors lu n'as pas eu le temps de réfléchir à ce qui s'est passé hier soir entre nous?

— Ce matin, non, mais hier soir, oui, un peu, avant de m'endormir.

Criquette saute à bas de son lit, met ses petits pieds nus dans des pantoufles et jette un peignoJr sur ses épaules.

— Et ces réflexions ont-elles changé ta résolu-

tion ?

CRIQL'ETTB 181

— En aucune manière.

— ïu en es bien sûre?

— Parfaitement sûre.

— Veux-tu réfléchir encore un peu ce matin?

— Je crois que c'est tout à fait inutile.

— Eh bien! moi, je n ai pas dormi. J'ai réfléchi toute la nuit. Tu as beaucoup parlé hier soir... moi, très peu... Tu te souviens bien de tout ce que tu as dit?

— Oui, très bien.

— Et tu ne regrettes rien?

— Xon, rien.

— Tache alors de te souvenir aussi bien de ce que je vais te dire à mon tour. Tu auras tout le temps d y penser. Tu as été franche ; je le serai. Ecoute bien. Tes souvenirs ne te trompent pas... Oui, nous avons vécu toutes deux chez mademoiselle Rosita, qui jouait la comédie et qui était une fille perdue. Tu y as passé quelques mois, et, moi, de longues années. J'étais sa femme de chambre, et c'est à ce métier-là que j'ai fait fortune. Es-tu contente, là? Et y a-t-il autre chose que tu désires savoir?

— Oui, il y a autre chose. '■ ' — Interroge-moi, je te répondrai.

— Mademoiselle Rosita... c'est elle d'abord qui m'avait recueillie ?

— Oui.

— Je me rappelle, en eff'et... C'est un peu vague dans mon esprit, mais cependant je me rappelle...

La nuit de la mort de maman, mademoiselle Rosita m'a emmenée dans sa voiture... et j'ai dormi cette nuit-là chez elle, sur un divan.

— Oui.

— Pourquoi n'ai-je plus jamais entendu parler d'elle? Est-ce qu'elle est morte?

— Non.

— Qu'est-ce qu'elle est devenue?

— Te souviens-tu d'un prince russe?

— Oui... qui m'a marché un jour sur la main, pendant que je jouais avec un petit chien.

— C'est cela même. Eh hien! ce prince... il s'appelait le prince Savéline. Tu vois, je te dis tout... Il a épousé mademoiselle Rosita, puis il est mort peu de temps après... Elle est donc veuve, riche et princesse.

— Mademoiselle Rosita, depuis le jour où vous vous êtes chargée de moi, n'a pas essayé de savoir ce que j'étais devenue ?

— Si, elle l'a essayé, mais je me suis arrangée pour mettre fin à toutes relations.

— Il lui était facile cependant... Elle ne pouvait pas ignorer que vous étiez à Beauvais?

— Elle l'ignorait. Elle me croyait à Lyon.

— Et Pascal?

Là, Aurélie eut un court moment d'hésitation.

— Je vous demande si Pascal ignorait?...

— Il l'ignorait aussi.

— Et me croyait à Lyon?

— Oui.

— Alors, vous l'avez trompé?

— Oui.

— Et il a essayé, lui aussi, de savoir ce que j'étais devenue?

— Oui, dans les premières années... Mais depuis quatre ans, non.

— Savez-vous où est Pascal?

— Non.

— S'il est mort ou vivant?

— Non, je ne sais, je ne m'en suis pas inquiétée.

— Mais comment savez-vous que mademoiselle Rosita n'est pas morte ?

— Parce que j'ai lu dernièrement, dans un journal de Paris, qu'elle faisait bâtir une villa à Nice.

— Et c'était une fille perdue ?

— Oui.

— Et elle a été bonne pour moi ?

— Elle a voulu l'être.

— C'est la même cbose... Et si je la rencontre, mjour, si je suis, ce jour-là, au bras de mon mari, i elle me reconnaît, si elle vient à moi, si elle me ■appelle ce qu'elle a fait autrefois pour moi... Elle Q'a recueillie quand j'étais pauvre et seule au

londe... Je lui dois, en somme, de la reconnaisance... Mon devoir sera de la remercier. Vous oyez bien qu'il faut que je dise tout, avant le maiage, à l'homme qui veut m'épouser... Après, il ourrait me reprocher de l'avoir trompé... C'est ce ue je ne veux pas.

— Ab! tu y reviens.

-\Q . LU > ioi'-^i^- •

-Je ne mentirai plus!... Et. d'abord, que vous B-avez séparé de mademoiselle Rosita so.t, je •admets... mais de Pascal... pourquoi de Pascal

Parce que Pascal et Rosita, tout cela se tient. C'e^tla vie de théâtre, la vie d'aventure, la vie de bohème !... Voilà ce que tu voudrais!... Tu ne 1 aura. pas! Que j'aie mal vécu autrefois, moi, pour monproprecompte, c'est possible; mais en ce qui teUcerne, j'ai bien agi. Je veux que tu aies, ici, près de moi, une existence bourgeoise, tranquille, honorée, à l'abri du besoin et du malheur. Est-ce coupable de vouloir cela?

— De le vouloir par le mensonge, oui.

- Et alors tu veux aller crier dans Beauvais... J e ne veux rien crier dans Beauvais. . . et tenez,

pour que je ne parle pas, pour que je ne parle j a- Ls,ilyaunmoyen...Qu'ilnesoitplusquestin

de mariage... Laissez-moi me faire rehgieus^^ n'est pas le théâtre, cela, pas la bohème! Et là, au couvent, je vous le jure, je ne dirai rien, jamais, j pas même à mon confesseur... Si c'est une faute. Dieu me la pardonnera...

Tu n'entreras pas au couvent... Je t en empè cherai... J'ai sur toi tous les droits d'une mère...

— Une mère !

Et je t'obligerai à épouser ce jeune homme..

— Sans parler, non. .

\hi tu disais hier que tu ne me connaissai pas! lloi non plus, je ne te connaissais pas... Ti

as du caractère. J'en ai aussi. Nous verrons qui de nous cédera la première.

— Ce ne sera pas moi...

— Ni moi... A midi, je t'apporterai ton déjeuner. Réfléchis. Tu ne seras pas dérangée dans tes réflexions, je te le promets.

Elle sortit et ferma de nouveau la porte à double tour.

— Eh bien, se dit Criquette, je demandais le couvent. J'y suis î Je vais vivre ici, toute seule, en cellule. Je ne m'ennuierai pas... Et toute seule, non... J'ai Pierrot , je causerai avec lui par la fenêtre.

Elle Avait entendu aboyer Pierrot sous sa croisée. 11 l'app lait. II était toujours là, le matin, à son ré- Teil. Elle déjeuna de fort bon appétit, tout en jetant à Pierrot la moitié de son pain. Jamais elle ne s'était sentie plus libre et plus légère.

Aurélie alla trouver madame Guarena dans sa chambre et y Qt venir Thérèse.

— Céline n'est pas bien, ce matin, leur dit-elle; moi seule entrerai dans sa chambre et lui apporterai ses repas. Si on vous demande de ses nouvelles, vous direz qu'elle est souffrante. Ce n'est 'pas tout. Vous aurez soin, toutes deux, de ne pas vous montrer dans la partie du jardin placée sous la fenêtre de Céline, je tiens beaucoup à cela.

Toutes deux s'inclinèrent. C'était bien... Ce que disait Aurélie était toujours bien. Quand elle avait parlé, personne ne parlait dans la maison. Aurélie,

autrefois, avait servi ; elle savait se faire servir.

Quatre jours se passent. Aurélie apporte, sur un plateau, le chocolat le matin ; le déjeuner, à midi; le diner, à six heures.

C'est le moment où le jour baisse, car la fin de septembre approche. Criquette n'a jamais de lumière ; elle doit vivre dans la nuit, dès que vient la nuit.

