‹ Critique d'avant-gardeChapitre 5 sur 20 · LES PORTRAITISTES · texte numérisé non relu

LES PORTRAITISTES

Qui nous délivrera des Grecs et des Romains! était, il y a quelque vingt ans, le cri de tous les amis de l'invention personnelle dans les arts. Aujourd'hui , nous sommes délivrés des Grecs et des Romains, le Salon n'en contient plus trace. Pas le

moindre casque à l'horizon , pas la plus faible image de toge et de péplum. Les peintres sortis de l'école de Rome, délaissant définitivement le forum et l'agora, s'en vont, comme M. Bonnat, peindre des scènes orientales, comme M. Hébert, des Italiennes , ou comme M. Cabane! , une mort de Françoise de Rimini et de Paolo Malatesta. La voici donc irrévocablement vaincue , l'école de David et d'Ingres , l'école de peinture la plus fausse, la plus froide, la plus théâtrale que l'on ait jamais connue! On aime tout aujourd'hui, à son exclusion : le xvme siècle qui l'a précédée, Delacroix et les romantiques qui l'ont combattue, et enfin les naturalistes qui lui survivent et lui succèdent.

Yoici déjà plusieurs années que cette disparition du faux classique et de l'antique de pacotille est un fait accompli, mais les

descendants plus ou moins éloignés de David et les élèves engendrés par Ingres, obligés par les transformations du goût public à délaisser ce qu'on s'était plu à nommer la grande peinture, s'étaient réfugiés dans le portrait comme dans une forteresse, et là ils régnaient en maîtres, ayant pour clients les beautés, les hommes d'Etat, les guerriers avides de faire reproduire leurs traits, et, pour admirateur, le public, continuant à goûter leurs portraits, alors qu'il ne pouvait plus tolérer leurs tableaux. Mais aujourd'hui cette dernière forteresse est conquise; les maîtres de la veille tombent au second rang; l'éclat de leur succès est effacé , et un nouveau venu prend tout à coup dans le portrait une position prépondérante. C'est à M. Carolus Duran que nous devons d'avoir remporté cette difficile victoire.

Si Ton veut se rendre un compte exact de ce que sont les portraitistes issus d'Ingres et de FJandrin, contre lesquels M. Carolus Duran vient si heureusement réagir, on n'a qu'à parcourir le Salon, car ils y sont nombreux. Il nous suffira du reste d'examiner une seule de leurs œuvres le Portrait de madame la duchesse de F..., peint par M. Cabanel, le chef de l'école. D'abord, nous avons, en analysant ce portrait, à mettre de côté tout ce qui se rapporte à la couleur, et à ne penser ni à une touche personnelle ni à un coloris original; lout cela, on le sait, a toujours été l'objet d'une aussi sainte horreur pour David, Ingres et les leurs, que les voluptés et les concupiscences de la chair pour les ascètes chrétiens. Donc, dans le Portrait de madame la duchesse de V..., rien qu'un faire propre et léché, qu'un épiderme de peinture pâlotte

et laiteuse, qui ne donne aucune idée de chair et de sang. Mais alors, voyons le dessin.

Quand M. Cabanel dessine les traits du modèle vivant, il se livre à une opération complexe, et l'image qu'il obtient sur la toile est le résultat d'un compromis, qui s'opère entre la figure du modèle posant devant lui et celle du type idéal que , d'après les principes de son esthétique, il ne perd jamais de vue. David, Ingres et ceux de leur école pensent, en effet, qu'il existe un type abstrait, et un seul, du beau en soi; ils prétendent que la beauté idéale, résumé et quintessence de toutes les autres , ne peut s'exprimer que sous une certaine forme, toujours la même. Ceci admis, quand ils peignent la figure humaine pour faire œuvre d'art, selon leurs idées, ils cherchent forcément à ramener le plus près

possible du type abstrait et convenu, le type réel qu'ils ont sous les yeux. D'où cette conséqueuce, que toutes leurs tètes sont jetées dans une sorte de moule uniforme, et non seulement la figure en bloc, mais encore ses diverses parties, le nez, la bouche et les yeux.

