Interprétation fautive de l’abstraction. — Taine
a tenté de concilier l’abstraction, principe de la généralisa- S. 1) «Ratio speciei accidit naturae humanae secundum illud esse +4 quod habet in intellectu. Ipsa enim natura habet esse in intellectu: 4 abstractum ab omnibus individuantibus, et habet rationem unifor- Gr mem ad omnia individua quae sunt extra animam, prout essen- …. tialiter est imago omnium et inducens in cognitionem omnium, 5 in quantum sunt homines ; et ex hoc quod talem relationem habet Re” ad omnia individua, intellectus adinvenit rationem speciei et attri- à
buit sibi; unde intelleclus est qui facit universalilatem in rebus ». S. Thomas, De ente et essentia, cap. IV. « Quod est commune
multis non est aliquid praeter multa, nisi sola ratione...». Cont. Gent. I, 26.
ie. avec la doctrine fondamentale de l’empirisme positiviste.
Vous avez raison, dit-il à Stuart Mill, de répudier « les substances, l'esprit ï le corps, la force et tous les êtres métaphysiques » ; je ne vois, dans le monde extérieur et dans ma conscience, que des faits. Ces faits, nous les constatons, nous les lions, nous les additionnons.
- Maïs, continue Taine, nous opérons sur les faits un
second travail que vous avez laissé à l'arrière-plan, « je veux dire l’abstraction, pouvoir d'isoler les éléments des
faits et de les considérer à part ». « Cette opération, la
plus féconde de toutes, agit par retranchement au lieu d'agir par addition ; au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, elle met à part quelque portion de la première ; au heu d'avancer, elle s’arrête pour creuser en place ; au lieu d'acquérir, elle s'applique aux données acquises et ainsi, par delà l'observation, elle ouvre aux sciences une
carrière nouveile, sert à définir leur nature, à déterminer
leur marche, à compléter leurs ressources et à marquer
leur but ». | e On trouvera plaisir à lire la page où Taine a dérit cette
façon de concevoir le priés de l’abstraction :
< Nous pensons, dit-il, qu'il n y a rien au monde que des faits et des lois, c'est-à-dire des événements et leurs rapports, et nous reconnaissons comme vous que foute connaissance consiste d'abord à lier ou à additionner des faits, Mais cela terminé, une nouvelle opération commence, la plus féconde de toutes, et qui consiste à décomposer ces données complexes en données simples. Une
faculté magnifique apparaît, source du langage, interprète de la
nature, mère des religions et des philosophies, seule distinction véritable, qui, selon son degré, sépare l'homme de la brute, et les
grands hommes des petits. : je veux dire l'absfraction, qui est le
pouvoir d'isoler les éléments des faits et de les considérer à part.
Mes yeux suivent le contour d'un carré, et l'abstraction en isole les deux propriétés constitutives, l'égalité des côtés et des angles. Mes
doigts touchent la surface d'un cylindre, et l'abstraction en isole les deux éléments générateurs, la notion de rectangle et la révolution
de ce rectangle autour d'un de ses côtés pris comme axe. Cent mille
expériences me développent par une infinité de détails la série des
opérations physiologiques qui font la vie, et l'abstraction isole la
direction de cette série, qui est un circuit de déperdition constante et de réparation continue. Douze cents pages m'ont exposé le jugement de Mill sur les diverses parties de la science, et l’abstraction isole son idée fondamentale, à savoir, que les seules propositions
fructueuses sont celles qui joignent un fait à un fait non contenu dans
le premier. Partout ailleurs il en est de même. Toujours un fait ou une série de faits peut être résoluen ses composants. C'est cette décomposition que l'on réclame, lorsqu'on demande quelle est la nature de l'objet.Ce sont ces composants quel'on cherche, lorsqu'on veut pénéfrer dans l'intérieur d'un être. Ce sont eux que l'on désigne sous les noms de forces, causes, lois, essences, propriétés primitives. Ils ne sont pas un nouveau faif ajouté aux premiers : ils en sont une portion, un exfrait : ils sont contenus en eux, ils ne sont autre chose que les faits eux-mêmes. On ne passe pas, en les découvrant, d'une donnée à une donnée différente ; mais dela même à la même, du tout à la partie, du composé aux composants. On ne fait que voir la même chose sous deux formes, d'abord entière, puis divisée : on ne fait que traduire la même idée d'un langage en un autre, du langage sensible en langage absfraif, comme on traduit une courbe en une équation, comme on exprime un cube par une fonction de son côté. Que cette fraduction soit difficile ou non, peu importe : qu'il faille
