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CHAPITRE I

Essais infructueux de solution du premier problème critériologique

61. Avant-propos : Vue d'ensemble sur la genèse des théories discutées en ce chapitre. — L'âme kumaine naturellement a besoin de certitude et le doute Fe est un tourment.

Les esprits élevés se rendent compte que la stabilité de l’ordre social demande la reconnaissance publique et incontestée de certaines vérités morales et religieuses ; telles l'existence d’un Étre suprême de qui l'homme dépend, la distinction essentielle entre le bien et le mal moral, la responsabilité morale, l'immortalité de l'âme et la vie future. Ils comprennent que le développement de la civilisation est solidaire de ces certitudes fondamentales. Or, un fait historique est patent : Les philosophies méconnaissent souvent ces vérités et, si elles les affirment, elles n'ont pas autorité voulue pour les faire accepter sans discussion Dès lors si l'humanité n'avait, pour la conduire, que les spéculations des philosophes, elle serait souvent livrée au doute, à l'indifférence, si pas à l'erreur sur ce qu'il y a de plus essentiel à sa conservation et à son progrès.

On ne peut donc pas abandonner la direction des esprits à la raison spéculative ; il convient, au contraire, de la soumettre elle-même à une autorité directrice.

Au surplus, la foi religieuse a beaucoup à redouter d’une philosophie matérialiste, athée. Comme la raison naturelle abandonnée à ses propres forces est incapable de se garder sûrement de l’athéisme, les intérêts religieux, aussi bien que les intérêts moraux dela société demandent que la raison du philosophe soit tenue en laisse par une autorité qui lui soit

extérieure ou qu’elle soit maintenue de. Ja voie de l’ordre par le frein de la nature.

À toutes les époques de l’histoire, l'on a vu des moralistes, des hommes d’Etat ou des apologistes de la foi réagir, au nom de la tradition, contre les hardiesses de ce que le Père Gratry appelait la « philosophie séparée » — séparée, voulait-il dire, de la tradition chrétienne et de l'autorité religieuse, — ou mettre les esprits en garde, au nom des aspirations supérieures du cœur, contre l’action dissolvante de la raison spéculative. Plus la raison présomptueuse affichait la prétention de ne relever que d’elle-même, plus vive se faisait la réaction et, dans l’ardeur de la lutte, les antagonistes dépassérent plus d’une fois la mesure.

La Hour protestante avaitproclaméle «libre examen »: la Renaissance avait fait fi des enseignements séculaires 4 latradition chrétienne et demandait ses inspirationsaux arts, à la littérature, à la philosophie des âges païens. D'autre part, Luther enseignait qu'il ne fallait pas raisonner, mais croire ; que seule la foi éclaire, que seule elle justifie ; le scale affirmait Se ait absolue de la raison humaine dès que lui manque la grâce surnaturelle : Pascal, enfin, renvoyait dos à dos, le dogmatisme et le pyrrhonisme, Epictète et Montaigne, et, de l'impuissance historique de la raison humaine pour résoudre les problèmes fondamentaux de la morale etdela psychologie, concluait à la nécessité essentielle d’un acte de foi au point de départ de la vie de la pensée.

Préparéeparle philosophisme de Voltaire,deJean-Jacques Rousseau et des Encyclopédistes, la He tten française secoua Île joug de l'autorité de l'Eglise et investit l'individu, au nom de la « liberté de conscience », d’une indépendance personnelle absolue. Dans le domaine de faits et dans celui des idées, elle voulut rompre avec le passé ; elle voulut être, dans les fastes de l’humanité, l’aurore, sans souvenirs, de tempsnouveaux. Lesguerresdel’Empire,quivinrentensuite, n'eurentd’autre résultatque de propager, par toute l’Europe, les idées de la Révolution et ce nouveau fait historique

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creusa plus profondément et plus universellement labîime à : que la Révolution avait ouvert entre le passé et l'âge

contemporain. : | Dans ce désarroi général, où trouver les certitudes que.

réclamait l’esprit humain, las de secousses politiques ? Sur

quelle base reconstituer cette systématisation générale de la

pensée que l’on appelle philosophie etdont l’âmede l’homme ; +

ne peut se passer ?

Deux courants contraires se dessinèrent dans les esprits.

