PRET ITA AM A PO
Bref, chaque fois que j'unis deux notes quelconques pour
former synthétiquement une essence intelligible, j'ai con-
science de les comparer, d’abord, puis d'opérer un Jugement par lequel j'attribue une note à une autre note posée comme sujet ; et j’ai conscience que l'union des deux notes, loin d'être une fusion dont je verrais le résullat sans en avoir saisi la raison objective déterminante, est formellement un acte de cognilion.
La série des synthèses partielles se complète ensuite par
‘un acte de svnthèse totale, d’où sort finalement l'essence î ul
intelligible.
Or, qu'est-ce qui détermine l'esprit à opérer celte synthèse Lotale ? Rire
La réalité sensible, appréhendée par l'expérience.
Telle personne déterminée que nous voyions de nos yeux a appelé l'attention de l'esprit sur elle, nous a fourni malière aux actes d'abstraction qui nous ont fait successivement concevoir lêtre abstrait, la substantialilé abstraite,
a corporéité abstraite, ct ainsi de suile. Mais, tandis que
nous abstrayions successivement ces diverses noles, nous nous rendions compte que, dans la personne que nos yeux percevaient, ces notes ne se trouvaient pas isolées les unes
des autres ; nous les y voyions, au contraire, confondues
en une même réalité, que nous nous sentions impuissants à embrasser mentalement d’un coup. La tendance irrésislible qui nous pousse naturellement à conformer notre concept à la chose de la nature, nous a donc fail remellre ensemble les notes que l'analyse avait séparées.
C'est donc bien la réalité sensible qui fournit les éléments des essences intelligibles ; c'est sur un substral sensible que repose l'unification de ces éléments en une essence totale.
Tantôt ce substrat sensible est une image : l'intelligence aperçoit alors les noles de l'essence intelligible en des
représentalions imaginalive, et l'essence intelligible est dite d'ordre idéal. Tantôt ce substral sensible est le terme
d'une perceplion : l'intelligence aperçoil l'idenlilé des notes de l’objet intelligible dans une chose d'expérience actuelle, ct alors lPessence intelligible est dite d'ordre réel, ou plus rigoureusement, d'ordre exislentiel, Mais
l’imagiuation ne peut que représenter les éléments donnés dans la perception. En dernière analyse, nous devons donc toujours voir les notes intelligibles dans un percept sensible fondamental, avant de les unir, et par conséquent, la conception kantienne d’une synthèse à priori pour rendre compte de la formation des objets intelligibles est en opposition avec le témoignage de la conscience (Cfr. 108 à 112). |
Impuissante à expliquer le mode de formation de l'objet intelligible, la théorie phénoméniste de Kant l'est aussi à expliquer la diversité des concepts qui se forment en présence d’impressions sensibles identiques : cette affirmation fait l’objet d’un troisième argument.
. 9" argument : Supposé, en effet, que la conception de. l’objet intelligible fût le résultat naturel du fonctionnement de l'esprit en présence d’impressions passives de la sensibilité :les mêmes impressions ne détermineraient-elles pas nécessairement le même fonctionnement, c'est-à-dire la mise en œuvre de la même catégorie ? Comment expliquer, dans cette hypothèse, qu’une même matière fasse naître des concepts différents, tantôt celui de substance, par exemple, tantôt, au contraire, le concept de cause ou celui d'action ? |
Kant ne peut faire à ces questions que des réponses arbitraires. |
4%° argument : La synthèse a priori rend inexplicable la perception de plusieurs objets intelligibles de même nature. D'après la psychologie kantienne, prendre conscience d’un objet intelligible, c'est apercevoir la fonction intellectuelle, — la forme — qui le fait apparaître. Chaque fois que cette fonction s'exerce, j'aurais conscience qu’elle se répète, mais comment verrais-je en une même fonction intellectuelle, des objets différents, plusieurs choses, par exemple, {rois substances, quatre causes, etc ? Non, l'esprit ne produit pas, par son fonctionnement a priori, l'objet de la pensée ; celui-ci est, au contraire, emprunté aux données sensibles et se multiplie avec elles.
