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ET PUR

ESSAIS DE SOLUTION DU l PROBLÈME CRITÉRIOLOGIQUE 165

entre le traditionalisme et le semi-traditionalisme, qui s’ap-

puy aitsur cette prétenduedistinction ,Mmanquédefondement.

73. Résumé. La part de Vente du traditionalisme. — Dans tout système, il ya une âme de vérité. Ces apologistes de la foi chrétienne poursuivaient un but élevé. Le rationalisme révolutionnaire proclamait l'indépendance absolue de la raison humaine. Bonald, Lamennais, effrayés des ruines accumulées par la Ro eurent à cœur de rabaisser l'orgueil de la raison etdelui montrersesfaiblesses. Is voulaient prouver que la nature humaine était incapable

à elle seule de reconstruire un ensemble d'institutions intellectuelles et sociales apte à remplacer celui qui venait de

Seffondrer ; mais, entraînés par l’ardeur de la poursuite, ils dépassérent le but qu'ils s'étaient assigné.

L'histoire alteste, certes, que le genre humain, pris en masse, ne réussit pas à acquérir, en temps ulile, la connaissance certaine et fidèle des vérités morales et religieuses dont l’ensemble forme la «religion naturelle». La prétention du rationalisme était done en “décaetord avec l'expérience.

Il ne s'ensuit pas, cepeñdant, que la raison humaine n'ait

pas, absolument parlant, le pouvorr de se démontrer ration- . nellement ces vérités. Le fait que la philosophie les démontre . témoigne, d'ailleurs, posilivement de son aptitude essen-

tielle à les ts.

Il faut donc distinguer entre la facullé et son usage : la

raison a le pouvoir physique de connaître l'ordre moral et

religieux ; mais l'exercice de ce pouvoir, son passage de la puissance à l'acte, se heurte à des difficultés telles que, à défaut d'un secours extérieur, — comme celui que lui prête

la Révélation, — la raison individuelle n’arrive pas en fait, assez rapidement, à une connaissance irréprochable et cer- Laine de l'ensemble des vérités naturelles ?). La psy chologie

et l'histoire sont d'accord sur ces deux points avec l’enseignement catholique.

Les fidéistes ont exagéré la dépendance de la raison

1) Étr S-Fhomas, Conf, Gent.,E. 1; c:IV:

166 CRITÉRIOLOGIE | ; CRIE

humaine à l'égard de la Pie divine ; Bonald* a E

exagéré sa dépendance à l'égard du langage etdel éducation. L'exercicede la faculté intellectuelle n’est point, de néces-. sité physique, subordonné au langage ou à l enseignement ; il est faux que la pensée présuppose les signes artificiels du langage. = Ce en fail, les hommes sont largement inibulaires du secours d'autrui etenparticulier dulangage 1)... Rousseau avait exallé l’état de nature comme l'état idéal et -

dépeint la sociélé comme la grande corruptrice de l'œuvre -

de la nature. La Révolution Éhedie préparée par ces:

utopies, avait brusquement séparé l'individu des traditions . 2e

du passé ; elle l’avaitisolé,'en supprimant tout intermédiaire entre le citoyen et l’État ; dans le domaineintellectuel, elle

‘ avait soutenu, professé el propagé la doctrine de l'indépen- . ne

dance absolue de la raison vis-à-vis de toute autorité intel- -

lectuelle, religieuse ou morale. Pos .

Bonald a justement rappelé la raison a humaine au respect

de l'autorité el de la tradition. Sans doute, elle nedoitpas 0

s'incliner, les yeux fermés, devant l'hérilage scientifique du passé ; elle a le droit etle devoir de soumettre à l'analyse et à la critique les enseignements traditionnels. Saint Thomas

lui-même ne rappelle-t-1l pas que la preuve d'autorité est, en " #

matière scientifique, la plus faible de toutes : « Lacs ab

auctoritate est infirmissimus »? Mais le droit de contrôle ne - ;

crée pas un droit d'exclusion de parti pris, Sans examen. Les traditionalistes ont encore restauré, dans la con- . science moderne, le sentiment de la solidarité sociale.

L'homme, fût-il un génie, ne se suffit point à lui-même. Il

est né pour vivre en société. La loi de solidarité sociale commande l’ordre intellectuel, aussi bien qu'elle régit le domaine de la vie physique. « C’est grâce à la tradition,

écrit Pascal, que toute la suite des hommes, pendantle cours

de tant de siècles, doit êlre considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement » 2). |

1) Cfr. Psychologie, n°° 111 et 170.

