‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 12 sur 30 · UN HOMME D'ÉTAT (LOUIS RUCHONNBT · texte numérisé non relu

UN HOMME D'ÉTAT (LOUIS RUCHONNBT

Avec votre permission, mon cher Millorand, je vais faire celte fois une infiJélitc à la critique des livres pour parler aux lecteurs de la Petite RépU' bliqiie d'un mort d'hier, d'un homnio pohtique comme je souhaiterais qu'il y en eût beaucoup en France.

Il était l'honneur et la fleur de celte petite démocratie suisse qui pourrait, sur tant de points, servir de modèle à la démocratie frangaîse. Ses compatriotes le pleurent avec une rare et touchante unaniniité; mais ce n'est pas seulement en son pays qu'il a droit aux hommages et aux

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regrets; ce n'est pas seulement en son pays que le souvenir de ce qu'il a été peut hausser les cœurs et les caractères.

Quelques traits de sa physionomie suffiront à montrer ce qu'il eut d'original et de vraiment grand.

Louis ïluchonnet a été douze ans de suite conseiller fédéral, et, durant ce temps, deux fois président de la Confédération. (Un beau cas de longévité ministérielle qui doit paraître invraisemblable à nos ministres!) C'était donc bien un homme de gouvernement. En France, cela serait synonyme d'homme de résistance. Où est-il chez nous, sauf en temps de révolution, le ministre ou le chef d'Etat qui n'ait usé de son autorité pour s'opposer aiîx réformes réclamées par le peuple?

Louis Ruchonnet, au pouvoir, comme au temps où il était simple député, est resté résolument homme de progrès, bien plus! homme d'initiativre. Il a été pour ses concitoyens, dans toute la force du terme, un conducteur, un guide.

Dans un discours de fête, qu'il prononçait en 1890, il disait : « Nous voudrions conquérir l'affection des peuples en faisant de notre territoire neutre et pacifique le laboratoire où s'étudie et

- Qu'en pensent les timorés, qui ont peur de la moindre expérience sociale et essaient de se barricader contre l'avenir?

Ce n'étaient pas là do vaines paroles? Dans son canton, il avait été le premier à proposer l'impôt progressif. A Berne, il fut de ceux qui engagèrent la Confédération dans la voie des lois ouvrières. ■ Il disait encore :

« Nous devons ètro une famille de frères... Que la solidarité soit notre inspiratrice t Tel est riche aujourd'hui qui est pauvre demain. Tçllo contrée dont les industries fleurissent peut voir sa prospérité brusquement atteinte par les barrières qu'élève la politique rétrograde d'un voisin. Telle région, au sol fertilisé par le rude labour de nom* breuses générations, peut voir tarir, sous le suçoir d'un ennemi presque invisible, la source de ses généreux produits. Si ces épreuves doivent nous atteindre, qu'elles nous trouvent unis comme au jour du péril, comme au jour des cataclysmes, n'écoutant que la voix de la solidarité et répétant lu vieille devise de dos pères': Un pour tous, tous pour un I »

Voilà qui repose, n'est-il pas vrai, de la respectable insignifiance ou de l'esprit pusillanime de

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certaines harangues ministérielles, voire présidentielles.

Celui qui parlait ainsi vit grandir, sans en être effarouché, les forces du socialisme. Il avait pour amis des proscrits; et quand il dut, sous la pression de l'Allemagne et de la diplomatie européenne, organiser en Suisse une police politique, ce lui fut un crève-cœur et une humiliation.

! Il gardait par devers lui un fond de tendresse pour les aspirations de ceux que ne satisfait pas lé régime actuel de la société. J'en ai eu moimême une preuve curieuse, qu'on me pardonnera de rappeler ici.

' Je venais de publier en volume une longue étude sur le Socialisme contemporain, étude scieii tîfique, mais sympathique qui, par cela même, n'avait pu trouver asile dans aucune revue de Paris, sauf la Revue socialiste» (Les choses ont marché depuis lors!)

Ruchonnct, à qui j'avais offert mon livre, m'écrivait à propos de ce travail les lignes suivantes :

Berne, 16 avril 1888.

