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Le problème qui sollicite en ce moment notre attention est donc celui-ci : Les formes intelligibles qui fournissent les prédicats de nos jugements scientifiques, — formes universelles, — expriment-elles un objet purement fichf
ou un objet qui, indépendamment de l'esprit, est possible
en soi ? Plus brièvement, ces formes intelligibles sont-elles ou ne sont-elles pas douées de réalité objective ?
Selon Kant, l'acte primordial de l'esprit est la synthèse
a priori d’une catégorie avec les impressions passives des sens. Au terme de cette synthèse, un objet se manifeste à la conscience : un phénomène. Le prédicat sous l'extension duquel est rangé le sujet de nos jugements a donc, dans la critique kantienne, une signification « phénoménale ». Mais nous ignorons, dit Kant, et de par les lois inéluctables de
la logique kantienne nous devons ignorer les choses ellesmêmes, ce qui, par opposition aux « phénomènes », doit
constituer les noumènes. ne Le criticisme de Kant, appliqué à l’objet de nos concepts, est donc le phénoménisme ou phénoménalisme. Souvent on le désigne du nom d'idéalisme. Étymologiquement cette appellation pourrait se justifier, en ce sens que être men-
talement objectivé signifierait exclusivement être objet
d’une idée, être idée. Mais il est plus rigoureux de distinguer entre l'être réel idéal et l'être existentiel et de
L’être présent à l'intelligence : l’éfre intelligible, l'objet, est réel
ou irréel.
L'objet réel est essentiel ou existentiel, une essence intrinsèque-
ment possible ou une chose existante ; celle-ci est le moi ou le non-moi.
A l'être réel s'oppose l'être irréel, que l'on appelait dans l'École |
être de raison, que l’on appelle plus ordinairement aujourd'hui étre
logique : c'est l'être dont l’objectivité est exclusivement phénoménale. L’être de raison a l'objectivité que lui confère l’idée, il n’en a
point d'autre ; il est objet : cela veut dire qu'il est représentable, pas davantage.
Nous devons faire voir, en opposition au phénoménisme, que l'être objectif de nos concepts abstraits est possible en soi,et non point une pure ficlion.
réserver le nom d’idéalisme à la théorie qui, sans nier la réalité objective de nos concepts abstraits d’ordre sdéal, se borne à mettre en doute la cognoscibilité des existences ?).
: L'étude du problème auquel nous touchons nous mènera
peut-être finalement à la conclusion, que les objets denos
concepts sont empruntés à des choses existantes dans la
natureet sidentifient, en fait, avec elles : mais, dans les
conditions où le débat est engagé entre le réalisme et le phénoménisme, la seule question directement en cause est celle de la possibilité en soi des objets de nos concepts. Nous limitons donc le débat à la thèse de la réalité
objective de nos concepts abstrails.
— Encore faut-il préciser.
F Nous n'avons pas à nous occuper directement des con-
- cepts de réalités immalérielles : car les spiritualistes qui
: font profession de les admettre déclarent ne point les
saisir en elles-mêmes. Ils avouent faire dépendre tout ce
__ qu'ils en savent de connaissances préalables de choses
matérielles. |
- Enfin, pour circonscrire davantage encore le débat, nous
… nele ferons point porter sur les notes dont la synthèse
- forme les « essences spécifiques » des êtres de la nature
- sensible. La psychologie nous a appris que la connais-
sance des essences spécifiques est le fruit d’une longue et
pénible élaboration. Or, la critériologie générale a pour objet exclusif la valeur de nos connaissances immédiates, les plus simples. Les idées que nous mettrons ici en cause
> 1) L'idéalisme professe l'incapacité foncière de l'esprit humain à … - dépasser ses idées subjectives. Nous avons étudié ailleurs ses | origines historiques. Chez Descartes, il se résume en cette affirma- …. tion quel’âme tire d'elle-même ses pensées sur les choses corpo- __ relles. Selon Locke, l’âme ne connaît que les idées simples et des collections d'idées simples. Selon Hume, toutes les connaissances de l'âme, et l'âme elle-mème, résultent d'associations d'éléments subjectifs. Kant, enfin pose en principe l’incognoscibilité de tout ce qui dépasse le phénomène ; et le phénomène lui-même n'est, d'apres lui, qu'une fiction, un fabricamentum mentis. Cfr. Les Origines 5 la Psychologie contemporaine, 2n°e édit., ch. IT et ch. V.
