‹ Critique d'avant-gardeChapitre 4 sur 20 · LES PEINTRES DE GENRE · texte numérisé non relu

LES PEINTRES DE GENRE

Si, dans l'école moderne, les peintres naturalistes représentent surtout la créa-

16 CRITIQUE D'AVANT-GARPK.

lion individuelle, les peintres de genre personnifient le pastiche et l'imitation. Nos paysagistes, nos animaliers courent les campagnes, et là, face à face avec la nature, cherchent à l'interpréter librement. Parmi les peintres de genre, l'invention et l'originalité sont rares, au contraire, et aussi dès qu'un des leurs a découvert un filon original, derrière lui viennent les copistes et les imitateurs, et ceux qui, en dessous encore, copient et imitent les premiers copistes, du maître.

C'est ainsi que Meissonier ayant, dans le temps, ouvert une veine originale, nous avons vu, après lui, surgir une légion de peintres qui ont pris, pour sujet de leurs tableaux, des scènes familières et des intérieurs remplis de petits hommes en costume Louis XV. Aujourd'hui, le courant qui portait les peintres de genre de ce côté

s'est arrêté, et le Salon ne contient, dans la donnée de Meissonier, que les artistes déjà et depuis longtemps connus.

Puis M. Leys a enfanté, lui aussi, des pasticheurs qui se sont approprié les procédés archaïques dont il s'était servi. Le Salon nous montre, comme imitateurs directs les Belges de Yriend et Vinck, et, comme imitateurs s'étant emparé du procédé pour rappliquer indirectement, les Français Tissot et Goupil. Mais tout cela était connu, et nous n'avons non plus rien de nouveau à signaler dans cette voie.

Affublant leurs personnages de costumes anciens, nous avons deux peintres, MM. Vihert et Zamacoïs, qui ont prétendu trouver quelque chose de nouveau, en dehors de la voie tracée par Meissonier et ses imitateurs. M. Yibert expose un Gulliver, M. Zamacoïs V Éducation (F un prince, et ces deux

tableaux attirent fort lafoule. Le système des deux artistes est le même, pour le choix des sujets, qui sont presque toujours des scènes grotesques; pour le procédé de peinture, qui consiste à juxtaposer sur la toile les tons crus et éclatants, en faisant du tout un ragoût épicé, qui attire de loin le public comme le miroir les alouettes et le rouge les taureaux. Quel est celui qui imite l'autre? Est-ce Yibert qui pastiche Zamacoïs, ou Zamacoïs qui copie Yibert? Question oiseuse ; ils s'imitent, se copient et se volent l'un l'autre.

Mais c'est dans une autre direction, cette année, que les pasticheurs et les imitateurs s'en donnent à cœur joie. C'est maintenant Alfred Stevens, et, après lui, Toulmouche et Saintin, qui tournent les têtes et voient une véritable armée peindre après eux des intérieurs habités par de petites dames pom-

SALON DK 187 0. 19

peusement parées. Une dame dans son intérieur, tel est le titre unique qui pourrait convenir à ce que nous montrent MM. Toulmouche, Saintin, Accard, Trouillebert , Steinhardt, Caraud, Marchai, Pecrus, Richter, Verdyn, Tbirion, Gaume.

Quoi donc ! pas une seule silhouette d'homme dans tous ces tableaux? Non. Les falbalas, le jupon régence, la soie et le satin apparaissent seuls; et, en effet, c'est que la femme n'est plus peinte pour elle-même, mais pour sa robe ou son chàle. La femme de tous ces tableaux est aussi peu que possible un être vivant, c'est une poupée ou un mannequin qui, au milieu des potiches et des bibelots qui ornent la cheminée ou traînent sur la table, sert à poser la robe de satin ou le cachemire, qui est le personnage important du tableau. Voilà pourquoi madame est seule admise dans tous ces in-

téricurs, et monsieur, qui n'a qu'un vilain chapeau noir ou qu'un pantalon gris à montrer, perpétuellement tenu à la porte.

De tous ces peintres, M. Alfred Stevens restera incontestablement le premier. D'abord il est l'inventeur du genre; puis sa peinture, comme facture, est d'une largeur et d'une solidité qu'aucun de ses imitateurs n'atteindra jamais; enfin les femmes qu'il nous montre ne sont pas uniquement des poupées, elles vivent, elles sont senties, elles reflètent l'image de la Parisienne moderne, de cette femme dont, à l'allure etàla toilette, on ne sait trop que penser, hésitant à dire a priori si c'est ou non une femme honnête. M. Stevens n'expose pas cette année, et, à son défaut, ce sont MM. Toulmouche et Saintin qui tiennent la tète du bataillon des peintres d'intérieurs féminins.

