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La seconde étape du Discours de la Méthode

Certitude de l’existence du moi pensant. —- Après qu'il

s'est résolu à feindre que toutes les choses qui lui étaient jamais entrées dans l'esprit n'étaient non plus vraies que les illusions de ses songes, Descartes revient sur sa ficlion et tente d'en faire sortir au moins une certitude, celle de son existence : « Je pense, donc Je suis ». Il écrit: « Mais aussitôt après, Je pris garde que, pendant que je voulais ainsi penser que tout était faux, 11 fallait nécessairement que moi qui le pensais fusse quelque chose ; et remarquant que celle vérité : je pense, donc je suis, étail si férme et si assurée que toutes les plus extravagantes supposilions des scepliques n'étaient pas capables de l’ébranler, je jugeai

queje pouvais la recevoir sans scrupule pour le premier

principe de [a philosophie que je cherchais » ?).

1) 1re Méditation, p. 16.

2) Discours de la Méthode, 4% partie.

Ces paroles concordent avec les intentions de Descartes, elles répondent à la direction dogmatique que nous leur avons reconnue. ee

Mais sont-elles d'accord avec le procédé que Descartes inaugurait, 11 y a un instant, à la première étape de sa méthode ? |

Plusieurs interprètes estiment que le doute cartésien n’a jamais été universel, attendu que son auteur se Juge incapable d’exclure de sa connaissance la perception de sa propre existence !). Fe

C'est supposer a priori que l'effort critique du philosophe français n’a pu trahir ses bonnes intentions. Nous croyons, au contraire, que la pensée de Descartes a fléchi; ses déclarations de la deuxième heure ne sont plus d’accord avec celles de la première heure, et le passage de celles-ci à celles-là ne peut se faire sans illogisme. |

Mais, n’anticipons pas. Ceci regarde déjà la critique du doute cartésien. Or, avant de l’entreprendre fructueusement, 1l nous faut exposer encore certaines notions nécessaires à l'intelligence du doute formulé et préconisé par le philosophe français. |

Des contemporains de Descartes lui firent le reproche qu'il donnait, malgré lui, dans le doute réel. Mais la plupart de ses interprètes crurent plus juste de lui épargner ce reproche et d'appeler son doute méthodique. Le mot n'est pas de Descartes, mais il est familier à tous ses disciples el partisans.

32. Doute réel et doute méthodique. — Quelle différence y a-t-il entre un doute réel et un doute méthodique ?

On a dit avec raison: Celui qui doute réellement, juge que ce dont il doute esf douteux : celui qui doute méthodiquement, c'est-à-dire par procédé, se comporte à l’égard d'une proposition donnée comme st elle était douteuse.

Lorsque M. Janssen déclare à l'Académie des Sciences de Paris : « Nous pouvons affirmer, sans dépasser les induc-

1) Cfr. Medicus, Kantstudien, Bd V., H.I, S. 37.

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tions permises par l’état de la science, que si la vie n’a encore été constatée directement à la surface d'aucune planète, les raisons les plus décisives nous conduisent à admettre son existence pour plusieurs d’entre elles » !\, je doute réellement que les raisons de l'astronome français soient décisives et que sa conclusion soit objectivement certaine.

Lorsque, à la suite d'Euclide, j'aborde la démonstration du 6" théorème : « Étant donné que dans un triangle deux angles sont égaux, les côlés opposés aux angles égaux sont égaux »,je me résous à considérer un instant, comme douteuse, la vérité du théorème, non pas que j'en doute en fait, mais parce que je veux comprendre le pourquoi intrinsèque de la vérité que j'essaie de mettre en question. Mon doute est supposé, ficlif, méthodique.

Cette distinction entre une proposition jugée douleuse absolument et une proposition considérée comme douteuse, hypothétiquement, paraît très nette à première vue ; mais l'est-elle autant quil y paraît ?

Oui, en un certain sens ; non, dans le sens précis que comportent les problèmes de la certitude. Expliquons-nous:

Il est clair qu'il y a une distinction essentielle entre un jugement absolu, motivé par la perception. de ce qui es, et un jugement conditionnel, provoqué par la ficlion ou la conceplion de ce qui pourrait être.

Appliquée au domaine sensible, celte distinction est celle que H. Spencer a si nettement accusée entre ce qu'il appelle Les états forts et les états faibles de la conscience. Les premiers diffèrent des seconds par plusieurs traits, dont le principal est que les conceplions imaginées dépen-

dent de la volonté pour revivre et pour s'ordonner, tandis que les objets de perception s'imposent au sujet connais-

sant, sans la volonté et malgré elle ?).