340 CRITÉRIOLOGIE î
sont donc les attributs les plus indéterminés ou génériques :
l'être, l'unité, la pluralilé, la substance, l’action, la cause,
etc. Seuls, en effet, ces prédicats sont l’objet de connaissances directes, immédiates. |
Ainsi se trouve fixé le sens de la thèse que nous oppose-
rons au phénoménalisme kantien : Les formes intelligibles
qui fournissent les prédicats de nos jugements son douées
de réalilé objective.
Dans quelles conditions ce débat entre le réalisme et le
phénoménalisme est-1l engagé ?
1352. Position du problème. — Le prédicat-est apphqué, par l'acte du jugement, à un sujet. Celui-ci est tantôt abstrait, tantôt concret. Dans le jugement : « l’homme est doué de vie », le sujet est abstrait. Le sujet du jugement :
« Pierre est homme » est concret. Mais ilest de la plus. haute importance de remarquer que les sujets abstraits sont
eux-mêmes des prédicats applicables à un sujet antérieur, qui tôt ou tard est concret. Aristote y revient souvent dans ses Catégories, dans ses Analyliques et ailleurs : Le sujet, dans son acception principale, est l'individu. Celui-ci est la première substance, roëtn odotx. |
Elle est première dans l’ordre ontologique, car, tandis qu'elle n’est inhérente à rien, toute réalité qui lui appartient la présuppose. Elle est première dans l’ordre logique, car elle ne remplit jamais, ne peut remplir le rôle de prédicat, elle ne peut être que sujet, tandis que toutes les notions autres que celles de l’individu sont ou peuvent être des prédicats appliqués à l'individu.
« L'universalité des êtres intelligibles peut être répartie en trois groupes, faif remarquer Âristote dans ses Premiers Analytiques : les uns ne font pas fonction de -prédicat universel, mais sont euxmêmes à la base de foutes les attributions : tels sont, par exemple, Cléon et Callias : d'autres ne sont jamais que prédicat, il n’y a point de prédicats antérieurs dont ils pourraient êfre le sujet; ce sont les genres suprêmes ; d’autres, enfin, sont tantôt prédicat et tantôt sujef ; ainsi homme est prédicat de Callias et sujet d'animal... Les
problèmes de l'esprit humain ont ordinairement pour objet ces -fermes intermédiaires qui font alternativement fonction de prédicat et de sujet ; or, fous ces termes, aussi bien que ceux qui forment Jes genres les plus universels, reposent fondamentalement sur les réalités individuelles présentées à l'esprit par les sens » !).
« Considérez, dit ailleurs le Sfagirite, un sujet, et un attribut appliqué à ce premier sujet ; tous les attributs que vous appliquerez dans la suite à l'attribut du premier sujet, vous pourrez et devrez les appliquer aussi au premier sujet : ainsi, supposé que vous disiez, d'abord, de cef homme qu'il est homme, si vous ajoutez que l'homme est vivant, vous pourrez et devrez dire en conséquence que cet homme est vivant; car, de fait, ce homme est à la fois homme et vivant » ?).
Or, lorsque nous dissertons sur les essences des choses, il ne faut jamais perdre de vue que l'essence, dans l'acception la plus rigoureuse, la première et la principale du mot, est la substance qui n'est ni, dans l’ordre logique, attribut d'un sujet antérieur, ni, dans l'ordre ontologique, inhérente à une substance antérieure ; c'es,
parexemple, l'essence que nous appelonscet homme-ci, ce cheval-ci *).