En résumé, Kant n’explique ni la nature de la cognition intellectuelle, ni la diversité de ses résultats.
L'insuffisance de la théorie phénoméniste fournit la contre-épreuve de notre thèse et confirme la conclusion : les objets des concepts abstraits ne sont pas des fictions de lPesprit, mais les expressions de réalités que l'esprit découvre dans les données sensibles.
Il nous reste à faire voir la réalité de l’objet des sens : ceci nous mène à la mineure de notre argumentation.
Preuve de la mineure : Aux formes sensibles correspond quelque chose de réel, une chose en soi.
L’objectivité du principe de causalité a été établie.
La réalité d’une certaine expérience, au moins inlerne, n’est niée ni parles sceptiques de l'antiquité, ni par Hume, ni par l’initiateur du phénoménisme moderne et contem- porain : apparemment, c'est qu’elle ne peut être sincèrement niée.
Nous avons entendu la parole si nette de Stuart Mill : « Le sceptique niera-t-il que, lorsque nous avons une impression, nous ayons une certitude ou conviction que nous l'avons ?.. Dans l’acte de la perception extérieure, la conscience donne comme un fait double l'existence du moi en tant que percevant et l'existence d’une chose différente du moi en tant que perçue. Or, il est absolument impossible de douter de la réalité de ce fait comme donnée subjective !). »
Kant répète plusieurs fois, au cours de sa Critique de la raison pure : « Le contenu empirique de l'intuition nous est donné «;« la partie empirique de l'intuition est donnée du dehors » ; la connaissance a deux sources, savoir la réceptivité des impressions et la spontanéité des concepts : par la première, l'objet est donné, par la seconde, il est pensé ». N'est-ce pas dire que le contenu de la connaissance expérimentale possède une réalité indépendante de nos représentations ?
1) J, 8. Mill, doc, cit,
RU Li CRITÉRIOLOGIE FRERE
Fichte lui-même reconnaît que l'énstéioo doit
prendre comme point de départ le fait qu'il y a dans le contenu de la conscience deux parts, l’une mobile, soumise
aux contingences des représentations d’un chacun, l’autre
indépendante de nos représentations el inséparable de ce
qu’il appelle le sentiment d'une nécessité 1).
Nous rencontrerons bientôt, il est vrai, quelques jeunes
néo-kantiens qui voudraient remplacer par une affirmation logique tout le contenu réel de la conscience : mais, on le verra, 1ls tombent, bon gré mal gré, dans la contradiction et aboutissent à une logomachie inintelligible.
L'accord des philosophes est donc général sur l'existence en nous d’un sentiment intime d’ expérience.
Analysons ce sentiment :
La conscience nous dit que nous sommes passifs dans nos sensations. Lorsque, me promenant dans les champs, je contemple le ciel azuré, j'entends le chant des oiseaux, je respire les senteurs de l'air, je foule le sol : je sens qu'il se passe en moi des événements qui ne viennent pas de moi, Je subis des impressions de lumière, de chant, de senteurs, de contact, de résistance. |
Ces impressions passives que je me sens éprouver sont contingentes : elles naissent, en effet, puis se développent, pour ensuite diminuer et s’évanouir. |
Elles n'ont pas en elles-mêmes leur raison suffisante, elles exigent une cause autre qu’elles-mêmes.
Cette cause quelle est-elle ? Je ne crée pas moi-même les impressions, puisque, au contraire, je les subis.
De la sorte il y a donc bien, hors de moi, une cause active, et en dernière analyse, une substance, une chose en soi distincle du moi, qui me les fait subir. |
Donc, enfin, les sensations supposent quelque chose
1) Fichte's Werke, I, 419. Cfr. Windelband, Geschichle der Philosophie, S. 455. 6
d'indépendant de mes représentations, un ou des êtres capables de nous faire subir des impressions sensibles !).
Plusieurs esprits se refusent à admettre qu'il faille recourir au principe de causalité pour s'assurer de l’existence du monde extérieur. Ils se persuadent volontiers que nous avons de cette existence une intuition directe.
