The poiUical science quarlerly, yo\, V, n
page ses id6es ces temps derniers. Mais sa métliode est rest^ée clie/. nous à peu près iotlre morte et je ne pourrais guère y rattaclier que les ouvrages d'un homme qui l'a appliquée sans la connaître, je veux dire les essais de sociométrio d'Auguste Chirac. (Encore un qu'on ne doit paa nommer I)
Les compensations, je le sais, n'ont pas manqué à Walras. Il a pu, dans un pays libre, enseigner en pleine liberlé ce qu'il croyait être la vérité et la justice. 11 a cr.nquis un peu partout dos disciples et des admirateurs. Aujourd'hui qu'il vient do prendre sa retraite, fatigué avant l'âge par la lutte plus encore que par le travail, il peut se rendre le témoignage d'avoir accompli sa tâche. II a contribué autant que personne à poser les fondements de l'économie politique scientifique : il a traité l'économie sociale, dans l'esprit d'équité et de large synthèse que Fouillée, Malon, Jaurès et quelques théoriciens-philosophes ont porté dans ces études ardues et délicates.
C'est beaucoup d'avoir pour soi sa conscience et l'estime du muEide savant. Mais tout de môme ce
ne serait pas trop que ce penseur d'iotelligeoce si nette et de caractère si droit tronvât enfin dans sa patrie un accueil respectueux et sympathique pour ses idées, et je m'estimerais heureux si je pooTais y contribuer par ces lignes rapides.
KofTembre 1899.
StVEBINE : PAGES ROUOES
Pages rouges! Go titre voyaat ilainhoio en lettres rouges au milieu d'une couverture blanche^ De quoi peuvent-elles bien ôtrc roupies, ces pages do Séverine, la chroniqueuse socialiste t Evidemment du sang des bourgeois, du sang des riches voués au massacre. Rassurez-vous, bonnes gens! Séverine ne boit pas de ce vin-là 1
Si son livre est rouge, comme le drapeau pop"laire, c'est qu'il rollèto l'aurore des leinps no veaux, c'est qu'il fourmille d'images qui étînci lent Commo ded fleurs de pourpre en l'épaisseur dos bl
Si Tincendie, « le coq rouge », y dresse sa rr^o ardente (rassurez-vous î), ce n'est pas sur l<s maisons enduites de pétrole ou dynamitées : c'est rOpéra-Coniique qui brûle, une locomotive qui embrase ses wagons et leur cargaison de chair humaine, le feu grisou qui dévore ses victimes ordinaires. Si le sang y coule (rassurt^zvous, vous dis-je !), c'est celui des gueux, des vanu-pieds, des écrasés de la vie, et chacun sait que cela ne compte guère; c'est aussi qu'en présence des misères de notre pays et de notre temps (lits civilisés des larmes de sang montent aux yeux des profondeurs d'un cœur généreux et pitoyable.
L'écrivain de grand talent qui a rassemblé là en une gerbe éclatante ses meilleures chroniques do sept ou huit années, parle, mais en artiste qui a dos trouvailles, la langue de tout le monde et de tous les jours. Elle a volontairement le style peuple, j'entends le style vivant, énergique, pittoresque, familier. Elle ne boude pas devant le mot trivial, s'il rend mieux sa pensée. L'argot de Paris à la rescousse, si le français courant n'y suffit pas! Elle a une vision intense des choses et, CDiiinie son maître Vallès, elle a le don de"* Texpression hardiment frappée, qui fait relief, qui fail médaille. Comme lui, elle vise à l'effet et elle
Dans un accident de cliomin do for, ollo entend la san^ qui s'égimttc d'une banquette avec un p(^tit poufl doux cl monotone, et elle écrit : « C'est une existence qui coule à torro, qui fillie par ce tamis d'étoffe et de crin I »
Elle est attirée, comme malgré elle, vers les scènes effrayantes; elle a l'imagiiiiition tragique. Klle vit, elle décrit les vers qui vont crousor des galeries, extraire la pourriture dans le cor|is Lier vivant dos mineurs enfouiij pour jamais ki>lis lu terre. Mais elle connaît trop bien la puissance dn contrasie pour s'en tenir à co réalisme brutal qui prend les gens à la g'U'i^o. Tout à coup c'est uno envolée clans l'air libre et le soleil, une llanibéo de poésie, une écbap;iée dans le rêve.