Tous les soirs, à sa dernière visite, au moment de sortir, Aurélie dit à Criquette :

— Toujours non ?

— Toujours!

Criquette ne s'ennuie pas... Elle avait une tapisserie en train, et, du matin au soir, elle travaille. Elle a adssi Pierrot : il passe des heures entières, sous sa fenêtre, assis, le nez en l'air, la regardant, ayant l'air de lui dire :

— Pourquoi ne descends-tu pas ? Qu'est-ce que tu fais là-haut? Viens donc. Ta iras te mettre sur ton banc, je placerai ma tête sur *.es genoux et nous serons heureux.

Mais, dans l'après-midi du cinquième jour, Aurélie découvre que Pierrot tient fidèlement compagnie à Criquette. C'est une distraction pour la prisonnière et il faut la lui retirer. Aurélie vient elle-même, sous les yeux de Criquette, relever Pierrot de sa faction. Elle le saisit durement par son collier et l'emmène. Le chien résiste, se fait traîner. Criquette entend Aurélie, rentrée dans la maison, dire à Thérèse ;

— Laissez Pierrot à la chaîne... toute la journée... vous ne le détacherez que le soir, à la nuit tombante.

Ce n'est pas tout, Aurélie a vu Criquette à la fenêtre. Le jardin n'est pas grand et, des maisons voisines, d'autres personnes peuvent voir la jeune fille qui montre, un peu par bravade, le visage le plus enjoué et le plus riant. Ces personnes ne croiront pas à la maladie de Criquette, et il faut qu'on y croie. En effet, madame Rigaud vient, tous les jours, prendre des nouvelles de Criquette ; le jeune Stanislas demande à la revoir, ne parle que d'elle, ne pense qu'à elle. Aurélie répond que Criquette est souffrante.

— Rien de sérieux, ajouta- t-elle ; il est inutile que le docteur Rigaud se dérange pour si peu de chose.

Mais, encore une fois, il ne faut plus qu'on puisse voir Criquette. Aussi Aurélie fait, dans l'après-midi, à sa pupille, une visite supplémentaire. Elle arrive tenant à la main une chaîne et un cadenas. Elle passe cette chaîne entre deux lames de chacun des vantaux des persiennes et ferme à double tour le cadenas, qui est d'une extrême solidité.

Criquette pourra ouvrir la fenêtre, mais non les persiennes. On ne la verra plus.

Le sixième jour, la provision de laine de Criquette est épuisée. Elle est dune nature active et laborieuse; elle n'a pas peur de la solitude; elle a peur de l'oisiveté. Plus de travail possible!...

elle se hasarde, le soir, à dire humblement à Aurélie :

— Je n'ai plus de laine. Si vous pouviez m'en donner, je vous en serais reconnaissante...

Aurélie n'avait pas songé à cela : l'empêcher de travailler!

— Tu n'auras pas de laine... et même...

Elle fait main basse sur la tapisserie, sur la corbeille à ouvrage de Criquette. Elle emporte tout : le fil, les ciseaux, les aiguilles, tout enfin, tout!

Que va devenir Criquette? L'inquiétude la prend, pour la première fois. Elle n'a plus son pauvre chien, plus sa pauvre tapisserie. Par bonheur, au fond d'un tiroir du bureau, elle retrouve deux livres, deux chefs-d'œuvre : V Imitation de Jésus- Christ et Paul et Virginie. Elle avait serré là ces deux volumes, aux vacances de Pâques. Elle croyait les avoir remis à leur place, dans la petite bibliothèque du salon.

Ces deux livres, elles les adore! Elle va pouvoir lire. Elle est sauvée! Seulement il ne faut pas que sa marraine se doute que ces livres sont entre ses mains, car il en serait comme de la tapisserie. Criquette n'a pas de montre et sa pendule ne marche plus, mais elle entend la grosse horloge de la ca thédrale sonner les heures, les demies et les quarts ; c'est une distraction; Aurélie ne peut la lui retirer; elle ne peut pas arrêter l'horloge de la cathédrale. Criquette, une demi -heure avant les visites d'Aurélie, fait disparaître les deux volumes.

Ces -deux livres! aussi entlammés, aussi passioanés l'un que Taulre. Tous deux parlant d'amour, mais non du même amour.

Voici ce que la jeune fille lit dans l'Imitation de Jésus-Christ : a Rien n'est plus doux que Tamour, rien n'est plus fort, plus élevé, plus étendu, plus délicieux; il n'est rien de plus parfait, ni de meilleur au ciel et sur la terre, parce que l'amour est né de Dieu et qu'il ne peut se reposer qu'en Dieu au-dessus de toutes les créatures.

» Celui qui aime court, vole ; il est dans la joie, il est libre et rien ne l'arrête.

» L'ardeur môme d'une âme embrasée s'élève jusqu'à Dieu comme un grand cri : Mon Dieu! mon amourl Vous êtes tout à moi et je suis tout à vous! >'

Partout c'est le même langage, le même emportement, la même exaltation... Il n'y a d'amour qu'en moi, ton seigneur et ton Dieu. Chercbe la mort avant la mort, et tu trouveras la vie. Viens avec mji! Sois tout à moi!

Si bien que ce jour-là — c'est le huitième de sa captivité — Griquette, après avoir vécu dans ce livre, depuis le matin jusqu'au soir, dit à Aurélie quand elle vient éteindre sa bougie :

— Je vous en supplie, laiss3z-moi entrer au cou vent.

— Non.

Elle sort... Mais le lendemain, le neuvième jour, Criquette ouvre au hasard Paul et Virgini'i. Elle

est brusquement ramenée du ciel sur la terre; elle lit et relit; elle apprend par cœur la brûlante déclaration de Paul à Virginie.

« Lorsque je suis fatigué, ta vue me délasse. Quand, du haut de la montagne, je t'aperçois au ond de ce vallon, tu me parais, au milieu de nos vergers, comme un bouton de rose. Quoique je te perde de vue à travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir pour te retrouver ; quelque chose de toi que je ne puis dire, reste pour moi dans l'air où tu passes, sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je t'approche, tu ravis mes sens. Si je te touche seulement du bout du doigt, tout mon corps frémit de plaisir, »

Criquette alors veut vivre, elle veut aimer. Elle ne pense plus à Dieu. Elle pense à Pascal. Elle se souvient. Il lui disait : « Quand nous serons grands, nous nous aimerons, nous nous marierons. » L'avoir séparée de Pascal, de Pascal qui ne l'avait pas oubliée !... Voilà surtout ce qu'elle ne peut pardonner à Aurélie, voilà ce qui lui donne de la fermeté et du courage. Elle ne cédera jamais !

Si Pascal était là!... Quel âge peut-il avoir, Pascal ?... Il était plus âgé qu'elle, pas beaucoup, mais un peu. Enfm, s'il n'est pas mort, c'est un homme aujourd'hui. Et s'il était là, peut-être suffirait-il qu'il la touchât du bout du doigt pour que...

C'est ainsi que la pauvre enfant flotte entre le ciel et la terre. D'ailleurs, sa pensée commence à devenir indécise et vague. Huit jours, il y a déjà

huit jours qu'elle est enfermée ! Elle ne mange plus. Elle a des cauchemars, la nuit. Elle se sent, ce jour-là, vers quatre heures, affreusement lasse. Elle ne peut plus lire. Elle pose le volume sur ses genoux... et elle s'endort dans un fauteuil, au moment où quatre heures venaient de sonner à la cathédrale... Quatre heures et demie, cinq heures... Criquette ne se réveille pas. Cinq heures et demie... elle dort toujours... six heures... C'est Aurélie qui apporte le dîner; elle voit les deux livres et les emporte, pendant que Criquette, éperdue, lui dit:

— Oh! non. Laissez-les-moi. Songez-y donc. Je n'aurai plus rien... plus rien.