2) Pascal : Préface au traité du Vide.

un Pr

” ESSAIS DE SOLUTION DU 1° PROBLÈME CRITÉRIOLOGIQUE 167 En résumé, les procédés d’abstraction familiers au philo- sophe l’exposent à perdre de vue les aspects complexes de la réalité ; le fidéisme, le traditionalisme et le Bonaldisme auront eu cet effet utile de faire replacer la raison humaine dans son milieu normal, et d'appeler l'attention du psychologue et du moraliste sur les conditions concrètes d'évolution de notre vie intellectuelle.

Reprenons, pour conclure, notre appréciation générale du traditionalisme : cette théorie extrinséciste de la certitude tombe soit dans une contradiction, soit dans le paralogisme que les logiciens appellent tgnoratio elenchi. En effet : Letradilionalisme pose, d’une part, que la raison est incapable de se démontrer rationnellement les thèses fondamentales de la religion naturelle : l'existence de Dieu, la distinetion entre le bien et le mal moral, la vie future. D'autre part, il pose que ces ee sont certaines pour nous parce que Dieu nous les a révélées et que le genre humain y donne communément so: adhésion. | Mais alors, disons-nous, de deux choses l’une : - Ou vous avez des raisons d'admettre que Dieu a révélé ces enseignements, que Dieu ne peut enseigner l'erreur, que le genre humain est un organe fidèle de transmission des enseignements révélés ; dans ce cas, vous accuerllez en ce moment la preuve rationnelle que vous répudiiez tout à l'heure : contradiction.

Ou vous admettez sans raison ces diverses proposilions ; dans ce cas votre foi est aveugle, et à un problème philosophique, qui ne comporte qu'une solution rationnelle, vous donnez une réponse non rationnelle : ignorance de l'élat de la question.

74. Critique de l’éclectisme. — La part de vérité qu’il renferme. — Servi par l'éloquence de Victor Cousin,

l’éclectisme jouit, pendant HAE années, d’un certain

succès !).

“a Lire chez Taine, Les Philosophes classiques du XIXe siècle en France, le chap. XII : Pourquoi l’éclectisme a-t-il réussi ?

— OP Le D ''Sl. de - l «FOR SD Es in È PI EPS PS Le ER EN re) UP ANS 2 DE HR A RS ET A ER A OT PE SN LES PU A à ONE res UE ÉMIS 2 Te SR ES s

168 | GRITÉRIOLOGIE

Le point faible de celte théorie était cependant bien

visible ; Victor Cousin lui-même, par son exposé, le mettait

en lumière, Ne reconnaissail-il pas, en effet, lui-même que

lès systèmes philosophiques contiennent une part de vraiet une part de faux? Or, s’ilen est ainsi, la tâche du philosophe

n est-elle pas de discernerdans ces systèmes le vrai du faux?

Peut-il accueillir à l'aveugle un amas d'idées incohérentes? En dernier ressort done, la raison du philosophe jugera les”

systèmes ; 1l fera, de sa philosophie personnelle, la pierre de touche des doctrines quise partagent l’histoireet qu'iltrouve, tantôt d'accord, tantôt en conflit les unes avec les autres. Se bornerà grouper les systèmes historiques, c'est reculer, par un arlfice, la solution du problème critériologique,

L'éclectisme, cependant, contient une part de vérité. H

tend à empêcher l'esprit du philosophe de s'isoler, de sécher dans la stérilité.

Il serait téméraire de rompre, suivant le mot de Pascal, la

solidarité continue qui relie notre pensée aux systèmes philosophiques passés. Il est sage de retenir ce qu'a produit de vrai, de Juste, de bon le labeur des siècles antérieurs, afin

de l’amplfier, de le compléter par notre élaboration person-

nelle. OEuvre d'analyse, de critique, qui suppose, en même

temps qu une estime loyale de la pensée d'autrui, un effort constant de réflexion et d'initiative. |

Cette part de vérité de l'éclectisme se confond, dans le fait, avec l'utilité que présente l’histoire de la philosophie. Celle-ci nous met en mains des matériaux scentfiques d’une: imporlance considérable el procure à nos recherches théoriques de précieuses indications ou confirmations. Elle nous fait toucher du doigt, en effet, les causes qui provoquèrent l'avènement, l'apogée et la décadence des doctrines qui se sont succédé dans le passé. En nous découvrant les erreurs de nos devanciers, elle donne plus de régularité et de sécurilé à notre propre inquisition philosophique. |