Elle vient do montrer des déliris d'iionnucs, des estropiée de la mine, et elle ajoute : « Le li'ou au crâne, qui laissait couler leur cervelle, a laissé aussi fuir leur raison; ou a boiiebé la fêlure de la cac;e; mais l'nisean divin n'est pas reveini; il se promène dans le bleu. C'est peut-êlre cola qui
attire aussi leurs yeux vers le ciel; ils regardent voler leur âme. »
Elle parle du malheureux inventeur, qui, n'ayant jamais eu le caillou d'argent pour armer sa fronde et tpmber le succès, sent la démence, comme une énorme chauve-souris aux ailes noires et visqueuses, voleter sur sa tète, quand, sons le clair soleil des malim diaprés, il s'éveille, dépourvu de tout, volé même de son idée. Voyezvous quel luxe presque excessif de métaphores et d'épith>tes, et comme la pensée de l'auteur s'est
coulée (relle-mème dans le moule de l'alexandrin t Il y a ainsi un poète dans ce peintre de tableaux crûment brossés et, si quelqu'un en doutait, qu'il relise l'article magistral où la tache sanglante, qui marque ineffaçablement la main de Lady Macbeth, devient (parlant et terrible symbole) la souillure dont no pourra jamais se laver l'épée de certain général-marquis, élégant massacreur de prisonniers désarmés.
Mais dans cette justicière qui emprunte à Victor Hugo le fouet vengeur des Châtiments, il y a aussi du gavroche. C'est un gamin do Paris, qui fait la nique à tel magistrat atteint et convaincu de s'être encanaillé. C'est une gamine à qui les choses suggèrent quantité d'enfantines comparaisons.
ossements recuoiiiis au nasara aans los accombres ; un jeu de jonclieU ou encore un jeu de patience dont les pièces se ressemblent toutes. Ces culottes blanches dos toreros : des pantalons do pensionnaires. Un carrosse doré amène les cavaliers qui vont harceler le taureau : elle songe au potiron de Cendrillon. On pique aux lianes de la bète des banderilles ; dirait-on pas des queues do cerf-volant t Un obus fait sauter le toit d'uno maison : tiens I cela rappelle les bouchons de Champagne. La rieuse Otiettc qu'elle a dû être reparait de la sorte aux moments les plus graves : son style a des fossettes.
J'ai commencé par relover (vieille habitude do critique) quelques-uns des procédés de l'écrivain; mais il faut ajouter que Séverine obtient souvent ce triomphe de faire oublier pour les choses qu'elle dit la façon dont elle les dit. Ce serait lui faire injure que de glisser à la surface de son œuvre. Perçons l'écorcc !
« Moi qui suis un homme et un soldat », dîtelle quelque part...
Soldat, je le veux bien. Je me la figure assez comme un brave petit hussard rouge, en coquet
158 CXUTIQUE DE COMBAT
uniforme, caracolant crânement en avant des lignes, faisant sa petite guerre à lui, poussant des pointes et sabrant de gauche et de droite, en franc-tireur, se moquant de la discipline comme du danger, redoutable aux ennemis, parfois même à ses compagnons d'armes, quand ils veulent l'embrigader dans les troupes régulières.
Mais homme! oh! c'est une autre affaire I Non, madame, ne vous en déplaise, on ne saurait pour toute «îspèce de raisons vous accorder ce titre-là. Voilà bien l'orgueil masculin, penserez- vous peutêtre. Eli bien î non. Je suis de ceux qui croient, non pas à régalité, mais à l'équivalence, des deux moitiés du f;enre humain ; et je ne ferai même aucune difricullé d'avouer qu'une femme, comme vous en connaissez, peut valoir plusieurs hommes, comme j'en connais. Mais enfin équivalence n'empêche pas, implique môme différence. Et ce n'est pas soulenient à la grâce, à la souplesse, à l'allure un tantinet capricieuse (pardon !) que je retrouve en vous la femme. Vous souvient-il d'un jour oii, pour dt»scendre dans une mine, on vous affubla d'iiabils de garçon? Vous disiez : « Ça fait rudement toi -loc là, à gauche, sous mon plastron masculin! »
Voilà, madame, ce qui dans votre œuvre trahit votre essence féminine. Ça fait tout le temps toc-
la tète et les ybux I 0ht le plaisir d'avoir peuri L'âcro volupté de l'horreur ! Vous vous ôtes éveillée à lii vie du cœur au bruit du hombardenient de Paris, à la lueur do Paris incendié; il semble que vous en ayez gardé un insatiable appétit d'émotions fortes, lious supportez sans défaillir les cris des blessés, les odeurs d'Iiùpilal. C'est qu'il y a dans la femme un carabin qui dort, diront les uns; prouve en soit le nombre dûs étudiantes en médecine. Mais peut-être aussi, diront les autres, qu'il y a en elle une sœur de charité qui s'éveille, dès qu'elle voit souffrir.