Nous avons la conviction qu'ils font erreur. Nous percevons immédiatement en nos actes l'existence d’une réalité interne. Nous avons l'intuition sensible directe de choses extérieures et, sans intermédiaire, nous nous formons la notion abstraite de ce qu'elles sont.
Mais il nous est impossible d’affirmer avec certitude l'existence d'une ou de plusieurs réalités exiramentales sans faire une application du principe de causalité. Lui seul peut poser l'existence de choses en soi, distinctes de la substance du moi qui, elle, est immédiatement donnée dans la représentation. Si, dans le phénomène de la con- , naissance, l’intelligible en acte et l'intelligence en acte sont identiques, il en est autrement du moi connaissant el du non-moi connu, Le principe d'identité ne peut suffire pour poser l'existence du non-moi. Nous ne remarquons pas, dans le cours ordinaire de la vie, cet appel à un principe autre que celui de l'intuition directe, tant son emploi nous est devenu familier ; l'habitude diminue l'effort de l'allention et, par suite, la conscience de notre activité.
2% argument : L'argument précédent se confirme par la différence profonde que notre conscience constate entre l'état de rêve et l'état de veille. A l’état de veille, l'ordonnance de nos perceptions est subordonnée à des conditions extra-subjectives et témoigne, par conséquent, d'autre chose que d’une construction toute phénoménale. Ce quelque chose d'autre, c'est la réalité perçue. Saint Thomas
1) Ilfautlire àce sujet deux remarquables étudesde M.G.Uphues: Das Bewusstsein der Transzendenz, Leipzig, 0. R. Reisland, et Ueber die Existenz der Aussenwell, Sonderabdruck aus der « Neuen Pädagogischen Zeitung », n° 31, 1894.
dit fort à propos : « Phantasia aliud est a sensu et tamen phantasia non fit sine sensu, quia consequitur sensum. Cum aliquid sentimus, asserimus sic esse. Cum autem secundum phantasiam aliquid videtur, non asserimus sic esse, sed sic videri vel apparere nobis ». nr ot
Balmès a admirablement mis en lumière la valeur de cet argument. Il a pris deux séries de représentations, l’une d'images, l’autre de présentations sensibles que nous appelonsperceptions.Or, observe-t-il tandis que l’ordre d’agencement et de succession des premières est exclusivement notre œuvre, nous ne sommes pas la cause adéquate de Pagencement et de l’ordre de succession des secondes. Donc les perceptions sensibles renseignent des réalités indépendantes de notre représentativité. IInous faut citer en entier celte belle page du philosophe espagnol :
“ Le rapport que les phénomènes purement internes ont enfre eux, diffère essentiellement des rapports qui peuvent exister entre les phénomènes extérieurs, La volonté presque souveraine sur les uns ninflue en rien sur les autres, Bien plus, les premiers sont produits par un acte simple de la volonté, ou se produisent d’euxmêmes, isolément, sans aucune liaison avec des phénomènes antérieurs Je suis à Madrid, et tout à coup me voilà sur les bords de la Tamise ou de la Seine. Je n'ai pas eu besoin de passer par les phénomènes qui représentent ce que nous appelons Espagne et France. Je puis me représenter la Tamise après mille sensations sans liaison entre elles ou avec le fleuve qui porte ce nom. Mais dans l'autre hypothèse, si je veux produire en moi le phénomène que je nomme voir, il me faudra successivement éprouver fous les phénomènes qu'un voyage entraîne, et non pas selon ma fantaisie, mais de manière à ressentir dans fuute leur vérité, dans toute leur réalité, les plaisirs et les ennuis d'un voyage : par exemple, former une résolution vraie de partir et d'arriver à l'heure marquée, sous peine de frouver, à la place de la sensation : voir la voiture qui doit m'emporter, une sensation différente, c'est-à-dire : frouver la voiture partie ; enfin, subissant toutes les sensations désagréables qui suivent de semblables mésaventures.