« ... On devrait en rendre la lecture obligatoi+^e pour tous les citoyens, dans notre pays surtout où

cétto étude et vous m'avez fait grand plaisir eo mo l'envoyant... «

Le signataire de cette lettre avait été et allait être de- nouveau président de la Confédération. Voyez-vous Thiers ou môme M. Sadi Carnet, lils du socialiste Hippolyte Garnot, accueillant do cette façon encourageante l'exposé des doctriiies socialistes?

Ils sont rares, ceux en qui l'exercice du pouvoir n'a pas usé la pitié pour les déshérités, la sympathie pour les idées nouvelles, la volonté de marcher on avant I Un orateur a pu lui adresser sur sa tombe cet éloge, qui n'est pas un vain compliment funéraire : « Toute injustice te fait mal; aucune cause généreuse ne t'est étrangère. »

Comptez les hommes d'Etat auxquels peut convenir cette épîtaphe, qui semblait jusqu'ici réservée aux utopistes, aux révolutionnaires, aux éclairours de la justice sociale t

C'est que Louis Ruchonnet ne comprit jamais la politique à la façon des grands et petits Ma-

cbiavels dont il est de mode de nous vanter Thabileté. Il ne la séparait pas de la morale. Il osait avoir des principes et s'y tenir. Il eut cette force énorme d'être un grand honnête homme dans la vie publique comme dans la vie privée.

Un jour (c'était en 1879), je me trouvais chez lui avec quelques amis. On vint à causer d'une émission de valeurs à lots, que projetait je ne sais plus quel canton suisse dont la situation financière était embarrassée. La plupart des personnes présentes s'accordaient à approuver l'expédient! Quoi de plus naturel, de plus commun même!

Combien n'y a-t-il pas d'Etats recourant à ce moyen de se libérer!

Quelqu'un protestait pourtant. C'était Ruchonnet. Il s'indignait contre ce qu'il nommait une espèce de loterie officielle; il soutenait que l'Etat a le devoir d'élever le niveau des consciences et qu'il est coupable, en encourageant le goût du jeu, en tentant le pauvre par l'appât d'une fortune de hasard ; il déclarait qu'autant que cela dépendrait de lui jamais son bien-aimé canton de Vaud ne s'abaisserait à un procédé aussi démoralisant.

Un scrupule à encourager la spéculation! Plus tard un scrupule semblable à encourager la vanité, quand le Conseil fédéral, lors de notre der-

qui trouveront ce puritanisme étrange et naïf. Tant pis pour euxl Pour moi, je pris ce jour-là une des meilleures leçons de haute politique dont il me souvienne,

Aht ce n'est pas celui-là qu'on pourra jamais accuser d'avoir sacrifié à l'idole du jour, au Dieu- Argent! 11 gagnait à Lausanne, en qualité d'avocat, de 30,000 à 40,000 francs par an (c'était d'ailleurs son seul avoir), quand il fut nommé membre du Conseil fédéral. Un conseiller fédéral touche en Suisse douze millo francs par an. Il reçoit en plus, pour frais de représentation,- l'année où il est président de la Confédération, une somme de 1,500 francs. (Quinze cents francs, vous avez bien lui)

C'était un vrai sacrifice que d'accepter une position, très honorable sans doute, mais rapportant plus de besogne et de tracas que d'écus. Ruchonnet hésitait; il avait nue famille, et puis il craignait, non sans raison, le climat do Berne. On lui fit observer que son pays avait besoin do ses services; il se soumit et, sans cesse réélu pendant douze ans, il est niort à la tâche, aussi pauvre (probablement) qu'il était parti.

, Vous vous rappelez, mon cher Millorand, Tinterieur modeste et charmant où nous reçut, par un jour neigeux d'avril 1890, le président de la Confédération. L'accueil vous ravit par sa simplicité plus que républicaine, par sa cordialité plus que courtoise.

Vous saviez, par tout ce qu'on vous avait dit, le mérite éminent de l'homme que vous veniez voir; mais vous fûtes quand même étonné du savoir profond et varié, de la conversation nourrie, piquante et toujours élevée de ce juriste, qui pouvait parler littérature avec un homme de lettres, science avec un savant, qui avait tout lu, tout étudié, qui connaissait comme vous les choses de France et qui discutait avec vous les avantages comparés du référendum et du droit d'initiative populaire.