Par-dessus cette forme conventionnelle donnée à toutes les têtes et se dégageant tant bien que mal du moule uniforme, il faut cependant que, dans le portrait, ils nous présentent les traits propres du modèle et sa physionomie individuelle; de là le compromis entre le type conventionnel et le type réel, de là ces pauvres figures, toutes au fond d'un même caractère indécis, ayant un air d'absolue parenté et de monotone ressemblance, de là le manque d'accent et d'originalité qu'ont leurs portraits. Et comment en serait-il autrement?

Vous imaginez-vous le genre de difficultés qui enserre l'artiste, lorsqu'il entreprend de dessiner à la grecque le profil de Hyacinthe ou de Grassot, ou de ramener au type de la Vénus de Milo une mercière de la rue Saint-Denis?

Délaissant le terrain conventionnel et rejetant toute idée de type étranger au temps présent, M. Carolus Duran, lui, fait pour le portrait ce que les maîtres naturalistes ont fait pour le paysage. Il se met en face du modèle vivant, et il- cherche h le reproduire par une opération de prime saut, ne voulant voir en lui que ce qu'il possède en propre. Ce n'est donc plus un type indécis, froid, plus qu'à moitié conventionnel . comme ceux de M. Cabanel , que M. Carolus Duran nous donne dans le Portrait de Mmr *** mais un type réel, une femme vivante, la femme de notre temps,

telle qu'elle a, en toutes choses, une manière à elle d'être et de paraître.

Le portrait de M. Carolus Duran a, cette année, les honneurs du Salon ; il est vrai qu'il combine des qualités de plusieurs sortes : d'abord, celles qui rallient l'assentiment des connaisseurs, puis les dehors séduisants qui captivent la foule : une jeune femme, dans une pose élégante, vêtue d'un satin éclatant.

Moins brillant, par le choix du sujet et l'éclat extérieur du coloris, et aussi moins conquérant d'allures que M. Duran, M. Fantin, dans son Atelier aux Batiguolles, rachète ces désavantages, par la science de l'exécution, l'agencement et l'harmonie de l'ensemble, et surtout le sens intime de la vie. Le sujet du tableau est fort simple.

Un peintre — Edouard Manct — assis à son chevalet, et autour de lui un groupe

d'amis qui le regardent peindre. Les héros de la scène sont en paletots et en pantalons noirs, tels que vous et moi pouvons les voir dans la rue et tels que l'artiste les a vus; mais surtout ils sont sur la toile tels qu'il les a sentis vivre. Il y a là, entre autres, Emile Zola. Debout, il tient son lorgnon à la main, dans une attitude particulière, qui est chez lui une sorte de tic. Et aussi bien, quand M. Fantin a voulu le peindre, il ne lui a pas, comme les portraitistes de l'école d'Ingres et de Flandrin, donné une pose convenue prétendue noble, il ne Ta pas montré dans une attitude académique, il ne lui a pas plus communiqué un faux air d'Apollon qu'il n'a dessiné ses membres ou son torse d'après des réminiscences raphaélesques; il a simplement regardé l'habitant des Batignolles de 1870, et après lui avoir découvert sa physionomie

individuelle , ses allures et sa démarche physiques propres, il s'est attaché à fixer tout cela sur la toile, dans toute sa vérité, avec toute sa vie et son sens intime.

Toujours dans la donnée de la vie moderne, nous avons une œuvre qui sort également des sentiers hattus, dans le Portrait de Mme C.j exposé par M. Degas. Ce portrait nous révèle un artiste qui se fera sa place dès qu'il voudra entrer résolument dans la voie qu'il ouvre si heureusement aujourd'hui. La dame représentée réalise un type on ne peut plus original, très vivant, très féminin, très parisien, et aussi M. Degas, de même que MM. Fantin et Duran, expose-t-il un portrait, qui est bien réellement œuvre et création d'artiste.

