CHAPITRE Il
Le motif suprême de la certitude | Solution du premier problème épistémologique
103. Avant-propos. — Nous avons donc à rechercher si nous possédons un critère immédiat, interne et objectif moyennant lequel nous puissions nous assurer réflexivement du bien-fondé de nos certitudes spontanées.
Nous avons écarté, dans un premier chapitre, les théories épistémologiques qui ne réussissent pas à donner à leur critère de vérité les trois qualités indispensables à la constitution de la science certaine. | Deux théories fondamentales restent en présence, qui
s'offrent l'une et l’autre à donner à la science les garanties voulues : l’une est de Kant, l’autre s'inspire des principes de la philosophie d’Aristote et de Thomas d'Aquin. Elles se disputent aujourd hui l'empire des esprits !).
Un premier article nous présentera l'exposé du Criticisme Kantien. Nous avons donné déjàaun aperçurapide surl'œuvre de Kant, afin de marquer la place qu'y occupe le dogmatisme moral du philosophe allemand (76) ; on considérera ici la partie spéculative de la philosophie kanlienne, on la rattachera à ses antécédents historiques.
Un deuxième article fournira la preuve positive de l’objec- Livité des propositions idéales. Le premier problème de la critériologie porte sur la valeur de la synthèse qu’opère le jugement : Lorsque l'esprit juge qu’un prédicat convient ou ne convient pas à un sujet donné, possède-t-il, pour juger comme il le fait, un | critère interne, objectif et immédiat de vérité ?
1) Les Kantstudien (1901) dans un article très remarqué de Rudolf Eucken, Thomas von Aquino und Kant, ein Kampf Zweier Welten,ont développé la même pensée,
La question est générale, s'applique aux jugements d'expérience aussi bien qu’aux jugements idéaux, mais, dans un intérêt de méthode, pour procéder avec plus d’ordre et de clarté, nous la limitons momentanément aux jugements idéaux. Se
Nous reporterons au chapitre III l'examen des arguments de Kant ; nous préciserons là, en réponse à Kant et en oppo-
Silion au positivisme, la signification véritable des juge-
ments scienlifiques.
Le criticisme transcendantal de Kant
SOMMAIRE : 104, La philosophie spéculative de Kant : les He
cédenfs du crificisme. — 105. Le criticisme kantien. — 106. Mécanisme psychologique du jugement synthétique a priori. — 107. Les preuves du criticisme, — 108. Les trois idées de la raison pure. — 109. Retour au dogmatisme moral, Le primat de la raison pratique. — 110. Résumé et conclusions du criticisme. Le
104. La philosophie spéculative de Kant :-Ies antécédents du criticisme. — Kant avait emporté de son éducation maternelle une impression religieuse profonde. Celle-ci fut confirmée par l'influence qu’exerça sur lui la philosophie de Leibniz, si étroitement liée avee les problèmes religieux, même avec les controverses les plus délicates de la théologie chrétienne. Il ést vrai que Kant subit, en sens contraire, l'influence de Jean-Jacques Rousseau ; les idées et les événements de la Révolution française l’éloignèrent de la piété de ses jeunes années et le conduisirent à une conception toute rationaliste de la religion chrétienne. A l'Université de Kænigsberg, en 1740, il avait
eu pour maître un philosophe Wolfien, Martin Knutzen, et
par lui était entré en contact avec la philosophie de Leibniz.
Wolff avait, en effet, dilué la doctrine des Nouveaux Essais
et de la Théodicée dans ses cours. Armé des règles a priori. de la connaissance, et surtout du principe de raison suffi-
sante, il considère le monde comme l’œuvre d’une raison souveraine el prétend l'expliquer a priori dans toutes ses -parties. En outre, il avait rompu avec l’aristotélisme décadent, et introduit les sciences modernes, les mathématiques, la physique et la psychologie descriptive dans l'enseignement universitaire.
Les découvertes géniales de Leibniz et de Newton, dans le champ des mathématiques et des sciences physiques et, astronomiques, donnèrent à l'esprit de Kant son orientation scientifique.