Les uns, forts d’un espoir issu de la violence mêmede la

réaction politique à laquelle ils avaient assisté ou participé, -

confiants dans la possibilité d’une rénovation universelle, se

félicitaient de la disparition radicale du passé et saluaient

les théories de l'émancipation de la raison et les premiers | essais d’une liberté sans limites, commeles présages certains d’une ère de progrès. Re ee D’autres, effrayés detantderuinesaccumulées, épouvantés de la privation d’autorité morale dans laquelle la Révolution venait de laisser le monde, se demandaient avec anxiété d’où viendrait le remède aux maux présents et quelle serait, pour l'avenir, la voie du salut. A leurs yeux, la raison humaine, livrée à ses propres forces, était incapable de reconstruire un ensemble d'institutions intellectuelles et sociales destiné à remplacer celui qui venait de s’écrouler si misérablement. Pour ces philosophes, l'humanité n'avait d'autre par que

de se rejeter dans les bras de la Foi et de Jui demander les es

vérités morales et religieuses qui sont le fondement nécessaire de l’ordre social. Le devoir le plus urgent du penseur était donc d’inculquer à la raison une grande défiance d’ellemême, pour l'obliger à s'incliner devant l'autorité.

Ge fut l’idée dont s’inspirèrent le comte Joseph de Maistre el le vicomte de Bonald. Celui-ci (1754-1840) fut le premier d'une lignée de penseurs, apologistes plus que philosophes, qui tous plus ou moins explicitement substituërent la foi chrétienne à la spéculation rationnelle. L'abbéde la Mennais, Bonnelty, Bautain, Ventura, Ubagbhs furent, à la suite de Bonald, les principaux réprésentants de cette école fidéiste

où {radilionaliste. Nous reprendrons leurs idées directrices tout à l'heure et les discuterons {Article 1).

- Un phénomène, analogue à eelui dont la France fut témoin au lendemain de la older française, se produisit vers la seconde moitié du xvi° siècle et au commencement du xx*, dans les pays de langue anglaise ; il eut bientôt, d'ailleurs, un prolongement en once.

La psychologie sensualiste et phénoméniste de l'Écossais Hume avait répandu un doute sceptique sur les principes métaphysiques, et ébranlé, par contre-coup, les vieux fondements de la morale. Shaftesbury, Hutcheson, Thomas Reid,

Adam Smith, Dugald-Stewart auraient dû, pour combattre Hume avec succès, s'attaquer aux fondements psychologiques du phénoménisme reprendre et redresser là critique des principes de causalité et de substantialité faite par leur adversaire el rasseoir sur leur base métaphysique indispensable les vérités de l’ordre moral et de la religion naturelle. Au lieu de cela, soit manque de perspicacité, soit faiblesse de volonté, ils nier mieux susciter contre le phénoménisme un sentiment d'épouv ante que d'en triompher par une

. argumentalion rationnelle. La for au sens commun, l'inclina-

Lion de la nature devint pour eux le premier principe de la philosophie. Kant, à son tour, se mit en travers de Hume, mais, lui aussi, se persuada que la raison spéculative est impuissante à donner aux vérités morales etreligieuses une base métaphysique inébranlable. Il préconisa un dogmahisme moral qui n’a ni ne peut avoir, selon lui, la valeur d'une certitude scientifique.

On se rappelle que Descartes déjà avait pris la précaution de mettre à l'abri du doute ses maximes morales et sa foi rehgieuse. Le philosophe de Kœnigsberg espéra, lui aussi, soustrairelafoimoraleauxobjections de laraison spéculative en même temps qu'il la privait de ses preuves. Il posa, entre Ja raison spéculative et la raison pratique, une cloison qu'il croyait étanche. :

Kant exerça sur la pensée moderne une influence énorme. Du divorce de la science et de la certitude morale ou reli-

gieuse, qui est son œuvre, sortirent les deuxtendances qui “ dominent la philosophie contemporaine. | Lie UE MECS C'est, d’une part, celle de ceux qui acceptent les arrêts négatifs dela raison spéculative et restent sourds aux injonctions de la raison pratique; ils forment la multitude un peu confuse des positivistes, des phénoménistes, des relativistes qui se rencontrent en une négation commune : l'impossibilitédese former sur le monde supra-matériel, ultra-phéno- r. ménal, une conviction rationnelle, soit pour l’affirmer, soit £ pour le nier. Ils appellent agnosticisme la formule systéma- : tique de cet état d'incompétence, consciente et voulue qui, en fait, dégénère la plupart du temps en négation implicite "1 sinon même expresse. - 4% C'est, d'autre part, celle de ceux qui, tout en se rendant compte du danger de l’agnosticisme spéculatif, ne veulent pas en répudier les prémisses et se replientépouvantés vers les profondeurs de l'âme ; ils interrogent ses aspirations vers l'au-delà, interprètent son besoin d'idéal, et plaident la nécessilé de sauver les doctrines fondamentales de l'ordre social et de protéger la civilisation contre le scepticisme. Plusieurs théories comtemporaines, à l'instar de la philosophie de Thomas Reid, appuient la certitude sur une. inclinalion naturelle de l'ame, sur une disposition affective du cœur et, à ce titre, trouveront place dans ce chapitre ; elles yseront soumises aunecritique principielle (Article 11).

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