Un contrôle scientifique des idées d’autrui est bien dans l'esprit du péripatétisme scolastique : on peut s’en con-

vaincre par ce texte du de Anima de saint Thomas d'Aquin,

choisi entre beaucoup d'autres, dans lequel l'auteur fait

sienne la doctrine d'Aristote à ce sujet : «. Necesse est accipere opiniones antiquorum, quicumque sint qui aliquid enuntiaverint de ipsa (anima). Et hoc quidem ad duo erit utile, primo quia illud quod bene dictum est ab eïs; accipiemus in adjutorium nostrum. Secundo, quia illud quod male enuntiatum est cavebimus » !). On ne saurail mieux dire. Appliquée à l'éclectisme, cette pensée résume admirablement la part de vérité que renferme la tentative de Victor Cousin.

75. La méthode expérimentale de Pascal. — Plus perspicace el plus rigoureux que les traditionalistes, Pascal a su éviter le cercle vicieux que nous leur reprochons ;iln'a pas davantage méconnu le caractère rationnel du débat que nous agitons. Mais les Pensées ne sortent pas des préliminaires de ce débat et l’on aurait tort d'y chercher une solution directe du problème de la certitude rationnelle.

Le traditionalisme à la prétention de donner à la certitude naturelle un motif et une règle.

Pascal. y renonce. Les aberrations de la pensée philo- Sophique, les infirmités de la raison, le pouvoir des passions sur la volonté lui disent qu’il n'y a rien de bon à attendre de la nature humaine : elle est viciée à fond. Sans la grâce, qui est d'ordre surnaturel, la raison serait inévitablement vouée au désespoir. Pascal, s’il était philosophe, ne serait pas SCep- tique, parce que le scepticisme ne fait que détruire, maisil ne serait pas dogmatique, parce que le dogmatisme n’a pas de réponse efficace à opposer au pyrrhonisme.

L'originalité de son attitude consiste tout juste à dire que le philosophe n'étant capable de rien sans la grâce, les problèmes ou mieux le problème qui se dresse devant lui, le problème de sa destinée avec ses corollaires, ne comporte pas de solution purement rationnelle.

. La discussion des Pensées n'appartient donc pas formellement à la Critériologie générale.

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réalité pour concevoir une abstraction. -

En ce sens Pascal à pu dire, commentant un mot de saint

ils ne tiendraient pas parole : c’est en manquant de pEee

170 CRIPÉRIQLOGIE. 2 5 4e

Elle est, cependant, d’un intérêt palpitant à un autre point Re de vue. Considérer la faculté intellectuelle seule, aux prises avec la connaissance certaine de la vérité, c’est sortir dela

Ce qui pense c’est le moi vivant, l’homme entier avec son imagination, son cœur, sa volonté, son intelligence ; davantage, Si l'Église catholique a raison, ce qui pense ce n° est pas l'homme seulement, ce n est pas un philosophe avecune âme de païen, c’est un penseur chrétien, éclairé dans son intelligence, fortifié dans sa volonté bas les influences sir naturelles de la grâce. : $

Philosopher abstraitement avec une Te toute nue, c'est mutiler le moi réel, le moi de l’histoire qui vit È ane le milieu régénéré par le Christ rédempteur. |

Aux esprits ot par la spéculation pure et que les apologistes pascalisants appellent dédaigneusement des «intellectualistes », l'auteur des Pensées adresse un presse appel qui pourrait être réduit à ces Lermes :

On ne démontre pas le surnaturel, mais on l

On ne le démontre pas,ear il est, par définition, au-dessus de la nature, donc au-dessus des forces et des exigences de

la nature humaine. Je me contredirais si je voulais m’adres-

ser à votre raison pour vous le démontrer par raisonnement.

Paul: « Qui blâmera donc les chrétiens de ne pouvoir rendre 2 raison de leur créance, eux qui professentune religion dont ils ne peuvent rendre raison ? Ils déclarent, en l’exposant au monde, que c'estune sottise, s{ulliliam. Et puis vous vous plaignez de ce qu'ils ne la prouvent pas! S'ils la prouvaient,

qu'ils ne manquent pas de sens » !). | Et ailleurs : « Sansle péché originel, nous ne pouvons avoir aucune connaissance de nous- -mêmes.…. Le péché

originel est folie devant les hommes ; mais on le donne at ee.