— Cède alors.

Mais Criquette a déjà retrouvé son courage :

— Non, non, non !

Elle n'a plus rien, plus rien... Lo neuvième jour se passe, et' le dixième, et le onzième, et le douzième. Soutenue par une force nerveuse, Criquette, pendant des heures entières, va et vient, de long en large, dans sa chamhre, comme un animal enfermé. Puis elle tomhe épuisée dans un fauteuil, et alors, pour donner un aliment quelconque à son esprit, elle compte les petites roses semées à profusion sur le papier pompadour de sa chambre. Il y en a quatorze cent quarante, cinquante, soixante... Jamais elle n'arrive au même chiffre.

Par les interstices des persiennes elle a soin de jeter à chacun de ses repas des boulettes de mie de

pain pour les petits oiseaux. Cela amène, au moins, quelque chose de vivant sous sa fenêtre.

Le treizième jour, Aurélie vient le matin et trouve Criquette si pâle, si défaite dans son lit, qu'elle a un mouvement de faiblesse, de pitié :

— Est-ce que tu es malade?

Criquette se redresse :

— Malade... non, non, non. Je me porte à merveille. ^

— A ton aise.,, alors, à ton aise!

Criquette se lève. C'est à peine si elle peut marcher. Que faire? Alors elle découvre que, en montant sur une chaise, elle pourra voir, à travers les lames des persiennes, dans la cour d'une fabrique qui se trouve à gauche, de l'autre côté du mur. Le vent rabat la fumée de la haute cheminée de briques de l'usine. Criquette regarde cette fumée, cela l'occupe un peu. Voici des ouvriers, des ouvrières qui, pliant sous la charge, viennent accrocher^ à des poteaux dans la cour, d'immenses pièces de drap rouge. La chose faite, un des ouvriers veut embrasser une des ouvrières qui se défend. Autour de cette petite bataille qui n'a rien de tragique, les camarades font cercle. L'ouvrier est le plus fort, il saisit l'ouvrière à pleins bras et lui campe un gros baiser sur la joue. Et tous de rire, à commencer par la victime. Il y a donc des gens qui rient, des gens qui s'embrassent !

Cette position debout sur cette chaise est horriblement fatigante. Criquette descend. Que faire ?

que. faire'? Compter les petites roses? Elle ne le pourrait plus. 11 lui semble que sa vue est toute trouble. Elle ouvre machinalement, sans savoir pourquoi, la porte d'un petit cabinet de débarras qui se trouve là, plein de robes et de caisses. A deux mètres de hauteur, il y a des tablettes faisant tout le tour de la pièce; et, sur ces tablettes, des cartons, des boîtes.

Une de ces boîtes attire l'attention de Criquette, lui rappelle quelque chose... Quoi? Elle ne sait pas. Elle cherche, sans trouver. Enfin, elle so souvient. Cette boîte contenait une poupée qui lui a été donnée, le soir de la centième représentation, par les auteurs de Gri-Gri. Si la poupée était là! elle jouerait avec... elle rhabillerait, la déshabillerail.. . Sa tête est si faible... Elle est redevenue enfant. L'idée d'avoir un joujou l'émeut... Elle va monter sur une chaise pour prendre la boîte, quand elle entend sonner midi. Sa marraine va Tenir. Elle referme la porte du cabinet noir. Il faut attendre.

Et dès qu'Aurélie est parlie, sans toucher à son déjeuner, Criquette monte sur la chaise... Elle prend la boîte. Comme elle est pesante! C'est peine si elle peut la porter. Ce n'est pas la poupée la boîte serait moins lourde.

C'est bien la poupée, mais, en même temps, autour de la poupée, une foule de petits joujoux que, la veille du départ, Aurélie a empilés au hasard. En grande partie, les débris d'une boîte de jeux

d'enfant : des dames, un bilboquet, un loto, des jonchets, des dominos, etc., etc.

Pendant deux heures, Criquette, assise par terre, joue avec celte poupée. Elle lui ôte et lui remet sa robe ; elle la coiffe et la décoiffe ; elle la fait marcher, danser, saluer. Puis Criquette passe en revue le fatras des petits joujoux. Elle prend d'abord les dominos qui sont en désordre dans leur boîte d'acajou. Elle les retire un à un, en les comptant, et tout d'un coup, au fond de la boîte, elle aperçoit u.i petit porle-monnaie.

Ah! le porte-monnaie, elle le reconnaît tout de suite et son cœur a sauté de joie. C'est ce portemonnaie de treize sous que Pascal lui avait donné, qu'elle a perdu et qu'elle a si fort regretté. Cher porte-monnaie I Elle l'eiibrasse et l'embrasse encore 1 Mais cette petite crise de joie est suivie d'une petite crise de désespoir. Elle pleure abondamment, toujours accroupie par terre, en pensant à Pascal. Ses larmes, cependant, lui font du bien, la soulagent. Sa tète est plu» légère, sa pensée plus libre, à tel point que, brusquement, elle est saisie par un souvenir.

11 y a de l'argent dans ce porte-monnaie ! Beaucoup d'argent qui lui a été donné par un roi... Elle ouvre le porte-monnaie. Voici les deux pièces d'or qui dorment là, depuis six ans. De l'argent! elle a de l'argent 1 Elle se lève. Elle a retrouvé des forces et des idées. Si elle pouvait se sauver, prendre le chemin de fer, arriver à Paris 1

Dans les premiers jours de sa captivité, Criquette avait bien songé à s'enfuir. Cela ne lui paraissait pas irapossible. Mais, ensuite, sans argent, que devenir? Aller à pied à Paris. 11 y a plus de vingt lieues. On l'aurait rattrapée sur la route, tandis qu'en chemin de fer...

Le jour baisse déjà. Aurélie va venir. Criquette remet dans la boîte la poupée, les joujoux; elle cache la boîte dans le cabinet noir. Le porte-monnaie de Pascal et les quarante francs sont dans sa poche. Depuis le matin, elle n'a pas mangé, mais elle retrouve subitement l'appétit, en retrouvant l'espérance. Elle finit de déjeuner, au moment oii Aurélie lui apporte son dîner.

Aurélie lui adresse son immuable question du soir;

— Toujours non?

Elle fait sa réponse immuable :

— Toujours !

La voilà seule. Demain matin, quand, à huit heures, reviendra sa marraine, il faut qu'elle soit partie... Et elle sera partie. Elle ne doute pas une minute du succès de son entreprise. Elle commence par se coucher à sept heures. Elle soupçonne Aurélie de venir quelquefois l'espionner par le trou de la serrure. Elle se couche, mais elle ne dort pas. Elle combine froidement les détails de son évasion. Elle entend sonner les heures à l'horloge de la cathédrale... Comme elles vont lentement!

Enfin, à trois heures du matin, elle se lève, elle

écoute. Pas un bruit chms la maison. Tout le monde dort. Elle met une robe grise très solide et de fortes bottines pour pouvoir marcher commodément. Elle aura près de deux lieues à faire à pied cette nuit. Un clair de lune très vif éclaire suffisamment la chambre ; il sera gênant tout à l'heure, mais il est utile pour le moment.

La chaîne et le cadenas, cela n'est rien. Elle a son couteau de table qui coupe très bien ; elle attaque le montant d'une persienne à la hauteur de la chaîne du cadenas ; en moins d'une demi-heure, elle a fait une longue entaille par où glisse la chaîne très facilement. Il n'y a plus de cadenas pour la retenir. Criquette passe un petit paletot, elle s'attache solidement, à grand renforts d'épingles, un chapeau sur la tète. Elle est très calme, très résolue. Descendre par la fenêtre, cela n'est rien non plus. Sa chambre est au premier étage, et audessous de la croisée se trouve une énorme glycine, robuste, noueuse, vieille de cent ans. Criquette jouait au volant, il y a deux ans, dans le jardin, avec la petite fille de madame Rigaud ; le volant est allé se blottir à trois mètres de hauteur, dans le feuillage de la glycine... Criquette se souvient d'avoir grimpé dans les branches qui n'ont pas plié.