Enfin, dans le Traité de la nature humaine de Hume, Kant se heurta à un empirisme qui était aux antipodes du rationalisme Leibnizien.
La genèse du criticisme date de cette époque !).
Les ouvrages de Kant se rapportent à deux périodes, l’une antécritique, de 1746 à 1770 : l’autre crilique, de 1770 à 1803. Durant la période antécritique, Kant aborde successivement les questions les plus diverses : physique, mathé- -matique, logique, métaphysique, morale et esthétique ?). Sa pensée évolue du rationalisme à l'empirisme et finit par se fixer grâce à la découverte de l’idée critique.
À la période critique se rattachent les travaux les plus intéressants du philosophe de Kœnigsberg.
Trois questions se dressaient devant sa conscience philosophique et religieuse : |
Que pouvons-nous savoir ?
Que devons-nous faire ?
Que pouvons-nous espérer ?
À la première question répondent, d’abord, un opuscule De mundi sensibilis atque intelligibilis forma et principus, publié en 1770 pour l'obtention de la chaire de logique et de métaphysique, puis le principal ouvrage La Critique de la
1) Quelquesdates aideront à fixer les idées. Locke est mort en 1704: Leibniz en 1716 ; Newton en 1727: Wolff est né en 1679 et mort en 1754 ; Voltaire est né en 1694 et mort en 1778; Hume est né en 1711 et mort en 1776 ; Rousseau est né en 1712 et mort en 1778.
2)On en trouvera l'énumération chezR u yssen. Kant, pp. 369-372,
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raison pure spéculative. La 1° édition parut en. 1781, Ja
98 en 1787. Entre les deux éditions, en 1783, parurent les Prolégomènes à loule mélaphysique qui aura le droit Fe se. présenter comme science. | | La Critique de la raison pure spéculative devait dañs a pensée de son auteur, ouvrir la voie à la Mélaphysique de la nature. La Critique disait ce que la raison humaine est capable de savoir ; la Métaphysique devait s'inspirer des
principes posés dans la Critique et, pour montrer ce que
nous savons, les appliquer à l’ontologie, à la physique, à la psychologie, à la cosmologie et à la théologie ATOS Mais cette œuvre ne fut jamais élaborée.
De même la Critique de la raison pratique (1788) où est donnée la réponse à la 24 question : Que devons-nous faire? élaitune propédeutique à la Métaphysique des mœurs (1785):
En 1790 Kant fit paraître une troisième critique, la Critique de la faculté de juger. Celle-ci n'avait pas été prévue dans le plan primitif du système, mais, dans une lettre à
Reinhold, du 18 décembre 1787, Kant déclare que la logique du système l'a conduit à cette extension. En effet, écrit-1l,
les facultés de l’esprit sont au nombre de trois : faculté de
connaître, sentiment du plaisir et de la douleur, faculté
d’appétition. J'ai trouvé des principes a priori, pour la première, dans la critique de la raison théorétique, pour la troisième, dans la crilique de la raison PrAUQUES J'en ai cherché aussi pour la seconde, et bien que j'aie tenu autrefois pour impossible d'en découvrir, le caractère systématique que l’analyse des facultés étudiées m'avait fait apercevoir
dans l'esprit humain... m'a mis sur la voie ; je reconnais
donc maintenant dans la philosophie trois parties dont chacune a ses principes a priori. La Critique de la faculté de juger s'applique aux idées de beauté et de finalité, elle
détermine a priori les conditions de la possibilité du jugement esthétique et du jugement téléologique.
Reste la f{roisième question : Que pouvons-nous espérer?