Il est donc bien entendu que tout l'édifice logique a pour - base la réalité individuelle. Celui-là ferait preuve d'ignorer
1) ATAyTWY 0 THY OYTWY Ta VLEV ont voudra dote xut4 poevocs GAAO0 xarmyopeisÜ cr dkn0®s za6kov, otov Kk£wv x Kakkiac xai To xdf? Éxaotoy xat aiofnrév, zara de tobtuv GX (zoi ydp dyfpuwros xai Co éxdrepos ToÙTwy ÉOTt), xd 0 adxa pèv xt’ ANAWY XUTNTOpEITEL, xaxd de Toûtwy AAA TPOTEPOY OÙ narmyopeïrer * ta de xat adta AXAWV xat adt@v Etepa, olov dvfpuwros Kakkioo ua : dvbporov É@oy….. OùÿS + af” Exaora at” dXAkwv, dAV ÉtÉpa xaT” 2xeLvwY * . rà DE petuËEd Ohoy GC AUVOTÉPUE vdsyetat * 40 140 adtd xar Gkhkwy xt Na xaxd toûtwy heylisetar, zut oyedov où Ayo qat dl oxide elot pakota Tepl roÿrwv. L. Anal. pr. XX VIT. ee
2) "Orav Etepoy 4007 £tépou LOT (Op AT AL bs 440 pren pee XAT4 TOÙ 20710 0ULEVON AEÇETUL, TAVTO La) HUTA TOÙ DTOZEULEVOU pnbriseret, otoV ävbpwroc zara toïtivèc dvbpTovu AUTNTOPEUTAL, ro de Ziboy zard +0) dvpbTo * oùxobv xat ax voorwèc dvÜporoo xarmjopnémsetar TÙ Cov: 6 de tic &vbpuros xat ävBpwréc ëott rat Coov. Caleg. II. :
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ris freres. Gateg. III.
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les données fondamentales de la critique, observe Cajetan, qui reprocherait aux philosophes de discuter dans le vide... Ils font, au contraire, profession de prendre pied dans la réalité expérimentale et de ne jamais se séparer d’elle. Lesr
paroles du savant cardinal méritent d’être citées. Elles
forment la conclusion de son commentaire aux Derniers | Analytiques, lequel fut écrit, ne l’oublions pas, à la fin du
xv® siècle : « Aussi bien que les appréciations en matière d'art, le jugement du savant doit porter sur les choses de
la nature sensible ; il y manque quelque chose, aussi long- cs temps que sa pensée n'est pas en contact avec elles. À quoi bon, en effet, philosopher si c'est pour frapper Pair de vaines paroles ? Le philosophe doit chercher à connaître re le monde réel » !).
Quel est ce premier sujet réel de tous les prédicats qui
PORTER 0 re A EP NET EENTeS
forment le savoir ? Est-il permis de supposer le bien fondé d'une expérience quelconque, sans que le phénoménaliste \ soit en droit de nous reprocher une pétition de principe?
Assurément la réalité objective de l'expérience externe ne peut être, dès l’abord, supposée. Mais celle de l'expérience interne n’est ni contestable ni contestée par personne.
« Supposé, dit Stuart Mill, qu'un sceptique complet, ; cet être imaginaire, vienne me dire : il est bien possible à que nous ne connaissions rien du tout, je lui demanderais si nous sentons jamais quelque chose. Si oui, alors, au 4 moment où nous senlons, connaissons-nous que nous sen lons? EL s'il ne peut pas appeler ceci connaissance, niera-
t-il que lorsque nous avons une impression, nous ayons au moins une espèce de certitude ou de conviction que nous l'avons ? Cette certitude ou conviction, l'humanité l’ res CR
1) Sicut jucicium artis, quod non extendit se usque ad singularia, imperfectum est {eo quod finis practici intellectus opus est), ita .judicium speculativum, nisi usque ad naturas rerum in singula- Fr existentes, per sensus repraesentatas pertingat, perfectum. non est, eo quod philossphia non quaëritur ut loquamur in aere, sed ut de rebus realibus quas universum integrare cernimus cognitianem habeamus », Cajetan, in 11 Post, Anal., cap. 13.
