EUDORE ET CYMODOCÉE
tragédie en cinq actes par M. Gray,
ancien principal du théâtre de Carcassonne.
17 juillet 1824.
Jouée par Sainte-Aulaire, Lafon, Desmousseaus, Firmin,
Dumilâtre, Menjaud, Michelot, Lemuche, M^ Brochari et
M"»« Tousey.
Tout cela était, d'ailleurs, de la plus rigoureuse exactitude. Oui, César Lemuche, depuis le mois d'octobre 1823 jusqu'au mois d'octobre 1824, avait fait partie du personnel du Théâtre-Français. Il avait compté parmi les comédiens ordinaires de Sa Majesté Louis XVIII et de Sa Majesté Charles X,
ayant eu la bonne fortune d'être à cheval sur les deux règnes, et le vieux directeur du théâtre du Mans pouvait, sans mentir, placer à tout propos, et même hors de propos, les phrases suivantes ;
— Quand on a appartenu à la Comédie-Française...
— Quand on y a brillé dans les deux genres...
— Quand on a donné la réplique à Talma...
— Quand on a partagé le succès de mademoiselle Mars...
— Quand on a créé trois rôles au Théâtre-Français...
Sur l'importance et l'étendue de ces trois rôles, Lemuche ne donnait aucun détail, mais un vieil habitué du théâtre de Poitiers avait eu l'idée fort simple de se faire expédier de Paris les brochures de Jean de Bourgogne^ du Méchant malgré lui et d'Eudore et Ci/modocée. Puis sous ce titre: La vérité sur les trois créations de M. Lemuche, il avait publié dans le Journal de la Vienne un article qui contenait les révélations suivantes :
Dans Jean de Bourgogne^ Lemuche jouait un officier du palais. Il entrait rapidement à la scène VI de l'acte II et disait au dauphin :
Prince, une foule immense
Franchit en ce moment le seuil de ce palais. Tous nos efforts sont vains
C'était là tout le rôle. Dans Eudore et Cymodocée^ Lemuche jouait un Romain, il s'avançait,
montrait l'amphithéâtre de Néron et disait au peuple :
Voilà le cirque ouvert pour les jeux sanguinairesl Les tigres, les lions, les sombres victimaires. Tout est prêt!
Plus modeste avait été la création de Lemuche dans le répertoire comique. Il jouait un laquais dans le Méchant malgré lui. La porte s'ouvrait à la fin du premier acte. Les principaux personnages de la pièce, Mérinval, Durville, Doligny et Saint- Albin étaient groupés en scène. Lemuche leur disait :
Ces messieurs sout servis.
Rien de plus... et cependant Lemuche parlait avec complaisance de cette création :
— Je ne jouais, disait-il, qu'un rôle de second plan, un domestique, un simple domestique, mais ce domestique, je l'avais marqué d'une empreinte ineffaçable. Enfin j'en avais fait un Lemuche 1
La ville du Mans avait eu l'honneur de donner le jour à César Lemuche, au mois de septembre 1802, mais ce n'était que fort tard, après bien des aventures et bien des voyages, que l'ex-pensionnaire de la Comédie-Française avait pu revenir au gîte. Son père était huissier audiencier au tribunal civil du Mans; il pensait que César, un jour, lui succéderait, porterait comme lai la robe noire,
la toque et le rabat, et comme lui, à haute et intelligible voix, citerait les plaideurs à la barre du tribunal.
— Oui, disait César Lemuche, quand il racon tait sa vie, et il la racontait souvent, n'en con naissant pas de plus intéressante, oui, mon père me destinait à Thémis, mais les dieux en décidèrent autrement. Melpomène et Thalie furent les plus fortes.
Lemuche était un pur classique ; il n'aurait jamais cité Thalie avant Melpomène, il respectait l'ordre des préséances. Donc, en 1820, César Lemuche, mordu de la passion du théâtre, s'engagea dans une troupe de comédiens ambulants qui avait passé par le Mans. Lemuche, en 1823, eut la bonne fortune d'entrer à la Comédie-Française aux modestes appointements de huit cents francs par an. Il y remplissait, d'ailleurs, les mêmes fonctions que son père auprès du tribunal du Mans. Celui-ci ouvrait la porte de la salle du conseil, en s'écriant: « Le tribunal, messieurs! » César ouvrait la porte de la salle à manger et s'écriait • « Ces messieur sont servis ! » Le père annonçait le tribunal, et 1 fils, le dîner.