La critique de la raison pure spéculative ne peut nous le
dire, mais la critique de la raison pratique, en répondant au second problème, mène à la solution du troisième : Dieu
et
Le AT AO
EEE
nous apparaît, en effet, comme l'Être suprême capable de réaliser la perception que la loi morale nous commande d'atteindre, et l’immortalité peut être admise comme la condition de l'accomplissement intégral des fins morales de l’homme !) (77). La religion ne se sépare pas, chez Kant, de la moralité. En 1793, Kant fit paraître un ouvrage de philosophie religieuse : La religion dans les limites de la raison pure où la religion est fondée non sur des preuves d'ordre spéculatif, mais sur le besoin pratique que nous éprouvons de faire de la loi morale l'expression d’un vouloir divin, et de croire, en conséquence, à un Dieu auteur et garant de l’ordre moral. La religion est donc une conséquence de la raison pratique ?).
105. Le criticisme kantien. — La Critique de la raison théorique pure fournit la réponse à la première des trois questions que formulait Kant : Que pouvons-nous savoir ? ha question est insidueuse ; elle ressemble à l'interrogatoire du Juge d'instruction : Qu’avez-vous volé ? L'accusé répond : Ai-je volé ? |
Oui, vous avez volé, réplique Kant, je considère le fait comme acquis à l'instruction.
Oui, la science est un fait acquis. Peut-on assister à la découverte géniale de Newton, à sa merveilleuse interprétation du monde astronomique, et douter de la possibilité de la science ?
Que l’on doute de la métaphysique, à la bonne heure : les théories mélaphysiques de Platon à Leibniz, d’Aristote à
Hume ne sont-elles pas en perpétuel conflit ? Mais la science.
marche. Ce qui lui est acquis demeure et sert de point de
départ et de point d'appui à des découvertes nouvelles. Kant ne s’attarde pas à combattre le scepticisme, il passe
outre aussitôt. Sa pierre de touche en philosophie est le
1, Ruyssen, ouv. cité, p. 154. 2) Cfr. Ruyssen, ouv. cité, pp. 355-356. Paulsen, Immanuel Kant.
succès. Qu'est-ce qui a réussi ? Quelles sont les sciences auxquelles les esprits sont définitivement ralliés ?
Les sciences physiques et les mathématiques.
Qu'est-ce qui n’a pas réussi ?
La métaphysique.
Il est donc admis que nous pouvons savoir les vérités d'ordres physique ou mathématique, que nous sommes incapables de savoir la métaphysique !).
La philosophie critique aura à rendre compte de ces deux
faits : ici encore le succès donnera la preuve et la mesure de sa valeur.
Qu'est-ce donc que savoir ? C’est le ou central de la.
critique.
1. La science est faite de jugements qui s'imposent à tous. Il faut distinguer les jugements de perception, apprécialions person:elles, et les jugements d'expérience qui ont une portée Pcnele et sont seuls scientifiques.
Un vent coulis m'a soufflé dans l'oreille et j'ai une rage
de dents. Je suis sûr que j'ai une rage de dents, mais mon expérience, si ferme soit-elle, n’est pas un objet de science, car elle consiste en un sentiment personnel que d’autres n'éprouvent pas, qu'il ne m'appartient pas de leur faire éprouver. La science ne comprend que des ie qui peuvent être contrôlés par autrui.
Quand je dis : « Le soleil échauffe la pierre », je formule un Jugement qui ne portepas exclusivement sur mes impressions, j'énonce entre l’action du soleil et l'échauffement de la pierre un rapport qui est valable pour toute conscience, un rapport universel, nécessaire, en un mot, objectif ; mon jugement est un « jugement d'expérience » ?).
1) Que sera donc la critique? Ce n’est pas, répond Kant, « la critique des livres et des systèmes, mais celle du pouvoir de la raison en général, par rapport à toutes les connaissances qu’elle cherche à atteindre en dehors de toute expérience ; elle décide donc de la possibilité ou de l'impossibilité d’une métaphysique en général ». Critique de la raison pure, I, p. 25, cf. la Préf. des Prolégomènes.
2) Universalité et nécessité, telle est bien pour Kant la définition de l'objectivité. Du moment où le jugement s'accorde avec un objet,
2. Que sont ces rapports nécessaires et universels et comment l'esprit arrive-t-il à les connaître ?
Les deux prédécesseurs immédiats de Kant et, dans une certaine mesure, ses deux maîtres furent Leibniz et Hume.