SOLUTION DU SECOND PROBLÈME 343 connaissance... Le dogmatisme peut vivre en paix, poursuit Stuart Mill, s'il n'est attaquable que par les arguments qui visent la certitude immédiate de l'expérience... Le verdict de la conscience, ou, en d’autres termes, notre conviction expérimentale immédiate est reconnue par tout le monde comme une décision sans appel » !). ne
Aussi les théoriciens du scepticisme le plus radical ontils dû s'arrêter toujours devant le sentiment invincible de l'expérience interne. «Lorsque nous goûtons du miel, disait Sextus Empiricus, nous avons évidemment une sensation qui nous fait dire que le miel est doux ; la réalité de cette sensation n’est pas en cause : la seule chose qui puisse être mise en cause, c’est de savoir si le miel est doux. Et d’une facon générale, l’objet du débat entre les dogmatiques et nous, n’est pas tel ou tel sujet qui nous apparaît à la conscience, mais ce qui est affirmé de ce sujet » ?).
« Personne n'a jamais professé sincèrement, dit Hume, un scepticisme dofal.… Quiconque se met en peme de répondre aux chicanes de ce scepticisme lofal, discute
seul, il n’a pas d’antagoniste.. ». Et ailleurs : « Il est bien permis de demander : Quelles soni les causes qui nous induisent à croire à l'existence des corps ? Mais il est oiseux de demander : Existe-t-il un corps ou n'en existe-l-1l pas ? L'existence d’une réalité corporelle doit être regardée
comme hors de cause et accordée par tous au point de départ de tous nos raisonnements » 5).
L'auteur du criticisme transcendantal a compris aussi qu'il devait partir de l'expérience intime comme d’une donnée indéniable. « Quelle que soit la nature de la connaissance des objets, écrit-il en tête de la Critique de la raison pure, quelle qu'en soit l’origine, toujours est-il que son terme corrélatif immédiat el l’'aboutissant de tout
1)J. S. Mill. Examination of W. Hamilton s philosophy. ch. IX,
2)-Sextus Empiricus, Hypolyposes pyrrhoniennes. ©. X ; cfr.
supra, n. 27. - :
5 Hume, À freatise of human naïure, B. [, Part. IV, Sect, I et 11.
effort de pensée, est une intuition. Or, une intuition n’est
possible qu'à la condition d’avoir un objet ; cet objet lui-
même n'est possible, chez l'homme au moins, qu’à la condition que l’on ait la conscience affectée d’une certaine façon... La réceplvilé, pouvoir qui nous procure des repré.
sentations, grâce aux impressions que les objets nous font
éprouver, S'appelle du nom de sensibilité... Toute pensée aboutit, en dernière analyse, à des intuitions et, par voie de conséquence, à des impressions subies » 1).
Ces citations nous expriment sous des formes diverses un même fait indéniable : Tout ce que nous renseigne l'expérience n’est pas illusoire. Des impressions affectent réellement le sens intime ou la conscience.
Uette donnée expérimentale nous suffit. Nous nous y appuierons pour faire voir la réalité objective de nos concepts. À
Une première preuve de la thèse présentera un caractère
négalf : Il n’y a pas de raison de croire que les formes intelligibles qui fournissent les prédicats de nos jugements ne Soient point pourvues de réalité objective.
La seconde preuve nous montrera que positivement ces formes intelligibles sont douées de réalité objective.