>» Mais de cette même suite de phénomènes internes, c'est-à-dire,
de ces aventures de voyage, si je veux seulement évoquer la représentation, je dispose toutes choses à mon gré. Je m'arrète, ou j'accélère ma course ; d'un bond, je franchis des distances immenses. Je suis dans un monde où je commande en maître ; je veux, et la voiture m'attend, le postillon est en selle, le cocher sur son siège : je vole emporté sur les ailes du vent ; les riches paysages, les fandes stériles, les plaines où le ciel seul arrête le regard, se déroulent et pässent avec une rapidité merveilleuse. Mais j'ai quitté la terre ; les flots agités bouillonnent ; j entends la grande voix de l'Océan, et le choc sourd des vagues contre les flancs du navire. Le pilote commande la manœuvre, les matelots grimpent dans les cordages, et se balancent sur les vergues comme des oiseaux de mer ; je me promène sur le pont ; je m'entretiens avec les passagers. Oh ! la belle traversée !
>» Bien qu'il y ait entre les sensations purement internes. surtout lorsqu'elles procèdent des sensations externes, une certaine dépendance, cette dépendance nest point {elle que nous ne puissions les modifier. Dans le temps que nous pensons à l'Obélisque de la place de la Concorde, il est possible que les fontaines jaillissantes qui s'élèvent à côté avec leurs statues de bronze, les Tuileries, le femple de la Madeleine, les Champs-Élysées, se présentent à nous ; mais il dépend de nous de changer la scène, de transporter par exemple le monolithe dans le Carrousel, d'imaginer l'effet qu y produirait ce monument, enfin de le réfablir sur sa base de granit et de l'oublier.
> Mais s'il s'agit dela vision, c’est-à-dire, du phénomène externe, rien de tout cela ne nous est permis ; chaque chose demeure ou semble demeurer à sa place : les sensations sont liées entre elles comme par des anneaux de fer. L'une succède à l'autre, il est impossible de franchir les intermédiaires, |
» Ainsi l'observation constate l'existence de deux ordres de phénomènes entièrement distincts. Dans le premier, tout ou presque fout relève de notre volonté ; rien n'en relève dans le second. Les phénomènes de la première espèce sont liés entre eux : mais les rapports qui les lient se peuvent modifier et se modifient en grande partie, selon notre caprice. Nous voyons les seconds dépendre les : uns des autres, et ne se produire que sous des conditions déterminées. — Je ne puis voir si je n'ouvre les volets de ma chambre
pour donner passage à la lumière. Les phénomènes volets et. vision sont nécessairement unis : remarquez foutefois qu'ils ne le :
sont pas foujours ; j'ouvre mes volets durant la nuif et je n'y vois point : il faut qu'un nouveau phénomène, un phénomène auxiliaire se produise, à savoir, la lumière artificielle ; je ne puis, quoi qu'il en soit, changer cette loi de dépendance.
> Que faut-il conclure de là ? Que les phénomènes mdépendiets
de notre volonté, soumis dans leur existence et dans leurs accidents
à des lois que nous ne pouvons changer, ont leur cause hors de nous. Îls ne sont pas nous, puisque nous existons sans eux : ils. n ont point notre volonté pour cause, puisqu i (ie se produisent sans son aveu, frès souvent contre elle. |
> [ls ne relèvent point les uns des autres dans l'ordre. purement
inferne, puisqu'il arrive fréquemment que, de deux phénomènes
qui se sont mille fois succédé le second cesse fout à coup de se produire malgré la persistance du premier » :),
Conclusion : Nous avions fait voir que les formes intelligibles qui fournissent les prédicats de nos jugements trouvent leur objet dans les formes sensibles. Or, par deux
arguments, nous venons de montrer qu’à celles-ci répondent des réalités. Nous concluons à la réalité objective de nos concepts abstraits et, par voie de conséquence, à la réalité objective de nos connaissances universelles.
Reste à examiner les arguments de Kant en faveur de l'idéalisme phénoméniste.
141. Réponse aux arguments de Kant. — Kant appuie son phénoménalisme sur le raisonnement que voici : Ce qui vient de l’expérience est t particulier et conlingent.
