La vérité objective. — Première proposition : La
vérilé n’est un attribut absolu ni des choses de la nalure
ni des objets de la pensée ; elle consiste dans un rapport.
La vérité consiste dans un rapport. Une chose quelcon- .
que, en elle-même, n’est ni vraie ni fausse. Une chose qui, : étant appréhendée par l'esprit, posée devant son regard,
est un objet (id quod ob-jicitur intuenti) n’est pas davan-
tage, en son entité absolue, un objet vrai ou faux. Simple ou complexe, tant qu’il est considéré à l’état absolu, l'objet n'est ni vrai ni faux. Aussi, les mots du dictionnaire,
revêtements de simples concepts objectifs, ne sont, de l'avis de tous, ni des vérités ni des erreurs.
Dit-on du soleil, du peuplier, du vin, qu'ils sont vrais
ou faux ? Non. Mais on dit : le soleil est brillant, ceci est vraiment un peuplier, ceci, par excemple, ce liquide que l’on appelle du Saint- Bale est du vin véritable. Dit-on que le nombre 4 est vrai ? Ni Mais on dit : 29? font 4, c'est une vérilé. Les rapports entre termes objectifs, entre 2+%2 et 4, entre le soleil et la propriété de briller, entre cet arbre et l'espèce peuplier, entre ce liquide. et la liqueur alcoolique provenant de la fermentation du jus de raisin et. que l’on appelle communément du vin, sont des vérités. Que sont ces rapports qui conshilhent des vérités objec-
lives ? Pour les bien comprendre, étudions la nature du jugement.
ir
Deuxième proposition : La vérité fait l'objet d’un juge-
ment. Elle consiste en ce qu’un objet actuellement perçu ou imaginé, se pose devant la pensée identique à un autre objet dont l'intelligence possédait déjà l'idée, de telle sorte que le premier doit être rangé sous l'extension du second, le second appliqué aù premier. L'attribution du second au premier se fait par le jugement.
Les logiciens expliquent à l'ordinaire la nature du jugement de la façon suivante : L'esprit observe une chose, en démêle les éléments et les propriélés, el forme avec - elles autant de notes dont le total conslilue le concept de la chose observée. Celle-ci, considérée comme objet d'une première représentation, est un sujet ; une de ces notes, considérée comme objet d’une seconde représentation, est un prédicat. Le jugement consisterait à reporter au sujet la note qui lui avait élé empruntée ; il restituerait par un acte de synthèse à la chose observée ce qu ‘un acte antérieur avait saisi en elle. Ainsi, je percevrais le soleil ; je lui trouverais de nombreux caractères : il est là-haut, dans le ciel bleu, il a la forme d'un disque, il brille avec éclat. Je prends à part une de ces notes, le brillant du soleil ; je l’altribue au soleil; je fais un acte de synthèse, un jugement. |
Cette analyse ne rend pas raison du jugement,
D'abord, sile jugement était cela, il ne nous apprendrait rien. Avant d'attribuer au sujet la nole-prédicat, — au soleil
que j'avais vu briller, la propriété d'êfre brillant, — je savais déjà qu’elle lui appartenait, puisque Je la lui avais empruntée.
Puis, tout JHeement serait affirmatif, attendu qu il est impossible qu'un sujet ne possède pas une note qui lui a été, par hypothèse, empruntée.
Enfin et surtout, celte analyse ne rend pas compte de l'identité exprimée par la copule du jugement. Cet ensemble de notes qui forment dans ma pensée l’objet appelé soleil, n’est pas identique à un objet brillant: le tout n’est pas identique à à l’une de ses parties, Il serait donc faux de dire : Le soleil est brillant. |
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Le jugement affirme qu’un sujet, considéré formellement sous un de ses aspects, est un des objets auxquels est appli=, cable la catégorie exprimée par le prédicat, il est ce qu’en dit ce prédicat. |
Le jugement n’est possible qu’au moment où Je suis en possession de deux concepts. L'un, le prédicat, fait partie des notions habituelles dont ma mémoire garde le souvenir : il représente soit un type quidditalif — oùota, l'essence d'une chose — soit une qualité, une quantité, une action, une passion, une relation, bref, une des dix catégories aristotéliciennes ; tels sont les concepts : un tout, une somme, arbre, peuplier, vin, brillant. L'autre, le sujet, est Ie terme actuel d’une certaine intuition intellectuelle qui accompagne un acte de perception ou d'imagination : tels sont les concepts de ce peuplier que j'aperçois là au bord du chemin, du soleil qui brille là-haut, de ce liquide que je goûte.
