‹ Critique d'avant-gardeChapitre 6 sur 20 · J.-F. MILLET · texte numérisé non relu

J.-F. MILLET

Parmi les maîtres qui exposent cette année, il en est un qui nous paraît s'être surpassé : c'est Millet. Corot nous montre deux toiles de premier ordre, mais nous connaissions déjà le Corot que nous voyons; Courbet ramène à lui tous ceux que ses inégalités avaient plus ou moins éloignés, cependant ses deux marines du Salon ne nous semblent pas devoir occuper dans son œuvre une place supérieure, sinon égale, à ses Casseurs de pierre, ou à sa Remise de chevreuils. Millet, au contraire, nous envoie deux pages, qui sont peut-être supérieures à tout ce que nous avions encore vu de lui.

Novembre et Une femme battant le beurre : tels sont les titres de ces toiles, devant lesquelles vous ne verrez point se presser la

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foule, et que le public ne regarde même pas. Mais aussi c'est que la peinture de Millet n'est pas faite pour la foule; c'est qu'elle est, dans son genre, quelque chose comme ces livres de Littré ou de Stuart Mill placés au-dessus du rayon visuel des lecteurs de Timothée Trimm et de Ponson du Terrail. Il est vrai que Millet ne concède rien au simple plaisir de l'œil, mais qu'enveloppant sur la toile la reproduction de la nature d'une forme sévère, il ne se révèle qu'à ceux qui cherchent quelque chose au delà de l'enveloppe. On ne regarde pas une toile de Millet, on la sent; l'œil ne saurait effleurer cette peinture pour se complaire, comme ailleurs, dans un ragoût de couleurs vives : l'œil ici est simplement l'instrument à l'œuvre pour pénétrer la profonde poésie dont la peinture du maître est imprégnée. Une femme battant le beurre, c'est un

sujet bien simple; si déjà on ne connaît Millet, ou si on n'est du petit nombre des vrais connaisseurs qui, à première vue, pénètrent une toile, on passe, sans même regarder. Qu'est-ce là? une grosse fille de ferme, au milieu d'une laiterie ou tout paraît terne et gris, avec un simple chat à ses pieds! Au premier abord il est vrai que ce n'est que cela. Mais arrêtez-vous, regardez longtemps, sentez cette peinture, et alors vous reconnaîtrez que cette fille de ferme est vivante; non seulement sur la toile elle est une anatomie, elle est une psychologie, et par delà la paysanne pittoresque, vous découvrez la paysanne morale qui, dans l'échelle de l'ordre humain, est l'être que Ton sait. Voilà la femme; mais le matou qui est à ses pieds, pénétrez-le à son tour.

D'abord c'est un chat de village, bête sau-

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vage, nourrie de larcins ou de prises faites sur les rais et les oiseaux, et tout au plus, par surcroît, de quelques croûtes de pain bis, assaisonnées de coups de balai. Cette bête, efflanquée et condamnée au jeûne, a pourtant ses occasions de bombance et de régal. C'est lorsque, à la ferme, on fait le beurre et le fromage : ces jours-là, Raminagrobis, s'il n'a commis quelque méfait, peut s'attendre à prélever sa part de lait caillé sur la portion des oies ou du cochon. Aussi voyez, la bête scélérale et hypocrite! comme elle fait le gros dos, comme elle se montre humble et caressante, comme elle se dodeline auprès de sa maîtresse et se frôle calmement à sa robe. Voyez comme elle se lèche par avance les babines du régal qu'elle se promet, toute confite qu'elle est en gourmandise. Comment! allez-vous vous exclamer, Millet met tout cela sur la toile

kS CRITIQUE D'AYANT-GARDE.

dans un chat! Oui, cher monsieur, tout cela et beaucoup d'autres choses, et il n'y a qu'à regarder ce chat de Millet pour croire à l'âme des bêtes.

L'autre tableau du maître, Novembre, est peut-être plus étonnant encore. Ici, il n'y a rien que la terre nue, un guère t monochrome occupe tout l'espace, c'est lui qui est le tableau. Sur le coin du ciel, qui domine le champ labouré, se détache bien la silhouette lointaine d'un vol de pigeons et d'un chasseur, mais ce n'est là qu'un détail accessoire, comme l'est la herse abandonnée au coin du champ; encore une fois, c'est la terre nue, fraîchement labourée, dépouillée de toute végétation, qui, par elle-même, comme le rideau de Zeuxis, est tout le tableau.