Criquette escalade la barre d'appui de la fenêtre; elle met le pied sur la glycine et la trouve parfaitement résistante... L'éclat de la lune l'inquiète. Si quelqu'un était à la croisée, dans les habitations

CRIQUET TE i97

voisines, on la verrait; mais, à pareille heure, qui ne dort à Beauvais? Avant de commencer à descendre, Criquette a, grâce au ciel, l'heureuse idée de refermer les persiennes.

Elle descend très facilement, mais, au moment où elle allait mettre le pied par terre, elle glisse et tombe dans un massif de rosiers qui se trouve sous la fenêtre. Il y a un léger bruit de branches cassées, et, tout aussitôt, des aboiements éclatent dans la cour, de l'autre côté de la maison. C'est Pierrot. Il a entendu le bruit. Il accourt en donnant de la voix. Il reconnaît Criquette et continue d'aboyer, dans sa joie de la retrouver après une si longue séparation; il aboie follement, furieusement. Il se jette sur la jeune fille, dont les jupes sont prises et se déchirent aux longues épines des rosiers. Elle réussit enûn à se relever, mais alors elle entend crier l'espagnolette de la fenêtre de sa marraine. Elle est perdue !

Heureusement, à quelques pas de là, se trouve une très épaisse allée de tilleuls qui longe tout le jardin contre le mur jusqu'à la potite porte par oii Criquette doit sortir. Avant qu'Aurélie ait ouvert sa persienne et paru à la fenêtre, Criquette, suivie de Pierrot, a le temps de se jeter dans cette allée. Elle est complètement blottie dans l'ombre, mais il faut que Pierrot se taise. Elle s'adosse au tronc d'un tillaul ; le chien pose ses deux grosses pattes sur les épaules de la jeune fille qui lui tient la gueule avec ses deux petites mains pour l'empê-

cher d'aboyer. Ils restent là, tous les deux, tête contre tête... Criquette dit à Pierrot, tout bas, tout bas, en l'embrassant :

— Tais-toi, Pierrot, tais-toi l

Aurélie se penche un peu, regarde dans le jardin, ne voit rien, n'entend rien... Si la persienne de Criquette était restée ouverte!... Aurélie appelle:

— Pierrot! Pierrot!

Criquette serre de toutes ses forces contre son visage la tête de Pierrot et elle murmure :

— Tais-toi, Pierrot, tais-toi 1

Pierrot se tait. 11 est heureux dans les bras de sa chère petite maîtresse retrouvée. Deux ou trois minutes se passent ainsi, qui sont éternelles pour Criquette. L'horloge de la cathédrale sonne quatre heures. La fenêtre d'Aurélie se ferme... mais Criquette reste encore là, cinq ou six minutes, cachée derrière son tilleul avec Pierrot sur les épaules.

Enfin elle se décide à continuer sa route, mais courbée en deux, d'une main tenant toujours la gueule du chien. Elle n'a plus qu'une inquiétude. Elle sait qu'on cache sous un paillasson, dans une petite resserre, au bout de l'allée de tilleuls, la clef de la petite porte du jardin. Si la clef n'y était pas! Elle soulève le paillasson, et, cherchant à tâtons dans l'obscurité, d'abord elle ne trouve pas. Enfin, voici la clef!

U n'y a plus qu'à ouvrir la petite porte et à ses'é-

parer de Pierrot. A la pensée de le quitter, des larmes viennent aux yeux de Griquette. S'il n'était pas si gros, elle reramènerait! Mais elle n'y peut songer. Elle embrasse Pierrot, à pleines lèvres, dix ou douze fois, comme on embrasserait un enfant. Puis elle met la clef dans la serrure. Elle ouvre la porte; seulement Pierrot se débat, il veut partir avec elle. Que de courage il lui faut pour repousser la pauvre bête!

Enfin Griquette est libre, mais, derrière la porte refermée, elle entend pleurer le seul ami qu'ell? laisse dans cette maison.

L'agence théâtrale dirigée par M. Carmelle est installée, depuis un demi-siècle, dans une vieille et triste maison de la rue de Louvois.

Que de chanteurs et de chanteuses, que de comédiens et de comédiennes ont usé les marches de l'humide et sombre escalier qui conduit au bureau de Tagence I Que de Ruy-Blas et de Lucrèce Borgia ! Que de Fernand et de Léonore I Que de vieux colonels et de jeunes veuves de Scribe ! Que de Giboyer et de Dalila ! Que de Dame Blanche et de Dame aux CaméUas! Que de Perrichon et de Fanfan Benoitonl Que d'Adrienne Lecouvreur et de marquis de la Seiglièrel Que d'indiana et de Charlemagne !

• C'est de là que sont expédiés, en grande vitesse jCt sans garantie, à tous les directeurs de province jdans l'embarras, les ténors et les barytons, les fortes chanteuses et les chanteuses légères, les grands premiers rôles, les seconds amoureux, les

pères nobles et les mères non moins nobles, les financiers, les comiques marqués, les grandes utilités et les petites utilités, les jeunes duègnes et les duègnes comiques, les ingénuités simples et les ingénuités amoureuses, les ingénuités complètes et les demi-ingénuités, enfin les ingénuités en tous genres.

Et tous, et toutes, se répandant sur la surface de la France, de l'Europe et des deux Amériques, s'en vont déchaîner de par le monde, sous forme de drames, d'opéras, de comédies, de vaudevilles et d'opérettes, les cris, les colères, les assassinats, les boufl'onneries, les empoisonnements, les quiproquos burlesques, les coq-à-l'àne, les mariages d'inclination et les mariages d'argent, les suicides, les querelles de ménage, les prières, les menaces, les anathèmes, les épouvantes, les cocasseries, les pitreries, les bobêcheries, les extases, les calembours, les ivresses, les scènes de folie, les pantalonnades, les malédictions paternelles, les fourberies féminines, les haines de famille, les escalades, les sérénades, les embuscades, les estocades, les passions platoniques, mais de préférence les nonplatoniques, les serments de mourir avant que d'être infAèle^ les adieux au bonheur et à la vie, les brouilles et les raccommodements, les captations de testaments, les viols, les rêveries sous les cieux étoiles, les invocations à l'amour, à la gloire, à l'honneur, bref tout ce qui peut se chanter, tout ce qui peut se déclamer, tout ce qui peut se dan-

ser, tout ce qui peut faire pleurer, tout ce qui peut faire rire, tout ce qui peut faire bâiller, tout ce qui mérite d'être applaudi, tout ce qui mérite d'être sifflé, tout ce qui peut donner lieu à de brûlantes déclarations, à de tendres barcarolles, à des scènes pathétiques^ à des chansonnettes comiques, à des tirades à effet et à des airs à roulades.

Cette grande maison de commission et d'exportation dramatique fonctionne au premier, au-dessus de l'entresol; on entre dans une grande pièce ; un employé est assis devant une table chargée de lettres, de dépêches télégraphiques, de photographies et de journaux de théâtre.

Au-dessus du bureau de l'employé, deux lithographies, l'une représentant Talma dans le costume d'Auguste, avec ces deux vers de Cinna comme légende :

Prsnds un siège, Cinna, prends et sur toute chosfe Observe exact-rinent la loi que je t'impose.

L'autre représentant Grassot, dans son costume

du Punch Grassot^ avec ces deux mots comme légende ;

Gnouf! gnoufl

Lithographies et légendes pleines d'éloquence 1 Que de choses en peu de mots! C'est tout un cours d'histoire et de littérature dramatiques ! C'est, pour les clients de l'agence, le choix entre les deux

genres, la voie ouverte c\ tous les talents, à tontes les ambitions. On peut suivre Talma! On peut suivre Grassot !

