‹ Critériologie généraleChapitre 33 sur 90 · L'éclectisme de Victor Cousin. — Nous avons · texte numérisé non relu

L'éclectisme de Victor Cousin. — Nous avons

entendu Bonald et Lamennais ramener à trois nos moyens de connaître: les sens extérieurs, le sens intime et la raison: el à trois systèmes généraux, les vues fondamentales des penseurs qui figurent dans l'histoire de la philosophie : le sensualisme, l’idéalisme, le rationalisme subjectiviste. A ces systèmes Fe Dole. opposaient l'autorité de la tradi- |

tion chrétienne.

Strasbourg, adressa à M. Bautain six questions auxquelles celui-ci fut invité à répondre. Une déclaration signée par M, Bautain et par.

ses collaborateurs, le 18 novembre 1835, contient six propositions

qui répondent aux questions susdites. La première de ces propositions est la suivante : Le raisonnement peut prouver avec certitude l'existence de Dieu. La Foi, don du ciel, est postérieure à la Révélation ; elle ne peut donc pas être alléguée vis-à-vis d’un athée en preuve de l'existence de Dieu. La cinquième proposition dit : L'usage de la raison précède la Foi et y conduit l'homme par la Révélation et la grâce. Le 8 septembre 1840, le même abbé Bautain souscrivit à ces propositions : Ratiocinatio Dei existentiam et infinitudinem perfectionum ejus, cum certitudine probare valet. — In his variis quaestionibus ratio fidem praecedit et ad fidem ducere debet. Cfr. Sandeau. Libellus fidei, pp, 512 et 516 ; item 5%5 et 529. Enfin, le Concile du Vatican a solennellement promulgué ce canon. Si quis dixerit, Deum unumet verum, Creatorem et Dominum nostrum, per ea, quae facta sunt naturali rationis humanae lumine certo cognosci non posse, anathema sit. - SON , Voici quelques extraits de la Logique de Ubaghs. ls sante em- He à la 6° édition qui parut en 1860. L'auteur formule la thèse: «Institutio ad primam veritatum metaphysicarum cognitionem homini necessaria est.» Puis il en déduit différents corollaires, «gravissima consectaria » : Ex demonstrata thesi omnino probatur necessitas et existentia diese revelationis, atque adeo ipsius Dei hominum primi inslitutoris. Etenim quemadmodum nunc unusquisque ab aliis jam scientibus erudiendus est ut praesentem

dé

Victor Cousin ne veut d'aucun de ces quatre systèmes exclusivement : illes veul tous ensemble, dans l'espoir que par leurs excès ils se neutraliseront, landis que, par ailleurs, ils se compléleront.

Le brillant écrivain qui attacha son nom à la méthode éclectique, avait lui même traversé Lous les systèmes de philosophie sans s'attacher fixement à aucun. Lorsque, en 1815, il suppléa Rovyer-Collard, il était condillacien : Laromiguière l'avait gagné à la philosophie. Les leçons de Royer- Collard, dont l’enseignement improvisé était en majeure partie un commentaire français de la Recherche sur l'enlendement humain de Thomas Reid, rapprochèrent le jeune Cousin de la philosophie écossaise, Un troisième maître, Maine de Biran, le forma de son côté à l'observation intérieure. D'un voyage én Allemagne, qu'il fit en 1817, il revint passionné pour la mélaphysiqué et enclin au panthéisme. À mesure que les années s'écoulent, il s éloigne de plus en plus de Reid pour suivre Kant, Fichte el pour revenir, enfin, à Plalon, même à Plotin, à Descartes, à

ralionis u$um perveniat,ita primitus genus humanum sive primos homines ab ipso Déo edoceri oportuit.

« Thesis probatä funditus convellit etevertit palmare rationalismi dogma de originaria rationis humanae independentia et sufficienlia. Etenim, si verum est, quod cerlum esse probavimus, rationem

nostram, ut veritates ordinis moralis el metaphysici expresse co-

gnoscat, traditione adjuvandam esse, atque adeo ejus exercitium circa veritates, quae vitae nostrae moralis et societatis humanae

fundamentum sunt, a divina institutione pendere, quomodo ratio a

se sola pendere et sibi sufficere ad verum cognoscendum et hominem in moralibus dirigendum dici possit ?

