CRI T I Q U E D ' A V A X T - G A R D E
certain qu'avant les conquêtes d'Alexandre en Asie, l'Inde n'avait ni architecture, ni sculpture. On trouvera les preuves de cette assertion dans la partie de son grand ouvrage sur l'architecture que M. James Fergusson a consacrée à l'architecture de l'Inde *. C'est au contact des Grecs que les Indous ont appris à bâtir en pierre et à sculpter. Leur éducation première s'est faite dans ces villes de la Bactriane et du Pundjab, fondées par Alexandre lui-même ou ses successeurs qui, d'après les monuments qui nous en restent, étaient absolument grecques et formaient ainsi comme des plantations grecques, au sein des populations asiatiques. Les bouddhistes à cette époque dominaient dans l'Inde et, pour représenter l'effigie du Bouddha, ils se sont mis à scul-
1. A history of architecture in ail coun tries, by James Fergusson, vol. II, p. 450. London, Murray.
pter à l'école des Grecs. Le Musée de Lahore, dans le Pundjab, où les Anglais ont réuni tous les restes sculptés- que les fouilles entreprises sur l'Indus et la frontière nordouest de l'Inde ont fait découvrir, contient des statues et des bas-reliefs du Bouddha de style absolument grec. Dans ces œuvres, l'arrangement des cheveux, des plis du costume, la proportion et la forme des traits du visage, tous les détails des draperies et des attributs sont servilement grecs. Puis, lorsque les sculpteurs bouddhistes ont été familiarisés avec la pratique de l'art, ils se sont enhardis à modifier, dans une certaine mesure, la physionomie du Bouddha tout h fait grec, pour obtenir un type qui donnât mieux satisfaction aux conditions physiques et aux particularités de costume que le rituel bouddhique présente comme les attributs nécessaires du Bouddha, C'est ce
Bouddha de forme grecque modifiée que les bouddhistes, sans y plus rien changer, ont porté de l'Inde par toute l'Asie, vers le Sud à Ceylan et à Java, vers le Nord en Chine et au Japon. /
Je puis en parler de visu. Lorsque M. Cernusehi et moi, arrivant en Asie par l'Amérique, vîmes au Japon les grands bouddhas en bronze de Mégouro, de Kamokoura et le plus grand de tous, celui de Nara , de soixante pieds de hauteur, nous fumes frappés d'une certaine ressemblance qu'ils accusaient avec les œuvres de l'art arree. Nous ne pûmes nous empêcher de dire : il y a là quelque chose de grec. Mais lorsque, poursuivant notre voyage, nous eûmes vu les bouddhas en bronze et en bois des temples chinois, puis, à Java, les grands bouddhas sculptés en pierre de Mendout et, enfin, les plus beaux de tous, par la majesté de
L'ART JAPONAIS. loi
l'expression et la hardiesse du travail, les bouddhas colossaux et monolithes, découpés aux parois des rochers de l'intérieur de Ceylan', ce qui n'avait d'abord été qu'un sentiment finit par se changer en conviction.Nous étions là en présence d'un artparfaitement développé, reproduisant partout un même type physique et un arrangement identique des draperies, et ce type et ces draperies fort différents de tout ce que ces pays divers auraient eux-mêmes pu fournir comme modèles. Evidemment cet art était étranger au sol où nous le rencontrions, il était venu du dehors, c'est-à-dire qu'il avait été importé par les bouddhistes avec leur religion. Mais où était-il né, où avait-il eu ses débuts? Nous eûmes la solution du problème, lorsque dans le Pundjab nous vîmes