L'esprit compare les deux termes présents à sa pensée-: par exemple, cet astre qu'il perçoit là-haut dans les cieux, il le considère sous Le rapport de l'impression de lumiére vive qu'il fait sur l’œil ; puis il juge que le soleil, sous cet aspect, est une des choses que par ailleurs il connaît comme choses brillantes et qu’il qualifie de ce nom : le. soleil est compris dans la catégorie des choses qui brillent.
Ou encore, l'esprit observe présentement ce corps élancé, fixé au bord du chemin, il lui voit un tronc, des branches, des frondaisons ; or, par ailleurs il possède, pour avoir observé beaucoup d'objets réunissant ces mêmes caracteres, l'idée abstraite de quelque chose au tronc élancé, aux branches élalées dont il a formé le lype arbre ; il voit que cel objet ici perçu peut être rangé parmi les arbres, il lui élend l'idée abstraite d'arbre : ce faisant, il juge. Parmi les arbres qu'il a observés, beaucoup ont une même forme élancée, maigre, des branches cylindriques, un même feuillage sinué ou denté. De ces caractères il à formé abstraitement un lype moyennant lequel il reconnaîtra à l'avenir les peupliers qu'il pourra rencontrer ; à ce typeilattacheun
nom, peuplier : étendre à cet arbre que voici l'idée et, en même temps, le nom de peuplier, c'est juger.
L'esprit a vu, goûté des liqueurs alcooliques provenant de la fermentation du jus de raisin, il s’est formé une notion abstraite, typique de cette liqueur qu'il désigne du nom de vin. Appliquer à ce liquide qu'il goûte en ce moment l’attribut vin, c'est juger que ce hquide est du vin.
Ces divers jugements énoncent ceci : le sujet qui présentement est vu, goûté, en un mot perçu el présent à l’intelligence est, sous l’un de ces aspects, compris dans l'extension du type abstrait auquel il est comparé. Le type abstrait est attribuable au sujet, ilest un prédicat du sujet : sous
l'aspect où il est considéré, ce sujet que voici peut et doit êlre classé soit parmi les choses qui brillent, soit parmi les arbres, ou les peupliers, soit parmi les vins.
Le jugement énonce que deux objets, l’un actuellement perçu ou imaginé, l'autre présupposé dans le souvenir à l’état d'idée-type, se rencontrent (viennent ensemble, cumvencunt, conviennent) ou ne se rencontrent pas en une même catégorie logique.
Ainsi interprété, le jugement n’est plus un jeu stérile, il est instructif. Nous savions, sans doute, ce qu'est un objet brillant, ce quest un arbre, un peuplier, du vin, mais nous ne savions pas, avant la comparaison que Île jugement a nécessitée, que nos idées de brillant, d'arbre, de peuplier, de vin, fussent applicables à ces sujets que nous percevons à un moment délerminé. Le champ de l'extension de nos idées préalablement acquises s’élargit : cette universalisation graduelle de nos connaissances réalise un progrès.
La copule du jugement vérifie la signification que nous lui attribuons : car nous ne disons pas que le sujet, dans sa matérialité, est ce que dit de lui le prédicat ; le sujel, pour entrer dans un jugement, doit être conçu sous un de ses aspects, — abstrahere, id est separatim considerare, dit saint Thomas : — sous cet aspect, donc logiquement considéré, il est un des sujets auxquels s'étend l'idée-attribut, « convenit cum praedicato ».
24 LA CRITÉRIOLOGIE
On s'explique enfin que le jugement soit tantôt affirmatif, tantôt négatif. Les idées prises en dehors du sujet et actuellement mises en sa présence peuvent, selon le cas, lui convenir ou ne point lui convenir. Dans le premier cas il y a lieu à un jugement affirmatif, dans le second cas, à un jugement négatif !). .
Jusqu'à présent, l’on a considéré exclusivement l’extension du predicat, son extension potentielle rendue actuelle par l'acte du jugement. Le jugement emprunte à ce point de vue sa signification primordiale : üne identité logique, ‘ exprimée par la copule est, dans l'énoncé : Ceci est cela.
Il y a un second point de vue, celui de la compréhension : le prédicat peut s'étendre au sujet parce que ce qu'il exprime est compris dans le sujet, soit que sa compréhension se confonde avec celle du sujet, soit qu’elle n’en représente qu'une partie. | ÿ
Parfois, le prédicat selon toute sa compréhension est appliqué au sujet, et alors la relation de convenance du sujet et du prédicat en une même catégorie logique est basée sur une identité matérielle des deux termes ; parfois, il est pris selon une partie seulement de sa compréhension, etalors la relation de convenance du sujet et du prédicat. cn une méme calégorie suppose seulement que le prédicat est quelque chose du sujet, appartient au sujet. |
Le rapport: «2? + 2 4» estun rapport d'identité ; «le soleil est brillant », un rapport d'apparlenance.