133. Preuve négative de la réalité objective des prédicats. — La grande difficulté qui a fait naître le phénoménalisme kantien, est une contradiction apparente entre le caractère universel de nos concepts et le caractère individuel des choses-en-soi. :
Les choses-en-soi étant déterminées, individuelles, excluent formellement toute multiplicité Nos concepts, eux, sont universels, impliquent formellement multiplicité. Il semble donc contradictoire d'affirmer que l'objet du concept est une chose-en-soi. |
Cette difficulté résume le fameux problème des universaux qui occupe, dans l'histoire de la pensée, une place si importante.
1) Kr. dr, Vern., S. 71. Cfr. Einleitung, S. 46.
Nous dirons quelles solutions furent proposées au problème ; puis, nous donnerons la solution qui fournit la preuve négative de la réalité de nos concepts.
134. Le problème des universaux au point de vue critériologique. Les réponses. — On distingue généralement quatre réponses à ce problème : le nominalisme, le conceplualisme, le réalisme exagéré et le réalisme modéré.
1° Le nominalisme : Sous cette appellation nous rangeons diverses théories qui n’ont de commun que leur opposition | au réalisme, notamment le nominalisme de certaines écoles de philosophie médiévale et le nominalisme des empiristes modernes. |
Porphyre, dans son /sagoge, s'était demandé en termes peu rigoureux ce que sont les genres et les espèces. Il avait formulé la question sans y répondre.
Subsistent-ils dans la nature ou n’existent-ils que dans la pensée ? « De generibus et speciebus sive subsislant sive in nudis intelleclibus posita sint.. dicere recusabo » !).
Les premiers philosophes du moyen âge reprirent le problème en cette formule incomplète et ne s’avisèrent point qu'il y avait place, entre les deux alternatives de Porphyre, pour une solution mitoyenne. On appela réalistes ou réaux ceux qui se prononcèrent pour la première alternative, nominaliste où nominaux ceux qui souscrivirent à la seconde. : |
Roscelin, moine de Compiègne, qui vécut sur la fin du xI° siècle, nie que les genres et les espèces soient des réalités subsistantes dans la nature (subsistentia) ; on s’est trop hâté de lui faire dire qu'ils ne sont que des mots, flatus vocis. Sa doctrine est négalive, elle est plutôt antiréaliste que nominaliste ?). |
1) Mox de generibus et speciebus, sive subsistant sive in nudis intellectibus posita sint, sive subsistentia corporalia sint an incorporalia, et utrum separala a sensibilibus an in sensibilibus posita et circa haec consistentia, dicere recusabo.
2) Cfr. De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale, 4% éd., .n. 140, 142,
Quant aux prétendus nominalistes du xiv® et du xv* siècle, Occam, Grégoire de Rimini, Biel, ils accordent aux genres et aux espèces une valeur conceptuelle. Occam dit expressément que l’universel est un objet pense affirmable de multiples sujets 1).
Mais si l’on n’admet pas la première alternative d’après |
laquelle il ÿ aurait, dans la nature, autant de choses différentes que de concepts différents dans notre esprit, il
surgit une difficulté : | Les concepts d’un genre, de ses espèces, de ses diffé-
rences spécifiques ont-ils tous un contenu lee ou chacun un contenu différent ?
Si Pon soulient qu’ils ont chacun un contenu différent, il faut nécessairement admettre qu'il y a dans la nature
autant de réalités diverses qu'il y a de genres, de diffé-
rences spécifiques dans nos pensées. Or, cette condition est inadmissible, attendu que lindividuel seul existe et l'individu est un.
Dès lors, la première Me s'impose : soit que nous concevions un genre, soit que nous concevions une espèce ou une différence spécifique, le contenu intrinsèque de nos concepts est toujours un et le même. LH ÈÉS
La diversité objective de nos concepts de genres ou
d'espèces est donc tout exirinsèque : elle réside uniquement dans la diversité des relations qu’un même concept peut avoir avec les choses singulières de la nature. : Dans une pareille interprétation de nos idés universelles, que devient la science ? : Celle-ci est, par définition, la connaissance de l’ niet Or, on prélénd que nos concepts métaphysiques ont tous
un même contenu intrinsèque. Ce n’est donc pas d'eux que
l'esprit peut ürer la science. .