Or, toute connaissance, füt- elle sensible, renferme des éléments qui-ne sont ni particuliers ni contingents, mais universels et nécessaires, l’espace et le temps. :
Nous ne pouvons nous représenter un objet sensible
1) Balmès, Phil. fond., liv. 11, ch. IV.
sans le localiser quelque part dans l’espace, sans l’attacher à un certain moment du temps.
Or, quel que soit l’espace que je me représente, il y a nécessairement un au-delà ; je ne puis concevoir l’espace comme limité, il est donc universel.
Je puis me figurer la destruction de tout ce qui est contenu dans l’espace, mais je ne puis concevoir que l’espace lui-même disparaisse ; il est donc nécessaire.
De même, le, temps est universel et nécessaire : avant et après tel intérvalle de temps que je considère, il y a un au-delà ; j'ai beau supprimer par la pensée tous les événements, le temps subsiste toujours.
Dès lors le temps et l'espace, nécessaires et universels, ne peuvent être donnés par l'expérience particulière et contingente, ce sont des éléments a priori, antérieurs à toute expérience, qui avec elle donnent en une même synthèse l'intuition sensible.
À l'encontre de cette idéologie de Kant, nous montrerons que les notions d'espace et de temps ne sont pas des formes a priori, mais sont abstraites des données de l’exne nee
142. Analyse des he espace et de temps. — 1. Kant confond trois formes d'espace qu'il y a lieu de démêler soigneusement, l'espace réel, l’espace idéal et l’espace imaginaire.
Lorsque nous sommes en présence d’un corps, nous en abstrayons la notion de position. En présence de deux corps, nous concevons deux positions entre lesquelles surgit aussitôt la relation de distance. Cette notion de distance entre deux positions ou deux points est la pre- ‘mière relation spatiale. Qu’au lieu d’une relation spatiale j'en prenne trois, une en longueur, une en largeur et une en profondeur, je me forme la notion spatiale complète, le concept d'espace.
Lorsque les corps entre lesquels je considère ces relations sont rééls, les distances le sont, l’espace est réel.
Admettons-nous que les corps réels créés sont en nombre
limité, l’espace réel, résultant des relations de distance entre ces corps, est limilé.
Mais, outre les corps réels, l'esprit conçoit des corps possibles, une infinité de corps possibles, qui donnent ainsi la notion d’un espace possible : celui-ci est i/limité, c’est l’espace idéal. |
Parallèlement à cet espace idéal conçu par l’ intelligence, l'imagination se construit encore un espace situé entre des corps imaginaires qui n'a point de limites fixes, mais est susceptible d’être agrandi, par l'imagination, indéfiniment : c'est l'espace imaginaire.
2. Soumettons à la même analyse la notion de temps. La notion de temps se déduit du mouvement. « Tempus est numerus motus secundum prius et posterius », dit Aristote. Quand je considère un mouvement, j'y remarque une succession de parties : la durée successive de ce mouvement (numerus motus) constitue le temps intrinsèque.
Pour le mesurer je le compare à un autre mouvement supposé régulier, p. ex., au cours du soleil, et j'obtiens ainsi le temps exirinsèque.
Voilà le temps réel, durée d’un mouvement réel.
Je puis ensuite concevoir la durée successive d’un mouvement possible illimité : c’est le temps idéal ou Re possible.
Tandis que l'esprit opère ce travail de one et de généralisation, des images correspondantes s'adaptent à la pensée et à son extension progressive. Des images de mouvements de plus en plus prolongés soit dans le passé soit dans l’avenir, se forment et le flux de ces représentaions sensibles donne l'impression d’une durée sans limites nettement définies : c’est le temps imaginaire.
Or, les objections de Kant s'appliquent seulement à l'espace idéal et à l’espace imaginaire, au temps idéal ou au temps imaginaire. Le temps et l’espace réels sont limilés et contingents.