Un casier, divisé en une vingtaine de petits compartiments, porte ces indications : Premiers rôles ^ grands 2:)remiers comiques, jeunes j^'^^erai ères ^ soubrettes, etc., etc. Dans chaque compartiment, des portraits photographiques, c'est-à-dire des échantillons d'amoureuses, de duègnes et de traîtres. De chaque côté du casier, des annonces : Parfumerie Brigard. Fard de lumière et de jour, de ville et de théâtre, etc., etc. A vendre après faillite, joli matériel de théâtre, etc., etc. Directeur en fuite, etc. A vendre garde-robe de ténor léger : le Postillon de Longjumeau, VÉclair, Fra Diavolo.

C'est à la porte de cette agence théâtrale que Criquette vient frapper dans la matinée du 29 septembre 1866. Son voyage a été plein de détours et de complications, mais elle a su mener son entreprise à bonne fin, avec le sang -froid et la précision d'un vieux criminel ayant l'habitude des évasions.

Prendre le chemin de fer à sept heures à Beauvais, Griquette n'y a pas songé... on aurait pu la reconnaître, l'arrêter, la ramener chez Aurélie. Elle a donc fait sept kilomètres à pied pour gagner Rochy-Gondé, la première station sur la ligne de Paris en partant de Beauvais.

Griquette connaît le pays. Seule sur la grande route, elle marche d'un pas alerte, sans peur ni fa-

tigue, dans la fraîcheur de la nuit. La lune a disparu, les étoiles foisonnent au ciel. Griquette respire à pleins poumons ce bon air qui la frappe au visage; elle renaît, elle revit, elle a de l'espace devant elle et l'espérance au bout du chemin. Peu à peu, l'une après l'autre, les étoiles s'éteignent, disparaissent : c'est le jour, et, vers six heures, Griquette arrive à Rochy-Gondé.

Elleprend son billet pour la dernière station avant Paris, qui est Saint-Denis. A huit heures, Aurélie entrera dans sa chambre et sa fuite sera découverte; le train n'arrive à Paris qu'à neuf heures et demie ; donc une dépêche télégraphique peut courir sur les fils, le long de la voie et la rejoindre; elle serait exposée, dans la gare de Paris, à un sérieux danger; mais, à Saint-Denis, rien à craindre.

Sa place ne lui a coûté, en troisième classe, que quatre francs. Il lui reste trente-six francs. Avec cela, toujours en troisième classe, elle peut aller au bout de la France et retrouver Pascal; c'est là son premier désir, sa première espérance.

A Saint-Denis, Griquette prend un omnibus qui la conduit à Paris ; on rit, on cause dans la voiture ; après ce long silence, le son de la voix humaine lui parait délicieux. Elle reconnaît les faubourgs de Paris, les rues oij elle a passé avec Pascal. Elle voit des affiches de théâtre, et, en lettres colossales, sur une colonne : la Biche au Bois. Elle se rappelle son entrevue avec le jeune Stanislas.

L'omnibus s'arrête rue Saint-Denis, près du bou-

levard... Au milieu de cette foule et de ces voitures, Criquette a un moment de désarroi; cependant, en petite Parisienne qu'elle est, elle cherche à s'orienter toute seule; elle n'y réussit pas... Alors elle choisit un vieux monsieur à mine respectable ; mais il faut se méfier, à Paris — et ailleurs, sans doute — des vieux messieurs à mine respectable.

— Auriez-vous la bonté, monsieur, de m'indiquer le théâtre de la Porte-Saint-Martin?

— C'est à deux pas, et, si vous voulez venir avec moi, je vais de ce côté.

— Non, je vous en prie, indiquez-moi seuleipent...

— A gauche, là... vous voyez le théâtre.

Elle ne marche plus, elle court. Elle se retrouve maintenant. Yoici la rue de Bondy, la petite porte des artistes ! Criquette entre dans la loge de la concierge, qui est assise dans son fauteuil.

— Je vous demande pardon, madame...

La concierge se retourne, la regarde, et la regarde avec une évidente surprise, puis tout d'un coup :

— Mais c'est Criquette !

— Vous me reconnaissez, et moi qui ne vous aurais pas reconnue...

— Ah! c'est que je n'ai pas vos yeux, moi. Estce qu'on peut oublier ces yeux-là?... Et puis, c'est si drôle que vous arriviez comme ça, ce matin, quand hier, ici même, on parlait de vous.

— De moi... Qui ça?

— Votre ancien petit ami, Pascal, vous ne vous souvenez pas?...

Si elle se souvient! Pascal était là hier! Et il ne Ta pas oubliée ! Elle se jette dans les bras de la concierge et l'embrasse... Mais il ne faut pas que la brave femme s'y trompe, c'est elle un peu. sans doute, que Griquette embrasse, mais c'est beaucoup Pascal.

Les questions se pressent sur les lèvres de Griquette. Oui, Pascal hier était là; il causait avec le régisseur et c'est d'elle qu'il était question. L'adresse... l'adresse de Pascal? La concierge ne la sait pas; mais, en partant, il a dit qu'il s'en allait de ce pas signer un engagement pour le Mans à l'agence Garmelle... et la concierge connaît l'adresse de l'agence : c'est rue de Louvois, 28.

Griquette reprend sa course. En sortant, elle se heurte au vieux monsieur à mine respectable; il se promenait devant la petite porte du théâtre; elle l'esquive lestement et, une demi-heure après, elle est assise sur une banquette de vieux velours d'Utrecht, à côté d'une femme d'une quarantaine d'anaées, peinte, fardée, vêtue d'une vieille robe de soie grise tout usée et toute fripée. L'employé de l'agence a dit à Griquette :

— Ayez la complaisance d'attendre un peu... Après monsieur, après madame, je suis à vous.

Monsieur, c'est un grand jeune homme pâle et maigre. Son entretien avec le commis tire à sa fin.

CRIOUETTE 207

— Enfin, lui dit l'employé, vous avez échoué à Béziers?...

— Oui, j'ai échoué, mais je vais vous dire pourquoi. Je venais de Nancy. J'y ai fait la dernière campagne comme second ténor. On a du goût dans le Nord... Alors j'ai pris l'habitude d'av<Dir du goût, c'est ce qui m'a tué à Béziers. Ces Méridionaux sont tous des braillards, et pour leur plaire il faut brailler. Moi, comme j'avais du goût, je n'ai pas braillé, et ils m'ont sifflé dès le premier soir. Ils n'avaient qu'à patienter un peu. Je me serais mis à brailler tout comme un autre. Ça se perd comme ça se prend, l'habitude d'avoir du goût.

— Enfin, vous avez échoué à Béziers? dit l'employé qui allait droit au fait et paraissait peu disposé à suivre le second ténor dans ses considérations sur le goût.

— Eh bien, oui, j'ai échoué...

— Et vous cherchez à vous caser comme ténor léger ?

— Oui.

— Revenez à quatre heures. Il y a une place h Rennes. Le directeur sera ici.

— Rennes ne me déplairait pas. On doit avoir du goût à Rennes. Dites bien au directeur que ce qui m'a perdu à Béziers, c'est que...

— Oui, oui... allez... allez.

C'est le tour de la voisine de Griquette ; le dialogue suivant s'engage entre elle et le commis ;

— Vous êtes une des clientes de l'agence?

— Oui, monsieur.

— Engagée par nous, l'année dernière?

— Oui.

— Où cela ?

— A Bourges.

— Vous vous appelez?

— Louise Jacquot. Au théâtre : Pauline Bruvèrec

— Vous n'avez pas renouvelé à Bourges?

— Non.

— Tous aviez combien?

— Trois cents francs par mois.

— Et vous voudriez?

— Au moins autant.

