LA. SIMPLIFICATION DE L'ORTHOGRAPHE
Pour une fois que TAcadémie française fait fveuye.d'ospvii p?*ogfressiste (le mot n'est pas encore dans son dictionnaire; mais c'est un mot-candidat qui sera admis un jour ou l'autre), il convient do l'en féliciter hautement. Simplifier ce casse-tête chinois qui s'appelle l'orthographe française est une œuvre méritoire et, j'ose le dire, au risque do faire frémir les réactionnaires fieffés qui abondent parmi les Quarante, une œuvre démocratique.
L'Académie n'a pas eu l' initiative de l'entreprise ; ce serait trop beau. Il existe depuis longtemps des comités néographiques en Belgique, en Suisse, en
]e reste au contrôle d'une autorité constituée, en un temps où le statu quo est érigé en principe de gouvernement.
Donc il s'ost trouvé un académicien, M. Gréard, pour proposer une série d'améliorations orthographiques et une commission académique pour adopter les conclusions de son rapport. 11 n'est ' pas impossible que d'ici à quelques mois ou à quelques années l'on corrige les plus criantes bizarreries, les plus flagrantes incohérences de notre orthographe officielle.
joie des écoliers, dont la candeur n'aura plus à se demander pourquoi une règle de grammaire se compose surtout d'exceptions; dont l'âme tendre, n'aura plus à redouter la dictée, l'effroyable dictée à difficultés, hérissée de chausse-trapes et de pièges à loup!
Joie des maîtres, qui ne seront plus obligés d'expliquer l'inexphcable, qui ne perdront plus leur peine à faire comprendre pour quelle raison l'on écrit : battre et bataille, honneur et honorable, ap-
plaudtr et aplanir, etc.; qui pourront ramener sur les choses Tattention usurpée par les mots, substituer l'exercice du jugement aux stériles efforts de mémoire !
Joie des étrangers, qui maintes fois, exaspérés par de byzantines complications, étaient tentés de laisser là l'étude d'une langue assez mal avisée pour se rendre à dessein rebutante!
Mais aussi, ô deuil des pédants, qui se plaisaient h compliquer le labyrinthe où se perdaient tant de gens, jusqu'à ce noble duc qui posait, avec un luxe exagéré de consonnes, sa candidature à VAccadémie! Je sais un grammairien du seizième siècle qui avait trouvé que rinterjoction ouichi exprime une sensation de chaud si on la prononce rapidement, et de froid si on la prononce lentement (à moins, cependant, que ce ne soit le contraire I). J'en sais un autre do notre siècle qui a édicté ceci :
— Automne est msiSCiilin ; mais il devient féminin, lorsqu'il éveille une idée de tristesse. On dira : Un automne beau et sec; mais Uîie automne pluvieuse,
— N'admirez-vous pas cette intrusion de la mélancolie dans la grammaire?
Deuil des demi-lettrés bourgeois, qui se distinguaient de la vile multitude par la connaissance approfondie do cette espèce d'algèbre, devenue le signe d'une bonne éducation, un brevet de supé
quand îl3 avaient pu diro de lui avec ua sourire de dédain : — Il ne sait pas seulement l'orlhographel
Deuil des immobilistes que tout changement inquiète et effarouche 1 Le grand journal conservateur du moment présent ne s'y est pas trompé : c'est le Temps que je veux dire. Il a raillé, combattu, essayé de décourager les partisans de la réforme. Et pourquoi cela? C'est qu'il redoute, là comme ailleurs, l'esprit de réformel On ne sait pas ce qui peut arriver. Pensez doncl Si ce méchant esprit allait passer de la grammaire à la politique, des mots à la Société, do la langue à l'impôt, à la Constitution ! Le plus sûr est de conjurer ce démon, dès qu'il apparaît.
Ce n'est pas la première fois qu'un changement d'orthographe se heurte ainsi à des oppositions, dont la cause est une arrière-pensée qui n'a rien do grammatical. Quand l'Académie eut décrété, en 1835, que l'on écrirait les imparfaits par ai ainsi qu'on les prononçait depuis deux siècles et plus, il y eut un certain nombre de maisons religieuses où l'on continua d'écrire : Je boiidois, tu boudais, etc. Elles avaient une raison excellente : cet affreux VcJlaire n'avait-il pas, sa vie durant, ré-
clamé celte mesure avec une infatigable ténacité ou ténacité!
De même aujourd'hui M. Gréard rencontre devant lui, cachée sous de mauvais prétextes, la mauvaise volonté de ceux qui ne veulent rien changer à rien. Mais il est sûr d'avoir pour lui deux grandes forces qui de tout temps ont travaillé à la simplification de l'orthographe : lès femmes et le peuple.