Supprimez par la pensée tous les corps de la nature, l’espace réel disparaît, mais l’espace possible reste dans la pensée et nous nous l’imaginons à la facon d’un vaste
réservoir dans lequel Les corps possibles seraient contenus. De même, supprimez par la pensée tous les mouvements qui dans la réalité forment le cours des événements, du coup le temps réel s’'évanouit, mais le temps idéal reste avec le substrat que lui prête l’imagination. En résumé, rien ne demande que les notions d’espace et de temps soient antérieures à l'expérience ; l'analyse montre au contraire que l'observation extérieure et le sens intime en sont la source !).
143. Rapprochement des « Critiques » de Kant. — Les trois Critiques de Kant forment-elles un tout logique? Il est avéré que la Critique de la facullé de juger fut inspirée au philosophe allemand par un besoin de symétrie plutôt que par une nécessité logique. Aussi le problème de l'unité de l'œuvre de Kant a-t-il principalement pour objet les relations entre la Critique de la raison pure spéculative et la Critique de la raison pratique. Ces deux parties de la philosophie kantienne sont-elles cohérentes ? L'intention de Kant semble avoir, dès l’abord (77 et
109), subordonné l'abolition de l’ancienne métaphysique
à l'affermissement de la certitude morale et, par suite, de la certitude religieuse. Aussi n'y a-t-1l pas entre les deux
Critiques de contradiction explicite el immédiate. Au contraire. Il n’est pas douteux que, lorsqu'il s'opposait à Hume,
Kant avait devant le regard l’adage de Leibniz, Padver-
saire de l'émpirisme de Locke : Nihilest in inlelleclu quod non fuerit in sensu, nisi inlelleclus ipse. Les objets de l'expérience sensible sont conditionnés par une matière phénomépale, mais la réflexion se reporte sur l'activité intellectuelle qui détermine a priori les synthèses de la connaissance scientifique et constitue ainsi un monde intelligible inaccessible au contrôle, mais aussi aux atteintes de la science positive. Lorsque le devoir moral se déclare
1) Cfr. Herbert Spencer, Principles of Psychology, I, pp. 178- 216. On voudra lire sur le même sujet les analyses si complètes de M. le Dr Nys : la Notion d'espace ; la Notion de temps.
à la conscience avec son caractère absolu, il ne peut, il
est vrai, se réclamer des principes de la raison spéculative,
mais ceux-ci, d'autre part, ne le mettent pas en danger. Dans la formule expresse des deux Critiques, il n'y a donc pas de contradiction.
Est-ce à dire qu'il n’y en ait pas entre les principes |
directeurs de ces deux œuvres ?
Selon nous, le conflit entre les deux est logiquement inévitable. Il l’est à plus d’un titre. |
À quoi revient, au fond, cette distinction d’une raison
spéculative et d'une raison pratique ? Sont-ce deux facul-
tés ? Non. Ce sont deux modes d'action de l’entendement. Tout comme l'esprit (Versiand) et la raison (Vernunft), le pouvoir de juger et celui de raisonner sont en définitive deux formes d'exercice d’un même principe intelligent. -
Mais, alors, ce principe unique est soumis dans ses multiples fonctions à une même loi. Si la raison théorique est incapable de connaître autre chose qu’un phénomène sensible, [a raison pratique l’est tout autant. Si, au contraire, la raison pratique est capable d’apercevoir le caractère absolu du devoir moral, la raison spéculative a le même pouvoir, elle doit saisir le caractère absolu de la réalité qui se présente à elle sous l'enveloppe des phénomènes.
En d’autres mots, la chose en soi (Ding-an-sich) est-elle connaissable ou ne l’est-elle pas ? Il faut choisir entre les deux alternatives. Il n’y en a que deux.
Si elle l’est, pour la raison que le devoir moral est à la fois supérieur aux conditions phénoménales et objet de certitude, pourquoi les substances, les causes ne seraientelles pas, au même titre, des « noumènes », des réalités métaphysiques sinon existantes, au moins possibles en soi, et pourquoi ne formeraient-elles pas l'objet d’une certitude pareille à celles de l’ordre moral ?