Ruchonnet, pour être et paraître quelqu'un, n'avait pas besoin de millions, de palais somptueux, de trains spéciaux, de fanfares et d'escortes empanachées, de plaques et de grands cordons, de journaux annonçant à l'univers le moindre de ses pas, enfin d'honneurs quasi-royaux, comme cela se pratique en certaines républiques restées par trop fidèles aux traditions et à l'étiquette monar-

passage la main d'un bourgeois ou d'un ouvrier, voyager cD seconde classe de compagûie avec quelque ami rencontré par hasard f

Il ne croyait pas que sa dignité ou son autorité en fût amoindrie, et de fait, en aucun pays, jamais parole n'eut plus de poids que la sienne dans une discussion, jamais homme no fut plus aimé et respecté que lui.

Je ne dirai pas que sa mort a été un deuil national, parce que trop souvent des adulations oflicicllcs m'ont gâté celte phrase qui serait ici la simple vérité. Je ne dirai pas non plus qu'on lui a fait à Lausanne, sa ville natale, des funérailles royales : car tout un peuple pleurait. Mais qu'est devenue la prétendue, la légendaire ingratitude des démocraties à l'égard de leurs fidMes serviteurs? Le dehors et le dedans de la tombe, où le corps devait descendre, ont été trouvés tapissés de fleurs et de feuillages par des mains inconnues; et, quand le cercueil eut disparu sous la terre et sous un monceau de couronnes, les assistants voulurent emporter chacun une branche flourio ou un brin de verdure, comme autant do reliques sacrées.

Je voudrais, moi, sauver de la tombe et apporter à nos compatriotes l'exemple réconfortant de ce démocrate, si vaillant et si pur, qui laisse après lui une œuvre haute et une mémoire plus, haute encore, qui a été, pour tout dire d'un mot, un grand homme d'Etat dans un petit cadre. Le contraire se voit, hélas 1 si fréquemment!

Octobre 1893.

HÉMOIREa DU GÉNÉRAL BARON THIÉBADLT

Les mémoires ont la vogue en ce moment ; il s'en publie par dizaines. On a toujours aimé en France cette menue monnaie de l'histoire, et co goiit national pour les romans vrais contés par ceux qui on furent les héros est plus vif encore, quand ces confessions portent sur une époque orageuse. Or c'est le cas aujourd'liui. La Révolution, vieille décent ans, est assez lointaine pour devenir historique; spectateurs et acteurs sortent un à un de la tombe pour redire le grand drame social et la prodigieuse épopée militaire qui, trente ans durant, étonnèrent, épouvantèrent éblouirent l'Europe de leur tragique splendeur.

Le général baron ThiôbauU, mort depuis quelque cinquante ans, vient à son tour nous dire ce qu'il a vu de 1769 à 1795. Il conte de race, si Ton peut ainsi parler. 11 est le Gis de Dieudonné Tliiébault, qui n'était point baron, — car il disait à Frédéric II: « Sire, j*ai Thonneur d'être roturier de père et de mère », — mais qui était homme de lettres et a laissé plusieurs volumes do Souvenirs sur la cour de Prusse.

Le général s'est trouvé situé à mi-hauteur dans la société de son temps par la condition comme par l'esprit; bourgeois touchant à la noblesse, homme de guerre frotté de littérature, il a côtoyé bien des mondes et bien des événements.

Ce n'est pas un écrivain supérieur. Il n'a pas la magie de style d'un Jean-Jacques pour nous captiver par le récit de ses aventures d'enfance. Il a en revanche des admirations qui le jugent. 11 prend Colardeau pour un grand poète; il s'extasie sur les vers artificiels de son ami Jouy et il les qualifie de pîndariqucs ; il en rimaille lui-même d'assez méchants. Il a souvent des phrases qui font sourire par leur coquetterie surannée et que l'éditeur des Mémoires, M. Fernand Galmettes, a eu le bon goût de ne pas corriger.

