‹ Critériologie généraleChapitre 3 sur 90 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

La genèse psychologique

du problème de la certitude

SOMMAIRE : 6. Deux éfats intellectuels : doute et certitude. — 7. La raison explicative de ces deux états intellectuels. — Plaisir de la certitude, souffrance du doute. — 8. Alternance de la cer-. titude et du doute dans la vie de l'intelligence.

6. Deux états intellectuels : doute et certitude. — Quoi que l’on pense de la valeur de nos états intellectuels, relativement à ce que nous appelons la vérité, on ne peut nier qu'il s’en trouve en nous de deux sortes :les uns nous apparaissent comme provisoires, nous tenons les autres pour définiüfs ; les premiers impliquent un mouvement de la pensée en quête d’un terme ultérieur, les seconds se présentent comme un repos de l'esprit dans la possession d’un objet connu. |

Le premier de ces états intellectuels se nomme le doute, le second, la certitude.

Le débat qui s’est périodiquement reproduit dans l’histoire des idées, entre le Scepticisme et le Dogmatisme, témoigne, à lui seul, de l'existence de ces deux états dans lesquels peut se trouver la conscience humaine.

Nous n'avons pas l'intention de nous prononcer, en ce moment, sur celui des deux états : le doute ou la certitude, ni sur celui dés deux systèmes : le Scepticisme ou le Dogmatisme, qui mérite nos préférences. Nous décrivons, nous n'apprécions pas encore.

À les juger sur les états affectifs qu'ils provoquent en nous, le doute et la certitude sont séparés par une véritable opposition.

La certitude est une disposition à raison de laquelle l’intelligence est déterminément attachée à un seul objet : d'où le sentiment de repos qu'elle nous fait éprouver. Contradictoirement, l'incertitude — notamment le doute — est la disposition à raison de laquelle lintelligence, placée en présence de plusieurs objets, n’est déterminément attachée à aucun d’eux : d'où un sentiment d’instabilité, d'inquiétude, d'effort.

Analysons ces deux états.

Il nous est facile de nous assurer que l’état de cerlilude

naît seulement lorsque l'intelligence demeure fixée en un seul objet : determinata ad unum ; au contraire, l’état de doute est provoqué par la Pr du travail de l'esprit qui, tiraillé en sens contraires par les objets qui l’occupent, demeure hésitant entre eux : anceps inter utrumque.

Supposons que j'aie présente à l'esprit une preuve que mes actes de pensée sontimmatérielset que, simultanément, je refléchisse sur la loi de dépendance que le corps fait peser sur moi ; supposons que Je ne voie pas comment l'immatérialité de ma pensée se concilie avec les influences corporelles que je subis, j'aurai l'intelligence tiraillée en deux sens opposés : cet élat de tiraillement que les langues germaniques traduisent par les mots zweifel, twijfel (du mot zwei, twee et du suffixe fel ou vel), c’est le doute ; la

langue latine et les langues qui en dérivent accusent Ja même conception originelle du doute comme d'un état ex: clusif de l'unité : dubilare, dubitatio viennent d'un radical dub, qui se trouve dans dubius et qui signifie double J. Mais, qu'à ce dualisme intérieur succède l'intuition du lieu qui rattache le caractère immatériel de ma pensée à la dépendance vis-à-vis de l'organisme corporel dont elleest tributaire, aussitôt la lutte cessera, l’âme s’apaisera, parce que l'intelligence sera attachée à un terme unique, defer= minala ad unum, certaine. La fixité de l'esprit dans som adhésion à un terme unique, c’est la cerlilude. Lorsque saint Thomas considère celle-ci au point de vue psychologique, il la définit : « Delerminatio intellectus ad unum. Certitudo nihil aliud est quam determinatio intellectus. ad unum »:

7. La raison explicative de ces deux états intellectuels. — L'accord des psychologues est unanime sur ce point : L’âme humaine a une tendance naturelle à unifier les caractères représentatifs de la réalité. à

Nous interprétons ce fait de la manière suivante :-

Les choses de la nature se révèlent à nous par les impressions qu'elles produisent sur nous. Aucune d'elles ne produit d’un coup sur nous tout l'effet qu’elle est capable de produire ; aucune, par conséquent, ne se révèle d’un coup dans sa totalité. De plus, les impressions qu’elle produit varient avec l’organe du sens impressionné, avec l’état de l'organe à un moment donné, avec le milieu interposé entre l’objetell'organe: Aux momentssuccessifs denotreexistence, le résullat du commerce direct de l'intelligence avec ce que nous appelons la réalité est donc une représentation inadé-

1) Dubilare à donné, dit Littré, en bourguign. dôtfai : en proven(. duplar, doplar : en catal. dubltar ; en espagn. dudar ; en portug. duvidar ; en ital. dotlare ; du latin dubitare, d'un radical dub qui se trouve dans dubius et qui signifie double ; en grec, doubeuv, de Jotde,

double. Le vieux français écrivait doubter, double, comme encore aujourd'hui l'anglais éérit doubt.

quate de celle-ci. Néanmoins, il n’est pas une action dela chose sur nous qui ne soit attribuable à sa nature : évidemnent, ce que la chose produit sur nos sens, elle est capable de le produire. Il est donc naturel que nous nous efforcions de totaliser les résultats fragmentaires de nos premières abstractions. L'âme n'a de cesse qu’elle ne les ait unifiés ; l’état d'âme que l’on appelle certitude, l’attachement à un objet, est ainsi subordonné à un travail d'uni/ication ; tant qu'il est inachevé, la dubitation tiraille l'âme, le repos est impossible ou n’est point définitif.

Il ne faudrait donc pas se figurer l’esprit avec l’ensemble des notions qu’il contient comme un réflecteur immobile des choses, divisé, à la façon d’un damier, en un nombre indéfini de casiers où s’impressionneraient isolément les clichés représentatifs des objets et où ils demeureraient, une fois pour toutes, immuablement classés. Non. L'esprit est, selon le mot expressif des Latins, dans un état perpétuel d’agitation, ou mieux, de co-agitation, cogitare, co-agilare. Aux diverses influences qui l’impressionnent, l'intel-

ligence répond par des abstractions fragmentaires ; tantôt

ces fragments de réalité intelligée sont adaptables l’un à l’autre et ia pensée les réunit, tantôt ils sont rebelles à l'union et la pensée les sépare ; choisir les éléments intelligibles à mettre ensemble ou à séparer, c'est l'acte même qu'exprime le mot intelligere, inter-legere, faire choix entre plusieurs ; les mettre ensemble ou les séparer, selon le cas, ou, plus exactement, les mettre ensemble ef les séparer, — car mettre ensemble deux choses, c’est, du même coup, les séparer du reste — constitue tout le travail de la pensée.

Aristote le faisait remarquer déjà dans son Pertiher-

meneias : «C’est par voie de composition et de séparation

que l'esprit arrive à la vérilé ». !).

Saint Thomas d'Aquin, d'accord en cela avec tous les maîtres de la philosophie médiévale, dit à son tour : « Est

1) Iept yap obvbeotv xat duxloeatv art td Veddos ve xai vo &ANOËS, Perihermeneias, Cap. I,

autem modus proprius humani intellectus ut componendo et dividendo veritatem cognoscat ». Aussi, ajoute-t-il, les choses qui dans la nature sont simples, doivent, pour arriver à notre connaissance, être soumises à un travail de combinaison. « Et ideo, ea quae secundum se sunt simpli-

cia, intellectus humanus cognoscit secundum ps |

complexionem »: 1).

Le progrès de l'intelligence humaine croît avec le pou-

voir d’unification qu’elle déploie. «Les trois quarts des gens, écrit Taine, prennent les conceptions d'ensemble pour des spéculations oiseuses.— Tant pis pour eux. Pourquoi vit une nation ou un siècle, sinon pour les former ? On n’est complètement homme que par là. Si quelque habitant d'une autre planète descendait ici pour nous demander où en est notre espèce, il faudrait lui montrer les cinq ou six grandes idées que nous avons sur lesprit

et le monde. Cela seul lui donnerait la mesure de notre.

intelligence » 2).

Balmès, commentant saint Thomas d Aquin, dit admirablement : « Plus une intelligence est élevée, moins elle a d'idées ; parce que, en peu d'idées, une intelligence supérieure embrasse ce que d’autres, plus bornées, réparüssent sur des notions en plus grand nombre. .. Les hommes de génie ne se distinguent pas par la grande abondance de leurs idées ; ils n’en retiennent que quelques-unes d'où, comme d’un centre, ils embrassent le monde » 5).

La philosophie moderne fait écho à l'ancienne.

1) Summ. theol., ?a ?e, q. I, a. 2.

2) Taine, Le Positivisme anglais, pp, 11-12. £

5) Balmès, Art d'arriver au vrai, chap. XVI, a. 7 : « Plus une intelligence est élevée, plus le nombre de ses idées décroît, parce qu'elle renferme, dans un pelit nombre de ces types de choses, ce que les intelligences d'un degré inférieur distribuent en un, nombre plus grand. Ainsi, les anges du plus haut degré embrassent, à l’aide de quelques idées seulement, un cercle immense de connaissances. Le nombre des idées va se réduisant toujours dans les intelligences créées, à mesure que ces intelligences se rapprochent du Créateur ;

et Lui, l'Idée par excellence, l'Être infini, l’Intelligence infinie,

Page 1