» Itaque in moralibus et metaphysicis, spectato ordine acquisilionis,id est, quo cognitiones nostrae acquiruntur ci perficiuntur, fides naturaliler prior est scientia, ut nemo ad hanc perveniat, nisi illa

quomodocumque praecesserit ; etsi in ordine demonslralionis, et quo certitudo ratiocinata gignitur, scientia fidem antecedere soleat ». Ubaghs, Logicae seu Philosophiae ralionalis elementa, ed 6a, Lo-

vanii 1860.

Leibniz, et pour s’élancer dans une sorte de conception mystique de la raison impersonnelle !).

Ces diverses doctrines brillèrent tour à tour dans cette vive imagination, dit Taine ?), comme autant de lumières dans une lanterne magique, un peu confondues, un peu altérées, un peu transformées. De tout cela s’est formé l'éclectisme qui, dans la pensée de son inventeur, doit sauver le spiritualisme.

« Les développements de la réflexion. dit V. Cousin, engendrent successivement quatre systèmes qui embrassent l'histoire entière de la philosophie » : ce sont le sensualisme, l'idéalisme, le scepticisme, le mysticisme *). « Leur utilité est immense ; je ne voudrais pour rien au monde, quand je le pourrais, en retrancher un seul. Supposez qu'un de ces systèmes périsse : selon moi, la philosophie fout entière est en péril » +). Ainsi je veux « les réduire, non les détruire >, :

« Détruire le sensualisme, c'est ôter le système qui seul peut inspirer et nourrir le goût ardent des recherches physiques : et encore, c’esf ôter à l'idéalisme, la contradiction qui léclaire, le contrepoids salutaire qui le retient sur la pente glissante de l'hypothèse. D'un autre côté, supprimez l'idéalisme et soyez sûrs que l'étude de la connaissance, de la pensée et de ses lois en souffrira beaucoup et que le sentiment de la dignité de la nature humaine en recevra un coup mortel ». Il sert, lui aussi, de frein au sensualisme et empêche de s'infroduire dans la philosophie le fafalisme, le matérialisme et l'athéisme >». Le scepticisme est pour tout dogmatisme un adversaire indispensable » ; sans lui < les conjectures seraient données pour des certitudes ?. Enfin. « il faut que le misticisme soit là pour revendiquer les droits sacrés de l'inspiration et de l'enthousiasme » 5).

1) Lire M. Boutroux, Études d'histoire et de philosophie. De l'influence de la philosophie écossaise sur la philosophie française, Paris, Alcan, 1901. |

2) Taine, Les Philosophes classiques, p. 131.

5) V. Cousin, Histoire générale de la Philosophie, p. 25. Paris, Didier, 8 éd., 1867.

4) Id., ibid., p. 26.

5) Id., ibid., pp. 27-28.

< Quant au mérite intrinsèque de ces systémes. accoufumez-vous à ce principe : ils ont été, donc ils ont eu leur raison d'être, donc ils sont vrais, au moins en partie. L'erreur est la loi de notre nature... mais l'absurdité complète n'entre pas dans l'esprit de l'homme... Les quatre systèmes qui viennent de passer sous vos yeux onf été, donc ils ont du vrai, mais sans être entièrement vrais ; ef ce que je vous propose, c'est de n'en pas rejeter un seul, et aussi de n'en admettre aucun que sous bénéfice d'inventaire et avec de fortes réserves.

» Moitié vrais, moitié faux, ces systèmes reparraissent à foutes les grandes époques, Le temps n'en peut détruire un seul, ni en enfanter un de plus... il ne fait autre chose que multiplier et varier presque à l'infiniles combinaisons des quatre systèmes simples et élémentaires » !),

< La méthode expérimentale, toujours d'accord avec la méthode rationnelle, nous montre partout, dans chacune des grandes éqoques de l’histoire de la philosophie, le sensualisme et l'idéalisme, le scepticisme et le mysticisme se développant réciproquement et dans un

ordre presque invariable, Cet ordre constant. nous pouvons l'ériger

en loi... ?

Page 1