Il écrit par exemple d'un officier quittant le service : « Il vit le temple de Mars se fermer pour

dont poétiquement on a fait une rose. » Trop de (leurs de rhéloriquo ! Trop de perles fausses 1

Parfois cependant, sous le coup d'une émotion vive, il rencontre le trait pittoresque. Lorsque, à la fête de la Fédération, une immense farandole se déroule dans la boue du Champ de Mars, il est frappé de cosdcux cent mille parapluies do toutes couleurs qui s'ouvrent et se ferment suivant l'état du ciel et il s'écrie: u On eût dit un peuple do tortues, dont on ne voyait tantôt que les tètes, tantôt que les écailles, »

Puis il n'a pas sans profit vécu en contact avec des gens d'esprit. Un de ses camarades engage avec je no sais quelle donzelle dos amours qui ont dos suites fâcheuses, etThiéliault d'écrire joliment; « Il n'échappa pas avec collo-là au malheur d'un bonheur complet. » On peut lui appliquer l'apologue antique: Une fouille morte exhalait un doux parfum. Quelqu'un lui demanda: es-tu donc une feuille de rose? — Non, répondit-elle, mais j'ai séjourné longtemps parmi des feuilles de rose.

Le volume qu'on nous donne aujourd'hui peut se diviser en deux parties qui font un contraste violent : Avant 1789 — Après 1789.

Dans la première, Thiébault, qui n*a pas encore vingt ans, nous apparaît comme un bon jeune homme, selon la formule de son temps. C'est une âme sensible et naïve; non seulement il pleure à chaudes larmes en lisant la Nouvelle Héloïse ; mais il arrive àlafin « criant, hurlant comme une bête. » Il parle des auteurs de ses jours, ainsi que le pourrait faire un personnage de Diderot. Les femmes sont pour lui des divinités-, a C'est au point, dit-il, qu'une chèvre habillée en femme m'aurait monté la tête. » Honni soit qui mal y pense! Il s'en tient d'ordinaire à la galanterie pure. On l'appelle l'amoureux des onze mille vierges. Est-ce pour cela qu'il est un peu caillette et trop ami des commérages, un peu dameret aussi, portant des cheveux bouclés qui ont trois pieds et demi de long et tournant à ravir le madrigal musqué ?

Mais ce n'est pas seulement lui-même qu'il nous peint; c'est aussi le Paris de ce temps-là. Voyezvous le roi Louis XVI, avec son rire de gros fermier en goguette, avec sa figure débonnaire qui

chien, et, quand il est en cliasso, il distribue des coups de crav&che aux perruquiers et aux prêtres qu'il rencontre. Voici maintenant la reine Marie- Antoinetlo en robo de percale fripée, ce qui donne lieu à des commentaires si vifs que l'honnête Thiébault se refuse à les répéter.

Ah t Elle est gaie, la haute société d'alors 1 Le comte d'Artois, le futur Cliarles X, préside, à Bagatelle, des orgies où tous les convives, à commencer par lui, se mettent à l'aise dans le costume d'Adam et d'Eve. l,e maréchal de Richelieu emploie ;cliaquc malin, pour son bain, des seaux de lait qu'on revend dans le quartier et il se fait étirer la peau du visage pour effacer ses rides. Les officiers vont commander la manœuvre avec des parapluies et des patins pour ne point se crotter. Le cardinal de Rohan s'exclame : « Comment un homme de qualité peut-il vivre avec moins de 1,500,000 livres de revenu? " Le duc de Béthune écrase une jeune fille sous les roues de sa voiture et à la mère qui se désole, il crie, sans daigner 6'arrètcr: « Que cette femme passe à l'hôtel: on la dédommagera, m

Les élégantes portent des chapeaux au Comp^

toir d'oscompto, c'est-à-dire sans fond. (Déjà !) Les demi-castors (on appelle ainsi les aïeules des dames du demi-monde) font de tels assauts de luxe et d'impudeur que de temps «n temps on les emprisonne pour l'exemple.

J'allais oublier les soldats des gardes françaises transformés en bravi et assassinant pour le compte des grands seigneurs.