Si la chose en soi est inconnaissable, pour la raison que,
à défaut de matière phénoménale, la spontanéité de l'esprit
est sans objet, pourquoi la chose en soi qui‘a nom
« impératif catégorique » serait-elle susceptible d'une connaissance certaine ?
. Kant s'est embourbé dans ses distinctions entre phéno- mènes et noumènes. Pour opposer triomphalement la science physique à l’inanité de l’ancienne métaphysique, il lui fallait enfermer la science certaine dans les limites de l'expérience sensible. Mais pour triompher du sensualisme et du scepticisme de Hume, il fallait maintenir au-dessus des prises des sens un monde purement intelligible. Comment, ?
L'esprit n’est pas réceptif, il est pure spontanéité. Or, que serait une intuition intellectuelle sans matière ?
Au moins l'esprit pourra-t-il par réflexion prendre conscience des opérations qu’il produit? Mais ces opérations - sont supramatérielles et il a été dit, afin d’assurer la valeur des sciences physique et mathématique, que l'acte primordial de l'esprit est la synthèse d’une forme a priori avec une matière sensible. -
Soit, mais si les concepts purs n’ont pas un objet d'une valeur absolue, une exception au moins devra être faile en faveur de cette chose en soi qui est la forme de la connaissance. Cette forme sera en quelque sorte substantialisée et deviendra ce quelque chose de nécessaire el d’universel qui estinséparable de la connaissance «& priorr.
Windelband, champion fervent mais loyal du criticisme kantien, a supérieurement traité ce sujet qu'il a intitulé : Les phases diverses de la doctrine de Kant sur la chose en soi). Il y distingue quatre phases. Le mot « phase » est un euphémisme. Suivez Windelband dans le développement de la pensée kantienne, vous admirerez la sagacité de l'interprète, vous ne vous défendrez pas du sentiment pénible que vous êtes en présence de fragments de doctrine qu'il est très embarrassant d'ajuster.
Bref, d’après la Critique de la raison pure, je ne connais
1) Windelband, Ueber die verschiedenen Phasen der kantischen Lehre vom Ding-an-sich, Vierteljahrsschrift für wissenschaftliche Philosophie, I, S. 224-226.
la réalité objective d'aucun nouméne : ce qu'il y a de
nécessaire el d'universel dans l’objet de la connaissance
doit être attribué à une forme a priori de l’entendement. Or, l'existence d’une obligation morale absolue, nécessaire et universelle, ne m'est révélée que par mes actes de
volonté. Mais ceux-ci sont lous concrets et particuliers.
Dès lors, la réalité objective du noumène qu'ils me font
connaître est douteuse à l'égal de la réalité objective de: 27
n'importe quel autre noumène. 4 CAPE TEES
Et que Fon ne dise pas : La raison spéculative est conditionnée dans son exercice par l'expérience externe, la certitude morale par l'expérience interne. ee
Kant ne distingue pas, au point de vue de leur valeur, ces deux sources d'expérience. L'une et l'autre sont entachées de la même subjectivité, aussi impuissantes l’une que Pautre à nous faire dépasser le phénomène.
Aussi bien, la notion d'obligation morale est complexe. Analysez-la : aussitôt vous y trouverez une relation néces-
saire entre un acte libre et une fin qui s'impose absolument à la volonté. Analysez encore ce Jugement de la raison pratique sur la relation entre un acte libre etunefin absolue : vous vous trouverez inévitablement en face des catégories de cause finale et du principe de causalité. Nous voici ressaisis sous l'étreinte de la raison spéculative.
Au surplus, l'existence de Dieu, l’existence d’une vie ultraterrestre immortelle ne peuvent se démontrer qu'au
moyen du principe de causalité. Or, ce principe a élé jugé
sans valeur. | |
De toutes ces considérations se dégage la conclusion qu'il n’y a pas moyen d'harmoniser en un même tout logique les deux parties principales de l'œuvre de Kant.
Il y a d'ailleurs, dans cette œuvre, d'autres défauts qui méritent d’être signalés. | |
: \ 144. Autres points faibles du criticisme. — 1° Kant ne S est point préoccupé de tracer les caractères distinctifs