souvent l'accumulation ou la comparaison d'un nombre énorme de
faits pour y atteindre, et que maintes fois notre esprit succombe avant d'y arriver, peu importe encore, Toufefois est-il que dans cette opération, qui est évidemment tructueuse, au lieu d'aller d'un fait à un autre fait, on va du même au même: au lieu d'ajouter une expérience à une expérience, on met à part quelque portion de la première ; au lieu d'avancer, on s'arrête pour creuser en place. Il y a donc des jugements qui sont instructifs, et qui cependant ne sont pas des expériences ; il y a donc des propositions qui concernent l'essence, et qui cependant ne sont pas verbales : il y a donc une opération différente de l'expérience, qui agit par retranchement au lieu d'agir par addition, qui, au lieu d'acquérir, s'applique aux données acquises, et qui, par delà l'observation, ouvrant aux sciences
une carrière nouvelle, définit leur nature, détermine leur marche, complète leurs ressources et marque leur but >» !).
De l’abstraction, Taine passe à la généralisation : Au fait, isolé des autres faits, l’esprit attache un signe, dit-il, un nom : une association indissoluble s'établit entre le fait et le nom, entre le nom et le fait et ainsi se forment les notions générales, la science.
Nous avons examiné plus haut la théorie du brillant écrivain franéais sur la formation des idées générales, et nous l’avons trouvée insuffisante. |
Est-il plus heureux lorsqu'il assimile l’abstraction à une action par retranchement opérée sur les données empiriques ? .
Tout d’abord, Taine a tort de croire que Stuart Mill soit réfractaire à l’abstraction entendue dans le sens d'une simple soustraction. Nous lisons chez le positiviste anglais : « Nous possédons des concepts, si l’on entend dire par là que nous sommes amenés, n'importe d’ailleurs comment, à faire attention, d’une façon spéciale et plus ou moins exclusive, à certaines parties de ce que nous présentent les sens ou de ce que nous représente l'imagination » ?). Et ailleurs : « Nous avons une représentation concrète dont certains éléments sont marqués d’un signe qui appelle spécialement sur éux l'attention ; lorsque cette attention est exceptionnellement intense, elle chasse de la conscience les autres parties de la représentation » >).
Stuart Mill reconnaît donc que l'esprit ne fait pas qu’additionner des faits : ilsait que l'attention peut isoler, pour les envisager à part, certaines données de l'expérience. Mais il ne croit pas que ce travail d'élimination et de concentration consciente possède la vertu « d'ouvrir aux sciences une carrière nouvelle » ; il ne voit pas que la décomposition de données complexes en données simples
1) Taine, Le Positivisme anglais, pp. 114-118.
2) J, St. Mill, Examination of Hamilton’s philosophy, ch. XVII, p. 400.
3) Op. cit., p. 39.
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soit une opération d'une fécondité merveilleuse, « faculté magnifique, source du langage, interprète de la. nature, mère des religions et des philosophies ». À
Stuart Mill a raison. La décomposition de données empiriques en leurs éléments plus simples n'est pas d’un autre : ordre que la synthèse de données simples en un tout plus complexe. La concentration de la vision sur deux faces d’un cristal de sulfate de cuivre, à l'exclusion des autres
faces, nous fait voir plus distinctement l'intersection des deux faces, l’angle dièdre qu'elles forment, mais elle ne
peut rien changer, niaux deux faces, ni à leur angle d'in tersection, l'attention augmente l'intensité dela vision, elle ne change pas la réalilé sur laquelle porte la perception.