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EDOUARD MANET

Depuis quarante ans, c'est-à-dire depuis qu'au milieu de nous les artistes se sont mis à peindre en cherchant à développer leur personnalité, au lieu de lui mettre une camisole de force, comme on le faisait sous la dictature de David ; depuis quarante ans donc, il y a toujours eu un artiste, parmi les derniers venus, qui a servi de but aux attaques, dont on a fait des gorges chaudes et auquel les critiques pompeux et à abatjour vert ont tout au plus décoché quelque trait méprisant, quand ils ont daigné s'occuper de lui.

Il serait inutile de citer tous ceux qui se sont ainsi vu traiter à leurs débuts, il faudrait à peu près nommer tous les maîtres de l'école moderne. Puis, lorsque l'artiste

bafoué à ses débuts réussit, par la simple habitude, à rendre familiers ses qualités et ses défauts, le public finit par priser ce qui l'avait fait rire, et l'excentrique de la veille devient le maître du lendemain. Hier encore, c'était Courbet que l'on tournait en ridicule, et, maintenant, c'est à qui le portera aux nues et lui brûlera le plus d'encens. Mais aussi, c'est qu'il est devenu familier, qu'on s'est accoutumé à lui, et que l'efforl de la routine, bafouant ce qui est nouveau, et de la médiocrité, haïssant ce qui est original, se jette sur un dernier venu, sur Edouard Manet.

Qu'est-ce donc qu'un artiste? Appellerons-nous artiste celui qui, voyant un paysage, une scène, une figure, en fixera la reproduction sur la toile avec fidélité, par un travail consciencieux, exécuté dans les règles, mais qui n'ira pas plus avant?

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Si c'est là ce que vous appelez un artiste, je vous connais, et je vous vois, au Salon, grossir les groupes des petits jeunes gens et des jolies femmes qui contemplent certains tableaux à parade et à effet, comme on regarde une image de deux sous ou une photographie. Au contraire, appelleronsnous artiste seul celui qui, ayant des choses une vision puissante et éprouvant à leur aspect une impression personnelle, parvient à fixer sa vision sur la toile dans une forme appropriée, qui communique en même temps son impression? Oui, pour nous, voilà seulement l'artiste, et aussi bien nous ne regardons même pas le tableau où il n'y a quelque chose que pour l'œil; nous ne regardons un tableau que pour le sentir, que pour éprouver à son aspect une impression ou une émotion.

Nous parcourons le Salon, nous passons

devant des centaines de toiles bien peintes, d'une bonne exécution, d'un faire soigné, agréables de sujet ; mais tout cela est terne, sans accent, et n'a rien qui empoigne. Tout à coup, au contraire, nous arrivons devant les œuvres de M. Manet, et voici que quelque chose, se détachant sur le fond uniforme de l'ensemble, nous frappe et nous arrête. Enfin, nous voilà en présence d'un être qui a, sur les choses, sa vue propre, qui fixe le reflet d'une vision née en lui et non point empruntée à ses devanciers ou à ses émules. Voilà donc quelqu'un qui nous procurera, en dilettante, le rare plaisir de voir le monde visible sous un aspect nouveau et original.

Nous nous arrêtons en conséquence devant les toiles de M. Manet, mais nous ne sommes pas seul à stationner devant elles. Au contraire, il y a foule autour de nous,

et tout do suite nous nous apercevons que le bon public, qui tout à l'heure s'extasiait devant n'importe quel pastiche, se gaudit maintenant de notre artiste original, précisément à cause de l'originalité et de l'invention qui nous attirent et nous séduisent.