On se louait au théâtre du zèle et de la ponctualité de César Lemuche, et cependant, il fut congédié, au bout de douze mois, par un motif assez bizarre : il était trop maigre. Pour le mettre en possession de tous les valets, laquais et domestiques de l'ancien et du nouveau répertoire, il aurait
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fallu retoucher les vieilles et légendaires livrées de la Comédie-Française. Un candidat se présenta qui avait Tencolure nécessaire, il fut agréé, et voilà comment le pauvre Lemuche ne resta que pendant peu de temps le camarade de Talma et de mademoiselle Mars. Gela devait suffire cependant à la gloire de son existence entière.
Lemuche reprit le harnais et, pendant quinze ans, joua la comédie en province ; il n'était ni bon ni mauvais ; dans telle ville il réussissait, dans telle autre il tombait à plat ; il eut des partisans à Montpellier et des détracteurs à Nîmes. Il avait une ambition secrète : devenir directeur de théâtre, conduire une troupe, former des comédiens. Cette ambition, il put la réaliser en 1840, à la mort de son père, qui laissa à chacun de ses enfants — César avait une sœur — une vingtaine de mille francs. Six mois après, Lemuche obtenait le privilège du théâtre d'Amiens. C'était un acteur fort ordinaire; ce fut un excellent directeur. 11 avait le goût de son état, la passion de son métier, ce qui est, en toutes choses, la première condition du succès. 11 ne vivait que de son théâtre et pour son théâtre. Il eut des hauts et des bas, des années brillantes et des années malheureuses... Mais, en somme, il réussit. Après une vingtaine d'années de directions théâtrales dans toutes les parties de la France, Lemuche avait mis de côté une centaine de mille francs, 11 put alors se faire nommer directeur du théâtre du Mans, C'était une entreprise
tranquille, une demi-relraile, pas beaucoup dargeut à gagner dans les bonnes années, mais pas beaucoup à perdre dans les mauvaises. Lemuche vivait ainsi très heureux depuis six ans, très aimé dans la ville. Il comptait faire encore deux ou trois campagnes, puis se retirer et finir sa vie dans sa petite maison de l'avenue de Paris.
Habituellement, c'était pendant la semaine de Pâques, après la clôture du théâtre, que Lemuche venait, tous les ans, passer un mois à Paris pour la reconstitution de sa troupe ; mais on exécutait dans la salle de la place des Jacobins de très importants travaux de restauration, et la réouverture ne devait avoir lieu que le 1" novembre. C'est pour cela que Lemuche n'était arrivé à Paris que le 15 septembre. 11 avait, d'ailleurs, renouvelé la plupart des engagements de sa troupe de la campagne précédente. Quatre sujets seulement lui manquaient : un père noble, un amoureux, une duègne comique et une ingénuité amoureuse. Il avait trouvé l'amoureux, — Pascal, — trouvé le père noble et la duègne comique. Il hésitait entre deux ingénuités amoureuses, l'une ne lui paraissait pas assez ingénue et l'autre pas assez amoureuse. La limite est, en semblable matière, très délicate, trop d'ingénuité faisant tort h l'amour et trop d'amour, en revanche, tort à l'ingénuité.
Au moment où Pascal et Criquette montaient l'escalier de l'hôtel, le père Lemuche, enveloppé dans une grande robe de chambre à ramages, se
promenait de long en large et se demandait : « Laquelle prendre? La plus ingénue ou la plus amoureuse ? )) Il marchait d'un pas net et précis. C'était un petit vieillard, sec, alerte et vif, tout frétillant et tout sautillant, à la parole brève, au geste abondant ; il avait toujours une cravate blanche et portait une perruque frisottée, moutonnée, du noir le plus intense.
Le père Lemuche fut interrompu dans sa promenade et dans ses réflexions par un petit coup frappé discrètement à la porte de sa chambre.
— Entrez ! s'écria-t-il, entrez !
La porte s'ouvrit. C'était Pascal.
— Àh! ah! te voilà, mon garçon... Tu viens voir ton vieux directeur?
— Oui, monsieur Lemuche, mais je ne suis pas seul... Ne m'avez-vous pas dit hier que vous n'aviez pas encore trouvé d'ingénue ?
— Dingénue amoureuse?... En effet... je cherche encore...
— Eh bien! je vous ai amené une personne qui pourrait, je crois, faire votre affaire.
— Où est-elle, cette personne?
— Là, dans le couloir.
— Qu'elle entre.
— Viens, Griquette, viens !
Et Criquette parut sur le seuil de la porte, un
peu rougissante.