Les termes du rapport 2 + 2 —4 sont, d’une part, deux collections formées chacune de deux unités (1+1 ), (1 + I ), jointes ensemble : (l+1)+(1+ 1); d'autre part, une collection unique de quatre unités(1+1+1+1 }:, Les deux collections (1 +1 };, (141), jointes ensemble apparaissent comme les deux parties composantes ‘d’un
1) Les idées présentées ici sont exposées, à un autre point de vue, dans notre Ontologie, 6e édit., n° 95 et suiv. Nous avons rencontré, après la publication de nos traités, des vues analogues aux nôtres
chez Pieralisi, Logica, Romæ, 1878 et chez Sigwart, Logik, Freiburg i. B., 1893,
tout, la collection totale (1+1+1+1). L'attribut fou, qui représente ici un total d'unités, est applicable, dans son entièreté, à la somme de ses parties, représentées par deux collections partielles d'unités ; le sujet et le prédicat ont le même contenu, les parties réunies d’un tout sonl matériellement ce {out lui-même.
Cependant, l’énonciation d’uné relation d'identité n’est pas une tautologie ; les parties réunies d’un tout (les collections d'unités qui forment une somme) el le tout (la somme formée par les unités) sont matériellement la même chose, sans doule, — sinon il n’y aurait pas identité — mais ils sont présentés à l'esprit sous deux aspects formels différents ; dès lors les deux termes objectifs, tels qu'ils sont devant le regard de l’esprit, sont différents ; il y a idenuté, il n’y a point de tautologie.
. Dans l'exemple : « Le soleil est brillant », la relation entre les deux termes, considérés dans leur in n'est pas une relation d'identité mais d'appartenance.
Sans doute, le sujet considéré formellement sous l'aspect que le prédicat exprime est un des sujets de l'extension du prédicat et, à cè titre, la relation de convenance logique des deux termes du jugement se vérifie, mais le contenu du prédicat — Ja qualité de briller — n’est qu’une ue de la compréhension Lotale du sujet.
Faisons observer aussitôt que les relations d'identité sont converlibles, tandis que les relations d'appartenance ne le sont pas.
Des explications qui viennent d’être développées découle un corollaire : L'exercice de l’activité d’un être intelligent est la condition sine quâ non de la vérité ontologique ou objective.
Les choses de la nature, les objets &e la pensée sont rapportables les uns aux autres et l’on a raison de dire, pour ce motif, que la vérité réside fondamentalement dans les choses ; le sujet exige l’attribut qui en vérité lui convient. Mais tant qu'une intelligence n'intervient pas pour se rendre présentes les choses, et pour leur appliquer une forme intelligible présupposée, le rapport n'a pas lieu.
Faute d’ intelligence, il n'y aurait donc point de rapport ds vérité. C’est ce qni faisait dire à saint Thomas : « À. défaut : d’'intelligences créées, il y a toujours l'intelligence divine pare établir des rapports de vérité entre les êtres ; mais , par impossible, il n'y avait ni intelligence créée, ni. intelligentes divine, il n'y aurait plus de vérité. » Etiam st intellectus humanus non essel, adhuc res dicerentur verae È in ordine ad intellectum divinum. Sed si uterque intellecius, | quod est impossibile, intelligeretur auferre, nullo modo 4 verilatis ratio remaneret !). ss rs ee Et si l’on nous demandait ultérieurement en quoi consistent ces exigences du sujet qui réclame de l'intelligence tels attributs et non tels autres, nous répondrions qu ‘elles résultent de l'unité indivisible propre à chaque sujet et à raison de laquelle il se présente à l'esprit avec tel à de notes plutôt qu'avec tel autre ensemble de notes, et. réclame en conséquence telles notes-prédicats à l exclusion de telles autres notes-prédicats. Mais là doit s arrêler la
db
1) De Verit., q. I, a. I. Nous avons exprimé, dans LL. pages précé < dentes, la pensée d’Aristote, de saint Thomas d’ Aquin et de Cajetan. «Le faux, dit Aristote, c'est de dire ou que l’être n’est pas ou que le non-être est. Le vrai, c'est de dire que l'être est et que le non-être n'est point ». Añhov Ôë raies LLèv ns tl Tù A PAIE Aa Yeidos. TÔ èy väP Aéyetv to Ov pn elvar à To un Ov etvar Vebdoc, To È ro Ov elvar ai TO ee Ov en eivar &Anbës. Met., III, 7. ed. Did. | Ho Plus loin, Ne définit encore le vrai. Le vrai estiee: qui ‘ appelle une affirmation sur une union de deux termes ou une néga- ; tion sur leur désunion. » To mèv yo &An0ès Thv XATAPAGLV ét To suyrEmÉIp Eyer, thv à aropaotv ênt t@ dmonuévw. Mel., V, 4. 3 ie Saut Thomas reproduit dans son ns dun Ces bee définitions : (Conclusio ostenditur per) definitionem veri et falsi. Verum. enim est cum dicitur esse quod est vel non esse quod non est. Falsum autem est cum dicitur non esse quod est ault esse quod non est. Ex quo patet per definitionem veri et falsi... Zn Met. IV, lect. 8. “4 Et enfin Cajetan, interprète de la doctrine thomiste : «{ (Unde) 4 Aristoteles ( IV Met., text. 27) definivit verum et falsum per enuntias - 3 bile, dicens quod verumest ens esse el non ens non esse, falsum aulem. ; À ens non esse el non ens esse. Ita quod enunliabile definit verum 44 el verum enuntiationem : ut ostendatur, ajoute Cajetan, verum proprie in hujus compositione tantüm inveniri, ut verum exercitè De Cajetan, in Summ, theol., 1e, q. 16, a. 2, a
7 SNS
réflexion : car, ainsi que l’a dit quelque part saint Thomas, demander Due l’homme est l’homme, c'est formuler une question qui n’a pas de sens, « quaerere cur homo est homo est nihil quaerere ».