Elle est en vérité bien gentille, la petite

dame que nous montre à perpétuité M. Toulmouche. C'est qu'il n'a jamais peint qu'une seule femme. Il lui met toutes les robes imaginables, teintes de toutes les couleurs de l'arc -en-ciel; tantôt il la fait brune, tantôt blonde, voire même rousse et châtaine; mais en définitive c'est toujours le même minois. En somme, M.Toulmouche,en dessous de M. Stevens, est parvenu à se faire une place : ses petits tableaux sont bien peints; dans tous il y a de l'air; quoique un peu secs et léchés, ils ne sont point trop durs à l'œil et trop porcelaine. Sa petite dame est généralement assez vivante, et parfois il arrive à lui donner un air piquant qui en fait un être fort attrayant.

Après M. Toulmouche, M. Saintin, et ce que nous avons dit de l'un, nous pourrions, en partie, le répéter de l'autre. Ce serait peine perdue, et aussi bien on n'attend pas

que nous allions faire, dans le détail, l'analyse et la critique des nombreux peintres entrés à la suite de M. Stevens dans le genre qu'il a créé. Nous l'avons dit, pour nous il n'y a pas d'artiste, dans le sens élevé du mot, sans invention; et aussi nous éviterons de mettre en lumière des artistes qui, s'ils ont quelque chose à montrer, ne nous font voir que les dépouilles d'autrui.

Il nous faut cependant excepter un des derniers venus, dont les toiles ne sentent point trop l'imitation des maîtres du genre, M. Gaume. Il expose une Dame aux perles. La femme, nous n'en parlerons pas, elle n'est ici que pour l'enveloppe. Mais ne trouvez-vous pas que cette robe est d'un ton charmant, et que les nuances chatoyantes de l'étoffe, se détachant sur le fond et se mariant harmonieusement aveclui, accusent un peintre ayant une palette originale?

En définitive, le Salon de cette année ne nous révèle, parmi les peintres de genre, aucun nouveau venu, accusant assez d'originalité et d'invention pour se faire une place absolument à part, et il nous faut terminer par l'examen des petits maîtres depuis longtemps connus, MM. Bonvin, Brandon, Edouard Frère. Nous aurons, du reste, d'autant plus de plaisir à nous occuper d'eux qu'ils exposent cette année, chacun dans son genre, des toiles qui sont certainement parmi les meilleures qu'ils aient jamais peintes.

M. Bonvin nous donne un Cloître. C'est un excellent tableau, plein d'air, d'un ton un peu froid et monochrome, comme tout ce qui vient de lui, mais d'une véritable harmonie et d'une grande fidélité d'interprétation.

M. Brandon a un petit tableau, fExa-

men, qui dans sa donnée est un bijou. Nous retrouvons bien là la peinture de genre, dans le vrai sens du mot. C'est, en effet, comme cela que les petits maîtres hollandais nous ont peint tant d'oeuvres charmantes qui nous ont fait vivre avec eux de leur vie intime. M. Brandon, qui est israélite, ne s'est point imaginé, pour attirer les yeux du public, de peindre des bonshommes exotiques, affublés de costumes bigarrés ; il s'est mis à reproduire tout simplement le monde de ses coreligionnaires, et le peuple de la synagogue tel qu'il le voyait et le sentait vivre autour de lui. Et grand bien lui en a pris, car, dans cette voie, il est d'emblée arrivé à un succès légitime et mérité.

M. Edouard Frère, comme toujours, nous donne deux petits tableaux, et, comme toujours, ils nous représentent des enfants . M. Edouard Frère est, par excellence, le

peintre de l'enfance, nul ne sait comme lui en rendre la naïveté et l'espièglerie. Il est vrai que le filon qu'il exploite n'est précisément ni très riche ni très étendu, mais, tel quel, il est original; et Edouard Frère a été, dans son genre, suffisamment inventeur pour voir tout un groupe d'élèves, de copistes, de pasticheurs entrer dans sa voie et la suivre, comme il devait être, en exagérant ses défauts sans atteindre à ses qualités.

Page 1