Retour au dogmatisme moral. Le primat de la
La science est amorale, elle ne peut déposer ni pour ni contre le devoir moral, ni pour ni contre la religion qui : s'appuie complètement et exclusivement sur le devoir. Ce fut une erreur grave, commune à tous mes devanciers, dit Kant, de vouloir, au nom de la science, obliger l’homme à | être moral et religieux. La Crilique de la raison théorique s'intéresse aux choses d'expérience seulement. Existe-tl une loi morale ? La volonté est-elle libre ? Avons-nous une âme immortelle ? Dieu existe-t-il ? La raison spéculative écarte ces questions du domaine de la science proprement dite et, en ce sens, professe à leur égard l’agnosticisme. Mais, d'autre part, nous ne pouvons nous défendre de croire à ces vérilés : la vie morale a ses exigences indéniables qui n'auraient point satisfaction si, en réalité, notre volonté n'était pas libre, s’il n'y avait pas une vie future sans terme, si Dieu n'était pas là pour réaliser l'accord
Kant espère identifier ainsi les « postulats » moraux et les « idées » de la raison, donner à la métaphysique la cerlitude, au moins subjective, dont bénéficie la croyance morale. Le savoir humain, pris dans son ensemble, — total de la science expérimentale, des idées métaphysiques. des croyances morales et religieuses — a ainsi deux commencements absolus : Les données sensibiles, matière de la connaissance scientifique, et l'impératif catégorique, appui de la certitude morale, La métaphysique serait sans appui,
1) Kant, Prolegomena, $ 45.
si elle ne pouvait invoquer que la raison spéculative, mais, fort heureusement pour elle, elle rejoint la loi morale et partage ses destinées 1). |
Dans la cinquième édition de cet ouvrage, nous hésitions à croire que, dès le principe, Kant aurait prévu, en même temps que les conclusions négatives de la Critique de la
raison théorique, la nécessité de reconstituer sur des bases
nouvelles, non scientifiques, les vérités moraleset religieuses indispensables à la vie. Un fait surtout nous avait frappé. La préface à la seconde édition de la Critique de la raison pure (1787) contenait cette déclaration formelle que ne contenait pas la première, parue en 1781 : « Toute extension de la raison pure au domaine pratique est impossible. Je devais donc abolir la science pour faire place à la croyance. La Critique de la raison pure fournira l’inappréciable avantage d'en finir pour toujours avec les objections soulevées contre la morale et la religion ». Des idées analogues sont exprimées dans les Prolegomena ?), mais
1) Cfr. Sentroul, L'objet de la métaphysique selon Kant et selon Aristote, p. 16. Louvain, 1905.
2) Kant, Prolegomena, $ 60. Voici la page entière de la Préface de la 2°° édition de la Xritik : « Même dans l'usage nécessaire de ma raison pratique, je ne puis admettre l'existence de Dieu, la liberté, l'immortalité de l'âme, tant que je n'ai pas enlevé à la raison spéculative ses prétentions à connaître des objets qui dépassent l’expérience. En effet, pour s’y élever, elle n’a que des principes dont la
portée est restreinte aux objets d'expérience. Dès qu'ils sont appli-
qués à des objets qui ne sont pas susceptibles d'expérience, ils les transforment toujours en phénomènes et montrent ainsi que toute extension pratique de la raison pure est impossible. Je devais donc abolir la science pour faire place à la foi, Le dogmatisme de la métaphysique, c'est-à-dire le préjugé d'avancer dans cette science sans une critique préalable de la raison, est la vraie source de l'incrédulité qui combat la morale. Si donc il est possible de léguer à la postérité une métaphysique systématiquement établie sur la critique de la raison pure, le legs ne sera pas de peu de valeur... Cette science fournirait l'avantage inappréciable d'en finir pour
— toujours avec les objections contre la morale et la religion. Ce
serait une sorte de méthode socratique qui mettrait en pleine évidence l'ignorance des adversaires qui soulèvent de pareilles objections ». os |
cet ouvrage, postérieur de deux ans à la première édition de la Critique, était une réponse à une appréciation très sévère, publiée en 1782, dans le « Goettinger Gelehrten Anzeiger », du grand ouvrage de Kant. Nous inelinions
donc à croire que Kant avait amendé en la complétant, sa .
pensée initiale. Nous considérions la Critique de la raison pratique comme une revanche de la conscience morale de l'homme invinciblement honnête sur les excès du dialectien.
Nous ne connaïssions pas, alors, la correspondance de Kant d’où il appert que, dès l’époque où il élaborait la première édition de la Critique de la raison pure, le philosophe avait déjà l'attention fixée sur le problème moral. Nous aimons à nous rallier aujourd’hui à l'interprétation plus bienveillante '), encore que nous ne la jugions pas décisive, d’après laquelle Kant aurait, dès la première conceplion de son œuvre, considéré la ruine de l’ancienne mélaphysique, comme le meilleur moyen d'assurer la cerütude de l’ordre moral. Il se serait donc persuadé dès l’abord, que, pour soustraire les fondements de la morale
et de la religion à l’érosion du doute scientifique. le moven 8 que, L
le plus efficace est d'établir entre celui-ci et ceux-là une
cloison étanche. L
Quoi qu'il faille, d’ailleurs, penser de ce problème d’exégèse, toujours est-il que, à un moment donné, Kant se trouva en présence de ces deux affirmations, au moins en apparence, inconciliables : La raison ne peut connaître scientifiquement Dieu, la liberté, la morale, la religion ; l’homme ne peut se passer de Dieu, de liberté, de morale, de religion.
Effectivement, répond Kant, Dieu, la liberté, la morale, la religion ne peuvent faire l’objet d'une connaissance scientifique, attendu que celle-ci est impossible sans une matière phénoménale : néanmoins, la raison spéculative peut les penser et les pense inévitablement dans le domaine de l'intelligible pur ; et comme elle ne peut se prononcer
1) Windelband, Vierteljahrsschrift f. wissensch. Philos. I. S. 228.