CoRoLLAIRE : Ce qui est, est ; ce qui n’est pas, n’est pas. -Un sujet est ou n’est pas de la catégorie des choses expri- mées par le prédicat. Dès lors, objectivement, le faux n'existe pas.
L'erreur ne peut se rencontrer que dans le sujet pensant.
14. La vérité logique. — Troisième proposition : La vérilé logique appartient au jugement lorsque l'esprit prononce l'union ou la désunion des deux lermes en conformité avec la vérité objeclive : le jugement est vrai lorsque l'esprit unit des lermes qui conviennent, désunil des termes quine conviennent pas ; dans le cas contraire, le jugement esl erroné.
Par hypothèse l'intelligence se trouve donc en présence des deux termes d’un rapport, elle a à se prononcer sur le rapport lui-même.
Le prononcé du jugement peut se formuler de deux façons, par voie d'union ou de désunion, de synthèse ou de Séparation, «actus compositionis vel divisionis ».
Le premier terme, objet de la connaissance intellectuelle qui accompagne une perception ou une présentation imaginative actuelle, prend en logique le nom de sujet, subjiciur praedicalo ; ilest ou n’est pas, sous l'aspect sous lequel on le considère, le même que le second terme ; il y a donc lieu de lui Te. celui-ci à titre de prédicat (Lacmrope) ou de le lui dénier ; le jugement consiste à énoncer par voie d'union ou de désunion, sous forme d’affirmation ou de négaüon, le prédicat du sujet. :
Lorsque les termes sont identiques, ou den et que l'intelligence affirme leur identité ou leur convenance, le jugement est d'accord avec la vérité objective, 1l est vrai ; Si, dans ce cas, l’intelligence affirmait la non-identité ou la répugnance dû prédicat et du sujet, son jugement serait erroné.
De même, lorsque les termes ne sont pas identiques, ne conviennent pas, et que l'intelligence les sépare, son jugement esturai : dans le cas contraire, le jugement est faux ?).
En résumé, l’énonciation mentale du rapport est vraie lorsqu'elle est conforme à la vérité ontologique ou obJjective : elle est fausse, lorsqu'elle esten désaccord avec celte
vérité.
15. Interprétation des notions traditionnelles de la vérité. — On dit couramment que la vérité — il s'agit de la vérité objective — est simplement ce qui est, verum est id quod est. Volontiers on place cette définition sous le patronage de saint Augustin. Mais le grand docteur s’est exprimé en termes plus heureux : Ea est veritas quae ostendit id quod est, dit-il, la vérité est la mise en lumière de ce qui est?). La mise en lumière de ce qui se fait au moyen dela décomposition mentale de la réalité présente à Pesprit; cette sorte de diffusion du contenu d’un objet faitapercevoir tantôt son identité, sous un de ses aspects, tantôt sa nonidentité, sous un autre de ses aspects, avec des idées dont l'esprit possède déjà la claire vue ; ainsi naissent des rapports, les uns de convenance, les autres d'exclusion, qui révèlent à l’esprit ce que la chose est. qe ")
Le vrai est ce qui est, le réel, oui, à la condition que | réel soit perçu, décomposé et que les éléments qui le constituent deviennent le sujet de rapports logiques ; bref, ce qui est ne devient formellement une vérité qu'à la condilion de faire l’objet de deux concepts sur lesquels est, appuyé le rapport de convenance ou d'exclusion qu'énoncera le jugement. |
1) 'Adnbebet pèv Ô to Oimpnuevov oiouevos Gmpñoôat pat rÔ quyXElpeEvOv auyaeishat, ÉVeustar DÈ 6 Évavtiwc Exwv, à Ta rpaypaza «Celui-là est dans le yrai qui considère comme divisé ce qui est divisé et comme uni ce qui est uni ; celui-là, par contre, se trompe dont la pensée est contraire à la réalité.» Aristote, Met., VIII, 10. Cfr., V, 3; de interpr., I.