1. Théodore Duret, Voyage en Asie, p. 219. Paris, Michel Lévv.
les sculptures gréco-bouddhiques du Musée de Lahore, et reçûmes les explications du savant directeur du Musée, le Dr Leitner. En passant par le Japon, la Chine, Java et Ceylan pour arriver dans le nord de l'Inde, nous avions remonté le courant que Fart bouddhique avait descendu, et fait à rebours le même voyage que lui. Le Japon, lorsqu'il a reçu, principalement de la Chine, la religion et l'art des bouddhistes, a donc reçu une part d'art grec, entrée comme alliage dans les éléments constituants de son art. La lumière se fait dans les origines de l'art japonais au vnic siècle de notre ère. Le bouddhisme arrive et il apporte avec lui son art. Les bouddhistes débutent au Japon par l'érection du bouddha de Nara, le plus grand qu'ils dussent jamais y élever. Des documents authentiques nous apprennent que cette statue fut fondue au vme siècle,
sous la direction de prêtres bouddhistes venus de l'Annam. Pour la peinture, nous avons, un siècle après, les kakémonos de Kanaoka. L'existence de cet artiste ne saurait être mise en doute, c'est un personnage parfaitement historique. Un kakémono du à son pinceau a figuré à l'Exposition japonaise de la rue de Sèze. Son style était purement bouddhique et, comme le bouddha fondu de Nara, le bouddha peint par Kanaoka était une œuvre de cet art bouddhique éclos d'abord dans l'Inde, que les bouddhistes portaient partout avec eux.
Avant l'arrivée du bouddhisme, les arts de la sculpture et de la peinture étaient-ils déjà cultivés au Japon? On n'a point à ce sujet de renseignements certains, et aucun monument d'un art primitif antérieur au bouddhisme, en supposant qu'il ait existé, ne nous est connu. On peut donc, avec
plausibilité , attribuer la première floraison de la sculpture et de la peinture., au Japon, à la venue des bouddhistes. Mais l'art qu'ils apportaient était déjà complètement développé et il devait se maintenir sous sa physionomie primitive, avec la persistance des arts hiératiques, emprisonnés dans les formes arrêtées d'un rituel religieux. L'art bouddhique est venu jusqu'à nous en conservant presque intact son caractère original, et il était, sur le sol du Japon, ce qu'il y avait de moins japonais.
Après la lueur que jette l'arrivée du bouddbisme au Japon, de longs siècles s'écoulent, pendant lesquels on n'a que des renseignements vagues. Les monuments restent rares et sont difficiles à démêler. (Test là la véritable époque d'incubation de l'art japonais. Pendant ces siècles d'obscu-
rite, les Japonais s'assimilent silencieusement les éléments introduits du dehors par les bouddhistes ou empruntés aux diverses écoles d'art chinois. Ils ajoutent à la reproduction de sujets purement bouddhiques ou chinois, celle de sujets fournis par l'histoire ou les légendes japonaises et, pour y réussir, modifient plus ou moins les vieilles formes du dessin et la technique de l'art.
Toujours est-il qu'au xv° siècle, une puissante floraison artistique se produit au Japon. Les deux grandes écoles de Kano et de Tosa qui vont se partager la peinture et venir jusqu'à nous se fondent ou se développent. L'école de Kano doit sa création à trois peintres du nom de Kano, d'une même famille, se succédant des premières années du xvc siècle àFannée loo9. C'étaient des artistes puissants, comme le prouvent
leurs kakémonos et les recueils de reproductions des vieilles peintures japonaises, le Tanyou Ringoua et le Gouashi Konayo. L'école de Kano se rattache étroitement, par son style, à Fart chinois, c'est l'école du blanc et du noir, de l'exécution pleine de brio, à grands coups de pinceau. Elle emprunte un grand nombre des sujets qu'elle traite à l'histoire et aux légendes bouddhiques.
L'école de Tosa s'épanouit, de son côté, au xvc siècle , sous l'influence de Tosa Mitsiounohou. Mais, contrairement à celle de Kano qui s'inspire de l'art chinois, elle ne fait que porter à sa perfection le vieil art japonais. Elle est ainsi, essentiellement, l'école nationale, perpétuant le style et les procédés éclos aux temps anciens, sur le sol du Japon. Elle se distingue de l'école de Kano par un dessin plus serré, des con-
tours plus précis et l'emploi de couleurs vives, rappelant la miniature.
Quelle que soit la part d'emprunt à Fart chinois et à l'art traditionnel bouddhique qui subsiste encore dans l'art japonais, des xvc et xvie siècles, il n'en est pas moins vrai que les écoles de Kano et de Tosa ont été bien réellement novatrices et nationales, car un œil exercé distingue immédiatement leurs productions de celles de l'art chinois. A partir du plein épanouissement des écoles de Kano et de Tosa, il ne subsiste plus de lacunes dans l'histoire de l'art japonais. Les artistes deviennent de plus en plus nombreux, et M. Gonse nous les fait connaître dans son Art japonais1, en puisant aux sources les plus authentiques. A mesure que les artistes se succèdent, ils se rapprochent de la nature qu'ils ont sous