« L'attention est pour l'œil de l’esprit un microscope ou un télescope, dit fort justement Hamilton, ce n'est pas un
faculté spéciale » !). | | | ee Si donc l'abstraction n'était qu'une simplification des
données empiriques, elle n'aurait pas une portée autre que la liaison ou l'addition des faits observés ; el s’il est vrai qu'une liaison de faits ne peut engendrer les définitions et les démonstrations des sciences rationnelles, l'abstraction, telle que Taine l'interprète dans la partie la plus explicite de son analyse, est frappée de la même stérilité. L'abstraction intellectuelle véritable, principe des géné-
ralisations de la science et de la philosophie, n’est pas ce”
que Taine imagine. Sans doute, un fait complexe peut être résolu en ses composants et les éléments qui résultent de la décomposition, peuvent faire l’objet d’une considération à part, qu'il est permis d'appeler du nom générique d'abstraction. Dans ce sens, toute faculté cognitive, soit sensible, soit suprasensible, est douée du pouvoir d’abstraire. Lorsqu'une bille d'ivoire glisse sur le tapis vert d’un billard, l'œil la voit blanche, étincelante : lorsque les bandes
la font rebondir, l'oreille l'entend résonner : l’ima nation
se figure le mouvement qu’elle suivra jusqu’au moment où elle ira rencontrer une autre bille ; mais la couleur blanche
1) S. W. Hamilton, Lectures on metaphysics, I, lect. XIV.
| de la bille est tel blanc, de tel éclat, elle est attachée à cette bille, qui se trouve ici, sur le tapis vert, à tel moment;
le son que la bille rend lorsqu'elle rebondit, est tel son,
de telle hauteur, de telle intensité, avec telles harmoniques ; il est entendu ici, à proximité de ce billard, au moment du rebondissement ; le mouvement que le joueur imagine est ce mouvement de cette bille, il suivra telle direction, avec telle vitesse, vers cette seconde bille quiest figurée là, à tel moment précis où la partie de jeu est engagée. :
Si nous ne possédions que ce pouvoir d’abstraire, commun à toutes les facultés cognitives, nous formerions des systèmes de faits, mais nous ne nous élèverions pas aux définitions générales qui ont pour objet l’essence des choses et leurs rapports : la science et la philosophie : dJamenreraient placées hors de notre atteinte.
Mais nous avons le pouvoir d'envisager les choses d’ expérience, à part de foules conditions empiriques de matière déterminée, de position et de temps ; nous nous représentons mentalement la blancheur, sans l’attacher à aucun corps blanc déterminé, sans tenir compte ni du lieu ni du - temps où la couleur blanche agirait sur notre œil ; nous étudions le sonorité des corps, Létendne, le un, ces divers objets auxquels se référent les actes d’intellection de l'esprit, sans que les déterminations particulières des corps sonores, étendus, en mouvement, entrent pour rien dans l’intelligibilité de l’objet défini. Cette abstraction est tout autre que celle que l’on peut, dans le sens impropre de l'expression, reconnaître aux facultés sensitives.
L’'abstraction intellectuelle, entendue au sens rigoureux de l’expression, mérite seule les éloges que Taine décerne à Lort à la décomposition de données empiriques complexes en leurs éléments. Seule elle peut nous faire connaître l’essence d’une chose, c’est-à-dire la raisonintérieure et primordiale de toutes ses propriétés. Seule elle fournit des concepts entre lesquels surgissent les rapports nécessaires et us que les principes des sciences énoncent
et que les déductions démonstratives enchaînent et ordon-
nent en système. :
Sans doute, je puis constaler, par exemple, parun simple travail de superposition, que, entre deux points donnés, la ligne droite est plus courte qu’une ligne polygonale : il me suffit, pour cela, de poser, bout à bout, sur une droite A X, tous les segments de la ligne polygonale terminée par les deux mêmes points extrêmes A et X ; je verrai, à un certain moment, que l’un des segments de la ligne polygonale dépasse la longueur de la ligne droite.
Si je considère la longueur de la ligne courbe comme la limite vers laquelle tend le périmètre d’un polygone inscrit, dont le nombre de côtés tend vers l'infini, je pourrai appliquer à la mesure comparative de la ligne droite et de la ligne courbe la constatation faite sur les mesures de la ligne droite et de la ligne polygonale et inférer, par induction, que, entre deux points donnés, la ligne droite est plus courte que toute autre ligne courbe ou polygonale.