2) De vera religione, c. 36.
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La définition « Verilas est conformitas rei et intellectus » est-elle acceptable et à quelle condition ?
Oui, à la condition que res désigne une chose appréhendée par l’esprit, res menti objecta, et tnlelleclus un acte apprébensif autre que celui par lequel la chose est appréhendée. La chose appréhendée «res » apparaît de même nature que le terme de l’acte « intellectus » : entre celle-là et celui-ci un rapport de conformité se révèle, conformitas rei et intellectus, c’est une vérité objective. Un acte complexe de l'esprit, compositio, unit les deux termes quand ils se conviennent, ou les sépare, divisio, quandils ne se conviennent pas, Par cet acte complexe, composilio vel divisio, l'esprit connaît la vérité.
- À première vue, on serait tenté de traduire la définition par cette formule : la vérité est l'accord d’une chose avec une pensée quelconque, fût-ce avec un simple concept.
Mais, la remarque en a été faite déjà plus haut, on est unanime à refuser les attributs de vérité et d'erreur aux simples concepts et aux mots du dictionnaire.
Il ne suffirait pas de dire que l’on refuse la vérité ou l'erreur à la simple appréhension, pour ce motif que le jugement seul peut prononcer qu’une connaissance vraie est vraie. En effet, avant d’avoir conscience qu’il saisit le vrai, antérieurement à la réflexion psychologique, l'esprit possède des connaissances vraics. La perception directe aperçoit ce qui est vrai, « verum exercite » ; par sa connaissance réfléchie l’espritvoit qu’il connaît la vérité, «verum reflexe ».
Le cardinal Cajetan l’a bien vu, l’on se tromperait en interprétant la définition « veritas est adaequatio rei et intellectus » comme si le mot « intellectus » désignait un acte de simple appréhension, et en refusant alors à cet acte la connaissance de la vérité, pour la raison qu’il ne serait pas conscient de sa conformité avec la chose qu'il représente ; cette interprétation est faulive, écrit-1l, car il s’ensuivrait qu’il n’y aurait pas de connaissance directe de la vérité : « Planus sensus quem superficies litterae prima fronte ostendit est alienus ab hac littera secundum veritatem, quia ex eo sequeretur verum non cognosci nisi reflexe
ab intellectu : verum autem cognoscitur directe et non
reflexe tantum » 1).
Une analyse plus attentive fait voir, dit Cajetan ?), que le mot inlellectus désigne un acte complexe de l’intelligence, «intellectus componens ».
1) Pour expliquer comme quoi la vérité n’appartient qu’au jugement, on serait tenté à première vue, dit-il, de donner de la définition ; « Veritas est adaequatio rei et intellectus », l'interprétation superficielle que voici : « La perception visuelle, la simple intellec-. tion peuvent s'appeler vraies, sans doute, en tant que la perception, ou la simple intellection sont conformes à la réalité ; mais ni le sens, par son acte de vision, ni l'esprit, au moyen d’une simple appréhension, ne connaissent la conformité de leur connaissance avec la réalité, et, par conséquent, ni l’une ni l’autre ne connaissent la vérité ; par contre, au moyen du jugement, acte d'union où de désunion des concepts, l'esprit connaît la vérité ».