Oui, mesdames, les femmes, par cela seul qu'elles ont été souvent d'aimables ignorantes, parce qu'elles n'étaient pas, comme dit l'autre, « embabouinées de grec et de latin », n'ont cessé de réclamer contre les formes rébarbatives et les lettres parasites introduites par les pédants barbus.
Au temps môme des précieuses, trois petites bourgeoises, qui nous sont connues seulement sous les noms supposés de Déidamie, Roxalie et Silénio, proposaient, d'accord avec un auteur dramatique de l'époque, une nouvelle ortografiCy « afin, disaient-elles, que les femmes pussent écrire aussi assurément et correctement que les hommes. »
Leurs principes, qui consistaient à se débarrasser des th et des joA, à supprimer les lettres doubles qui ne se prononcent pas, à étabhr l'uniformité) partout où elle est possible, ne diffèrent pas trop
prélat laïque auxdestinéos de l'Académie do Paria, s'est occupé avec prédilection de l'instruction des filles. N'eat-il pas naturel qu'il complète son œuvre par une réforme qui lui donne do nouveaux droits à la reconnaissance féminine?
Quant au peuple, il est parnature ennemi do tout ce qui rend plusardue la communication delà pensée. Toujours plus do lumière! Toujours plus do clarté I Arrière tous ceux qui tendent à faire du français un grimoire 1 Place à ceux qui veulent que l'idée passe plus aisément du cerveau sur le papier I
La réforme de l'orthographe, c'est le complément logique et nécessaire de l'instruction obligatoire. Puisque les cnfitnts du peuple ont si peu de temps pour apprendre tant do choses, c'est bien le moins qu'on leur facilite les moyens d'écrire leur langue bien et vite, qu'on les délivre d'entraves qui retardent la marche de leur intelligence.
Il en restera encore assez, c'est-à-diro toujours trop. N'importe 1 Une impulsion est donnée. Le mouvement on avant triomphera, parce que la vie, c'est le mouvement. Et, songeant aux transforma-
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tions futures et lointaines, je mo prends à rêver...
Quand les hommes, fils de la môme planète, auront élargi la patrie jusqu'aux limites du globe qui est leur commune prison; quand la fraternité sera inscrite dans les cœurs et non plus seulement sur les murs; quand l'humanité, consciente onEin de son unité, formera une vaste fédération internationale, un des premiers besoins sera de créer une langue universelle.
On s'inspirera du môme esprit que la Révolution française, non pas quand elle imaginait son calendrier qui a le tort de n'être fait que pour le' climat de la France, mais quand elle proclamait les droits de l'homme et du citoyen et qu'elle fondait son système métrique sur la mesure de la terre entière.
En ce temps-là — et il viendra certainement — on rira bien des longues années que les hommes d'autrefois perdaient à apprendre cinq ou six idiomes différents, et, si l'on se souvient encore des fêtes franco-russes de 1893, on citera avec émerveillement et pitié les bons bourgeois parisiens qui se gargarisaient consciencieusement le gosier pour arriver à mal prononcer deux ou trois mots dans la langue de leurs hôtes.
En ce temps-là, avec toutes les ressources d'une
faats ont faite spontanément. Un grand congrès de savants de tout pays forgera de toutes pièces, avec" méthode et patience, un langage nouveau, non pas pareil à ce pauvre volapuk fabriqué de bric et de broc, à la hâte et presque à l'aventure, mais riche autant que précis, harmonieux autant que nuancé, capable de satisfaire à toutes les exigences d'un monde infiniment plus civilisé que le ndtre.
Peut'ètre empruotera-t-on à nos langues actuelles, devenues anciennes, co que chacune avait de meilleur, par exemple, à l'italien, sa sonorité; à l'anglais, l'usage si commode de faire masculin ce qui est réellement masculin, féminin ce qui est réellement féminin et neutre tout le reste; au français, l'art d'exprimer les nuances de l'action par les temps et les modes de ses verbes, et bien d'autres choses, probablement.
Mais on s'attachera surtout à faire une langue logique et régulière; on voudra que chaque mot décèle sa fonction par sa forme; on voudra que chaque son soit toujours rendu dans l'écriture par la môme combinaison de lettres; et miracle! l'orthographe sera à la fois parfaite et d'une simplicité enfantine...
Ainsi soit-il, mes frères! Mais, en attendant, saluons le petit progrès qui est sur le point de s'accomplir : nous ne sommes point gâtés en fait de
progrès 1
Octobre 1893.