En ce temps-là le Paris populaire est un labyrinthe de rues infectes, à peine éclairées; on y heurte des convois de bœufs ; un Anglais peut se plaindre d'avoir été arrêté « dans un petit riou par un troupeau de bouilli, » La misère y est atroce ; le long des quais le peuple croupit dans des caves qui sont inondées dix fois par an, si bien qu'il faut la nuit porter les paillasses dans la boue pour échapper à la noyade. Aussi là race est-elle laide, chétive, maladive; à la quatrième génération une famille disparaît. Qu'on ne parle point de propreté. Thiébault lui-même s'émerveille du courage d'une jeune fille noble qui se plonge tous les matins dans l'eau froide. Si une femme veut apprendre à nager, elle ne peut aller qu'au bain des hommes et à la même heure qu'eux I

Dans ce Paris grouillant et fiévreux, la pensée est fiévreuse et inquiète. Thiébault se passionne pour le magnétisme. Il a des pages qu'on pourrait

" tisme <f l'action de la volonté sur la matière animée ». On n'a pas encore trouvé beaucoup mieux I C'est par Deslon que venait se faire guérir une jeune créole qui s'était fait brûler le bras volontairement pour éprouver sur elle-même le nouveau traitement, avant d'y exposer son enfant malade. Un poète de notre siècle a appelé les prêtres

Ces saints magnétiseurs qu'on écoute à genoux,

'Thîébault nous parle déjà d'un certain comte qui découvrait dans la Bible la révélation du magnétisme et prétendait que tous les gestes des . prêtres dans les cérémonies religieuses ne sont que des manières de magnétiser. Les adeptes dos sciences dites occultes rencontreront avec plaisir plusieurs cas de télépathie, en particulier l'histuire d'une jeune Clle voyant à Berlin, couvert do sang, son père qui à cet instant même se brûlait la cervelle à Magdebourg,

Ils rencontreront avec moins de plaisir une évocation de mort, qui lit grand'peur à de belles dames et qui n'était pourtant qu'une supercberie habilement machinée.

Mais trêve d'anecdotes I Tandis qu'il fait bon vivre pour les privilégiés, tandis qu'ils gaspillent leur argent et leur gaîté en bals, duels, mascarades, amourettes, le tonnerre gronde tout à coup. Thiébault apprit l'insurrection de Paris, soulevé contre la cour et la Bastille, pendant une partie de campagne: on dansait sur le gazon. N'est-ce pas l'emblème de la surprise dont fut frappée cette société française, si frivole et si insouciante?

« Cette révolution, qui pour ainsi dire nous est arrivée au milieu d'une contredanse, nous faisait doublement horreur », écrit Thiébault avec ingénuité. Il était de ceux qui croyaient avoir à y perdre. Mais quoi f II a vingt ans et la France est ivre d'espérance ; il est gagné par la contagion de l'enthousiasme ; il est des premiers à s'enrôler dans la garde nationale ; il joue au soldat, il pérore dans les clubs;. il se prononce pour les idées nouvelles.

Toutefois, il ne devient jamais peuple ; il reste bourgeois libéral. Il met sa gloriole à servir dans une compagnie d'élite, à professer des opinions bien portées. S'il comprend que la Révolution est nécessaire , il la voudrait calme et ordonnée comme un ballet bien réglé.

d'infernales, de sataniquos. Robespierre est à ses youx un agent des princes, un exécuteur de leurs vengeances qui a pris à tâche de dégoûter la France de^la liberté. Un soir qu'il était gris, il aurait révélé ce plan machiavélique à la table de la belle Sainte-Amaranthe, et, le lendemain, il aurait fait guillotiner la célèbre courtisane pour enterrer le secret avec elle. Thiébault, confident de l'abbé Leduc, fils naturel de Louis XV, nous annonce des preuves qui doivent établir ce rôle étrange do Robespierre... Hélas I L'avcz-voua remarqué? Dans les Mémoires, àl'cndroit le plus intéressant, il y a presque toujours une lacune. Regardez plutôt ceux de Talleyrandt Ici précisément doux pages manquent dans le manuscrit et c'est dommage.

