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Gonse, Y Art japonais, 2 vol. Paris, Quantin

les yeux, le fond des sentiments nationaux prend chez eux graduellement le dessus, ils deviennent de plus en plus Japonais. Et au xvnc siècle se produiront, pour s'épanouir en plein dans le xvmc siècle, ces écoles de dessin et de peinture qu'on appellera vulgaires, afin de les distinguer des écoles traditionnelles de Kano et de ïosa. Les écoles vulgaires auront tout à fait délaissé la reproduction des scènes bouddhiques, la peinture des héros et des sages chinois, pour s'adonner exclusivement à l'étude des scènes de la vie et du paysage japonais.

Les diverses branches de l'art se développent parallèlement à la peinture. Le xviie siècle est une époque spécialement heureuse, pour Fart des laques, de la céramique, de la ciselure des métaux. Ses productions, débarrassées des traces d'archaïsme et de timidité qui se découvrent

dans celles des siècles antérieurs, sont pleines de force, de liberté et de souplesse. Au xvnc siècle fleurissent Ninseï, considéré par les Japonais comme leur plus grand décorateur céramiste; Oumétada qui ciselle les gardes de sabre enfer, avec une ampleur qu'aucun autre n'atteindra; Miotshin Mouné barou qui forge le grand aigle en fer, aux parties imbriquées . du Soutb Kensington Muséum de Londres, ouvrage absolument unique dans son genre. Cet artiste faisait partie d'une famille adonnée au travail du fer et à la fabrique des armures, dont les membres, se succédant les uns aux autres, ont travaillé et produit pendant plusieurs siècles. La suite des Miotshin au Japon est quelque ebose d'analogue à celle des Pénicaiid parmi les émailleurs de Limoges.

Le passage du xvne au xvine siècle est marqué par l'apparition d'un des artistes

les plus personnels et les plus originaux du Japon, Korih, né en 1661. Il était laqueur. On a des objets en laque signés de lui, qui ont été certainement travaillés de ses mains. C'était donc ce que nous appellerions un artisan. Mais on lui doit aussi des séries de dessins et des peintures qui, de même que ses laques, révèlent une telle originalité, une telle invention, une telle maîtrise, qu'on ne peut se dispenser de le ranger parmi les plus grands artistes. Il nous représente ainsi le type parfait de ces artistes inventeurs et en même temps ouvriers, que nous avons dit avoir existé au Japon. Les Japonais mettent ses laques, au-dessus de celles de tous les autres. Son influence a été immense sur Fart des laques, et sur celui de la céramique, par l'intermédiaire de son frère Kenzan, qui était céramiste et avait adopté son style. Korin, doué

d'une sûreté de main étonnante, procède par grands traits prolongés, par coups hardis, en poussant la simplification à ses dernières limites. Son faire est plein de mouvement, et tellement original que le moindre trait en est reconnaissable. Il n'y a plus rien de chinois dans ce style, tout y sent le terroir national, aussi les dessins de Korin, gravés et réunis en volume, demeurent-ils la pins parfaite expression de l'art japonais appliqué à la décoration.

Les objets d'art, laques, gardes de sabre, netzkes, foiikousas produits pendant la seconde moitié du xvme siècle et la première du xixe, se distinguent de ceux du xvne par la finesse plus grande du travail, la prédominance des détails, la richesse accrue des matières premières et dos incrustations.

C'est cette partie de l'art japonais que nous avons la première connue en Europe. Elle

a une certaine ressemblance, parce qu'elle est élégante et raffinée, avec notre propre art du xviuc siècle et, à ce titre, ne saurait manquer, au milieu de nous, de frapper et de séduire.

L'art de la gravure sur bois a été lent à se développer au Japon. Ce n'est qu'à la fin du xvne siècle qu'il dépouille les caractères d'archaïsme. A la fin du xvme, il atteint tout son éclat et devient absolument national en s'ouvrant des voies que les Chinois n'avaient pas soupçonnées. Les graveurs se doublent à cette époque d'habiles imprimeurs, qui excellent dans l'art des impressions à plusieurs tons ou en couleurs. La xylographie japonaise a été très féconde. On a pu, avec les livres illustrés ou les suites de gravures sans texte désignées comme albums, former des bibliotbèques de plusieurs centaines d'ouvrages, les plus

variés par le style, le genre des illustrations, la nature des sujets, la plupart pleins de verve, de gaieté et d'humour. Cependant la gloire de la gravure japonaise a été de faire connaître Hokousaï, l'artiste le mieux doué, le plus puissant, le plus complet à tous égards de sa nation. Hokousaï a rempli la première moitié du xixe siècle et, peu après sa mort, le Japon tout entier se métamorphosait sous l'influence des changements, dus à l'arrivée des Européens. L'œuvre d'Hokousaï sert ainsi de couronnement à l'ancien art japonais et en donne l'expression suprême définitive.

Un art donné est l'image d'un peuple.

