DE 6RBBF : LES LOIS SOCIOLOGIQUES
S'il est une vérité avérée, proclamée, reconnue, c'est que tous les socialistes sont des charlatans et des ignorants.
Demandez plutôt aux hommes et aux journaux sérieux. Consultez V Académie des sciences morales et politiques, ce Sénat conservateur des saines doctrines économiques, cette quintessence de la sagesse bourgeoise, ce sanctuaire de la science officielle !
Science officielle! Gomme ces deux mots accouplés font bien! Et comme la France doit être fière d'être, en Europe, à peu près la seule nation qui
assez audacieux pour coiilcslor les dogmes sacrosainls I
— La science vous condamne, malheureux I La science prouve que les faibles sont la proie prédoaUnée dos forts, que la misère est le lot nécessaire d'une partie de l'iiuinani té. Croyez-vous donc, ô socialistes t pouvoir échapper aux lois inéluctables de la science ? {Inéluctables est toujours d'un bol eiTt't, à la fln d'une période).
Et M. Raffalovitcli fait écho à M. Léon Say, M. Leroy-Beaulieu (Paul) à M. Leroy-Bcaulieu (Anatole). Comment résister à tant d'autorités, considérables puisqu'elles sont estampillées?
Si pourtant leur sciente était sujette à caution t Si elle' était conlrcdîle par une autre science, moins officielle, mais plus indépendante et plus ' scientifiquet
Voilà qui serait inquiétant I
Or, on éprouve celte espèce d'inquiétude en lisant le livre récent de M. Guillaume de Grcef y;ir les Lois sociologiques.
L'auteur est docteur en droit et professeur à rUniversité de Bruxelles. Il s*est voué à l'étude des sciences sociales et il travaille bravement à en construire la philosophie.
Son ouvrage est précis, méthodique, solidement pensé. Rien qui sente la déclamation creuse; aucune tendresse pour les utopies. Un effort tranquille et grave pour débrouiller les lois qui président au développement des sociétés.
C'est de la science froide, sereine, marchant à pas* comptés, ne reculant ni devant les mots techniques ni devant les démonstrations ardues, si bien même qu'un article de journal est un cadre trop étroit pour en exposer les conclusions, pour en discuter les formules.
Faute de mieux, nous pouvons du moins relever ici d'étranges concordances entre les doctrines de ce savant et celles de ces iijnorants de socia-
listes.
• M. de Groef insiste sur la nécessité de faire de la sociologie intégrale, c'est à-dire d'étudier concurremment toutes les sciences sociales, attendu que les faits sociaux sont liés les uns aux autres comme les parties connexes d'un même organisme.
; Aux économistes do la vieille école ne voyant dans les hommes que dos bras et des cliiffres, et cantonnés dans leur spécialité comme dans une forteresse, je me fais un plaisir d'indiquer le passage suivant : (p. 87).
« Tant que l'économie politique a eu la prétention de se suffire à elle-même , elle devait
sacrifier à ses formules arides nos besoins affectifs et familiaux, déprimer nos aspirations artistiques, violer continuellement les données des autres sciences, notamment de la physiologie et de ^la psychologie, dénaturer et abaisser nos mœurs et la morale de la manière la plus choquante, en nivelant notre dignité aux seules et égoïstes préoccupations d'un industrialisme à outrance, mettre en péril tous les progrès du droit en livrant riiumanité à tous les assauts d'une concurrence illimitée érigée en système et en loi, et finalement aboutir en politique à une simple négation de toute intervention de la volonté collective, c'es^ à-dire en somme à ia destruction du corps social... »
Un socialiste ne serait pas plus sévère.
Voici maintenant pour ceux qui raillent et combattent la limitation des heures de travail: (p. 90),
« Tout effort, au delà d'une certaine limite, tend à se ralentir, à s'affaiblir; toute attention diminue et finalement même est distraite, puis abolie entièrement. Ainsi la première législation à réclamer, en ce qui concerne les accidents du travail, est une législation qui limite la durée du travail en tenant compte des impératifs catégoriques de la physiologie et de la psychologie... »
Je continue à cueillir les citations. Je ne veux fournir, comme disait Montaigne, « que le filet à 'es lier ».