Cependant la guerre est commencée. Thiébault, bon patriote, part comme volontaire, II a peine, d'abord, à se défaire de ses façons aristocratiques; il compose, avec quelques camarades, « la tente dorée ». Puis, peu à peu, il sacrifie sa belle chevelure et son élégance; un vrai soldat, un oflicier d'avenir se dégage du damoret.

Sa vie est alors un roman de cape et d'épée qui sent la poudre. Vainqueur, vaincu, compromis par

des amitiés princières, arrêté, relâché, passant, comme on disait, des jeux de Mars à ceux de Vénus, il court les camps et les grandes routes de Paris au Rhin et du Rhin en Hollande. Son récit reflète à merveille ces années héroïques et tumultueuses où abondent les prouesses et les trahisons, où figurent aux armées des guillotines et des femmes hussards, où sortent de Tombre des généraux improvisés, tantôt plus habiles à retourner une omelette qu'à commander un régiment, tantôt promis à la gloire et s'appelant Hoche, Marceau, Dcsaix.

Chemin faisant, il nous conte comment naquit d'un couplet la fameuse devise de Chamfort :

Guerre aux châteaux ! Paix aux chaumières I — Il nous cite avec épouvante ces paroles de Fourcroy, le savant chimiste, où gronde le souffle égalitaire de 1793 : « Rien n'est plus menaçant dans une République que ce qui peut donner indépendance ou prépondérance ; aussi j'espère bien qu'avant un an il ne restera pas en France une seule fortune de vingt mille livres de rente. »

Les historiens peuvent ainsi glaner dans ces mémoires quantité de traits de mœurs et de petits faits précis. Thiébaull s'arrête au 13 Vendémiaire, au moment où Bonaparte sauve les représentants de la nation, en attendant qu'il les chasse.

^MARG AMANIEUX : L.i CHANSON PANTHÉISTE

Des vers 1 Qui lit des vers aujourd'hui ?En province, dans d'heureux petits coins de terre où la vie est plus lente, plus recueillie, plus intime, il y a sans doute encore des gens pour bercer doucement à la cadence des rimes leur rêverie tondre ou mélancolique. Mais, à Paris, dans le fracas des grandes villes, dans le tumulte des affaires et de la bataille politique, qui donc a le loisir de prêter une oreille attentive au chant du poète ?

On fait pourtant des vers; on en fait même beaucoup, do bons, de médiocres et de pires. Honneur

Marc Amaaieux est du nombre. C'est un poète d'une espèce peu commune, un poêle qui fait des poèmes, j'entends de longs poèmes majestueusement déroulés en milliers d'alexandrins. C'est ainsi qu'il a publié coup sur coup le Drame terrestre, la RétohtCion, Formose, trois grandes épopées lyriques animées d'un souffle puissant ; il nous donne maintenant ; La Chanson panthéiste.

Cette fois, par exception, c'est un recueil de morceaux détachés, variés de genre et de ton, partant assez disparates.

L'auteur y a réuni on gerbe quantité de fleurs poétiques qu'il avait cueillies sur la route de sa vingtième à sa quarantième année. Il faut un petit effort pour en saisir l'unité ; mais l'occasion est bonne pour tâcher do définir le poète.

Il se définit lui-même sansy songer. En dédiant son livre à un ami, ne parle-t-il pas do ces causeries oïl a ils s'égarent ensemble dans le haut pays des idées philosophiques et des étoiles ? a C'est bien dans ce pays bleu aux vastes profondeurs, dans cet espace illimité traversé seulement par

le vol des astres, de la lumière et de la pensée humaine, qu'il nous convie à voyager en sa compagnie.

Ah î le moment où nous vivons est propice aux chevauchées aventureuses dans le champ do Tinconnu 1 II rappelle étFangement les époques fécondes en rêveurs et en chercheurs qui précédèrent la Révolution de 1789 et celle de 1848. Après une longue morte-saison de l'imagination, voici que les cerveaux fermentent et fument comme la bonne terre retournée par la charrue. A l'assaut du mystère! Qui nous révélera l'avenir de l'humanité ? . Qui nous dira le lendemain de la mort ? Qui arrachera le secret de notre destinée au sphinx implacable qui continue à dévorer les générations, sans leur laisser rien entrevoir que des lambeaux irritants de la vérité ?