Cela pourrait bien être le cas pour vous, madame. La grande cornette, qui voltige comme un papillon blanc sur le front des religieuses, n'est point pour vous cffurouclier. Vous êtes femme par un reste de ferveur mystique, par le parfum d'encens qui traîne çà et là dans les feuillets de voire livre, par la plaie mal cicatrisée que vous ont laissée vos croyances perdues, par vos appels
à la justice oisive d'en haut, par votre impérieux besoin d'idéal et d'espérance.
Vous êtes surtout trois fois femme par votre indulgence pour les misérables, par votre tendresse pour les enfants, les fleurs et les bêtes. Votre description du patjs noir, du pays de la houille, des grèves et du grisou, 'devrait être le bréviaire de nos ministres des travaux publics : on en sort comme d'un cauchemar. Et votre instinct maternel ne s'épuise pas au profit des martyrs obscurs, des héros anonymes du travail; le trop plein de voire cœur déborde sur l'animal qu'on torture, sur le coupable même qu'on accable.
C'est encore lui, ce cœur inapaisé, qui s'indigne contre les cruels et les lâches, qui s'épanche en ironies améres, qui saigne moins dos coups portés par des adversaires que des piqûres infligées par des camarades do combat, qui s'emporte alors, rend blessure pour blessure et cingle impitoyablement xjeux qui voudraient proscrire la pitié du règlement des affaires humaines.
Co n'est pas devant vous qu'il faut railler le sentiment, le traiter de fadaise et d'inutilité! Vous en avez fièrement revendiqué les droits, ce-, lébré et démontré la puissance. Elle est significative, cette phrase que vous avez écrite : « On a fait de la politique autour des puits où les mi-
ceux d'en bas comme à ceux d'en haut, l'amour de ia justice et do l'humanité. Mallieui- à ceux qui disent; — Tout est force, intérêt, calcul. La compassion, la fraternité n'ont rien à voir là-dedans. — Leur sèche doctrine rebute et glace; elle 80 prive follement de ce levier qui soulève les mondes, la passion.
Mais permettrez-vous, madame, à quelqu'un qui a réclamé, comme vous, pour le sentiment sa part légitime dans l'action, d'ajouter ceci:
Ce n'est pas seulement par des coups de cœur qu'on peut résoudre la question sociale. Une société est un organisme si compliqué que les meilleures intentions peuvent faire du mal, si elles ne sont pas éclairées. Place donc à la science I U faut des théoriciens pour déterminer ce qui doit revenir à l'Etat et à l'individu, pour établir sur des bases solides la justice, qui est au fond une conciliation d'intérêts, pour indiquer les voies et moyens de la transformation inévilable.
Et je dis encore: Place à la politique! Il faut des hommes d'Etat, des vrais, qui descendent de la théorie à la pratique, qui s'efforcent de réaliser par degrés Tidéal, qui facilitent la transition toujours délicate entre hier et demain.
Autrement dit, madame, le sentiment, la science, la politique me paraissent tous trois avoir leur tâche nécessaire. Pourquoi donc tous trois, au lieu de se dédaigner et de se dénigrer mutuellement,
ne travailleraient-ils pas de concert à cette œuvre pour laquelle il n'y aura jamais trop de bonnes volontés: Préparer un régime social qui assure à tous et à chacun le maximum de bonheur, de culture et de liberté.
Il me semble que vous avez rêvé ce rêve-là autrefois. Découragée par les discordes des uns, par les actes de violence des autres, voua vous arrêtez sur ce cri de doute et d'angoise : Me serais-je trompée?
Hélas ! madame, les événements dépendent de bien d'autres causes que de notre pauvre volonté. Mais quand on emploie ses forces et son talent à défendre, à consoler, à relever les faibles, les déshérités, les opprimés, on a le droit d'avoir la conscience tranquille; on peut être trompé par le succès : on ne se trompe pas.
Novembre 1893.