Et précisément parce que l'art japonais s'est développé dans un milieu fermé, en s'imprégnant de plus en plus du sentiment et des goûts nationaux, nous ne pouvons y

trouver que ce que le génie japonais possède et contient. Or quand on considère les parties élevées de son développement et de sa civilisation, on s'aperçoit que tout un ordre de choses a manqué au Japon. Il n'a point connu les grands systèmes métaphysiques ou philosophiques, les compositions idéalisées de la poésie épique, les longs ouvrages en prose ou en vers, systématiquement liés dans leurs parties pour former un ensemble logique. Ce qui correspond dans l'art à ces manifestations de la pensée et de l'imagination, lui fait également défaut. Il n'a cultivé ni la grande architecture de monuments en pierre, ni la sculpture reproduisant le corps humain dans l'ampleur de sa force et de sa beauté, ni la peinture représentant les grandes scènes compliquées de la vie réelle ou de la fable. L'art japonais ne s'est donc point élevé à

la hauteur atteinte par l'art européen, mais cette infériorité relative ne l'empêche pas d'être en soi un tout harmonieux et complet, et quelques-unes des parties où il a excellé l'emportent sur les parties analogues de Fart européen.

Si l'art japonais est resté inférieur du côté de la force équilibrée et de la pensée réfléchie, par contre il triomphe dans la représentation des aspects fugitifs de la nature, dans le rendu du mouvement dos êtres et des choses. D'un coup d'oeil rapide l'artiste japonais saisit les attitudes les plus fuyantes, gestes, poses et grimaces, de l'être humain; le vol des oiseaux et des insectes ; le frémissement du léger bambou ; l'agitation de la vague et des eaux en mouvement; l'aspect de la pluie ou de la neige qui tombe, du vent qui déchiquette le feuillage et balaie la campagne. Ne se servant

jamais, pour peindre ou dessiner, d'un instrument à pointe résistante, employant exclusivement le pinceau manié à main levée, l'artiste japonais, auquel nul relour sur la première touche n'est possible, fixe sa vision sur le papier de prime saut, avec une hardiesse, une légèreté, une sûreté, que les artistes européens les mieux doués, habitués à d'autres pratiques, ne sauraient atteindre. C'est à ce procédé, autant qu'aux particularités de leur goût, que les Japonais ont dû d'avoir été les premiers et les plus parfaits des Impressionnistes.

Vivant sous un ciel lumineux, dans une atmosphère d'une extraordinaire transparence, les Japonais semblent posséder une acuité et une délicatesse de vision supérieures à celles des Européens. Pour eux, promener l'œil sur de belles couleurs est une volupté. Aussi, dans leur art, L'éclat el

l'harmonie du colons sont-ils, plus que dans tout autre, une condition essentielle de beauté. On peut même dire qu'ils ne sauraient envisager comme œuvre d'art un objet péchant par la couleur. De là vient que dans la coloration des choses qui prêtent le mieux aux effets de couleur, les étoffes, les broderies, la céramique, ils sont arrivés à des combinaisons de tons et à des raffinements de nuances tout à fait extraordinaires. De là vient que dans ces branches de l'art, où la matière semblait rebelle aux différenciations de coloris, comme le bronze, ils ont inventé des patines et des alliages variés, qui leur ont permis d'obtenir des fonds de toutes les nuances. Par la même cause, ils ont incrusté les objets en métal, comme les gardes de sabre ou leurs petits meubles et leur boites en laque, de toutes les matières susceptibles d'éclat :

l'argent, l'or, le corail, la nacre, l'ivoire. Dès que Fart de l'impression s'est perfectionné au milieu d'eux, ils y ont introduit la couleur, en rehaussant, dans la plupart des livres, les traits en noir du dessin de tons variés, bistre, bleu, couleur chair, et, ne s'arrêfant qu'aux dernières limites que permettent les moyens matériels, ils sont arrivés à produire des gravures et des images coloriées d'un éclat et d'une hardiesse de tons que les Européens n'ont jamais pu égaler.

Les dessins d'ornementation, appliqués, dans les arts européens, sur les objets à décorer, y sont toujours mis d'une façon symétrique et régulière, par parties se répétant. Il semble que quelque chose de cet ordre logique, de cette conception de parfait balancement qui a conduit à trouver les ordres d'architecture, se soit fait sentir

jusque dans les moindres détails des arts européens. Mais les Japonais, qui n'ont connu rien de semblable, procèdent dans le décor d'une tout autre façon. On dirait au contraire que le balancement et la répétition symétrique leur répugnent et qu'ils les évitent le plus possible. Ils suivent leur caprice, s'abandonnent à la fantaisie, jetant de-ci de-là les motifs du décor, sans système apparent, mais avec un instinct secret des proportions qui fait que le résultat satisfait pleinement le goût. Le décor japonais doit à ces procédés un imprévu et une variété inimitables, et M. Gonse est parfaitement dans le vrai lorsqu'il dit que les Japonais sont les premiers décorateurs du monde.

HOKOUSAI

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