Mais, poursuit Cajetan, cette explication est fausse et en désaccord avec la pensée de saint Thomas. En effet, dit-il, la conformité d’une intuition sensible ou d’une simple appréhension avec la réalité n'étant connaissable qu’au moyen d’un acte de réflexion, il s'ensuivrait qu'un jugement vrai ne serait possible qu'au moyen d’un acte. de réflexion. Or, cela n’est pas soutenable. Un jugement direct peut parfaitement être une connaissance vraie. « Adverte quod planus sensus quem superficies hujuslitteræ prima fronte ostendit, videtur. quod, quia cognitio sensus, puta visus, aut etiam simplicis intellectus, conformis est rei, ideo vera dici potest ; sed quia non potest illam conformitatem quæ est inter ipsam cognitionem et rem, cognoscere, ideo non cognoscit verum : et quia intellectus componens illam cognoscit, ideo cognoscit verum. — Sed hujusmodi sensus alienus est ab hac littera, secundum veritatem.. tum quia illa conformitas non cognoscitur nisi reflexe ab inteHectu : verum autem cognoscitur directe, et non reflexe tantum. » Cajetan,in Summ. Htéot. pla qA6; 422
2) « Ex his autem patet quod obscuritatem magnam in hac materla ponit, scilicet quod veritas est conformitas intellectus et rei. Hoc enim potest intelligi de veritate rei, vel de veritate absolute. Et primo modo est optime dictum : quoniam veritas qua omnis res in suo gradu essendi dicitur vera, sive Cognoscat sive non, consistit in conformitate horum duorum, ut patet ex littera hac et praecedente ; secundo autem modo, ut prima fronte apparet, est bene dictum, sed particulariter intelligendum : quia non conformitas cujuscumque intellectus, sed intellectus complexi tantum, est veritas, ul patet ex dictis ». Cajetan, in lam, q. 16, a. 2.
En effet, qui dit vérité dit accord, conformité. Une relation de conformité ne peut s'établir qu'entre deux termes. Donc, dans l'intellection d’un terme unique — dansla simple conception — il ne peut y avoir de vérité. Par contre, à un acte de synthèse il est essentiel de s'exercer en conformité ou en désaccord avec l'identité ou la nonidentité objective des deux termes de la synthèse.
Donc seul l'acte complexe de l'esprit, compositio et divisio, est approprié, de sa nature, à la connaissance de la vérité 1). |
Saint Thomas, dans le Perihermeneias, définit le jugement vrai: «judicium consonans rebus » 2) : le jugement est vrai qui est d'accord avec la réalité. Mais il explique
1) « Sed si altius definitionem hanc perscrutati fuerimus, inveniemus quod universaliter et proprie loquendo, haec definitio soli veri- tati absolutè convenit ; et non veritati rei, nisi extensive. Conformitas enim intellectus ad rem, dupliciter potest in intellectu inveniri : uno modo per accidens, alio modo per se. Nulli enim intellectui incomplexo ut sic, convenit per se conformilas ad rem : quia incomplexum ut sic, respectum nullum aequalitâtis aut inæqualitatis ad alterum exercet, quamvis forte adaequatum alteri de facto sit, ut patet inductive. Complexa autem enuntiatio mentalis omnis per se exercet, in propria ratione, quod sit aequalis vel inaequalis enuntiatae rei : quoniam essentialiter est similitudo quod hoc insit vel non insit illi ; et si quidem inest quod repraesentat inesse, conformis dicitur ; sin autem, difformis. Cum igitur aliquis intellectus sit ex propria tions conformisaut difformis, et de ratione veritatis absolute sit conformitas intellectus ; consentaneum est quod de intellectu cui per se convenit conformitas, est sermo. Ita quod sensus est: veritas est conformitas intellectus et rei, id est : veritas, est intellectus per se conformis rei, vel, conformitas intellectus per se subjecti conformitatis : ut sic in definitione veritatis ponatur intellectus tanquam subjectum non per accidens, sed per se. Talis autem est intellectus componens, ut dictum est. Unde Aristoteles, IV Metaphys., text. 27, definivit verum et falsum per enuntiabile, dicens quod verum est ens esse el non ens non esse, falsum aulem ens non esse et non ens esse. Ita quod enuntiabile definit verum, et verum enuntiationem : ut ostendatur verum proprie in hujus compositione tantum inveniri, ut verum exercite. »Cajetan in Summ. Theol., p. Ia, q. 16, a. 2.
2) «Ideo intellectus non cognoscit veritatem nisi componendo vel dividendo per suum judicium. Quod quidem judicium si COnso-
immédiatement ce qu'il faut entendre par cette réalité, avec laquelle le jugement vrai est d'accord. C’est le id quod est, ce qu'une chose est, l'essence intelligible d’une chose, soumise à l'analyse de Îa pensée et donnant ainsi naissance à des rapports nécessaires d'identité ou de nonidentité, de convenance ou de répugnance entre les éléments constitutifs de la réalité. Le mot res désigne donc, en définitive, le rapport objectif qu’exprime le principe d'identité. Or, le jugement qui respecte le rapport d'identité est vrai, celui qui le contredit est faux : « Judicium consonat rebus cum intellectus judicat esse quod .est, vel non esse, quod non est ».