UH ÉCONOMISTE SOCIALISTE (LÉOlt WALBàS)
Je vais me compromettre horriblemoDt auprès des personnes raisonnables. Jo vais dire du bien d'un économisle qui n'est point Russe, ni Allomaad, ni Anglais, qui n'est pas décoré, ni lauréat, ni membre de l'Académie des sciences morales et politiques, qui n'est pas même mort. C'est tout simplement (j'en demande pardon) un Français qui fait honneur à la l'Vance hors de France.
Léon Walras aété vingt-deux ans professeur à la Faculté de droit de Lausanne. Il est reconnu à l'étranger pour un des penseurs les plus originaux du tenips. Il est cité comme un des créateursdâ'V
réconomie politique nouvelle. On a donné son nom à Tun des théorèmes fondamentaux de cette science. On enseigne ses théories à Vienne, à Prague, à Munich, en Suède comme en Italie, en Russie comme en Hollande, en Angleterre comme en Amérique. De nombreuses sociétés savantes ont tenu à honneur de se l'agréger. Voici que ses idées pénètrent à MontpelHer, à Bordeaux. Paris est un des rares endroits où Ton s'obstine encore à l'ignorer officiellement. Pourquoi aussi ne pense-t-il pas comme tout le monde ?
Voulez-vous savoirles points saillants de sa doctrine ? Il débute par une distinction qui n*a Tair de rien et qui est pourtant grosse de conséquences.
Dans réconomie politique il distingue trois choses : la science pure, qui constate les faits et leurs lois, qui considère ce qui est et n'a pas d'autre but que le vrai; la science appliquée, qui recherche ce qui doit être, qui partant conseille et prescrit. Elle se divise en deux branches : quand elle étudie les rapports des hommes avec les choses, la production de la richesse, elle a pour critérium Vutile; quand elle étudie les rapports de personnes à personnes, c'est-à-dire la répartition de la richesse, elle prend le nomd*économie sociale et a i^oxir guide Xs^justice,
Nous voilà déjà bien loin de ceux qui confon-
d'économie politique pure a paru en 1889 (Paris, Guiilaumin). C'est un gros volume qui, au premier coup d'œiî, épouvante les profanes par loB êquatioQS, les formules, les courbes dont il est lié< risse.
L'auteur n'a point voulu faire joli; il a voulu faire précis. Il a hardiment appliqué la méthode mathématique à la pseudo-science qui se complaisait trop dans le vague dos phrases. Il avait été précédé dans cette voie par un Français, Cournot; il s'y rencontra avec l'Anglais Jevons, avec l'Allemand Gossen. L'idée était dans l'air^
L'a-t-on assez combattue, cette idée, sous prétexte '< que la liberté humaine ne se laisse pas mettre en équation t » La vérité, c'est que les démonstrations ne sont pas faciles à suivre pour quiconque no sait pas les mathématiques. Mais quoil Platon disait bien de son école : Nul n'entre ici sans la géométrie ! Et Karl Marx a dit à son tour : Il n'y a pas de route royale pour la science. =:
Hélas 1 oui, la science est d'abord faite pour les
savants, quitte à devenir ensuite plus avenante et plus accessible entre les mains des vulgarisateurs. Léon Walras, qui, à plus d'un égard, peut être considéré comme un Karl Marx français, n'est pas plus que le grand socialiste allamand un représentant de l'économie politique amusante. Permis d'ailleurs à qui le désire de traduire en langage vulgaire ses notations algébriques; c'est plus long, moins rigoureux; mais le fond ne perd rien à ce changement de forme.
Quoi qu'il en soit, Walras a traité ainsi d'une façon personnelle et neuve quatre grands problèmes, ceux qui ont pour objets rechange, la production, la capitalisation et le crédit, la monnaie. C'est l'a l'aire des revues spéciales de discuter les solutions qu'il apporte ; il nous suffira de dire que le point de départ est la théorie de l'échange qui proportionne le prix des choses consommables à l'intensité du dernier besoin satisfait; que celle théorie aboutit à déterminer, contrairement à l'ancitmne fornjule de Ricardo, le prix des survices producteurs par celui des produits; qu'elle mène ùdes conclusions très graves sur le système de numéraire le plus conforme à la raison.
Nous entrons ici dans l'économie politique apipiignée. Chacun sait vaguement quels embarras 1:ès variations de valeur de la moimaie causent
ses tliÉorèmes les corollaires qu'ils contiennciil, s'est prononcé pour la inonnaic d'or avec billou d'argent divisionnairo et billon d'argent régulatour. Il a eu la joie de voir ses principes, non seiiloment adoptés pour le règlement du problème monétaire anglo-indien, mais achevant de gagner le monde entier par le vote rôcent du Sénat des Etats-Unis, C'est une belle conlirmaLion de ses ihéorios.