1)J.Janssen, Les Époques dans l'histoire astronomique des planètes. Discours lu dans la séance publique des cinq Académies du 24 octobre 1896.

2) Cfr. Balmès, Philosophie fondamentale, t, 1°", pp. 242 et 243.

| Une semblable opposition de caractères se retrouve entre FT le doute méthodique ou fictif etle doute réel ; le premier | est placé sous la dépendance de la volonté ; le second, tout au moins au moment où on le considère formellement Ta comme doule réel, n'est pas sous la dépendance de la a. volonté, mais au contraire s'impose à elle et la domine. Dans le fait, lorsque je doute mélhodiquement du 6e théorème d'Euclide, lorsque je me mets à en faire la démon- : stration comme s’il élait douleux, mon doute est formel-! lement dépendant de ma volonté ; je doute parce que jé veux douter el aussi longtemps qu'il me plaît de douter. Mais supposé, au contraire, que le discours de M. Janssen ne m'ait apporlé aucune raison, selon moi décisive, de croire que les planètes autres que la lerre sont habitées, je douterai nécessairement de l'existence de la vie dans ces FA autres planètes ; eussé-je le désir d'arriver à la conclusion | du savant astronome, je ne pourrais me défendre de la juger douteuse. Je voudrais me persuader que les mondes sont peuplés d'êtres intelligents, j'y verrais un agrandis- - 1% sement de l'œuvre providentielle, mais je ne suis pas con- $ vaincu ; malgré mes prévenlions qui me sollicitent en sens TEE contraire, ma volonté cède, faute de raisons décisives Pour 2 un Jugement catégorique, à l'irrésolution et je reste réel MP lement dans le doute. | FS- ol Il y a donc une première raison, facile à saisir, de la À .<5 distinction entre le doute méthodiqne et le doute réel: le premier es! formellement dépendant de la volonté ; le second 4 ne l’est pas ?). | Ace Cette raison, cependant, n’est pas fondamentale, car la volonté est une faculté extrinsèque aux facultés cognilives.

1) A cette distinction revient, en Somme, l'opposition de caractères relevée par un apologiste convaineu de la philosophie de Descartes ; “ «Les sceptiques ne doutent que pour douter ; Descartes ne doute que | pour arriver à la vérité. Le doute des sceptiques est définitif : celui de Descartes est provisoire. Le doute des scepliques estunefin:; celui de Descartes, un moyen. » V. Broch ar d, De la méthode de Descartes, Eclaircissements, II, P. 105. Paris Germer-Baillière, 1883.

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Ne trouverait-on pas, dans l'intelligence elle-même, une autre raison, intrinsèque celle-ci, et plus profonde de la

différence admise par tous entre le doute réel et le doute méthodique ?

Lorsque nous doutons réellement que les planètes soient

peuplées d'êtres doués de vie, notre élal intellectuel est

simple. Nous sommes dans l’élat de doule par rapport à la proposilion : « Les planètes sont peuplées d'êtres doués de

vie » : tout notre état d'âme se réduit à un doute, c’est-à-

dire à un manque d'adhésion déterminée.

Mais, dans le doute méfhodique, notre état intellectuel est complexe. Lorsque nous entreprenons la démonstration du théorème Euclidien, comme s1 la vérité en élait douteuse pour nous, nous avons, au fond de l’âme, la persuasion ferme que le théorème est vrai : soit que nous soyons habituellementsous l'empire d’une démonstration antérieure dont le souvenir n’est pas complèlement effacé de la mémoire, soit que nous ayons foi à l'autorité des mathématiciens pour lesquels les Æléments d'Euclide ont une valeur incontestée, soil que nous nous laissions guider par celte considération générale, implantée en nous par l’éducalion, que tous les théorèmes d’Euclide sont à l'abri de’la

discussion, nous croyons à la vérilé du 6" théorème que

nous entreprenons de démontrer. Cependant, nous doulons

de ce même théorème, puisque nous prenons le souci de

nous le démontrer ; nous en doutons parce que nous n'avons pas la perceplion actuelle, distincte, de la raison intrinsèque

de sa vérité ni, par conséquent, de la suffisance du motif

sur lequel repose l’assentiment habituel, implicite que nous lui accordons. Nous nous trouvons donc, cette fois, en

présence d'un état d'âme complexe, mêlé de certitude et de doute, de certitude habituelle, latente et de doute actuel,

explicite. On désigne cette complexité d'éléments sous le

nom de doule fichf où méthodique “

} Les deux ht £ CU et méthodique apphques au doute

sont-ils synquymes ie on qu'on en ait dit, il y a une di iacutabld opposition entre le

33. Légitimité et importance scientifique du doute méthodique. — Le doute méthodique n’est pas seulement légilime, 1l est le ressort nécessaire de tout progrès scientifique. Il nous fait passer de la connaissance vulgaire des choses à la perception de leurs raisons intimes, de l’observation à la science. | |

Les philosophes les moins suspects de scepticisme ont : hardiment pratiqué ce procédé scientifique.