— Quel est votre emploi?

— Les jeunes premières, les amoureuses.

— Ahl

Et après ce : Ah! l'employé lève les yeux sur la pauvre femme, qui comprend le sens de ce regard, car elle dit :

— J*ai toujours tenu cet emploi-là.

— Je ne dis pas non... Enfin, revenez demain. Avez vous une photographie?

— Oui, voici.

— Est-ce qu'elle n'est pas un peu ancienne?

— Non, elle n'est que de Tannée dernière...

— Ah!

— De l'année dernière, je vous assure.

— Revenez demain à quatre heures... je vous dirai s'il y a quelque chose de possible pour vous.

Elle se lève, Griquette est déjà debout pour

prendre sa place ; mais la pauvre jeune première qui a déjà fait quelques pas pour sortir, revient à remployé et lui dit :

— S'il le fallait absolument, je changerais d'em- )loi, je prendrais les jeunes mères.

— Je crois que ça serait plus sage.

— Enfin, faites pour le mieux, répond-elle avec résignation.

Elle s'en va lentement, très lentement. Elle regarde Criquette. Ah! si elle avait ce visage-là et ces yeux-là, elle ne serait pas obligée de prendre les jeunes mères.

— A vous, mademoiselle, dit l'employé à Criquette... Oh! oh! à la bonne heure! Vous avez l'âge et le physique de l'emploi, si vous voulez jouer les amoureuses.

— Je ne viens pas pour un engagement, monsieur. C'est une adresse que je désirerais savoir.

— Quelle adresse?

— L'adresse d'un jeune homme qui a dû signer ici, hier, un engagement pour le Mans, M. Pascal.

— C'est possible, mais nous ne donnons pas les adresses.

— Vous ne donnez pas... Oh! monsieur, si vous saviez pourquoi je vous demande!... C'est un ami que je n'ai pas revu depuis six ans. Je vous en prie, monsieur...

Ce que c'est que d'être charmante et d'avoir le cœur dans les yeux'

— Une créancière, se dit l'employé ; non, bien certainement.

Il donne l'adresse à Criquette : Hôtel de Calais^ 7, rue de Gléry.

— Oh! merci, monsieur, merci!

Elle tient déjà le bouton de la porte.

— Je vous le répète, si le cœur vous en dit, rien que sur la mine on vous engagera. A votre service, pour les amoureuses.

— Qui sait, monsieur? peut-être bien. Mais, en attendant, merci!

Elle se sauve. La voilà de nouveau courant sur les boulevards, sans lassitude aucune. Pour retrouver Pascal, il lui semble qu'elle ferait ainsi à pied le tour du monde.

Le cœur, cependant, lui bat bien fort quand elle aperçoit sur la façade d'une maison ces mots : Hôtel de Calais. A droite, dans une étroite et sombre allée, se trouve le bureau de la gérante de l'hôtel. Elle est là, plongée dans la lecture du roman d'un petit journal, et c'est d'une voix tremblante que Criquette lui demande :

— M. Pascal est-il ici?

— M. Pascal? Attendez, je vais vous dire. Elle examine le casier des clefs de l'hôtel.

— Sa clef n'est pas là... Il doit être chez lui... Au troisième étage, la seconde porte à gauche, le numéro 29.

Pendant que Criquette monte l'escalier, un grand jeune homme blond se promène de long en large

dans la chambre n° 29. Tout en marchant, il gesticule et parle à haute voix, à très haute voix. Il se récite à lui-même le rôle du duc de Montmeyran dans 1q Gendre de M. Poirier. Il tâche de bien se mettre dans la tête les phrases suivantes :

« Ces idées patriotiques dont nous nous moquions au café de Paris et que nous traitions de chauvinisme, nous gonflent diablement le cœur, en face de l'ennemi! Le premier coup de canon défonce les blagues et le drapeau n'est plus un chiffon au bout d'une perche, c'est la robe même de la patrie! »

Au moment où Pascal, pour la troisième fois, recommence la tirade : « Ces idées patriotiques, etc. », il entend frapper à la porte.

— Entrez, dit-il, entrez...

La clef tourne dans la serrure, la porte s'ouvre, et deux exclamations aussitôt s'entre-croisent :

— Pascal !

Ils sont déjà dans les bras l'un de l'autre.

— Oh oui! Pascal, embrasse-moi! Embrassemoi! j'ai tant besoin d'être embrassée par quelqu'un qui m'aime !

Et, la tête appuyée sur l'épaule de Pascal, elle se dit :

— Je ne suis plus seule, je ne suis plus seule! Ces six années qu'ils ont passées sans se voir ne

comptent plus, n'existent plus. Il leur semble qu'ils se sont quittés hier. Leur vieille affection

n^'a pas besoin d'être réveillée. Elle est restée la même. La même, non... pas tout à fait. Elle est déjà plus douce et plus forte, car, dès cette pre-, m4ère étreinte, dès ces premiers baisers, leur ami-1 tié devient de Tamour.

Tels ces boutons de roses envoyés de Nice à Paris dans de petites caisses hermétiquement closes; jusqu'au bout d'un long voyage, dans l'obscurité de leur prison, ils restent boutons de roses, se resserrant même et se décolorant... mais, dès que la petite caisse est ouverte, dès que ces pauvres fleurs retrouvent la respiration qui leur manquait, en un instant elles se reprennent à vivre et les roses éclatent librement, presque d'un seul coup, dans toute leur gloire. Telle Criquette! Elle a retrouvé la lumière, la chaleur, le soleil. Son cœur s'épanouit! elle aime ! elle est aimée !...

Mais, dans ce brusque élan, si Pascal et Criquette ont eu le temps de se reconnaître, ils n'ont pas eu le temps de se voir. La même pensée leur vient en même temps et le même désir. Ils s'écartent l'un de l'autre, tout en restant face à face, et, là, les mains dans les mains, ils se regardent, ils se regardent... et recommencent ensuite à s'embrasser. On a dû bien souvent s'embrasser dans cette vieille chambre de cette vieille maison de Paris, mais d'aussi bon cœur, jamais!

C'est ensuite un torrent de paroles. Que de choses ils ont à se dire! Six années à se raconter!' Leurs deux existences brisées à rapprocher et à

raltachcr! Leurs souvenirs se lèvent de toutes parts, en désordre, tumultueusement, se répondant et se confondant. Leur première rencontre cà Belleville, la bataille à la sortie de l'école, les petites brioches du théâtre, leur début à la Porte Saint- Martin, la princesse Colibri, le singe à quinze sous, Rosita, Aurélie, leur séparation, le voyage de Pascal à Lyon et ce pauvre livre illustré que Criquetten'ajamais reçu, Dieppe, Beauvais, le couvent de Sainte-Marie, les concours du Conservatoire, le jeune Stanislas Meunier, le théâtre de Yichy, le porte monnaie retrouvé. Pierrot, la fuite de Criquette, et enfin ce hasard qui, brusquement, après cette longue séparation, les met ainsi l'un près de l'autre, sur ce canapé, dans cette chambre d'hôtel.

Criquette se serre étroitement contre Pascal en répétant :

— Je ne suis plus seule ! je ne suis plus seule! Car tu ne me quitteras jamais, n'est-ce pas? jamais ?

— Non, jamais...

— J'ai été trop seule depuis six ans, depuis toi... j'ai été trop seule... Et je suis si heureuse de t'avoir retrouvé... Répète, répète que tu ne me quitteras jamais.

— Jamais! jamais !

— C'est très bien, dit-elle en riant, mais, pour plus de sûreté, nous allons commencer par nous marier.

— Nous marier !

— Oui, sans doute ! Qu'est-ce que je deviendrais, Pascal, si tu ne m'épousais pas? Je n'ai plus que loi au monde!