Marc Amanioux est un songeur que cette énigme tourmente. Mais il n'est pas de ceux qui, par dépit, par impuissance, se rejettent vers les vieilles religions. Il ne se fait pas bouddhiste : il ne se refait pas chrétien. Il cherche et il se rattache à une théorie qui vient de loin, peut-être de l'Asie, l'antique patrie des mythes et des cosmogonies, en passant autrefois par Pythagore et Platon, en passant de nos jours par des esprits qui ne sont pas les premiers venus.

respect fîliel, proclame comme son maître :

C'est lui qui ût jadis fleurir mon âmo en moi Et me conduisit voir, nouveau-né plein d'émoi, Dana l'air, l'ombre, le fea, le sol, les ciiairs.les roses. Les visages de Pan sbus la face des choses.

Nous avons donc un disciple de Hugo. Mais duquel ? Car il y en a plusieurs, -^ De celui qui converse avec la foudre, les archanges, les soleils et Se penche frémissant au puits des grands vertiges; du Voyant qui a les yeux pleins do visions et d'éblouissements ; du Mage qui évoque les Titans et les Dieux morts ; du prcsligicux créateur de symboles qui démêle les liens les plus imprévus entre l'âme humaine et l'âme des choses.

■ Mais Marc Amanieux ne s'est pas borné à accepter toutes faites les théories de l'auteur des Contemplations, il les développe, les précise, les relie en système, et il me faut ici résumer sa doc-

trine : elle est la sève vitale qui circule dans les veines de son œuvre.

Pan ou rUnivers est une substance unique et încréée qui s'est divisée en fragments innombrables : de là cette poussière d'astres qui remplit l'immensité. Les fragments séparés cherchent à se rejoindre : de là l'attraction qui pousse les astres vers les astres, les molécules vers les molécules, les vivants vers les vivants.

Sur terre, s'opère une incessante ascension des êtres vers des formes supérieures. L'homme n'est pas un dieu tombé qui se souvient des cieux : c'est une âme montante qui a passé tour à tour par les corps du poisson, du reptile, du vertébré et qui a de vagues réminiscences de ces états successifs. Voilà pourquoi l'enfant aime tant la campagne.

Des pères, ignorés de vous, qu'il reconnaît Sont là-bas dans les eaux, dans l'air, dans le genêt, Avec leur parenté visible...

11 sent qu*il a d'abord habité dans Téther, Dans la conque des eaux, dans les ailes de l'air,

Dans le cerf qui paît sous les chênes.

Dans l'aegipan dont l'homme est le fils triomphant.

Que devient, à la mort, cet être en qui se résume une évolution archi-séculaire? Victor Hugo a écrit:

Ne dites pas : mourir. Dites : naître...

La mort est bleue.

A tresser des berceaux ses vieux doigts sont habiles.

Tout habitant de la terre a trois corps, qui correspondent à trois mondes distincts et concentriques. L'un est celui que nous avons sur la terre où nous vivons. Le second, corps astral, est celui que gardent les morts dans une terre aérienne, invisible pour nous, mais qui enveloppe la nôtre comme un manteau de vapeur. Le troisième, que nous aurons après des milliers et des milliers de réincarnations, fleurira, glorieux et immortel, dans une troisième terre qui se construit lentement au centre des deux autres.

En attendant ce paradis final, quel est le sort des morts dans le monde intermédiaire où ils vivent ? Us sont plus ou moins haut dans la lumière et le bonheur, selon qu'ils ont été plus ou moins justes. Les plus bas placés touchent h notre sol, flottent autour do nous, se mêlent à notre vie. (On voit que les spiritos et les occultistes ont beau jeu à les faire agir et parler.)

Ils remeurent au bout d'un certain temps, rentrent, après avoir perdu la mémoire, dans d'autres corps terrestres, et ainsi jusqu'au jour, où épurés

parune longue série do métempsycoses, ils jouiront pour toujours de la béatitude et de la science parfaites.