La science ne peut plus avoir d'autre objet que les ren
1) « Universale est intentio animae, nata praedicari de multis ». In I Sent. L. I, c. 15. Cfr. Stoeckl, Geschichte der Philosophie des Mitielalters, S, 1001.
tions extérieures de l’objet de la pensée avec les choses de la nature.
On comprend, d’après cela, comment on a pu prêter aux nominalistes l’idée, que l'intelligence aurait pour objet des mots, rien que des mots, flalus vocis.
Pour les nominalistes modernes, Hume, Mill, Taine, et les positivistes, en général, il ny a pas, à proprement parler, de concepts universels, et les notions auxquelles nous prêtons l’universalité sont, en fait, des percepts sin- guliers réunis en collection. | Hume est l’initiateur de cette théorie : « Une idée particulière devient générale, écrit-il, par le fait qu'elle est attachée à un terme général, c’est-à-dire à un terme qui, grâce à une habituelle association, se trouve être en relation avec beaucoup d’autres idées particulières et les fait aisément revivre dans l'imagination » !).
Taine a repris pour son comple l'explication de Hume ; il a fait de « l'association habituelle » du philosophe écossais « une tendance » à accoler un signe verbal aux perceptions. |
A son tour. M. Ribot attribue la valeur significative des noms généraux à un élément «inconscient » qui est inséparable de l’image verbale présente à la conscience, et qu'il appelle « savair potentiel emmagasiné » ?). : {apres cela, l’idée universelle ne serait donc qu’un nom, une simple désignation verbale servant d’étiquette à une collection ou à une série d'événements particuliers. lest manifeste que le nominalisme ainsi entendu ne résout pas le problème en cause, mais le supprime pour le remplacer par ce problème de psychologie : Comment sommes-nous amenés à croire à l'existence de notions générales que nous n'avons pas ? D'où vient l'illusion ? Les conceptions de l'association habituelle », de la « ten-
1)Hume, À treatise of human nature, B. 1. Part. 1. Sect. VII. 2) Ribot, Revue philosophique, nov. 1891, tome XXXII, p, 386.
dance », du « savoir potentiel inconscient », sont imaginées pour rendre compte de cette illusion. ;
2° D'après le conceplualisme, lesnoms généraux expriment des concepts universels : mais ces concepts n’ont pas de terme réel qui leur réponde dans la nature ou du moins, s'ils en ont un, nous sommes incapables de le connaître.
Le conceptualisme est représenté dans la philosophie moderne par le phénoménisme de Kant: nous le diseuterons plus loin.
3° D'après le réalisme exagéré, il y a des concepts uni-
versels dans l'esprit et des choses universelles dans la nature ; entre les premiers et les secondes, il y a donc correspondance adéquate. |
Les réalistes exagérés expliquent diversement la nature des universaux a parle rei : |
Platon accorde aux « /dées », c'est-à-dire aux objets intelligibles, une réalité supérieure à celle du monde corporel. Les phénomènes qui passent font l’objet de la connaissance sensible ; l’objet de la science est l’immuable, « ce qui est bon, beau, grand par soi-même ; la grandeur, la petitesse, la quantité, et ainsi de suite... Et s’il y a quelque chose de beau, outre le beau en soi, il ne peut être beau que parce qu'il participe de ce beau même, et ainsi de toutes les autres choses » :). Ce monde des essences existant par soi-même et auquel les réalités expérimentales participent à un certain degré, ce sont les idées ou les universaux.
1) Platon, dans le Phédon, appelle « fondement » de sa philosophie le principe que nous venons de rappeler.
