LES NATURALISTES
La gloire de l'école moderne est surtout dans la manière dont les peintres qui la composent ont su voir et rendre la nature. C'est dans la donnée naturaliste que se sont révélés tant de maîtres de premier ordre, les Rousseau, Corot, Troyon, Millet, et, à côté d'eux, toute une pléiade d'artistes originaux et inventeurs qui ont fixé sur la toile l'image du monde extérieur empreinte du sentiment de la vie. Si c'est dans cette branche particulière de l'art que l'école mo-
derne a montré le plus de grandeur, c'est encore dans la même que, parmi les derniers venus, se trouvent le plus d'artistes originaux, nous donnant une reproduction du monde visible qui ne sent en rien le pastiche des maîtres qui ont ouvert la voie.
Parmi les jeunes peintres naturalistes, nous distinguerons spécialement les suivants :
Paul Guigou. — Guigou a débuté en peignant des paysages qui, par la crudité des tons et l'absence des règles conventionnelles, ont d'abord effrayé le public. Depuis, il s'est heureusement dépouillé d'une partie de la rudesse archaïque, et de la crudité exagérée de ses débuts, et il est parvenu à nous donner des paysages où la sincérité des tons et l'accentuation du coloris conservées se trouvent fondues dans un ensemble harmonisé. Tel est surtout, au Salon de cette
année, le tableau : les Bords de la Durance. Guigou excelle à prolonger une perspective et à disposer les plans dans un lointain habilement ménagé. Peignant de préférence le paysage de Provence, nu et désolé, il sait racheter l'aridité des sites, par l'accent de sincérité avec lequel il rend la coloration •des eaux, des rochers, des montagnes, et par la vive lumière qu'il projette sur les campagnes. La plupart de nos paysagistes du Nord nous peignent des sous-bois ou bouquets d'arbres sous lesquels nous jouissons de la fraîcheur de l'ombre; Guigou, auquel en Provence les arbres et le feuillage manquent le plus souvent, peint l'espace et l'étendue, et fait fuir sur la toile les horizons les plus profonds.
Pissaro. — Si Guigou a commencé par couvrir ses toiles de tons crus et d'un éclat trop vif, Pissaro, au contraire, a débuté en
peignant des paysages qui manquaient de lumière, et dont l'aspect général était souvent terne et sans éclat. Aujourd'hui, il ose davantage sous ces deux rapports, et aussi les tableaux, qu'il peint depuis quelques temps, et en particulier ceux du Salon de cette année, nous paraissent-ils réaliser un très grand progrès sur ses productions précédentes. Pissaro est, par un certain côté, un réaliste. Jamais il ne composera un tableau, et, dans un paysage, n'arrangera la nature. Un paysage, sur la toile, doit être pour lui la reproduction exacte d'une scène naturelle et le portrait d'un coin du monde réellement existant. Nous n'entreprendrons point de réfuter cette théorie. En général, les théories que se font les artistes nous sont assez indifférentes, lorsqu'ils nous donnent de bons tableaux. Mais si nous admettons la théorie d'après laquelle procède
évidemment Pissaro , nous ne pouvons cependant nous dispenser d'observer qu'en la suivant trop rigoureusement, il en vient souvent à peindre des sites insignifiants, où la nature fait elle-même si peu tableau, qu'il a peint un paysage sans faire un tableau.
Si Pissaro est réaliste par la théorie qu'il s'est faite de la reproduction absolument exacte de la scène vue, il ne l'est point jusqu'au bout, comme certains autres peintres qui ne voient dans la nature que le côté réel et extérieur, sans lui trouver une âme et un sens intime. Il empreint au contraire ses moindres toiles du sentiment de la vie; et en regardant de lui la scène la plus vulgaire, un grand chemin bordé d'ormeaux, une maison sous les arbres, on se sent peu à peu pénétré du sentiment mélancolique, qif'il a dû lui-même éprouver à l'aspect de la scène naturelle.
Boudin. — Boudin a d'abord attiré l'attention en exploitant un filon fort original. Qui n'a remarqué, aux Salons de ces dernières années, ces jolies toiles où se profilaient, sur le fond glauque de l'Océan, tout le peuple bariolé des bains de mer? Là, nous avons retrouvé, saisies et croquées sur le vif, la variété et la bigarrure des costumes, dont il est devenu de mode de s'affubler à Trouville et à Etrctat. Et tout cela était peint d'une touche vive, légère, originale, et clans une gamme de coloris harmonieuse et distinguée.
