Le subjectivisme de Reïd : le sens commun
Hume avait, dans son Z'railé de la nature humaine, battu en
brèche les principes, notamment le principe de causalité ; plus radical que Berkeley qui avait fait de Ja matière «un phénomène », de la substance matérielle « une collection d'idées », il nia la réalité des substances ; elles devinrent, pour lui, « des collections d'impressions ou d'apparences ». Reidassista avec épouvante à cette invasion du scepticisme, mais n'eut pas la hardiesse de la combattre en face. II cüt
… fallu pour cela faire de la mélaphysique, il ne fit que de la psychologie. Comment, sedemandait-1l, Berkeley 5)et Hume
1) Qu'est-ce que’ s'orienter dans la pensée ? Opuscule édité dans les Mélanges de Logique. :
2) Cfr. Psychologie, n° 136.
5) Berkeley, The principles of human knowledge, ch. 1.
ont- ils pu mettre en doute, puis nier, « les principes, Vérités d'une telle évidence, qu ‘il n’y a personne qui ne leur donne son assentiment, etqui ne sente la nécessité de les prendre pour règles deses actions et de ses opinions dans la conduite |
de la vie ? » !} La cause occasionnelle de ce scepticisme HS
réside, croyait-il, dans l'insuffisance des preuves, APPETAe | par les dou dbiies, pour démontrer des vérités qui n que pas besoin de démonstration ?). & Dès lors, déterminer les premiers principes de sciences et de la philosophie, montrer que tout le monde y adhère,
donc qu'ils expriment des vérités de sens commun *), telle
doit être la tâche PRRARE de la Dore
1) Reid, Œuvres complètes, publiées par - tome I ; Essai sur les facultés intellectuelles de l'homme. Essai I, chap. IF, p. 47. Paris, Sautelet, 1828. ô
2) « Il s'en est suivi que d’autres philosophes, Lels que Bérkelé: el. Hume, jugeant des principes par les preuves el frappés de l’insuffi-
:sance de celles-ci, ont d’abord rÉévoqué les principes en doute, ue * ont fini par les nier. » Zbid., p. 48.
5) «IL serait absurde d’opposer le sens commun à la raison. A re “ vérité il a sur elle un droit d’aînesse : mais ils sont inséparables de leur nature, et nous les confondons dans nos discours et dans nos écrits. ù ;
» in donc, dira-t-on, donner au sens commun un nom parti ss culier ? C’est qu'il faut bien donner un nom particulier au premier. degré de la raison, puisque la plus nombreuse partie des hommes n’en possède pas d'autre. C'est ce degré seulement qui en fait des êtres raisonnables, et qui les rend capables de diriger leur conduite, et de s'obliger envers leurs semblables. Il y a donc une bonne raison peur qu'il ait une dénomination spéciale dans le langage.
» Le premier degré de la raison diffère encore du second sous d'autres rapports, qui suffiraient pour autoriser la distinction dont il s'agit. Es
» Le sens commun est un pur don du ciel : s’il nous l’a refusé, l'éducation ne saurait nous le communiquer. La raison a son enseignement et ses règles ; mais elle présuppose le sens commun: Quiconque est doué du sens commun, peut apprendre à raisonner ; mais celui qui n'est point éclairé de cette lumière, étant incapable.
de reconnaître les principès évidents par eux-mêmes, n'apprendra
jamais à en tirer des conséquences légitimes ». OEuvres, » tome VE chap. IT, pp. 41-42.
Comme l’a fort bien remarqué Jouffroy, la philosophie écossaise ne sortait pas des préliminaires et n’en voulait pas sortir ; les questions vitales n'étaient pas abordées de front, les objections n'étaient pas discutées ; on affirmait les premiers principes sur la foi du sens commun, c'est-à-dire sur la foi de l'inclination commune à tous et du témoignage de tous, par conséquent ; mais l'examen des raisons intrinsèques des vérités affirmées élait indéfiniment ajourné !). C'est ce qui faisait dire à ce mallieureux Jouffroy, en quête de certitudes capables de raffermir son âme : « Toute la philosophie était dans un trou où l’on manquait d'air, et où mon âme, récemment exilée du christianisme, élouffait ».
Ce Jugement sévère s’adressait à la philosophie écossaise dont Royer-Collard et Victor Cousin s'étaient faits à l'Universilé les interprèles.
19. La philosophie du sentiment : Jacobi.— Par son intelhgence l'homme ne franchirail pas les limites de l’expérience sensible ;le suprasensible ne pouvait donc pas être objet de science. Ainsi avait conclu l’auteur de la Critique de la raison lhéorique pure.
En effet, réplique Jacobi 2), si, pour entrer en contact avec la réalité, l’homme n'avait que ce pouvoir de connaître appelé intelligence ( Verstand), et qui peut se définir : « Le pouvoir de réfléchir sur le monde sensible et sur soi-même,
1) « Expliquer pourquoi nous sommes persuadés par nos sens, par la conscience, par toutes nos facultés, est une chose impossible. Nous disons: cela est ainsi, cela ne peut pas être autrement, et nous sommes à bout.Mais n'est-ce pas là l'expression d’une croyance irrésistible, d'une croyance qui est la voixde la nature, et contre laquelle nous lutterions en vain? Voulons-nous pénétrer plusavant, demander à chacune de nos facultés quels sont ses titres à notre confiance, et la lui refuser jusqu’à ce qu’elle les ait produits ? Alors je crains que cette extrême sagesse ne nous conduise à la folie, et que, pour n'avoir pas voulu subir le sort commun de l'humanité, nous ne soyons tout à fait privés de la lumière du senscommun». Reid, ouv. cit., tome V, Essai VI, ch. VI, pp. 137-138.
2) Jacobi’s Werke, 2% B., S. 73, 74; Leipzig, G. Fleischer, 1815.