— Où as-tu trouvé ça? demanda brusquement Lemuche à Pascal.
— Gomment, où j'ai trouvé ça?... C'est une vieille amie à moi.
— Une vieille amie! Je te fais mon compliment de tes vieilles amies! Voilà une figure de théâtre ! Comme elle est gentille! comme elle est gentille? Entrez, mon enfant, entrez donc que je vous regarde un peu... Vous êtes bonne à voir... Mazette ! si votre ramage répond à votre plumage et si vous n'avez pas de trop grandes prétentions, c'est César Lemuche qui vous engagera...
— Oh! je n'ai pas de grandes prétentions, monsieur... Pourvu que je reste avec Pascal, pourvu que je ne le quitte jamais !...
Par le plus charmant et le plus naturel des mouvements, elle se rapprocha de Pascal et lui prit la main.
— Comme elle a dit ça! s'écria le père Lemuche... avec ingénuité! et avec amour!
— Je l'ai dit comme ça m'est venu.
— Ça vous est bien venu... Et vous avez déjà joué la comédie?
— Oui, monsieur, répondit Pascal, elle a déjà...
— Laisse-la parler, m.on garçon. J'ai besoin de l'entendre, et pas toi... Je te connais, toi, puisque Je t'ai engagé. C'est pour cela que je le tutoie, continua Lemuche, en s'adressant à Criquette. Tous mes pensionnaires, je les tutoie ! Aussitôt engagés, aussitôt tutoyés ! Ça m'est commode pour les secouer tout à mon aise aux répétitions... Par conséquent, si je vous engage, je vous tutoierai.
— Ohl commencez tout de suite, si vous voulez, répliqua Griquette en riant.
— Ma foi, je ne demande pas mieux, d'autant que je crois bien que tu vas faire connaissance avec le Mans...
— Je le désire de tout mon cœur.
— Alors tu as déjà joué la comédie?
— Oui, monsieur, mais il y a longtemps.
— Ohl longtemps...
— Oui, très longtemps... J'étais toute petite, j* avais onze ans...
— Et où as-tu joué?
— A la Porte-Saint-Martin.
— Dans quelle pièce?
— Dans une féerie.
— C'est mal commencer! Les féeries, les opérettes, la mort du théâtre! Et comment s'appelaitelle, cette féerie?
— Gri-Gri.
— Gri-Gri! J'ai vu cela, Gri-Gri t II faut bien tout voir. Et je me rappelle... De quel drôle de petit nom t'a-t-il donc appelée tout à l'heure?
— Griquette.
— Griquette! La petite Griquette! Mais on a parlé de toi à cette époque-là. Tu jouais le rôle dune petite princesse qui faisait un pied de nez...
— Oui, monsieur, c'est bien cela...
— Tu avais du succès, beaucoup de succès... Et depuis, qu'est-ce que tu es devenue? Étais-tu au Conservatoire avec Pascal?
— Oh! non, monsieur... Je viens de passer six années au couvent.
— Au couvent! Et c'est en sortant du couvent que tu te mets à courir le monde avec ce grand blondin... Mais il y a du roman là dedans.
— Il y en a un peu.
— Enfin, ce sont vos affaires, tout cela, et pas les miennes... Ce qui m'intéresse, c'est mon ingénue. Tu as bien le physique de l'emploi... Mais, dame, de beaux yeux et un joli visage, ce n'est pas tout. Il faudrait me réciter quelque chose. Tu n'as rien appris?...
— Non, rien.
— Mais au couvent... Racine a fait des tragédies pour les couvents...
— Ah! je sais par cœur les trois premiers actes di'Athalie.
— Racine! Athalie! J'ai joué dans Athalie à la Comédie-Française !
Joué? Figuré aurait été plus exact, car Lemuche était chargé du rôle absolument muet d'un de ces Lévites qui s'élancent sur la scène, au cinquième acte, quand Joad s'écrie :
Soldats du dieu vivant, défendez votre roi!
— Oui, continua-t-il, j'ai joué dans Athalie. Et Racine est un de mes dieux. J'ai là une vieille petite édition de Racine... Molière, Corneille, Racine!... leurs portraits, leurs œuvres... je ne pourrais pas vivre sans cela. Tiens, mon garçon, prends
le volume et donne-lui la réplique. Au second acte, l'interrogatoire de Joas. Tu diras le rôle d'Athalie ; elle dira le rôle de Joas.
Il roula son fauteuil près de la fenêtre et s'assit à contre-jour, mettant les deux jeunes gens devant lui, en pleine lumière. Ils commencèrent: