‹ Critériologie généraleChapitre 4 sur 90 · AN RES · texte numérisé non relu

AN RES

Penser, dit quelque part Hobbes, est toujours au fond un exercice d’addition et de soustraction.

Bain, qui a condensé, dans son ouvrage The Senses and -the Intellect, les résultats de la psychologie de l'association, définit la pensée : « Une œuvre de discrimination des différences et d'union des ressemblances » 1).

voit tout dans uné seule idée : idée simple, unique, immense, idée qui n’est autre que son essence même.

» Quelle sublime théorie ! Fille accuse une connaissance admirable des secrets de l’esprit et nous suggère d'innombrables applications relativement aux facultés de l’homme.

». En effet, les esprits d'élite ne se distinguent point par la quantité de leurs idées. Ils n’en possèdent qu'un petit nombre, dans lesquelles 1ls embrassent le monde. L'oiseau des plaines se fatigue à raser la terre ; il passe aux mêmes lieux, ne franchissant jamais les sinuosités et les limites de la vallée natale. L’aigle, dans son vol majestueux, monte, monte toujours, ne s'arrête que sur les plus hautes cimes, et, de là, son œil perçant contemple les montagnes, le cours des fleuves, les vastes plaines couvertes de cités populeuses, les vertes prairies et les riches moissons !

» Il y a dans toutes les questions un point de vue culminant, où se. place le génie. De ce fait, son regard domine et embrasse l'ensemble des choses. S'il n'est pas donné au commun des hommes de s'élever jusque-là d'un premier essor, au moins doivent-ils y tendre sans cesse. Les résultats payent l'effort au centuple. On a pu l’observer : toute question, ou même toute science, se résume en un petit nombre de principes essentiels, desquels tous les autres découlent. Il faut comprendre ces principes, le rèste devient simple et facile, et l’on ne s'égare point dans les détails.

» Présentez à l'esprit des objets aussi simplifiés que possible et débarrassés, pour ainsi dire, de tout feuillage inutile ; sa faiblesse l'exige. Pour obtenir qu'il multiplie son attention, gardez-vous de trop exiger de lui ; sachez le circonscrire. Cette méthode lui facilite l'intelligence des choses, donne à ses perceptions l'exactitude et Ja lucidité, et aide puissamment la mémoire ».

1) « The concluding attributc of the mental constitutionis fhought, intelligence, or cognition. This includes such functions as memory, reason, judgment and imagination ; the first fact implied in it is Discrimination, a sense of difference... Another fact is Similarity, or sense of agreement, whicn is interwoven with the preceding in al the processes of thought». À. Bain, The senses and the intellect, p. 5, et pp. 321 et suiv.

La psychologie descriptive, qui occupe une si large place dans les préoccupations des psychologues contemporains, aboutit à une conclusion identique. « Le jugement élémen-

taire, écrit Ladd, estune synthèse mentale, un acte d'uni-.

fication, et le développement de la vie intellectuelle consiste toujours à mürir, à corriger, à enchaïîner nos jugements élémentaires » !).

Nul n’est plus explicite, plus exclusif même que Kant sur ce point. En effet, penser, qu'est-ce pour l’auteur de la Critique de la raison pure ? C’est composer, à laide d'une matière et d’une forme, un objet ; plus simplement, c'est employer des impressions passives et les élever, à l’aide de formes présupposées, à la hauteur d'un objet ; ultérieurement, c’est opérer, par un effort tout subjectif, une triple unification qui donne pour produits « les trors idées de la raison, celles du moi, du monde et de l'absolu ».

L'accord est donc général sur le mode d'action de la pensée. Réserve faite de la valeur des matériaux que la pensée utilise et de la légilimilé des opérations qui les élaborent, nous pouvons dès à présent constater, sans préju=

ger aucune solution ni dogmatique ni sceptique, que

l'esprit humain a pour loi d'unifier les matériaux en sa possession, el nous expliquer ainsi pourquoi la pensée compréhensive qui réduit les éléments de l’intelligible à

l'unité, delerminalio intlelleclus ad unum, engendre un état

stable, de repos, tandis que la dubitation est nécessairement une condition instable de l'esprit.

Les sentiments de plaisir et de souffrance qu engendrent respechivement la certitude et le doute, nous montrent sur le vif les résultats opposés de l’ a er et du nonaccomplissement de la loi naturelle de l'activité de l’ esprit.

On fait voir en psychologie que l’activité qui s'exerce d'une manière complèle et naturelle apporte au sujet un sentiment de plaisir ; par contre, l’activité qui s'exerce d'une manière imparfaîte, soit avec excès soit avec défaut

1) Ladd, Ouilines of descriptive psychology, p. 264.

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Où qui ne s’accomplit pas en harmonie avec la nature du sujet, est une cause de déplaisir. Cette loi psychologique est applicable aux états de certitude et de doute. Le doute tourmente, les difficultés qui se dressent devant l'esprit inquiètent, obsèdent ; par contre, à mesure que les difficultés se dissipent, que les doutes se résolvent, le plaisir grandit ; au moment où le regard domine le problème, en lie ensemble tous les éléments, aperçoit dans sa racine la réponse aux objections, l'âme ‘est satisfaite, elle jouit de la possession tranquille de son objet; determinatio ad unum. Qui ne trouve plaisir, par exemple, à comprendre Ia formation des mondes d'après l'hypothèse de Laplace, à rattacher leurs révolutions à la loi de la gravitation universelle ? |

Mais, la recherche de la vérité n'est-elle pas plus passionnante que sa possession tranquille ‘)? Voyez le plaisir de la chasse.