Si Marc Amanieux se donnait pour un savant, pour un philosophe à prétentions dogmatiques, on pourrait s*amuser à lui demander :

. « Gomment faites-vous donc pour être si sûr de ces choses-là ?»

Mais quoi ? C'est un poète ! Pourquoi chicaner un poète sur son rêve de Tau delà ? Dante à bien vu et décrit les sept cercles de Tenfor. Va pour la triplicité des corps et des mondesenglobés l'un dans l'autre ! Ce qui nous intéresse, c'est le parti poétique que Marc Amanieux a tiré de ses doctrines.

Il les a appliquées d'une façon dramatique ot singulière à l'histoire. En récrivant à sa manière la vie de Jésus, il suppose que le Christ mourant a lancé vers le ciel cinq gouttes de sang. Elle? ont été recueillies par les grands morts, dont il était l'envoyé, l'inspiré, l'interprète, et des apparitions terribles sont venues avertir l'cmpereurct le pape, c'est à-dire les puissants du monde, que, chaque fois qu'ils auraient passé la mesure des crimes et •du despotisme, une de ces gouttes de sang se réincarnerait en une armée de vengeurs.

La première devient Attila et c'est l'invasion des barbares; la seconde suscite l'insurrection

de demaia.

On le voit, le poète a beau être de la famille

Des scngeursqui, pareils aux sommets dans les nues, Ont un voile de brume au front.

C'est aussi un militant, qui réclame sa place dans la lutte pour la justice. J'aimerais à citer de lui, no fùl-cc que pour reposer le lecteur des abstruses spéculations d'outro-tombe, de robustes actes de foi en l'avenir, de fiers appels à l'espérance qui sonnent comme des coups de clairon.

J'aimerais encore à fleurir cet article de frais paysages, comme l'auteur sait en esquisser, soit qu'il contemple d'un œil fraternel les forêts des Landes ou les vagues do l'Atlantique, soit qu'il se représente chasseur distrait, bon à prendre les vers à la pipcc et à rapporter dans son carnîer plus d'images que de perdrix. Mais l'espace me manque et je voudrais poser, sinon résoudre, un problème délicat.

Certes Marc Amanieux est bien loia d'être un inconnu, il est justement estimé d'une élite; ses vers sont bien frappés ; son inspiration est ample et élevée, et malgré tout, je le dis avec tristesse, quand les noms de tel chroniqueur de pacotille ou de tel romancier médiocre voltigent sur les lèvres du grand public, il n'a pas, lui, une réputation égale à son talent.

Faut-il accuser la foule indifférente et légère ? Faut-il admettre que la poésie symbolique, avec le clair-obscur qu'elle comporte, convient mal à notre race affamée de clarté ? Faut-il croire que le Français n'est pas, sauf de rares exceptions, un animal mystique et que le panthéisme, même quand celui-ci s'efforce d'être darw^inien et scientifique, doit lui paraître encore fort teinté de mysticisme ?

Oubien Marc Amanieux, trop modeste, ne s'estil pas assez émancipé du maître qu'il s'est choisi? Abuse-t-il parfois des mots savants ? Se laisse-t-il entraîner par la religion ou même par la superstition de la rime riche ? Il parle quelque part du mouvement effréné qui emporte les nations et il écrit :

Hélas ^ au sein de ce délire

Qui songe à la nymphe Stellyrdt

qu'on rencontre pour faire accepter à la foule moutonnière touteconcoptionneuve et personnelle des choses? Déroute l-il les gens par celte doctrine panthéiste, qui a le tort de ne satisfaire ni les partisans des croyances traditionnelles fti les amoureux de la science exacte î

Voilà bien des questions t Je voudrais que Marc Amanicux y répondît (il en est capable) par une œuvre nouvelle qui les rendit sans objet, en forçant l'attention du grand nombre. Jene parle pas de la sympathie do ceux qui le connaissent : il la possède déjà etil la mérite parl'ardeur généreuse de ses sentiments, par la hauteur de sa pensée, par sa recherche constante d'une forme pure et lumineuse.

Octobre 1893.

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