Et nous en revenons ainsi à la doctrine fondamentale d'Aristote. Le vrai appelle soit l’union de deux notes au moyen d'une affirmation, soitla désunion au moyen d’une négation. Tà uèv yäp 4Andèc tv xatäpaotv Ëni To ouyxeuéve). Exer, tv 0’ dnépaoy éni t® dmpmuéve !) ou encore : Le vrai est l’objet de l’énonciation que ce quiest est el que ce qui n'est pas n’est pas ; le faux est l’objet de l’énonciation que ce qui est n’est pas et que ce qui n’est pas est. Verumest ens esse et non ens non esse, falsum autem, ens non esse et non ens esse.
La définition traditionnelle : Veritas est . rei el inlellectus, est donc irréprochable, mais il faut bien l'entendre. Appliquée à la vérité objective, elle signifie : La conformité d'une chose perçue avec son type idéal. Appliquée à la vérité logique, elle signifie : L'accord d’un jugement avec la convenance ou la répugnance objective des deux termes du rapport sur lequel porte le jugement.
16. Vérités d’ordre idéal, vérités d’ordre réel. — Nous avons dit plus haut que le sujet du rapport exprimé par un Jugement est actuellement perçu ou imaginé.
net rebus, erit verum : puta, cum intellectus judicat esse quod est, vel non esse quod non est. Falsum autem, quando dissonat a re : puta, Cum Jjudicat non esse quod est, vel esse quod non est ». Periherm., 1, 3. ù
1) Metaph., V, 4.
Dans le premier cas, la manifestation du rapport s'accompagne du sentiment d’une action subie, par l'intermédiaire des sens externes et du sens intime : ce sentiment est celui de la réalité existante.
Dans le second cas, la véritésemanifesteindépendamment de ce sentiment de l'action d’une chose existante sur le sujet pensant. |
Les premières vérités sont dites d'ordre réel ; les secondes d'ordre idéal.
Ces dernières se révèlent à l’esprit moyennant la seule analyse ou confrontation des deux termes. Exemple : Le tout est égal à la somme de ses parties. Le nombre terminé par zéro ou par cinq est divisible par cinq.
Les premières, au contraire, ne serévèlent que moyennant une expérience. Exemples : L'eau bout à cent degrés. Cette encre est noire.
Les sciences exactes ont pour objet les vérités idéales, les sciences expérimentales les vérités d'ordre réel.
Cependant, idéales ou réelles, les vérités sont nécessaires et universelles. Tout jugement exprime un rapport nécessaire. La nature de l’eau étant ce qu'elle est, il est nécessaire que, mise en contact avec une source de chaleur, elle entre en ébullition à cent degrés. Cette encre, telle qu'elle est ici, en ce moment, perçue par mes yeux, ne peut pas ne pas être noire.
N’insistons pas ici sur celte distinction ; il nous suffit d'en avoir fait mention, nous en reparlerons ex professo ailleurs.
17. Connaître la vérité. — Avoir conscience de connaître la vérité. — Un sujet est ce qu'est un type abstrait auquel il est comparé : vérité objective. Voir cela, c’est connaître la vérité.
Le type abstrait est attribuable à l'objet qui est mis en rapport avec lui par l'intelligence : vérité objective. Voir cela, c’est connaître la vérité.
Le jugement énonce l'objet de cette vision intellectuelle : qu’un sujet logique est compris sous l'extension du prédicat ; que ce prédicat est applicable au sujet. Quand l'esprit
voit qu'un prédicat est applicable au sujet et, par son jugement, le lui applique, il possède la connaissance des rt la vérité objective, sa connaissance est vraie, son jugement est vrai. na
ss LOET ÿ= g 3,
Spontanément l’âme adhère à la vérité que l'esprita saisie et que le jugement énonce. Me
. 4 , re , Le 4 de Fe HAS " Celle adhésion spontanée réalise l’état de détermination
dont il a élé question plus haut, « determinatio intellectus Ë s | ad unum », elle s'appelle certitude spontanée, naturelle, : directe. ; re
S alors a la conscience de connaître la vérité. HAS ETES D. 18. L’évidence. — Evidence signifie mise en lumière, he: manifestation (e-videri). Un objet, lorsqu'il est décomposé
par l'intelligence et lui fait voir ce qu'il est : son identité 0 ou Sa non-idenlité avec les objets déjà saisis distinctement DS. par elle, se manifeste, devient évident. De même que la vérilé désigne abstraitement la qualité du vrai, l'évidence est la désignation abstraite du vrai manifesté clairementà | l'intelligence. L'évidence est une propriété de l’objet. On dit : cela es/ évident ; on ne dit point : je suis évidént. -
19. La certitude. — En revanche, la certitude (certum Pour crelum, du mot xpéyetv, cernere) affecte le sujets. 40
On distingue souvent une certitude subjective et une 20 certitude objective : la langue anglaise les désigne de deux noms différents, certitude et cerlainty. En fait nous disons: Je suis certain et cela est certain. ATTRUES
Cependant, à proprement parler, la certitude est exclusi-
vement un état subjectif. Quand nous disons : «Il est certain que 2 + ? font 4 », nous n’entendons pas attribuer la certitude au sujet de cet énoncé, le concept 2 + 2; nous voulons dire que cet énoncé est certain, où mieux, que l'intelligence est certaine tandis qu’elle formule cet énoncé.