Leibniz, un déductif, un géomètre, veut que la science procède par analyse et se constitue par un enchaînement de relations d'identité.
Les « premières vérités » énoncent une relation mani-
feste d'identité ou de contradiction : À est À ; À n’est pas non À.
Les autres vérités peuvent être ramences par voie de décomposition aux premières vérités. Au moyen de la définilion — une analyse de notions — l'esprit ramène analytiquement une vérité aux premières vérités : il en fournit ainsi la preuve a priori, indépendamment de toute expérience.
Donc, en toute vérité, le prédicat est contenu dans le sujet, le conséquent est contenu dans l’antécédent. Seulement l'inclusion du prédicat dans le sujet est explicite ou implicite, selon que la vérité est « primitive » ou qu’elle est déduite au moyen d’une démonstration a priori.
Le principe de l'appartenance du prédicat au sujetne comporte aucune exception, il s'applique à l’ordre idéal, il s'applique à l’ordre réel.
Décomposez une essence idéale en ses éléments, il surgira entre l'essence totale et ses éléments constituants un rapport d'identité absolument, mélaphysiquement nécessaire : Ce rapport ne se vérifie pas seulement dans le mondeactuellement réalisé, il régirait tous les mondes qu'il est possible à Dieu de réaliser.
Une substance existante, avec les déterminations sura- Joutées à son essence, est l’œuvre d’un Dieu infiniment bon,
tous les jugements sur le même objet s’accorderont entre eux AC. réciproquement, quand nous tenons un jugement pour nécessaire et universel, nous y voyons non une liaison subjective, mais une «propriété constitutive de l'objet». Prolégomènes, P. 92. Cf.G. Simmel, Sechzehn Vorlesungen gehalten an der Berliner Universität, S. 7. Leibziz, 1904.
24? - CRITÉRIOLOGIE “ETC EES
sage et puissant. Dieu, étant infiniment bon, veut néces-
sairement ce qu'il y a de meilleur ; étant infiniment sage, il perçoit infailliblement le rapport de ses œuvres avec la
perfection suprême de l’ensemble; étant infiniment puis-
sant, il réalise fidèlement son dessein de former le meil-
leur des mondes possibles. Chaque monade possède donc fr
la nature et accomplit les opérations que demande la per-
fection la plus haute du cosmos. Celui qui comprendrait.
adéquatement la nature d’un être verrait en elle la raison a priori de toutes les déterminations qui lui sont attribuables et que nos jugements lui attribuent. « Nihil est
sine ratione sufficiente. » Il n’est aucune détermination
réelle qui n’ait dans la nature de l'être sa raison suffisante | : (ontologique) ; aucun attribut qui n'ait dans le sujet sa
raison suffisante (logique).
Telle est la conception Leibnizienne de la science : Hate
lion a priori, par voie d'identité. Leibniz écrit : « Verum est affirmatum, cujus praedicatum inest subjecto. Itaque, in omni propositione vera affirmativa, necessaria vel conüngente, universali vel -singulari, notio praedicati aliquo
modo (manifeste vel tecte) continetur in notione subjecti ;
ita ut qui perfecte intelligeret notionem utramque quemadmodum eam intelligit Deus, is eo ipso PÉFSRIES ESS praedicatum subjecto inesse » 1).
Tout autre est la théorie de Hume.
La connaissance, soit qu’elle ait pour objet les choses de. la nature, soit qu’elle se termine au sujet conscient, comprend, d’après le philosophe écossais, des perceptions et des «idées », copies affaiblies de perceptions: Chaque événement conscient — perception ou idée — a une exis-
tence distincte de celle des autres événements. Entre deux
perceptions, entre deux idées, il n’y a aucune connexion.
réelle. Elles s’accompagnent, se succèdent, et nous appelons
« lois », «lois de causalité, d’interdépendance », leur con-
comitance régulière, leur succession constante, mais la
1) Leibniz, Opuscules et fragments inédits, publiés ps Couturat, pp.16 et17.