La recherche pour elle-même n'est pas une source de plaisir. Qui consentirait à chercher avec la certitude de ne rien découvrir ? À poursuivre un bien qui toujours nous échappe l’on éprouve du dépit, de la colère, parfois une rage de désespéré, le supplice de Tantale.

On a plaisir à chercher, tantôt parce que l’on imagine atteint le but à atteindre et que l’on se donne momentanément l'illusion de l'avoir atteint ; tantôt et surtout parce que l’on prend graduellement possession du bien que l’on continue de poursuivre ; à chaque étape de ses recherches, le savant qui découvre partiellement la vérité jouit de ses succès el y puise un accroisement de confiance et d'énergie. Le plaisir de la chasse est complexe : l'exercice physique; l'oubli des soucis habituels, qui résulte de la concentration de l'attention sur l’action du moment présent ; le désir de

1} Barthélemy-Saint-Hilaire relève le mot d’Aristote : «Il y a plus de bonheur à savoir qu'à chercher la science » et dit : «On pourrait constater ceci ; l'acquisition de la science cause peut-être encore plus de jouissance à l'esprit que la science elle-même ». Morale à Nicomaque, liv. V, ch. VII, S8.

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contrôler son adresse, sur une pièce de gibier nouvelle ; l'évaluation des chances du coup de fusil, le plaisir résultant de l’imprévu, de l'incertitude où est le chasseur réla-:" | tivement à l’endroitet au moment où il trouvera un gibier,

aux conditions dans lesquelles il devra viser et ürer. Mais à la chasse comme ailleurs, la recherche n'est pas le but.

Concluons : L'intelligence est faite pour connaître la réalité, et la loi de son activité est d'unir, de « comprendre » en un même objet les notes que lui livre successivement l'expérience de la chose connue. Aussi la eonnaissance cempréhensive d’une chose apporte à l’âme un sentiment de satisfaction qui l’attache à l’objet connu. Ainsi nous comprenons mieux la signification psychologique de la certitude dont nous exprimions plus haut le caractère en ces termes : La certitude est une disposition à raison de laquelle l'intelligence adhère déterminément à un objet ; certitudo nihil aliud est quam determinatio intelleclus ad unum . SAR

Que si l'on s’enquiert enfin du fondement dernier dece fait psychologique, on le trouvera indiqué en ces quelques mots d’Aristote :

«Ce qui est propre à un être et conforme à sa nature, est en outre, pour lui, le bien, le meilleur et le plus agréable. Or, pour l'homme, ce qui luiest le plus propre, c’est la vie de l'entendement, puisque l’entendement est vraiment tout l’homme, et par conséquent, la vie la plus heureuse | que l’homme puisse mener » !). 2

8. L’alternative de la certitude et du doute dans la vie de l'intelligence. — L'élaboration des connaissances humaines est marquée, en chacun de nous, par une alternance de certitnoss, puis de doutes qui se die a en certitudes, jusqu’à ce que celles-ci fassent surgir de nouveaux problèmes qui, à leur tour, appellent de nouvelles certitudes.

1 ÿ 1) Aristote, Morale à Nicomaque, liv. X, ch. VIL, 8 9. LI

Aussi longtemps que l'intelligence de l’enfant demeure passive, il adhère tranquillement aux notions que lui donnent l’éducation et la vue superficielle des choses de la nature. Des associations d'images s'organisent spontanément dans son cerveau, des associations correspondantes d'idées se forment dans son intelligeance, l’âme est en repos.

Mais voici une observation, une parole, qui ne s'adaptent plus aux constructions mentales antérieures. L'enfant s’est habitué à regarder un rayon solaire comme une lumière blanche simple. Un jour, voyant ce rayon traverser un prisme, il s'aperçoit que la lumière est composée de plusieurs radiations différentes ; ce fait nouveau ne cadre plus avec ses acquisitions antérieures. « Comment cela se peut- il faire ? Comment ce qui paraissait simple peut-il être multiple et varié » ? C'en est fait, momentanément, de la cohésion de la pensée : un doute a fait brèche dans l'esprit.

Il arrive que l'esprit dédaigne, soit par nonchalance, soit avec réflexion, le conflit qui se passe en lui et, à ce prix, garde sa quiétude : c’est alors le triomphe de la routine ou-du partipris. Mais, chaque fois qu’elle obéit à sa loi, l'intelligence travaille à rapprocher et à unifier les éléments incohérents de la pensée. Le doute ne peut demeurer l’état définitif de l'esprit. L’inquiétude qui l’accompagne provoque inévitablement un effort afin de reconstituer l'unité momentanément rompue, et ainsi, à travers d’incessantes alternatives de doutes et de certitudes, les premiers se résolvant dans les secondes, les sciences et la philosophie poursuivent péniblement leur travail d’édification progressive, c'est-à-dire d’unificalion.

Passons du point de vue psychologique au point de vue critique.

Le LIVRE IT dutraité sera consacré à la position du problème général de la certitude.Il comprendra deux chapitres :

CHapirRe ÎÏ. Les termes du problème critique.

Cuaprrre Il. La position du problème critériologique.

ÉPVRESS

Position du problème général de la certitude

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