Solution du problème des universaux : Preuve s
négative de la réalité objective des concepts. —
D’après le réalisme modéré, les choses de la nature sou-
mises à l'expérience et à la spéculation de l'esprit doivent être envisagées en trois états distincts.
Dans la nature et sous le regard des sens, les choses
sont affectées de qualités propres à chacune d'elles ; ces.
qualités différentielles font que les choses particulières
s’excluent les unes les autres, et que nécessairement elles:
sont numériquement mullipliées. Pierre, Paul, Jean, ont chacun leur personnalité distinctive ; l’un exclut l’autre ;
stration, J'essaierai de te transmettre dans un abrégé succinct et en forme d'introduction, ce que nos devanciers ont enseigné à ce sujet,
m'abstenant des questions élevées, m'arrêtant même assez peu sur
les plus simples. Ainsi, Je ne rechercherai point si les genres et les espèces subsistent par eux-mêmes ou s'ils consistent en depures
pensées ; — si, dans l'hypothèse où ils seraient subsistants, ils sont :
corporels ou incorporels ; — s'ils existent enfin, séparés des objets sensibles, ou dans ces objets et en faisant partie. Ce pr oblème est trop gros de difficultés et demande des recherches trop étendues» (Introd. aux Catég. d’Aristote). :
Boèce n'imita pas la réserve du commentateur éclectique ; dans le premier des commentaires qu'il composa sur l’Zsagoge (Introduction aux Catégories Aristotèliciennes), il défendit l'existence réelle des universaux; dans le second, il les considéra comme des produits de l'intelligence.
Reprenant le problème mdiqué par Porphyre, dans les mêmes termes que lui, frappés surtout par le côté ontologique.des choses, les premiers Docteurs du moyen âge se demandèrent d’une façon rudimentaire si les espèces et les genres sont des choses, oui ou non ; s'ils existent dans la nature ou n existent que dans notre Eat
Jean Scot Eriugène (ix° s.), Remy d'Auxerre (fin du 1x s. ), Ger-
bert (x° s.), Odon de Tournai (+ 1113), penchèrent et décidèrent pour l'affirmative. On les appela Réalistes.
Les adversaires du réalisme, ou ceux qui déniaient aux genres et
dans la nature et comme objets d’expérience sensible, ils sont nécessairement plusieurs.
D'autre part, cependant, lorsque l'intelligence, faisant la synthèse de ses observations et de ses réflexions, cherche à définir les essences des choses, l’objet à définir lui apparaît un, applicable à un nombre indéfini de sujets, universel. Lorsque je considère la propriété d'être raisonnable, Je vois qu'elle peut être appliquée à Pierre, à Paul, à Jean, et à d’autres sujets indéfiniment : elle m'apparaît donc comme une propriété applicable universellement aux types individuels de l’espèce humaine.
Il semble, à première vue, qu'il y ait conflit entre les caractères des choses soumises à l’expérience sensible, et les caractères qu'elles présentent lorsqu'elles deviennent
aux espèces la qualité de choses existantes dans la nature, reçurent le nom de Nominalistes ;ils ne sont guère au fond que des antiréalistes.
Le réalisme se présente sous des formes très -diverses, les unes ouitrées, une autre modérée.
1° Le réalisme outrédu moyen âge se partageait en deux branches :
a) Le réalisme de Jean Scot Eriugène Gx° s.), qui affirme l'existence d'un seul être, sous des formes diverses, et conclut donc au panthéisme. Jusqu'au xu° siècle, Scot est resté le principal représentant de cette doctrine ; mais pendant la seconde moitié du xn° siècle, le courant réaliste aboutit chez plusieurs au panthéisme.
b) Le réalisme attribuant une entité distincte à chaque espèce :
c'est la doctrine dominante au xn° siècle, au moins, pour la pre-
mière moitié. Elle était défendue par Guillaume de Champeaux
- (1070-1120), Adélard de Bath (même époque), Gauthier de Mortagne
(t 1140), Gilbert de la Porrée (1070-1154).
.. 2° L'antiréalisme, nous l'avons dit,se présenta, du commencement duixe à la fin du xu°s., comme une théorie négalive plutôt que positive. Pour Rhaban Maur (Heiric d'Auxerre et même Roscelin, les espèces et les genres ne sont pas des choses, car toutes les choses douées d'existence sont des individus. Ils disent que les éspèces et les genres sont des mots, des créations de l'esprit, en un sens négatif, par opposition aux réalistes qui en font des réalités.
Est-ce à dire que les antiréalistes prennent les universaux pour des mots qui n'exprimeraient aucune conception ? Rien dans les
sources n'autorise une pareille interprétation du nominalisme de Ros:celin. Il semble bien plus conforme à la vérité historique de
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un objet de réflexion et de science. Dans le premier cas,
elles incluent des notes différentielles et entraînent la.
multiplicité ; dans le second, elles excluent les notes différentielles et impliquent l'unicité.
Mais il ÿ a un état intermédiaire qui sert de point de
Jonction entre les deux états extrêmes.