Stabilité de la relation n'a aucune objectivité : elle con- sisle en un sentiment subjectif, résultat d'observations réilérées, en une « habitude » qui fait qu'après un événement (anlécédent) nous attendons sans hésiter l'apparition d'un autre événement (conséquent).
Dans une pareille conception de la science, il n'y a pas,
à proprement parler, de lois physiques nécessaires et universelles. Leur valeur reste problématique, quel que soit le nombre d'expériences particulières sur lequel elles se fondent. Les relations mathématiques n'ont chez Hume, en dépit de certain passage qui tendrait à faire croire le contraire, qu'une signification empirique. Enfin, la métaphysique est réduite à néant, puisqu'elle est par définition la connaissanse de ce qui-dépasse l'expérience sensible et que, selon Hume, la connaissance ne s'élève pas au-dessus des impressions et de leur souvenir.
L'empirisme de Hume a trouvé en Kant un adversaire résolu. Avec Platon, avec Aristote. avec la tradition de tous les penseurs, le criticiste allemand a remarqué dans l’objet de la science ce qui l'élève au-dessus du sentiment indivi-
duel et des conditions conlingentes, ce qui l'oppose à l'expérience subjective et le constitue formellement à l’état d'objet, absolument nécessaire, rigoureusement universel.
L’empirisme de Hume est donc convaincu d’impuissance ; la science ne sort pas de la seule observation, elle ne connaît pas les jugements a posteriori !).
DA
1) Il y eut une période où Kant crut à la possibilité de tirer de l'expérience des connaissances universelles et nécessaires ; mais la lecture des Essais de Hume, en 1768 et 1769, ébranla sa foi au réalisme. Tenant pour insolubles les objections du philosophe écossais contre la valeur scientifique des principes, et notamment du principe de causalité, désireux néanmoins de sauver la science, et Les lois de nécessité et d'universalité qu'elle implique, il imagina de rendre la nécessité et l'universalité de la science indépendantes de l'expérience: Ainsi naquit sa théorie idéologique et critique de l'apriorisme. Voirla Critique de la raison pure. Introduction VI. — Cfr. Adicke S, Die bewegenden Krfäte in Kants Philosophischer Entwickelung, dans les Kantstudién, 1, 18-23. ;
Mais, d’autre part, l'analyse d’un sujet n’est pas un procédé scientifique.
À quoi bon cette analyse? De quoi servent des déductions qui ne font qu'enchaîner des relations d'identité ? La définition, la démonstration sont utiles comme moyens d’éclaircissement de nos connaissances,elles n’enrichissent
pas notre savoir, elles ne nous instruisent pas ‘). Le progrès
de la connaissance est donc subordonné à une opération constructive, synthétique. | Que sera cette synthèse en laquelle résidera la science ? Ne pouvant être formée d’observations a posteriori, la science se fera a priori, sans doute, et en ce sens, sera
1)« Dans tous les jugements, où l'on conçoit le rapport d’un sujet à un prédicat (je ne parle ici que des jugements affirmatifs ; il sera facile d'appliquer ensuite aux jugements négatifs ce que j'aurai établi), ce rapport est possible de deux manières. Ou bien le prédicat B appartient au sujet À comme quelque chose qui est déjà connu implicitement dans le concept A ; oubien B se trouve tout à fait en dehors de A, encore qu'il soit en connexion avec lui.