Dansle Théétète, Platon s'attache à combattre la doctrine d'Héraclite, d'après laquelle tout est en perpétuel devenir ; s’il en était ainsi, nous n’aurions que des sensations et dès lors il n’y aurait pas de science. « Il n’appartient pas à la sensation, mais à la raison, de donner la science. La raison seule atteint à l'essence et, par conséquent, seule elle atteint à la vérité ». Théétète. éd. Didot, vol. Ï, pp. Xxv11-xxx.
Platon reprend la même doctrine dans ses autres Dialogues, à
propos de toutes les questions importantes : la page, dont nous
- Certains ontologistes ont voulu identifier les universaux avec les idées divines.
Selon Duns Scot et ses disciples, il y aurait entre l’essence universelle et les propriétés individuelles d’une chose, une distinction qui ne serait ni réelle n1 de raison ; d'une part, elle ne serait pas réelle, car une pareille distinction supposerait une pluralité de choses (res); d'autre part, elle n’aurait pas simplement un fondement dans les choses, elle existerait d’une facon actuelle, dans les choses indépendamment de la pensée ; dans la nature, avant toute élaboration mentale, il y aurait, en une seule chose, plusieurs réalités ou formalités distinctes : le mot realitates
désigne ce qui appartient à la res, le mot formalitales, ce
citons un extrait dans le texte, la propose avec concision et dans toute son ampleur : « Si l’on vient me dire que ce qui fait qu'une chose est belle, c’est la vivacité des couleurs ou la proportion de ses parties, et d’autres choses semblables, je laisse là toutes ces raisons, qui ne font que me troubler, et je réponds simplement sans art, quasi naïvement, ce que j'éprouve : rien ne la rend belle Sinon la présence en elle du beau ou sa participation au beau, de quelque manière que cette participation se fasse; car Je n'assure rien là-dessus, j'assure seulement que toutes les belles choses sont belles par la présence du beau même : t@ x44@ va xaka jiyvetar xakd. Fant que je m'en tiendrai à ce principe, je ne crois pas pouvoir me tromper, et je suis persuadé que je puis répondre en toute sûreté, que les belles choses sont belles par la présence du beau. Ne te semble-t-il pas aussi ?
— Parfaitement. | — De même, les choses grandes ne sont pas grandes par la erandeur, et les petites par petitesse ?
— Oui.
— Et si quelqu'un te disait qu’un tel est plus grand qu’un autre, d'une tête, et que le second est plus petit que le premier d’une tête, et à raison de cette différence d’une tête, tu ne serais pas de son
avis ; et tu soutiendrais que tu penses que toutes les choses qui
sont plus grandes que d’autres, ne sont plus grandes que par la
grandeur, que c’est la grandeur seule qui les rend grandes, et que
celles qui sont plus petites ne le sont que par la petitesse ? Car si tu disais qu'un tel est plus grand ou plus petit qu'un autre, de la tête,
tu craindais, je pense, qu’on ne t'objectàt, premièrement, qu'une
seule et mème chose ne peut faire que ce.qui est plus grand est
qui appartient à la forme, principe de détermination. For-
malilé est donc, dans la pensée de Scot, synonyme de à
détermination, de perfection. L'école scotiste désignait cette prétendue distinction du nom de distinctio formalis ex nalura re, Scot l’appelait simplement distinclio formalis 1).
Certains docteurs réalistes du moyen âge, Guillaume de Champeaux, Gilbert de la Porrée, plaçaient dans les indi-
vidus une ou plusieurs essences universelles. — Plus près
de nous, Ubaghs et Laforêt considéraient aussi les genres
plus grand, et que ce qui est plus petit est plus petit; et ensuite
que, selon toi, la tête, qui est en elle-même petite, ferait alors la grandeur de celui qui est plus grand, ce qui est absurde : quoi de
plus absurde, en effet, que de dire que quetqu'un est plus grand par quelque chose de petit ? Ne craindrais-tu pas ces objections ? — Sans doute, reprit Cébès en souriant.