En ce troisième état, la chose est envisagée dans les éléments qui la constituent, d’une façon absolue. Ce point de vue est appelé par saint Thomas « consideratio naturae absoluta, quantum ad ea tantum quae per se competunt tali naturae ». Ainsi le concept abstrait d'homme désigne
ce qui fait la nature humaine, comme telle ; rien de plus,
rien de moins !).
Etant envisagée dans les éléments qui la constituent, la nature d’une chose n'embrasse pas les notes différentielles
dire que Roscelin ne s'est pas expressément posé le problème de l’objectivité idéale ou réelle des espèces et des genres.
Abélard ( 1079-1142) est le premier qui, au début du xu‘ siècle, considère nettement la valeur idéale des universaux. Adversaire résolu de Roscelin et du réalisme outré, il soutient que les universaux ne sont ni des choses, ni des mots, mais des conceplions. Mais, du même coup, il semble avoir aperçu la véritable relation de ces conceptions aux réalités dela nature et adopté, par conséquent, le réalisme modéré ; il n’en a pourtant pas trouvé la formule complète et rigoureuse. |
Dans le courant du xu* siècle, les philosophes réalistes qui ne descendent pas la pente logique du panthéisme, suiventl’orientation tracée par Abélard, et, avec Alexandre de Halès, Albert le Grand, saint Thomas, etc., en viennent définitivement au réalisme modéré. Pour les développements des idées dont nous ne donnons ici qu’une vue générale, voir De Wulf, Histoire de la Philosophie médiévale.
1) « Triplex est alicujus naturae consideratio : una prout consideratur secundum esse quod habet in singularibus,sicut natura lapidis in hoc lapide et in illo lapide ; alia vero est consideratio alicujus naturae secundum esse suum intelligibile, sicut natura lapidis consideratur, prout est in intellectu. Tertia vero estconsideratio naturae absoluta, prout abstrahit abutroque esse, secundum quam considerationem consideratur natura lapidis vel cujuscumque alterius, quantum ad ea tantum, quae per se competunt tali naturae ». S. Thomas, Quodlib. q. I. a. I.
propres à chaque chose particulière : elle n'est donc pas MULTIPLIÉE.
Étant envisagée d’une façon absolue, elle n’est point mise en Comparaison avec les sujets qui la possèdent, et dès lors elle n'est POINT jugée UNE chez lous, universelle (anum versus omnes).
D'autre part, la nature à l’état absolu n’est pas autre que les incarnations diverses de cette nature chez des sujets particuliers. La nature humaine que désigne l’homme est la nature que possède cet homme, avec cette seule différence que la nature humaine, on objet d’un concept abstrait, néglige les caractères différentiels propres à cet homme. En toute vérité, l'on peut dire : Pierre est homme, Paul est homme, Jean est homme.
Sans doute, il y a chez cel homme des notes différentielles non comprises dans le concept abstrait homme, mais il n'yarien dans le concept d'homme qui ne se trouve en vérité chez cel homme.
Le concept abstrait est inadéquat aux types particuliers qu'il représente et dont on l'affirme, — le mot même d’abstraction indique une opération qui n'étreint pas tout, mais détache quelque chose d’un tout, — mais il serait inexact de dire que le concept abstrait. est infidèle, qu'il fausse la réalité. Il représente incomplèlement les choses, mais il les représente vraiment.
La critique n’a donc rien à opposer à la thèse qui affirme la réalité objective du concept abstrait. ns
Or, la représentation universelle a pour objet immédiat, non les choses particulières, mais la quiddité abstraite de ces choses.
Donc, la réalité objective de la représentation universelle se trouve validée en même sh que celle du concept abstrait.
La représentation universelle n'a pas d'autre contenu que le concept abstrait.
Ce contenu est l'objet abstrait ue -même qui, au lieu d'être considéré, par un acte direct d’appréhension solilairement, en un état absolu,se trouve, par un acte de
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réflexion, considéré simultanément avec les sujets partiz culiers où il peut être réalisé, mis en rapport avec eux et... jugé le même chez tous. L'abstrait uniwversalisé emprunte donc le caractère formel de son universalité à ure con-
sidération de la raison réfléchissante qui le juge réalisable
en une infinité de types concrets. Or, cette considération st de la raison réfléchissante n’ajoute à l’objet abstrait qu’une ne relation de raison. Donc l'universalisation du concept abstrait n'en peut altérer la réalité objective !).
Donc enfin, la solution thomiste du problème des universaux fait voir qu'il n y a pas de conflit entre les caractères é des choses d'expérience et les caractères de nos représentations soit abstraites soit universelles. ps
Voilà une première preuve négative du réalisme. Ain FTEASA
dition de reconnaître à l’homme Ne pouvoirs distincts de a connaissance, — l’un de perception sensible, l’autre d'abstraction intellectuelle, de réflexion, de comparaison et LT de relation, — on justifie la réalité objective des connais- : 1 sances Haute et universelles. We LES
Nous compléterons cette preuve par l'examen ét du nominalisme, du conceplualisme et du réalisme exagéré. Mais, avant cela, il ne sera pas sans intérêt d'examiner une 3
interprétation . procédé abstractif OPPOSÉE par Taine à :3 l'empirisme de Stuart Mill. a / S SE