Dans le premier cas, je nomme le jugement analytique ; je l'appelle
synthétique dans le second. Les jugements analytiques sont donc ceux dans lesquels l'union du prédicat avec le sujet est conçue comme un rapport d'identité ; ceux où cette union est conçue sans identité sont des jugements Die On pourrait aussi nommer les premiers, des jugements explicatifs, et les seconds des jugements exlensifs. Les premiers, en effet, n'ajoutent rien par le pré-
dicat au concept du sujet, mais ne font que le décomposer par le.
moyen de l'analyse en ses divers éléments déjà conçus avec lui
(quoique d’une manière confuse) ; les seconds, au contraire, ajou-
tent au concept du sujet un prédicat qui n’y était pas conçu et
qu'aucune analyse n'aurait pu en faire sortir. Par exemple, quand
je dis : tous les corps sont étendus, c’est là un jugementanalytique. Car je n'ai pas besoin de sortir du concept que j'attache au corps pour trouver l'étendue et l’unir avec lui ; ilme suffit de le décomposer, c'est-à-dire d’avoir conscience des éléments divers que je conçois toujours en lui, pour y trouver ce prédicat. Au contraire, quand je dis : tous les corps sont pesants, ce prédicat est quelque chose d'entièrement différent de ce que je conçois dans l’idée que je me fais d’un corps en général. L'’addition de ce prédicat forme donc un Jugementsynthétique ». Xritik der reinen Vernunft, herausg. von J. H. von Kirchmann, 6te Aufl. Einleitung. S. 53, 54,
déductive ; mais la déduction ne se fera pas à partir d’une notion que l’esprit se bornerait à analyser ; le principe de l'objectivité de l'expérience, la raison constitutive de la nécessité et de l'universalité de son objet sera antérieure à tout acte du sujet pensant, il aura sa source dans la nalure même de ce sujet.
Cette fois nous tenons l'explication de l'objet de la science el, par suite, les garanties de la certitude scientifique. Il fallait trouver à la science un objet impersonnel, contrôlable n'importe où, à tout moment, par autrui : cet objet, nous l'avons, il est fourni par l'expérience. Il fallait que la connaissance de cet objet ne fût ni le résultat d’une simple analyse ni une association d'impressions ou d'idées subjectives ; il fallait un jugement constructif d’une portée nécessaire et universelle : ces conditions du Jugement scienlifique, nous les possédons dans le jugement Synlhélique à priori.
La physique et la mathématique sont formées à l’aide de semblables jugements. | En physique, l'expérience directe sert de moyen de con- trôle ; en mathématique, l'incarnalion d'un concepl dans une construction imaginative lient lieu d'expérience réelle ainsi, {andis que je définis en géométrie la droite la ligne la plus courte entre deux points, je Lire imaginalivement une ligne d'un point extrême à un autre point extrême.
La physique et la mathématique constituent ainsi le savoir-type.
Par contre, la métaphysique, faute de réaliser les conditions du jugement Synthélique a priori, est sans valeur scientifique. Là où cesse l’expérience, — toute expérience, soit réelle, soit possible, — il reste un objet intelligible sur lequel pourra s'exercer encore la spéculation pure, mais Pidée pure ne fait plus partie du savoir proprement dit.
Voilà le criticisme. Il se justifie comme méthode scientifique par son succès. La science existe. La géométrie euclidienneexiste, la science expérimentale de Galilée, de Pascal, de Newton existe. La science ainsi comprise à un objet d'une certitude incontestable et incontestée, elle formule des lois qui, étant nécessaires et universelles, ne sont pas
NT
l'expression d’observalions variables ou personnelles ; elle
suppose donc, d’une part, une condition antérieure à l’expé-
rience, une forme législatrice de l’entendement, d'autre part, des données expérimentales auxquelles cette forme s applique et dans lesquelles se trouve sa vérification ; ; bref, la science s'explique par le jugement synthétique a priori.
Connaître, c’est mouler dans une forme a priori les données
concrètes de l'expérience et formuler ensuite, par une con:
séquence naturelle, des lois nécessaires et générales. Après cela, les jugements analytiques reprendront leur rôle ; ils décomposeront en leurs éléments les produits des
ne primordiales et établiront entre ces éléments des
relations logiques d'identité et de contradiction.
Mais ces ne sont, au point de vue a sans
importance.
Quel est le mécanisme psy chologique de Îa Re a à
priori ?