Et alors commence le concert que nous connaissons et qui accueille tous les artistes inventifs et prime-sautiers :

— Ah! que c'est mal dessiné! On a dit ça pendant trente ans de Delacroix. — Mais ce n'est pas assez fait, <•<> sont à peine des esquisses! Hier encore c'était le refrain sur Corot. — Ah ! mon Dieu! que ces gens sont laids, quels affreux types! C'est encore en partie le résumé de l'opinion des bourgeois sur Millet, etc. Et il en ira ainsi pour M. Manet jusqu'à ce que le public, définitivement familiarisé avec le composé de qualités et de défauts, de clairs et d'ombres

qui composent sa personnalité, l'ait accepté pour aller railler quelque autre nouveau venu.

Etudions donc M. Manet pour ce qu'il y a en lui de nouveau et d'original, goûtonslepour cela, et défaisons-nous de ce système erroné de critique qui prétend classer les choses d'art d'après un type unique et des règles fixes conventionnelles. Dans ces idées, nous ne nous préoccuperons pas plus, en sa présence, du dessin, dans le sens de l'école d'Ingres, que nous ne nous en inquiétons en face de Delacroix ; mais, observant que ses personnages sont bien dans l'air, que leur mouvement est juste, que leurs attitudes ne sentent ni la pose cherchée ni l'effort, nous trouvons que son dessin est ce qu'il doit être pour que l'artiste soit lui-même el non pas un autre.

Nous pouvons maintenant goûter M. Manet tout à loisir, pour le côté où il excelle et où il est si nouveau, pour la gamme de tons et le caractère original de sa palette. Il rapporte, de la vision qu'il jette sur les choses une impression vraiment particulière; nul plus que lui n'a le sentiment des valeurs et de l'accent dans la coloration des objets. Tout se résume, à ses yeux, en une variante de coloris ; chaque nuance ou teinte distincte devient un ton tranché, une note particulière de palette; il ne procède pas du clair au sombre, de l'ombre ta la lumière, mais d'un ton qui fait le clair, à un autre qui fait l'ombre, et ainsi s'explique la singularité native de son procédé de peinture.

On a cherché, comme toujours, des ancêtres à M. Manet, on a dit qu'il s'inspirait de Goya. Celui-ci étant, dans son genre, fort original et même fantasque, c'est sans

doute pour cela que les personnes qui se plaisent à accuser M. Manet d'extravagance aiment à l'en faire venir; mais rien n'est moins vrai, et, en définitive, M. Manet est absolument original, car on peut voir s'accentuer de plus en plus la manière qui constitue sa personnalité.

M. Manet expose cette année deux toiles qui le montrent en progrès sur tout ce qu'il nous avait donné jusqu'à ce jour, alors que déjà, au dernier Salon, son Déjeuner, et, au Salon de 1868, son Portrait d'Emile Zola, nous l'avaient laissé voir se défaisant de certaines hésitations de ses débuts. De ses deux toiles, la Leçon de musique et le Portrait do Mllc E. G..., nous préférons la seconde, comme étant la plus harmonieuse. Nous déclarons, en face de ce portrait, qu'il nous est absolument impossible de comprendre ce qui peut exciter le parti pris de

dénigrement du public. Le ton général de l'ensemble n'est nullement cru ou criard; tout au contraire, la robe blanche de la jeune fille se marie harmonieusement avec le tapis d'un bleu azuré et le fond gris du tableau, la pose est naturelle, le corps plein de mouvement, et quant aux traits du visage, si on leur retrouve le type d'une saveur si particulière, qui est celui de M. Manet, ce type est au moins cette fois-ci plein de vie et ne manque point d'élégance. Pour nous, en voyant le développement persistant d'une figure si accentuée, parvenue de progrès en progrès à peindre une œuvre telle que le Portrait de Mlle E. G..., nous résumerons l'opinion que nous nous sommes depuis longtemps formée de M. Manet, en disant que c'est un inventeur, un des rares qui ait sur les choses sa vue propre et qui. par là, soit vivant.

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