Mais la définition abstraite de la ligne droite : « celle qui repose également sur tous ses points », et la notion abstraite des lignes qui ne sont pas droites : « celles qui ne reposent pas également sur tous leurs points », permettent d'établir entre la première et les secondes une comparaison d’une portée rigoureusement nécessaire et universelle, de faire voir que nécessairement et universellement la première occupe moins d'espace que les secondes, en d’autres mots, qu'elle est plus courte que celles-ci, et ainsi s’engendre la science abstraite, rationnelle, de la géométrie.
Sans doute aussi, je puis cons{aler, en comptant sur mes doigts, que trois doigts sont la même chose que deux doigts et un doigt ; je puis poser des billes sur le sol en deux situations différentes, %° et % ,, et voir de mes yeux que trois billes sont la même chose que deux billes et une bille ; mais ce nesont là que des preuves empiriques d’addition, appliquées à des choses d'expérience ; la science rationnelle de l’arithmétique demande davantage.
Lorsque je considère les trois billes en question, non plus comme des corps posés là, à tel endroit de l’espace,
dans telle situation particulière, mais comme des choses, c'est-à-dire des éfres, abstraits de toutes proprétés physiques, soustraits par la pensée aux conditions locales et temporelles auxquelles les existences concrètes sont soumises dans la nature et dans mes représentations sensibles ; alors, mais alors seulement, je m’élève à Ia science rationnelle. Je considère à part chacun de ces êtres, je l'appelle une unilé. Je considère ensemble plusieurs de ces êtres, et j'en forme mentalement une totalité, dont les unités forment les parties. Ainsi, par exemple, le nombre deux est un tout abstrait que l'esprit conçoit comme formé de deux parties, qui sont deux unités. Le nombre {rois est un tout abstrait que l'esprit conçoit comme formé, soit de trois parties, trois unités élémentaires ; soit de deux parties, l’use élémentaire, l’unilé, l'autre composée, deux, tout préalablement formé de deux unités élémentaires, et farsant, à son tour, partie d’un.tout plus compréhensif. Or, il est immédiatement évident que le tout deux, com- - posé de deux parties, une première unité et une seconde unité, est identique à ces deux parties réumies ; il est évident que le tout frois, composé de trois parties, une première unité, une seconde unité, une troisième unité est identique à ces trois parties réunies ; ou encore, que le {out trois, étant identique à trois unités élémentaires réunies, est identique aussi à une réunion de deux parties, dont l’une estun tout formé de deux unités élémentaires et dont l’autre est l'unité élémentaire. ; Donc, l'évidence avec laquelle le tout divisé en plusieurs parties nous apparaît identique à toutes ses parties réunies, nous fait apparaître aussi le nombre trois comme identique à deux plus un.
Plus généralement, l'évidence de l’axiome « le tout est identique à la somme de ses parties » laquelle est l’évidence même du principe de contradiction, éclaire les rapports fondamentaux de la science des nombres et donne ainsi à l’arithmétique et ultérieurement aux autres branches de la science mathématique, les caractères de nécessité et d'universalité que réclame le savoir idéal,
Nous avons terminé la preuve du réalisme modéré que
l’on place communément, dans l’histoire de la philosophie,
sous le patronage de saint Thomas d'Aquin, encore que le
Docteur angélique n'en soit pas le premier auteur. La
netteté et l'ampleur qu'il a apportées à la solution du
problème des universaux justifient cependant l'attribution que l’histoire lui a faite de ce haut patronage. :
Passons à la discussion des théories adverses du réa-
- lisme thomiste.