— Ne craindrais-tu pas, par la même raison, de dire que dix sont :
plus que huit, parce qu'ils les surpassent de deux? et ne dirais-tu pas plutôt que si dix surpasse huit, c’est par la pluralité, et à raison de la pluralité ? De même sur les deux coudées, ne diraistu pas qu'elles sont plus grandes qu'une coudée par la grandeur, plutôt que de dire qu'elles le Sont parce qu'elles ont une coudée en sus ? Car il y a même sujet de crainte.
— Tu as raison. à
— Mais quoi ? quaud on ajoute un à un, ou qu’on divise un en deux, ne ferais-tu pas difficulté de dire que dans le premier cas, c'est l'addition qui fait qu’un devient deux? Et n’'affirmerais-tu pas plutôt que tu ne sais d'autre raison pourquoi une chose est, sinon sa participation à l'essence qui lui est propre ? Par conséquent, ce qui fait qu'un et un font deux, c’est une participation de la dyade (êvac), et ce qui fait qu'un est un, c’est une participation de la .monade (uovd), à l'unité. Deux et un ne seraient pas s'ils ne participaient ainsi de la dyade et de la monade, car leur attribuer pour raison d'être une division ou une addition,c'est une argutie ». Phédon, XLIX.
1) Scotus, in 2 dist. 3 q. 1 ; 7 Metaph. q. 10 et seq. és Suarez, Mélaph.
Disp. Metaph. VI; Kleutgen, Die Phil. der Vorz., 2t Abh.,172-180.
et les espèces comme attachés aux individus sans y aliéner leur universalité !).
: 4 Réalisme modéré.Selon le sentiment d’Aristote, d'Abélard, d'Alexandre de Halès, d'Albeit le Grand, de saint Thomas d'Aquin et de la grande majorité des maîtres de la philosophie médiévale, 1l y a des représentations universelles, mais il n’y a point de réalités universelles.
Comment donc s'établit l'harmonie entre les premières et les secondes ? “ | . Celles-ci sont particulières, mais nous avons le pouvoir de nous les représenter abstraitement. | Or, le type abstrait, lorsque l'intelligence l'envisage réflexivement et le met en rapport avec les sujets particuliers dans lesquels 1l est réalisé ou réalisable, se trouve attribuable indifféremment à chacun d’eux et à tous.
Cette applicabilité du type abstrait aux individus est son
universalité ?).
1) «Les réalistes n’admettent point, écrivait Laforêt, que la nature se multiplie avec les individus ; ils voient dans tous les membres de l'espèce humaine la même nature, qui demeure numériquement une, malgré la multiplication des personnes. D’après ce sentiment qui est aussi le nôtre, tous tant que nous sommes, nous avons la même nature humaine qui ne change point, ne se multiplie point: c'est l’unité dans la vérité... Que si cette opinion est fondée, il est clair que la difficulté qui est le point de départ de toutes les autres sur le mystère de la Trinité est complètement résolue d'avance, ou plutôt qu'elle est un non-sens, etc... » Les Dogmes catholiques, ?° édit., pp. 148-150.
2) Nous venons d'indiquer en raccourci les diverses réponses qu'il est possible de faire au problème des universaux. Il est intéressant de rapprocher de cet exposé l’évolution historique de ce problème fameux.
Une question posée par Porphyre dans son /sagoge, et laissée par lui sans réponse, reprise plus tard par Boëce, suscita le pro- blème des universaux.
« Puisqu'il est nécessatre, dit Porphyre à son disciple, — pour comprendre la doctrine des catégories d’Aristote, — de savoir ce que sont le Genre, la Différence, l'Espèce, le Propre et l’Accident, et puisque la connaissance de ces choses est utile à l'établissement des définitions et à tout ce qui concerne la division et la démon-
Le réalisme modéré est, selon nous, la véritable solution
du problème des universaux ; il fournit en même temps
une preuve, au moins négative, de la thèse de la réalité objective de nos concepts. |