Pour l'œil, à première vue, il n'y a là rien qu'une scène vide qui semble attendre

dos acteurs. Mais ici encore regardez longtemps et attentivement, et bientôt il vous semble que cette terre est vivante, qu'elle exhale un parfum de mélancolie. C'est que la vue de ce coin de la terre froide et nue de novembre a suffi pour impressionner l'artiste, et qu'il a la puissance de fixer son impression sur la toile, avec l'image de l'objet qui l'a ému, quelque ingrat et quelque froid que cet objet puisse paraître. Et c'est par là que Millet prouve si excellemment sa supériorité, étant parvenu à animer ce qui en soi paraît sans vie, et à idéaliser jusqu'au vulgaire et prosaïque labour que les yeux de l'artiste ne s'étaient encore jamais abaissés à regarder. Aussi, il nous semble que, non seulement au Salon de cette année, mais que dans toute l'école moderne, il n'y a rien de plus grand que ces deux Millet. Nous avons atteint le terme de notre tra-

vail et accompli la tâche que nous nous étions proposée. Nous laisserons en partie de coté, avions-nous dit, les peintres en pleine possession de la renommée pour nous attacher aux nouveaux venus, à ceux qui sont encore contestés ou incompris. Dans ces idées, nous avons signalé un certain nombre déjeunes peintres naturalistes, qui ne sont point encore arrivés à occuper la place que leur réserve certainement l'avenir : Guigou, Pissaro, Boudin, Ilarpignies, Huguet; dans le portrait, nous avons applaudi aux efforts de MM. Carolus Duran, Fantin, Degas, pour remplacer par l'observation directe du modèle vivant, les procédés conventionnels de l'école dont M. Cabanel est le chef; nous avons hautement déclaré goûter la peinture si originale de M. Edouard Manet; enfin nous avons dit notre mot sur M. Millet qui, s'il est depuis

longtemps accepté comme un maître, ne nous semble point cependant encore compris de tout le monde. Cela fait, notre but particulier est atteint, car nous n'avons jamais pensé qu'un Salon put être le catalogue raisonné de tous les tableaux d'une exposition.

Mais ici je vois quelque lecteur me prendre le bras pour me dire : — Et M. Regnault? celui-là, n'est-ce donc pas un nouveau venu? et ne trouvez-vous pas qu'il jette assez d'éclat? Comment se fait-il alors que vous le passiez sous silence.

Il est vrai que, parmi les derniers venus, M. Regnault fait grand bruit; c'est un oiseau paré d'un éclatant plumage, et rien n'est plaisant comme de voir les gobe-mouebes s'arrêter ébaubis devant lui. Si nous n'en avons rien dit, c'est que, de toutes les plumes dont il se pare, il nous est encore

impossible de distinguer celles qui peuvent lui appartenir en propre. M. Regnault nous semble piller partout, et le seul talent que nous ne puissions à l'heure qu'il est lui contester, est un art merveilleux à mettre en œuvre les matériaux les plus divers. Mais tout cela ne constitue pas à nos yeux une vraie personnalité, et nous attendrons, pour le juger, d'avoir pu dégager les éléments de son originalité, ce que nous déclarons ne savoir faire, en face de la Salorru' qu'il expose cette année. Combien, du reste, nous avons vu de ces favoris du public qui n'ont brillé qu'une heure et qui, après avoir été les triomphateurs d'un Salon, clans la suite, n'ont jamais pu sortir de la pénombre pour se replacer en pleine lumière!

Nous sommes vraiement fâchés, charmante Salomé, fille aux cheveux d'ébène, enfant du caprice de M. Regnault, de ne

pouvoir plus galamment vous faire notre cour; mais, entre nous, nous ne vous prenons pas le moins du monde au sérieux dans votre tragique rôle de Salomé, et savons fort bien que vous n'êtes rien autre, au fond, que Mimi Pinson ou Mllc Paméla.

[L'Électeur libre, mai et juin 1870.)

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