Saint Auguslin, dans un dialogue avec Evodius, cherche à concilier la bonté morale du libre arbitre avec le pouvoir que nous avons de mal faire : « Celui qui nous a donné la liberté, dit:il à son interlocuteur, est un Être dont les actes sont irréprochables ». À quoi Evodius répond par cette déclaration que saint Augustin approuve : « Je crois tout cela fermement, mais je ne le comprends pas encore : cherchons donc comme si toutes ces vérités élaient incertaines » !). | | | |

N'est-ce pas la description concise et fidèle du doute méthodique ? | |

doute réel el le doute appelé méthodique. Le doute, en effet, appartient essentiellement à l'esprit. Or, l'esprit du philosophe, qui ne doute que par méthode, n’est pas réellement dans le doute. Mais si le doute appelé méthodique n’est pas un doute réel de l'esprit, il y a donc bel et bien une opposition entre le doute réel et le doute méthodique, :

Toutefois, celui qui doute méthodiquement se comporte comme s'il avait l'esprit dans le doute: il opère délibérément un état de doute et il l'opère moyennant une Supposition qui est une création artiticielle de l'esprit ou, ce qui revient ici au même, une fiction. £

Voilà pourquoi l'on dit couramment que le doute méthodique est fictif,

Il ne s'ensuit pas, ainsi qu'on a voulu nous le faire dire, que la fiction et la méthode s’identifient. Il est permis d’attibuer à un même doute deux qualificatifs, « doute fictif, supposé », et « doute méthodique », sans affirmer leur équivalence et leur convertibilité.

1) «Ille enim dedit (liberum arbitrium), ait Augustinus, cujus factum recte reprehendi nullo pacto potest.» Cui Evodius : «Quamquam haec inconcussa fide teneam, tamen quia cognitione nondum teneo, ita

quaeramus quasi omnia incerta sint ». De libero arbitrio, Lib. I, cap. Il.

Lorsque saint Thomas d'Aquin se demande, dans la première partie de sa Somme théologique : Utrum anima humana sil aliquid subsistens ? Utrum anima humana sit InCOrrup- Hbulis ? il ne doute pas réellement, mais 5/ f'eint de douter ; il sait par sa foi de chrétien, il sait, par des démonstrations antérieures et dont il a assurément gardé le souvenir, que l'âme humaine est spirituelle et immortelle : :] possède donc un premier jugement qui est certain. Mais à côlé de cette disposition de l'intelligence, il s’en produit, par réflexion, une autre : abstraction faite des considérations qui déterminent son assentiment certain à la spirilualité et à lPimmortalité de l'âme humaine, le saint Docteur veut délibérément se comporter à l'égard de ces vérités comme si elles étaient douteuses ; ce second état intellectuel est formellement dépendant de la volonté : saint Thomas veut faire abstraction de ses croyances acquises par ailleurs, il veut examiner le pour et le contre des problèmes que soulèvent la nature et la destinée de l'âme humaine ; il y a donc, somme toute, chezlui,un état double, l’un de certitude, l’autre de doute ; cet état complexeestle doute mélhodique ?).

Revenons à notre problème d'exégèse : comment qualifier le doute de Descartes ?

34. Le doute énoncé par Descartes, étant universel, ne peut être méthodique. — Il est essentiel au doute méthodique de supposer un assentiment habituel, implicite aux propositions sur lesquelles la réflexion porte un doute actuel, explicite : dès lors, un doute qui ne laisse subsister aucune certitude ne peut être méthodique. Or, Descartes veut étendre le doute à foules les connaissances humaines, aucune exceplée ; il croit pouvoir l’étendre à la faculté intel lectuelle elle-même et, par conséquent, à fous les actes qui en dérivent ou peuvent en dériver : « carla ruine des fondements entraîne nécessairement avec soi tout le reste de l'édifice ». Un pareil doute ne peut être méthodique.

1) Cfr. Kleutgen, Die Phil. d. Vorzeit, 3e Abhandl. IV.

CRITÉ RIOLOGIE

L'expression « doute universel Héthodique

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