‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 10 sur 30 · LÉOPOLD MABILLEAU * VICTOR HUGO · texte numérisé non relu

LÉOPOLD MABILLEAU * VICTOR HUGO

Condenser en deux cents petites pages à l'usage des gens du monde ce qu'il faut savoir d'essentiel sur un grand écrivain n'est pas chose facile, surtout quand cet écrivain a été plus de soixante ans un premier rôle dans la vie littéraire et politique de son pays, quand il fut une des forces de son siècle, quand il est devenu une des gloires de l'humanité, quand il s'appelle Victor Hugo. Là tâche réclame une certaine bravoure et je commence par féliciter M. Mabilleau de son courage.

Il a dû se résigner à opérer sur l'homme qu'il prenait pour sujet d'études des amputations énor-

et la philosophie de Victor Hugo, j'aime mieux vous dire tout do suite que vous ferez bien de chercher ailleurs. Il eût été pourtant curieux do coouaître sur ce point l'avis motivé de M. Mabilleau, qui est, je crois, professeur de philosophie.

Victor Hugo a eu cette étrange fortune que de purs littérateurs, comme MM. Brunetièreet Lemaitre, lui refusent toute valeur philosophique,tanclis que de vrais philosophes, comme Guyau et Renouvier, n'ont pas dédaigné d'étudier avec respect ses conceptions de songeur, sinon de penseur. On eût souhaité que M. Mabilleau essayât de départager les voix.

De même on eût été fortaiso devoir rassemblées,

jugées, expliquées, les idées sociales que le poèlo ou l'orateur a lancées dans le monde, sur les ailes do sa parole.

Ici une femme lui apparaît, presque folle de honte, enveloppant d'une tendresse maternelle, d'une indulgence égale criminels ot malheureux,

toutes les espèces de misérables, et elle dit au voyant :

On me croit la Pitié. Fils, je suis la Justice.

Là, le vieil ennemi des royautés plaint les princes, victimes de leur naissance, forçats du trône, condamnés par leur puissance héréditaire à l'orgueil, à la dureté, aux vices inhumains, et il s'écrie :

Je pleure sur les rois, ces grands déshérités !

Sont-co là des idées si courantes, si banales qu'elles méritent d'être laissées dans Tombre?

Que pensait encore Técrivain deTavenir promis aux religions, à la Franco, à Thumanité ? Qu'entendait-il, quand, dans son discours au Congrès de la paix de Lausanne, il identifiait république et socialisme? Point de réponse à ces questions qui sont cependant intéressantes.

Peut-être après tout qu'elles le sont trop, je veux dire qu*elles risquent do brûler les doigts qui osent y toucher. M. Mabilleau se contente de nous dire : « Toutes les théories politiques et sociales de Victor Hugo sont une conséquence de son système littéraire ou, pour mieux dire, de son imagination. » — C'est vague, probablement faux, et peu compromettant.

Au fond, M. Mabillcau n'étudie dans Victor Hugo quo l'artiste, comme si l'autour des Châdmenls et des Misérables pouvait èlro traité en adepte de l'art pour l'art I Disons plus encore I II détache l'artiste du milieu ambiant pour ne le considérer qu'en lui-môme.

Uncbiographiesommaire,écourtée, effacée, sous prétexte que « la vraie vie d'un poète, c'est sa poésie même »; à peu près rien sur l'évolution de son génie, sur l'inlluencc que les événements et les cliangements de l'opinion dominante ont ' pu avoir sur la direction de sa pensée ;tout cela remplacé par l'affirmation hardie que Victor Hugo Il ne doit rien qu'à lui «.Les historiens ne seront pas satisfaits do la première partie du livre de M. Mabilleau.

Ils trouveront que les théories assez peu claires de l'école romantique ne sont pas beaucoup éclaircies par une explication qui aboutit à ceci : Le romantisme, c'est Victor Hugo.

lisse plaindront d'un certain pêle-mêle défaits et de dates dans l'énumération desœuvres qulont paru aux environs de 1830.

Hs se demanderont, par exemple, comment par la trouée d'Hernani apu passer, ainsi que l'affirme

Tauteur (p. 63), VOihello d'Alfred de Vigay, joué plusieurs mois auparavant.

Ils regretteront que Victor Hugo soit présenté comme ayant été, durant trois quarts de siècle, « le souple et constant interprète » de l'esprit national en France. Ils auront peine à oublier que cet accord constant du poète et de la majorité des Français a été singulièrement rompu (je le dis à Thonlieur du poète) durant ses dix-neuf ans d'exil.

Ils concluront, j'en ai grand'peur, que M. Mabilleau en use légèrement avec l'histoire.

Heureusement (j'ai hâte de le dire), la seconde moitié du livre de M. Mabilleauest bien supérieure à la première.