La troisième partie de l'œuvre de Léon Walras, son économie sociale, celle qui s'occupe de la distribution rationnelle dos biens du monde entre les hommes, serait vite, telle que je la connais, la plus lue, la plus populaire. Le malheur est qu'écrivain scrupuleux.jalouxd'une exactitude parfaite, il n'en a pas encore livré au public le développement complet. Il faut aller chercher sa pensée dans des brochures éparses, surtout dans un livre de jeunesse aujourd'hui presque introuvable et qui porto ce titre: Recherche de Pidéal social (l'aris, Guillaumin, 1808). Il se compose do trois lettres à Ed. Schérer et do six conférences faites à Paris vers la lin de l'Empire.
Nous tondions là au vif de la question sociale, Elle est pour Walras à la fois morale et économique. Il entend donc donner aux solutions qu'il pro-
poseunebaseà la fois philosophique et scientifique. D'une part, il conçoit Thomme comme un être vivant naturellement et nécessairement en société; de là équivalence de l'individu et de l'Etat; de là aussi cette conséquence, que dans le domaine politique il faut ooncilier la liberté, qui constitue les droits du premier, avec l'autorité, qui constitue ceux du second; que dans le domaine économique il faut que tous les hommes, égaux eu droit comme personnes norales, inégaux en fait comme êtres individuels, soient placés dans des conditions égales de développement pour arriver ensuite à des positions inégales.
D'autre part, il construit ainsi la théorie de la propriété. Il y a trois sortes de richesses : deux naturelles, la terre et les facultés personnelles; une artificielle, fabriquée (mobilier, outillage, etc.) A qui doivent-elles légitimement appartenir? Les facultés personnelles et leur produit à l'individu; la terre et sa rente à la nation, puisque personne no peut prétendre avoir créé le sol et le sous-sol; la richesse fabriquée à ceux qui l'ont fabriquée (individus, sociétés, communes, Etat, suivant les cas).
Léon Walras a poussé les conséquences de cette doctrine jusque sur le terrain de la pratique. Il a emprunte à Gossen, mais complété et rectifié, un plan détaillé pour le rachat des terres par l'Etat...
du régime agricole au régime industriel et commercial, indemniserait les propriétaires en faisant bénéficier la collectivité des plus-values futures et en la faisant rentrer dans la possession totale de la terre *. Il croit pouvoir afflrmer que cette opération suffirait à faire disparaître le prolétariat. On voit qu'il a le droit do s'intituler, comme il le faisait dès 1868, démocrate socialiste.
Si incomplet que soit ce résumé, il suffît à montrer la valeur et l'importance des doctrines de Walras. Pourquoi n'ont-elles pas fait leur trouée en France? Ancien élève de l'Ecole des mines, fils d'un universitaire de talent, rédacteur à la Presse, travailleur acharné, leur auteur semblait avoir en mains toutes les chances de succès. Maïs il avait un double tort; il apportait une méthode nouvelle et, circonstance aggravante, une méthode qui exige une culture scientifique; et puis, surtout, il était socialiste, quoique économiste! Le moyen de fléchir les gardiens attitrés de la science officielle I
Ohl l'influence déprimanie de l'Académie des sciences morales et politiques, on ne la maudira
1, Voir Thiorie mathématique delarkhesse sticiale, page 2^0 et suivantes {Paris, Gmllaumin. 1883).
jamais assez! Ils étaient là, disons mieux, ils sont là huit préposés à la défense de l'économie politique orthodoxe . Ils occupent les chaires ; ils tiennent les grands journaux, les Revues payantes ; ils ont 60,000 francs de prix à distribuer par an; ils couronnent, caressent, élèvent à la brochette les jeunes gens qui épousent leurs Biles, leurs idées et leurs rancunes ; ils lèguent leur place et la garde des dogmes sacro-saints à des fils, à des neveux, à des gendres, et Técole optimiste, immobiliste, Técole du rien à faire, comme vous voudrez l'appeler, se perpétue, figée dans une coterie aux trois quarts héréditaire.
Malheur à ceux qui demeurent en dehors de la petite famille! On ne les persécute pas. Oh! que non pas! Une persécution peut faire du bruit. On les ignore. On les omet. Allez donc combattre le silence et l'ombre !
Et qu'on ne m'accuse pas de pousser le tableau au noir 1 Je renverrais les accusateurs à l'article qu'écrivait en 1890 dans une revue américaine *, Charles Gide, le distingué professeur de Montpellier.
Telle fut l'histoire de Walras. On refusa ses articles. On étoufifa ses communications. Il fut de ceux qiConne nomme pas. Et c'est ainsi que Técolo