Longtemps nous n'avons connu Boudin que par ses plages, mais il expose cette année deux toiles : la Rade de Brest et les Pêcheuses de Kerkor, qui nous prouvent qu'il a définitivement agrandi sa manière. Dans ce nouveau Boudin, nous retrouvons les qualités de notre ancienne connaissance des
plages de ïrouville et de Deauville,lamême gamme de tons harmonieux et argentés ; mais en plus nous lui voyons une puissance de pinceau et une largeur d'allure que ses débuts ne laissaient pas deviner. Nous admirons la légèreté et la transparence qu'il donne à ses ciels, alors que tant d'artistes succombent à cette tache; nous apprécions, par dessus tout, ce sentiment intime de la nature qui fait qu'eu regardant ses toiles on sent courir la vague et qu'on respire les parfums de la brise marine.
Harpignies. — Harpignies peint ses paysages d'une manière sobre et vigoureuse, mais, depuis quelques temps, dans une gamme de tons terne et uniforme, qui les prive trop souvent de charme et de variété. Cependant lorsqu'on s'attache à les considérer avec soin, on leur trouve les vraies et sérieuses qualités de l'originalité, de la
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vérilé, de l'impression, ressentie à l'aspect de la nature et fixée ensuite sur la toile. Toutefois, le triomphe d'Harpignies n'est pas dans la peinture à l'huile : il est dans l'aquarelle. En passant de la peinture à l'huile à l'aquarelle, Harpignies — ce qui est le contraire de la plupart des artistes — devient lumineux et prend un éclat qu'il n'avait pas auparavant. Une aquarelle de lui réussie, comme celle qui porte le n° 3,566, estime œuvre, dans son genre, hors ligne; car à toutes les qualités propres à l'aquarelle, elle joint la vigueur et la puissance que l'on n'est accoutumé à trouver que dans les productions de la peinture à l'huile.
Nous sortons maintenant du cercle des naturalistes qui peignent les campagnes qui nous sont familières, pour entrer dans celui des peintres voyageurs, à la recherche de sites étrangers ; et aussi bien cette caté-
gorie forme-t-elle un groupe important dans l'école des naturalistes modernes. Parmi les derniers venus dans cette voie, nous distinguerons surtout :
Huguet. — Huguet s'est cantonné en Afrique; et quoiqu'il ait abordé en passant les scènes du paysage d'Egypte, c'est surtout en Algérie que, comme Fromentin, il a élu domicile. Nous disons comme Fromentin, et nous touchons là le point faible de tous les peintres qui depuis quelques années, font de l'Orient et de l'Algérie : c'est qu'ils imitent tous plus ou moins Fromentin. Huguet lui-même n'est pas toujours exempt de cette tache, cependant elle est chez lui moins apparente que chez les autres, et nous avons en particulier, dans son tableau du Salon , le Marché de Tléta, une œuvre personnelle qui ne sent en rien l'imitation.
A cette première qualité d'être lui, Huguet
joint celle d'être vrai ; et par là encore il a su éviter recueil sur lequel tombent plus ou moins les artistes qui peignent des cieux étrangers. En eiï'et, un artiste l'ait un voyage ou deux en Egypte ou en Algérie, il s'imprègne de l'aspect général et de la physionomie du pays, il fait des études, prend des croquis, et revenu à Paris, dans son atelier, il réussit d'abord à peindre des tableaux qui donnent une reproduction vraie et sentie de la nature des pays parcourus. Mais au bout de quelques années, les impressions s'effacent, les souvenirs vieillissent, les études et les croquis ne se peuvent renouveler : alors il se répète, se copie et se recopie. Il va chercher la nature non plus à la source, mais dans ses premiers tableaux, et désormais il ne peint plus l'Egypte et l'Algérie que pour ceux qui ne les ont jamais vues, et sont prêts à croire sur
parole tout ce qu'on peut leur en montrer. Je ne sache pas d'artiste qui ait absolument échappé à l'inconvénient inhérent à cette branche de l'art, qui consiste à peindre le paysage dans lequel on n'est pas perpétuellement plongé, et Fromentin lui-même nous a peint bien des toiles où le ragoût de la couleur était trop épicé pour rendre véritablement la nature. En somme, de tous, c'est encore Iluguet qui est resté le plus vrai; et pour moi. qui connais l'Afrique, c'est en regardant ses toiles que je retrouve le mieux mes souvenirs et ravive le plus vivement mes impressions de voyage.