On peut et Ton doit étudier un grand écrivain dans son développement historique, dans ses rapports avec la société environnante ; on peut et l'on doit aussi Tétudier dans la constitution intime de son génie, dans les facultés fondamentales qui sous tous les changements de surface demeurent identiques en un même individu.

C'est à cette dernière partie de sa tâche que M. Mabilleau a consacré toutes ses forces. Il cherche dans le tempérament de V. Hugo, dans sa

loin des admiratioQS aveugles, qui se borucnl à s'oxtasjor sans rien expliquer en criant : Sublime ! Inouï t Prodigieux t — et des dénigrements pou intelligents qui réduisent le génie du poète à la puissance verbale, quifoiilde lui un simple arrangeur de mots et de rimes.

Il y a des vues neuves cl même justes dans cet essai de critique psychologique et scientifique.

Ah 1 dame 1 je ne prétends pasque ces analyses subtiles et compliquées soient d'une lecture facile et aimable. M. Mabilleaii- prodigue plus que de, raison, même pour un philosophe, les grands mots afcstraits. Son langage dégénère, parfois en une sorte d'algèbre. Il devient rébarbatif à force d"ètro savant et certaines phrases se perdent en uneobscurité qui n'est pas toujours imputable à la profondeur de l'idée qu'elles enveloppent.

Mais du moins la méthode suivie n'est point banale. C'est un sérieux effort pour démêler et pour rattacher par un lien logique plusieurs manifestations très diverses de la force intérieure dont Tœuvre du poète est la visible et multiple expression.

Je recommande aux curieux des remarques fines, et par cela môme çà et là contestables, à propos de ces questions : Que voit Victor Hugo ? Comment voit-il ?

Je leur signale encore une tentative à demi heureuse pour classer les images dont le poète a si abondamment étoile sa prose et ses vers. Quel est leur degré d'intensité, leur mode déformation ctd'encliaînement? En quelle mesure intéressentelles la sensation, le sentiment, la pensée? Autant de problèmes délicats qu'il est méritoire d'avoT posés, môme quand on ne les a pas entièremei.t résolus.

Dirai-jo, après cela, que M. Mabilleau a surpris le secret du génie de Victor Hugo ? Il m'en voudrait de récraser sous ce compliment-pavé.

Ne dit-il pas lui-même dans une phrase, d'ailleurs plus modeste que correcte : « On objectera...

tronc et les racines, sans atteiiiore la vio iiiierut], qui fait inonterla sève et craquer l'enveloppe 30us l'effort de la tension organisatrice. Qui songe à le nier? »

II serait cruet de prendre au pied de la lettre cet aveu, qui fait honneur k la franchise do l'auteur. Maison ne saurait méconnaître qu'il coatientune part de vériLé.

Esprit analytique, habile à saisir le détail des choses, il ne sait pas aussi bien pénétrer jusqu'à leur âme, jusqu'à ces profondeurs où les diverses parties d'un être, disjecti membrapoetœ (citons du latin ; nos* moyens nous lo permettent, comme dirait Giboyer) se relient et se coordonnent en un ensemble vivant, organique, harmonieux.

Je dirais presque, en reprenant la comparaison dontils'estlui-mème servi,que les branches et les feuilles lui cachent parfois le tronc du chêne colossal dont il e^ssaie de mesurer la grandeur.

On cherche en vain ces formules précises où se résume on traits lumineux la physionomie A\\n grand homme. Les rayons épars ne se rassemblent pas en faisceau. M, Mabilleau nous dit, en terminant, que Victor Hugo futwl'Hermès du verbeetlo

Mage de la nature. » Je le veux bien : mais je crois qu'il a été encore autre chose. La synthèse me semble insuffisante.

C'est la faute de Victor Hugo aussi. Il se dresse comme une montagne géante, comme un Mont- Blanc si vaste qu'il faut plusieurs journées pour en atteindre le sommet ou pour en faire le tour.

Son énormité renferme tout un monde. Les nuages s'amoncellent sur sa tête;' les rocs abrupts, les glaciers d'une blancheur étincelante hérissent ou parent ses flancs ; l'avalanche y gronde ; le torrent y roule ses eaux grises ; à mi-hauteur, verdoient des forêts,

Où le silence dort sur le velours des mousses, des prairies où gazouille sans fin

Cette longue chanson qui coule des fontaines.

Un peuple entier s'agite à sa surface. Les son nailles des troupeaux se mêlent aux cris aigus des aigles et au sifflement des marmottes ; des villages se cachent dans ses plis ou s'étalent sur ses pentes ensoleillées.

Comment rendre en quelques pages ce fourmillement de vie et de couleurs, cette infinie variété d'aspects, ce perpétuel mélange du gracieux et du grandiose, du doux et du terrible ?

étudié d'une façon neuve une des faces de l'œuvre . de Victor Hugo. C'est assez pour qu'on lui pardonae d'avoir négligé les jautres.

Septembre 1803,

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