137. Critique du nominalisme. — On a jeté le ridicule sur le nominalisme médiéval. A des esprits de la trempe de Roscelin, d'Occam, de Gabriel Biel, etc., on a prêté celte thèse inepte, que l’universel n’est qu’une résonance de l'air, le souffle matériel de la voix, flatus vocis. Qu'une école de philosophie se soit groupée et maintenue pendant
des siècles autour d’une doctrine aussi creuse, n'est-ce pas de la plus haute invraisemblance ? Sie En vain quelques philosophes modernes ont-ils tenté de lui donner un sens plausible. Te Un concept abstrait naît avec le mot qui l’exprime, dit Max Müller, les deux sont inséparables : telle doit. avoir été la pensée plus ou moins confusément entrevue par les nominalistes anciens. CAS | = Le mot est un signe indissolublement associé à un genre d'images, dit Taine ; les images rappellent le mot,
le mot réveille les images : les nominalistes qui appelaient
la notion abstraite un nom, flalus vocis, n'ont pu vouloir
dire autre chose. La notion abstraite et générale n’est, en
effet, qu'un nom, bien qu'il soit nécessaire d'ajouter, dit Taine, que c’est un « nom significatif et compris ».. |
On sait que la mémoire sensible du mot enveloppe plusieurs images, celle du son entendu, celle du signe visuel lu ou écrit, celle des mouvements d'émission vocale ou d'écriture du mot, et que la prédominance de l'une ou l’autre de ces images caractérise différents types de mémoire : le type auditif, le type visuel, le type moteur. Les nominalistes du moyen âge n’auraient-ils pas été des réprésentants
du type auditif ? Chez eux l’idée générale n’aurait-elle pas eu pour seul concomitant conscient l’image verbale auditive 1)?
Ces divers essais d'explication du nominalisme ancien ont un caractère conjectural et subjectif qui saute aux yeux ; ni les nominalistes du xi° siècle, ni ceux du xiv!, n’ont émis la thèse que l’on s'attache à accommoder ingénieusement aux observations ou aux théories de la : psychologie contemporaine. Le nominalisme de Roscelin est essentiellement négatif, nous l'avons dit :ilest la négation du réalisme outrancier selon lequel dé Lypes universels répondraient dans la nature aux concepts universels de l'esprit. Quant au nominalisme d’'Occam, de Biel et d’autres docteurs de la dernière période, il s’applique surtout, nous l'avons vu, à l'interprétation des degrés métaphysiques des êtres : toute substance de Ia nature étant une, l’objet des concepts de genre et d’espèce doit être. un et le même ; sinon, il y aurait désaccord entre les notions et l’objet connu. D'où cette conséquence que les concepts de genre et d’espèce ne différent entre eux que - par leurs relations extrinsèques et par les appellations qui NX sont accolées. De même et a fortiori, en théologie
1) M. Ribot, le directeur bien connu de la Revue philosophique, publia en 1891 les résultats d’une enquéle sur les idées générales.
« L'idée générale, pensée, lue ou entendue, a-t-elle quelque accompagnement dans la conscience »? Telle était la question
posée.
__ Surles 900 et quelques réponses recueillies, il en est qui font * mention d'images concrètes, telle l'image d’une traction par des
chevaux, suggérée par l'audition du mot cause ;il en est d’autres qui attestent la présence, dans la conscience, d'une image visuelle typographique, l’image de caractères imprimés ; mais la réponse la plus fréquente est « rien ».
«Ce rien nous met aux prises, poursuit M. Ribot, avec le pro-
blème que les nominalistes purs ont tranché en prenant ce rien au
sens propre. En réalité, s’en est-il rencontré de pareils ?... Il est
ÿ possible que quelques-uns aient poussé jusque-là leur réaction > contre Les extravagances du réalisme : mais c’est une thèse totale- ment insoutenable. Mais si, par mot, on entend signe, alors tout change, puisque le signe implique et enveloppe quelque chose.
nn
naturelle, les notions de l’essence divine et des attributs divins ont toutes pour l'esprit un caractère formel identique ; leur diversité réside exclusivement dans les désignations verbales que l’on est convenu de leur donner pour accuser leurs rapports avec les effets créés. |
La discussion du nominalisme ancien sé concentre, on le voit, autour de cette question : Est-il vrai qu’il ne peut y
avoir plusieurs concepts, objectivement différents, d’une :
même chose ? Est-il vrai qu’une distinction logique, pour n être pas trompeuse, doit correspondre à une diversité réelle ? rase
Non, cela n’est pas vrai. Entre la distinction de pure raison et la distinction réelle, il y a place pour une distinc-
lion de raison avec fondement dans la réalité, distinction
que les modernes appellent, d'habitude, virtuelle. Cette distinction existe et s'explique par la disproportion qu'il y a entre la plénitude d’intelligibilité des êtres et le pouvoir limité d’intellection de l'intelligence humaine.