Cela fut dit si gentiment, si doucement, que Pascal se laissa glisser aux pieds de Griquette, et baisant ses deux petites mains :

— Tout ce que tu voudras, Griquette; tout ce que tu voudras!

Comme elle est heureuse ! Elle a cette impression que, depuis des années, elle avait cessé de vivre et que tout d'un coup elle recommence... Elle ne voit qu'une chose : Pascal à ses pieds ! elle n'a qu'une pensée dans la tête : « Il sera mon mari ! »

Mais Pascal est devenu sérieux :

— Nous marier? Pouvons-nous nous marier?

— Gomment cela?

— Moi, d'abord, je n'ai que dix-neuf ans. Un homme peut-il se marier à dix-neuf ans?

— Pourquoi pas?

— Je ne sais pas... Et toi... quel âge as-tu?

— Dix-sept ans.

— Dix-sept ans... Et cette femme est ta tutrice?

— Oui.

— Tu ne dois pas pouvoir te marier sans son consentement.

— Elle avait, en effet, le droit de m'empêcher d'entrer au couvent. Elle doit avoir le droit...

Et voilà le bonheur de Griquette envolé ! Elle se sent encore dans les mains d'Aurélie.

— Ne te chagrine pas, lui dit Pascal, il y a peutêtre un moyen... Tout à l'heure, en allant déjeuner, nous irons consulter un de mes amis, il travaille dans une étude d'avoué, à quelques pas d'ici.

La consultation n'est pas longue. Le jeune jurisconsulte leur donne audience dans la salle d'attente de l'étude. Tout d'abord, dès qu'il aperçoit Griquette, il adresse à Pascal un de ces petits sourires qui signifient clairement : « Mon cher, tous mes compliments! » Puis l'interrogatoire commence :

— A quel âge un homme peut-il se marier?

— Se marier sérieusement?

— Oui, très sérieusement.

— Devant monsieur le maire?

— Devant monsieur le maire.

— Article 141 du Gode civil : L'homme avant dix-huit ans, la femme avant quinze ans, ne peu vent contracter mariage.

Dix-huit ans! quinze ans ! De ce côté pas d'obstacles ; mais Pascal continue :

— Une jeune fille qui n'a plus son père ni sa mère peut-elle se marier sans le consentement de sa tutrice?

— Avant vingt et un ans, non...

Un quart d'heure après, Pascal et Griquette délibèrent, attablés dans un petit restaurant de la rue Saint-Denis.

— Écoute, dit Pascal, je vais prendre le premier

train pour Beauvais et, une fois arrivé là-bas, je menacerai mademoiselle Aurélie du plus joli scandale... Tout Beauvais saura bientôt comment elle est devenue riche, si elle ne. consent pas.

— Jamais cela, Pascal, jamais!... Je te le défends. Je ne veux pas que tu ailles à Beauvais. Ce serait la perdre là-bas... Je n'en ai pas le droit, même pour me sauver... Elle m'a recueillie, elle m'a élevée et je ne suis pas quitte de toute reconnaissance.

— Même après ce qu'elle a fait?

— Même après ce qu'elle a fait ! Elle redoutait pour moi certains chagrins, certains dangers. Elle avait raison peut-être. Cela ne change rien à ma résolution de ne jamais te quitter... Seulement, je crois que je dois tenter moi-même une démarche auprès d'elle...

— Quelle démarche?

— Lui écrire.

— Lui écrire!

— Oui.

— Et lui dire oii tu es?

— Oh! je n'ai pas besoin de le lui dire pour qu'elle le sache. Je t'ai retrouvé, elle te retrouverait et par toi arriverait à moi... Laisse-moi faire, Pascal. Je t'assure que c'est mon devoir... Mais si elle ne consent pas, si elle veut me reprendre, tu ne m'abandonneras pas, Pascal, tu m'aideras à me défendre.

— Je te le jurel

— Et je me défendrai !

Quand ils eurent fini de déjeuner, sur la table de marbre du restaurant, Criquette écrivit à Aurélie la lettre suivante :

« J'ai retrouvé Pascal et nous avons senti tout de suite que nous n'avions jamais cessé de nous aimer. Il veut bien m'épouser. Il est engagé au théâtre du Mans... Consentez à notre mariage, je vous en supplie. »

Elle signa et dit à Pascal :

— Signe et mets l'adresse de l'hôtel.

— Tu as bien réfléchi ?

— Oui.

— Et tu es décidée?...

— C'est mon devoir, je te le répète.

Il signa et mit l'adresse. Ils sortirent et jetèrent

la lettre à la poste, puis Criquette dit à Pascal :

— Maintenant, allons voir maman.

Une heure après, Criquette priait sur la tombe

de sa mère, sur cette tombe qui avait été payée par le prince Savéline.

Il était cinq heures et demie du boir, et le jour déjà baissait, quand ils quittèrent le Père- Lachaise.

— Maman avait une amie à Belleville, une char bonnière, te rappelles- tu?

— Oui, très bien.

— Allons voir si elle est toujours là.

La charbonnière était toujours là. Elle allait se mettre à table pour dîner avec son mari et ses

enfants. L'arrivée de Criquette fat un grand événement. On ne voulut jamais laisser partir les deux jeunes gens; et c'est là qu'ils dînèrent d'une soupe aux pommes de terre et d'un plat de lentilles.

Mais Criquette, en se levant de table, subitement, se sentit prise de lassitude et d'épuisement. Ses yeux se fermaient. Quelle journée aussi! 11 n'était pas quatre heures du matin, lorsque, suspendue aux branches de la glycine, elle s'était évadée de la petite maison de Beauvais, et, depuis, que de fatigues ! que d'émotions !

Pascal alla chercher une voiture, et dès que Criquette fut assise à côté de lui :

— Mon pauvre ami, lui dit-elle, que tu es bon et comme je te coûte de l'argent! Une voiture! Je te ruine ! Moi qui ne t'apporte en dot que trentesix francs dans ton porte-monnaie. Les veux-tu, mes trente-six francs ?

— Non, répondit Pascal en riant, je suis riche, très riche ! J'ai signé hier mon engagement et j'ai reçu un mois d'avance.

— Et combien est-ce, un mois?

— Quatre cents francs ! Nous pourrons très bien vivre tous les deux avec cela.

— Avec cela... et avec ce que je gagnerai... Je suis instruite et j'aurai du courage... J'ai beaucoup travaillé au couvent... Je peux donner des leçons de français, des leçons de musique... Mais, il y a une chose que j'aimerais mieux... un petit

coin, à. côté de toi, au théâtre. Je suis une vieille comédienne, moi i

— Oui, oui, et j'ai aussi pensé à cela. Nous irons demain matin ensemble voir le père Lemuche.

— Le père Lemuche?

— C'est mon directeur du Mans... J'ai eu de la chance... je suis tombé, je crois, pour commencer, sur un très brave homme. Nous irons le voir demain.

— Ah ! Pascal, s'il voulait de moi... pour de tout petits rôles... d'abord... et puis ensuite, j'espère bien, de plus grands... mais d'abord n'importe quoi... n'importe quoi... peurvu que je sois dans ton th'^âtre... que je ne te quitte jamais!... jamais !...

Elle s'engourdissait. Sa tête alla s'appuyer sur l'épaule de Pascal, et celui-ci, passant son bras autour de la taille de Criquette, la soutenait comme un enfant endormi. Mais Criquette, tout d'un coi.p, rouvrant les yeux :

— Nous avons oublié, ce matin, avant de partir...

— Oublié, quoi?

— De retenir une chambre, pour moi, ce soir, à l'hôtel. S'il n'y en avait pas?...

— 11 y en aura une... n'aie pas peur. L'hôtel est presque vide en ce moment.

Elle se rendormit, blottie dans les bras de Pascal, si tranquille, si confiante, qu'aucun désir brutal ne vint parler aux sens de ce jeune homme qui,

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pourtant, depuis son enfance, vivait dans un monde oii la morale est facile et la chasteté rare. I

Il y avait une chambre pour Griquette^ le n° 28. Ils allaient dormir séparés par une cloison épaisse de deux doigts.