1) Pensées, art. XI. Infini-Rien. :

tel. Vous ne me devez donc pas reprocher le défaut de raison en cette doctrine, puisque je la donne pour être sans raison » !).

Mais on l’expérimente.Jevous affirme, pour l'avoir expéri-

menté, que tout homme de bonne volonté, honnête, droit,

ous une solution positive du problème de sa destinée

et des problèmes corollaires. Mettez-vous résolument dans les dispositions morales que votre conscience réclame de vous, Soyez humble, luttez contre vos ÉASTORS el je vous

| prédis que vous parvendrez à la vérité ; j'en ai fait lexpé- riencé moi-même, n'en doutez pas, « nous connaissons la

vérité non seulement par la raison, mais encore par Île

cœur » ?).

Les appels vibrants que Pascal adresse aux âmes indifférentes pour secouer leur torpeur et pour les disposer à recevoir la grâce sont rationnellement irréprochables, ils sont, au point de vue chrétien, une œuvre excellente d’apos-

Lolat. Quiconque les écoutera, comprendra la folie de l'in-

différence en face du problème décisifde la destinée humaine, cherchera la vérité et, s’il la désire loyalement, la trouvera; infailliblement il arrivera à la certitude sur les vérités qui

importent essentiellement à la vie morale et religieuse.

Avec Pascal, nous le croyons et nous le professons.

Mais par quelle voie y arrivera-t-il? Comment sera-t-il amené à la persuasion qu'il y a un Dieu dont il dépend, une vie future qui lui réserve d’éternelles récompenses ou un éternel châtiment ?

Adoptera-t-1il ces conclusions sous la direction éclairée de sa raison ? Alors, quelles qu'aient été les influences extrin-

sèques qui l'ont secondée, son intelligence, au moment

décisif,est convaincue par la manifestation intrinsèque de la vérité et le motif déterminant de son assentiment est l’évi- D ocre, l'intellectualisme tant décrié a finalement raison. |

Ou cédera-t-il exclusivement à des « raisons du cœur »,

1) Art. XIE 2) Art, VI,

je CPRITÉRIOLOGIE

sans prendre la raison pour guide ? Alors son adhésion n'est peut-être que du fanatisme ; elle n’est pas digue de celui qui

est par définition et en vertu de la loi de sa nature doit être ”

et rester un animal raisonnable.

Théories psychologiques de la certitude T4 Volontarisme, sentimentalisme, pragmatisme

SOMMAIRE : 76. Aperçu général sur l'œuvre de Kant. — 77. Les.

croyances morales et religieuses de la raison pratique. — 78. Le.

subjectivisme de Reid : le sens commun. — 70. La philosophie du sentiment : Jacobi. — 80. La philosophie irrationnelle de Jouffroy. —— 81. Le néo-crificisme de Renouvier : la philosophie de la croyance, — 82, Le dogmatisme social de Balfour, de Brunetière. de Mallock. — 83. Le pragmatisme antintellectualiste. -— 84. Critique générale du dogmatisme subjectiviste. — 85. Critique du sentimentalisme de Jacobi. — 86. Critique de l'impératif catégorique de Kant — 87. Critique de la philosophie de la croyance. — 88. Critique du dogmatisme social. — 89. Critique du pragmatisme antiintellecfualiste. — 90. À propos de méthodes apologétiques. — 91. La

philosophie ef le bon sens. — 92. La philosophie critique et la moralité.

16. Aperçu générai sur l’œuvre de Kant — Pour saisir la signification de l'œuvre de Kant, il importe d’avoir

présentes à la mémoire certaines donnés historiques : Kant

naquit, en 1724, d’une mère piétiste et recut d’elle une sérieuse éducalion morale et religieuse. En 1740, il eut pour professeur, à la faculté de philosophie de Kœnigsberg, Marlin Knulzen, partisan de la philosophie de Wolf: celuici avail élé Lee par Frédéric II, ami de Voltaire, à la chaire de philosophie de Halle et y représentait, avec les. tendances de la révolution française, les idées de Leibniz.

Kant s'initia de bonne heure aux sciences. Ses premiers

travaux sont d’un géomètre et d’un physicien. [ls sont intitulés :

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