La certitude suppose, avons-nous dit, que l'esprit a conscience de connaître la vérité. Lorsque j'ai conscience de la connaître, je suis certain ; sinon, je reste en suspens, je doule.
Nous pouvons donc donner de la certitude la définition suivante, que nous aurons d’ailleurs à justifier plus tard : l’assentiment ferme et réfléchi de l'intelligence à une vérité, déterminé par l'intuition d’un rapport de convenance ou de non-convenance nécessaire entre les deux termes d'un jugement.
20. L'incertitude, le doute, l’opinion. — L'incertitude, terme contradictoire du précédent, désigne l’état ou plutôt les divers états dans lesquels se trouve l'intelligence lorsqu’elle n’est pas déterminément et exclusivement attachée à une vérité.
L'incertitude embrasse le doule, soit négatif, soit positif, et l'opinion. |
Le doule est l'indétermination de l esprit, soit faute de motifs pour aucun des deux partis d'une contradiction (doute négalif, nescience, ignorance), soit à raison de l'égalité réelle ou supposée des motifs qui militent en faveur des deux partis (doute positif).
L'opinion plus ou moins probable, c'est l'état de l esprit qui incline vers un parti, de préférence au parti contradictoire, mais sans y adhérer déterminément. La probabilité de l’opinion croît avec la valeur des motifs qui sollicitent l'esprit à l'adhésion entière, mais,celle-cin’étant pas entière, l’opinion reste toujours en deçà de la certitude !).
1) « Cum ab assentiendo sententia dicatur, quae est determinata acceptio alterius partis contradictionis, oportet quod qui assentit, intellectum ad alteram partem contradictionis determinet. Quod
21. L'erreur. — L'erreur et la vérité s'opposent comme deux contraires. L'erreur n’est pas une simple négation, ni simplement un défaut de vérité, elle est le contraire de la vérilé. Elle consiste à affirmer un rapport qui objectivement n'est pas, ou à nier un rapport qui objectivement est donné. « On est dans le vrai, dit Aristote, quand on regarde comme divisé ce qui est divisé et uni ce qui est uni ; on est dans l'erreur, quand on a une persuasion contraire à ce qui est» 1).
quidem contingit tripliciter secundum triplicem nostri intellectus considerationem (scilicet visionem, scientiam, fidem)..
» Quando vero ratio quae movet ad alteram partem, neque sufficit ad intellectum terminandum, quia non: resolvit conclusiones in principia per se nota, neque sufficit ad voluntatem terminandum, ut bonum videatur, illi parti adhaerere : tune homo opinatur illud cui adhaeret, et non terminatur intellectus ad unum, quia semper remanet motus ad contrarium : accipit enim unam partem cum formidine alterius ; et ideo opinans non assentit. Quando vero homo non habet rationem ad alteram partem magis quam ad alteram : vel quia ad neutram habet, quod nescientis est : vel quia ad utramque habet, sed aequalem, quod dubitantis est : tunc nullo modo assentit, cum nullo modo determinetur ejus judicium, sed aequaliter se habeat ad diversas ». Zn III Sent., Dist, 23, q-2raee ;
1) Mel., VIII, 10. « Verum et falsum opponuntur ut contraria, et non sicut affirmatio et negatio,ut quidam dixerunt. Ad cujus evidentiam sciendum est quod negatio neque ponit aliquid, neque determinat sibi aliquod subjectum. Et propter hoc potest dici tam de ente, quam de non ente, sicut non videns et non sedens. Privaño autem non ponit aliquid, sed determinat sibi subjectum. Est enim negatio in subjecto, ut dicitur (Met., lib. IV, text. 27) : Caecum enim non dicitur, nisi de eo quod est natum videre.
» Contrarium vero et aliquid ponit, et subjectum determinat : nigrum enim est aliqua species coloris. Falsum autem aliquid ponit; est enim falsum ut dicit Philosophus (Met., lib. IV, text. 27), ex eo quod dicitur vel videtur aliquid esse quod non est, vel non esse quod est. Sicut enim verum ponit acceptionem adaequatam rei, ita falsum acceptionem rei non adaequatam. Unde manifestum est quod verum et falsum sunt contraria ». 13, E7 re