Celte cloison, un quart d'heure après, Pascal la regardait et se disait :

— Griquette est là... et je lui ai promis de l'épouser... et je l'épouserai !

Mais il fut interrompu dans ses réflexions :

— Bonsoir, Pascal, bonsoir!...

— Bonsoir, Griquette, bonsoir!...

— Bonsoir... bonsoir!...

Et ce fut tout. Griquette dormait sous la protection de Pascal, premier amoureux du théâtre du :ians.

XI ï

La nuit de l'évasion de Criquette, Aurélie n*a pas dormi. Elle est à bout de force et de patience. Quand finira celte lutte? Dès le jour, elle se lève, et va marcher un peu dans le jardin. Elle arrive devant les rosiers placés sous la fenêtre de Criquette ; ils sont écrasés, piétines, brisés. Aurélie lève la tête ; la chaîne du cadenas a disparu... Elle court, elle monte, elle entre dans la chambre. Criquette est partie!

Avant tout et à tout prix, éviter le scandale, c'est la première pensée d'Aurélie. Il faut d'abord gagner du temps. Personne ne doit soupçonner la fuite de sa pupille. Aurélie descend chercher le chocolat de Criquette et le monte dans la chambre. A midi pour le déjeuner et à six heures pour le dîner, elle fera de même. Pour madame Guarena, pour Thérèse, Criquette est toujours là.

Aurélie se trouve dans la plus terrible des situations, à cause de ce malheureux passé, toujours

Elle s'en croyait bien délivrée cependant, mais il la reprend, il la tient. Pendant toute la matinée, elle réfléchit, elle attend. Elle croit, à tout moment, voir revenir Criquelte, docile et repentante, après cette escapade de pensionnaire révoltée. Où peutelle être allée? Au couvent? La supérieure ne l'aurait pas gardée... A Paris? Sans argent, c'est impossible! Criquette n'avait pas d'argent; Aurélie en est bien sûre.

Mettre la police en mouvement, télégraphier dans toutes les directions, c'est le bruit, c'est le scandale! Aller consulter un homme de loi... il parlera... Et puis, à quoi bon? Aurélie sait parfaitement quelle est la limite de son autorité sur sa pupille. La loi n'a pas jeté cette enfant, sans défense, aux mains de cette femme. Mais il ne suffit pas d'être protégé par la loi, encore faut-il le savoir... et de qui Criquette l'aurait-elle appris? Aurélie lui a dit qu'elle était placée jusqu'à vingt et un ans sous son unique et souveraine autorité. Criquette n'a pas douté de la parole d'Aurélie. Il n'en est rien, cependant; la tutelle officieuse ne donne pas à Aurélie, sur sa pupille, tous les droits d'une mère. Dans les cas graves — son avoué le lui a dit — elle ne peut agir sans l'intervention du maire, qui, aux termes de la loi, tient lieu de conseil de famille à la jeune fille. Mais réclamer l'intervention du maire, c'est encore le bruit, encore le scandale !

Aurélie se hasarde à faire dans la journée quel-

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ques courses et quelques visites dans Beauvais. On ne sait rien. Partout on lui demande des nouvelles de sa pupille et partout les visages ont leur air habituel de placidité provinciale. Personne évidemment n'a vu Criquette, personne ne lui a ionné asile, personne n'a entendu parler d'elle. Aurélie rentre à la maison, attendant, attendant toujours : « Elle reviendra ce soir, se dit-elle, à la nuit tombante, demandant grâce. » Mais la soirée se passe, et la nuit... Aurélie ne s'est pas couchée, prêtant l'oreille au moindre bruit... Criquette n'a pas reparu.

Le matin, à huit heures et demie, le facteur apporte une lettre de Paris... la lettre de Criquette, contresignée par Pascal. Le premier mouvement d'Aurélie est un mouvement de colère, de fureur même. Elle va se jeter dans le premier train, courir chez un commissaire de police et, avec son aide, ressaisir Criquette. Oui, mais ce commissaire de police consentira-t-il? Elle n'est pas la mère... Et puis Criquette se débattra, ce Pascal la défendra, ameutera les gens de l'hôtel, les passants de la rue, et ne se laissera pas arracher sans combat cette délicieuse créature qui est venue se jeter dans ses bras. Un journal de Paris apportera le lendemain à Beauvais le récit de l'affaire avec les noms des personnages.

Consentir à ce mariage ! Aurélie s'y résignerait, si elle pouvait ainsi se débarrasser de Criquette. Elle sait bien ce qu'elle dirait pour expliquer la dis-

parition de sa pupille... Oui, mais les publications de mariage ne pourraient avoir lieu qu'à Beauvais, dernier domicile de la jeune fille... et sous le petit grillage de la mairie on lirait : « 11 y a promesse de mariage entre Céline Brinquart et Pascal, artiste dramatique. » Ce serait toujours le bruit, toujours le scandale !

Enfin, après de longues hésitations, Aurélie prend une feuille de papier et écrit une lettre de quelques lignes. Elle place cette lettre sous une double enveloppe, la première au nom de sa pupille, la seconde au nom de Pascal. Il ne faut pas que les employés de la poste de Beauvais sachent que la jeune fille est à Paris. Aurélie va jeter elle-même cette lettre dans la boîte de la gare.

Au moment où le facteur sonnait à la porte de la petite maison de la rue du Bout-du-Mur, Criquette se réveillait et frappait contre la cloison de sa chambre en disant:

— Bonjour, Pascal.

— Bonjour, Criquette.

— A quelle heure allons-nous chez ton directeur?

— Tout de suite... Le père Lemuche est matinal. Mais, avant de partir, ils consultent un indica-

eur des chemins de fer. Criquette sait que le facteur ne sonne jamais avant huit heures et demie à la porte de la petite maison de Beauvais. Aurélie, pour venir à Paris, — et elle y viendra sans aucun doute, — ne peut prendre que le train de

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dix heures et ne peut arriver rue de Cléry que vers midi et demi. Tous deux veulent être là pour la recevoir.

Le père Lemuche est le plus vieux client deThô- .el de Dunkerque et de Lisbonne, rue du Bouloi. 3et hôtel, depuis 1837, a changé six fois de gérant, 3t les six gérants se sont légué pieusenient César Lemuche. Tous ont appris de leur prédécesseur que lorsque M. Lemuche annonce son arrivée à Paris, il faut garder pour lui la chambre n" 17, au premier, au fond de la cour, et accrocher dans cette chambre quatre cadres qui sont la propriété particulière du voyageur.

Dans trois de ces cadres se trouvent trois portraits d'auteurs dramatiques d'une certaine notoriété ; Molière, Corneille, Racine... César Lemuche est, depuis trente ans, directeur de théâtre en province, et quand il vient à Paris, tous les ans, pour , la formation de sa troupe, il ne veut pas être seul à l'hôtel dans sa chambre. Il aime à trouver, le soir, en rentrant, quelques figures de connaissance qui lui sourient et le saluent. Tels sont les camarades qu'il s'est donnés. On peut choisir plus mal.

Quant au quatrième cadre, il renferme une merveille de calligraphie, le chef-d'œuvre d'un profes-t seur d'écriture de la Restauration, En haut de la page, à droite, le masque tragique de Melpomène, et, à gauche, le masque souriant de Thalie, tous deux enlevés en traits de plumes énergiques et brillants. Au-dessus des deux masques, combinant

ingénieusement tous les modes d'écriture : la cursive, la gothique, la minuscule, Vaîlongée, Vonciale, la 7-niûote et la tremblante, le calligraphe a consigné pour la postérité les choses suivantes :

LEMUCHE (César)

Ses créations au Théâtre-Français.

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