Un pouvoir d'intellection capable d’épuiser d'un coup
Telle me paraît être la véritable interprétation. En sorte que pour
ceux dont la réponse a été «rien «, il y a deux éléments, l'un qui
existe dans la conscience, le mot entendu ou l'image auditive, l’autre qui est au-dessous de la conscience mais qui n’est pas pour cela sans valeur ni sans action ».
Cet élément inconscient, M. Ribot l'appelle, en un langage pittoresque : du savoir potentiel emmagasiné. « Croire qu'il n'y a que le mot, conclut-il, parce que le mot existe seul dans la conscience, c'est ne saisir que la partie superficielle et visible de l'événement et, à tout prendre, peut-êtrela moindre. Ce substratum inconscient, ce savoir potentiel, organisé, ne donne pas au mot sa valeur seulement, mais sa marque, comme les harmoniques qui s'ajoutent au son fondamental ». Rev. phil., t. XXXII, p. 376.
« Le tort de M. Ribot est d’abord de ne voir dans ce potentiel que des éléments sensibles ; et ensuite de faire consister l'idée générale uniquement dans le potentiel. Ordinairement nous savons ce que nous disons et nos idées ne sont pas du potentiel, mais de l'actuel ». Peillaube, Théorie des concepts, p. 112.
Ge savoir potentiel caché sous le mot n’est qu'une variante de la double propriété du signe dans la théorie de Taine. Voir cidessus, n. 125. |
toute la richesse de compréhension d’un être, n'aurait pour chaque être intelligé qu’un seul concept ; la distinction et le nombre des concepts répondraient donc exacte- ment, dans cette hypothèse, à la distinction et au nombre des êtres de la nature. Mais ce pouvoir d’intellection n’est pas le nôtre : l’abstraction, qui est la loi de notre pensée, doit décomposer l’objet intelligible en différentes raisons objectives pour nous en permettre ensuite la compréhension totale ; la connaissance adéquate d’une chose n’est donc lo pour nous, qu’à l’aide de plusieurs analyses -suivies d’une synthèse ile de la réalité.
Nous avons ainsi des concepts qui diffèrent les uns des autres par leur contenu respectif et qui tous, cependant, empruntent leur contenu à la même réalité intégrale. En conséquence, la science humaine ne porte pas seulement sur des relations exfrinsèques d’un concept avec les choses, elle n’a pas pour objet des concepts toutsubjeclfs, simples signes d’indivudualités multiples de la nature ; elle nous représente, d’abord, diverses raisons objectives abstraites des individualités de la nature ; puis, elle nous les fait voir fusionnées en un même objet Létal el arrive ainsi, en fin de
compte, laborieusement mais sûrement, à une expression
fidèle de la réalité. Ce double travail d'analyse et de synthèse, nécessaire à la pensée humaine, a fait donner au jugement la dénomination complexe de « compositio et divisio », composition et division. |
Quant à l’empirisme nominaliste de Hume, de Mill, de Taine, il confond des procédés logiques essentiellement distincts, la simple décomposition de données empiriques et l’abstraction proprement dite; l’analogie sensible et le procédé de généralisation.
1358. Critique du conceptualisme. — Le « nomina-
lisme » des philosophes du xiv® et du xv° siècle n’iden-
lifiait pas les idées générales à des sons creux, « voces »,
«flatus vocis », mais il déniait à l'esprit le pouvoir d’ab-
straire de l'individu, un dans sa nature, des types génériques ou spécifiques différents.
D'après cette conception idéologique, les idées générales ne représenteraient pas, à part les uns des autres, comme nous nous le figurons, les divers degrés mathématiques des êtres ; elles mettraient donc notre science en défaut.
Néanmoins, le nominalisme médiéval ne refusait pas à l'esprit humain le pouvoir de se former des concepts en relation avec les réalités individuelles de la nature : à ce titre, il est, selon l'appellation conventionnelle, concep-
lualiste ; on peut même y voir, à vrai | dire, un réalisme
incomplet
Aussi n y a-t-1l pas lieu de nous étendre davantage sur la solution « conceptualiste » ancienne du problème des universaux. Quant au conceplualisme moderne, représenté par Kant, il forme l’objet principal de ce ne ses