N*avez-vous jamais entendu des gens du monde, des lettrés, de belles dames se plaindre qu'ouvriers et paysans eussent les mains si noires et l'esprit si mal dégrossi? Que ces délicats veuillent bien méditer ces lignes suggestives : (p. 89).
' « Que voiilez-vous que soit, au point de vue politique, au point de vue du droit, de la morale.
père, ia mère et même les enfants sont, par le fait de notre organisation ou plutôt de notre désorganisation industrielle, condaraniSs à ne se voir pour ainsi dire jamais, à vivre dans la promiscuité dans un taudis infect; oil l'enfant est arraché à l'école trop tôt, où la femme est détournée du mopago et Je sa fonction éducatrioo; où le père est enlevé à lout et à tous pendant les trois quarts de la journée, n'ayant plus d'autre besoin en rentrant de l'ouvrage que celui de manger, do boire et de dormir, sans la moindre pré- Oîcupation morale ni intellectuelle (il n'en a pas b loisir), ni sans autre excitation idéale que colle que peut procurer l'alcool? u
Aux attardés qui s'obstinent dans la jicrpclnolle opposition do l'Etat et do l'individu, je pourrais encore recommander colle formule :
« L'Etat n'est pas l'anlitliése, mais la syntliiiso des individus. «
Aux réactionnaires honteux qui, alin de paraître progressistes, essuient do fui™ croire que lo sociaUsme est un retour en arrière, une régimes-
sioii vers les âges barbares, je dédie cette dernière citation : (p. 168).
.« La loi du retour aux formes primitives me semble inacceptable. Bien qu'elle semble s'observer, notamment en économie sociale, dans une certaine tendance vers les formes collectives primitives, particulièrement de la propriété, et de même dans quelques écoles artistiques ou dans plusieurs desiderata politiques tels que la législation directe, le référendum, etc., ce retour n'est qu'apparent, il indique simplement, la nécessité de renouer nos liens traditionnels avec Tégalité homogène, mais rudimentaire, primitive; les sociétés modernes ne pourront le faire, dans tous les cas, qu'avec d'énormes modifications et adaptations en rapport avec leur complexité croissante... »
Ainsi, la sociologie vient corriger un certain nombre d'erreurs accréditées par la pseudo-science des économistes purs et prêter son appui aux thèses des théoriciens socialistes.
Est-ce pour cela qu'on lui a fait jusqu'ici en Franco uno si petite part dans l'enseignement et qu'on a laissé aux Universités jétrangères l'honilQpjr U'organiser ces études nouvelles?
logic, et qu'il s'est fondé cotte année, sous la direction de M. René Wornis, une Revue internationale de sociologie, qui promet d'être éclectique.
Je sais encore qu'il existe- une Ecole libre des sciences morales et politiques, antichambre et succursale de l'Académie du même nom.
Je sais même quo les Facultés de Paris se proposent d'inaugurer, dès la rentrée prochaine, des cours do sciences sociales avec des conférences pratiques, où élèves et professeurs travailleront en commun.
Tout cela prouve l'intérêt grandissant qui s'attache à cet ordre de connaissances. Seulement, dans nos écoles libres, ou bien l'enseignement sociologique est inspiré d'un esprit trop exclusif, ou bien il n'occupe au programme qu'une place peu proportionnée à son importance.
Puisque l'Etat songe à marclier à son tour dans la voie frayée par l'initiative privée, nous n'Iiésitons pas à l'en féliciter, tout en exprimant deux vœux, deux modestes vœux à l'adresse de ceux qui le représentent.
L'un, c'est qu'on sache ne point séparer ce qui est uni dans'la réalité, qu'on veuille bien étudier de front et d'après une méthode uniforme, non
pas seulement les lois du développement matériel des sociétés humaines, mais aussi celles de leur évolution morale, religieuse, littéraire, artistique» politique, etc.
L'autre, c'est que renseignement soit largement ouvert aux théories réputées non -orthodoxes et partant confié à des hommes n'ayant pas peur de se rencontrer à l'occasion avec le socialisme, qui, lui aussi, entend rester et devenir de plus en plus intégral et scientifique.
Paris aura-t-il bientôt un Institut sociologique répondant à ce double idéal ?
Sera-t-il bientôt sur ce point à la hauteur de Bruxelles ? Nous voudrions Tespérer,
Octobre 1893.