‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 15 sur 30 · LA KÉSDRREGTIOH LITTÉRAIRE DU I · texte numérisé non relu

LA KÉSDRREGTIOH LITTÉRAIRE DU I

En a-t-on fait du vieux-neuf, durant notre aiècle

«historique! » A-t-OQ assez réinventé ce que nos aïeux avaient trouvé? On s'accorde à reconnaître que ceux qui suivent la mode ont peu d'iniaginalioQ : mais ceux qui la font en ont-ils beaucoup davantage?

Vous avez vu, ces temps derniers, reparaître et triompher la robe empire, la robe aux longs plis flottants, toute en jupe, avec la ceinture sous les seins, la rol»c jouant la tunique antique et s'Iiarmonisant avec la coilTure à la grecque. Nos couturiers ont imité les couturières d'alors qui imi-

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taiorit le? anciens. X03 faiseurs de livres el de

pièces imitent à kur tour nos coulurier».

Ce.'^t h qui publiera quelque clujse sur l'époque de V'ipoléon, du cran 1, «lu vrai. Il pleut des mémoires et il en pleuvra encore. Le moment est venu où les éditeurs, moutons de Panurge, s'il en fut jamais, disent aux pauvres auteurs qui ont ridée san^^renuc de vouloir être originaux : — Afjporlez-nous donc des Mémoires, des correspondances inédites! Il n'y a que cela qui se vende. —

K-ïl-ce la grande histoire qui attire ainsi les chercheurs? Je crains que non. Je vois bien les puissantes dissections de Tainc, qui vous nettoient un homme, comme une armée de fourmis un cadavre d'éléphant. Je vois encore les études de M. Henry Houssayc sur 1814 et 1815, qui ont Tattrait d'un roman sérieux tout en ayant la soUdité d'une œuvre de bénédictin.

Mais il me paraît que les anecdotes, les commérages, b;s miettes de l'histoire sont ce qui attire le phis auteurs et lecteurs.

iVapohîon intime! Napoléon amoureux I Nous ne sortons phjs des Napoléon.

Que penser de ce regain d'attention en faveur (le l'homme d'Arcole et de Waterloo?

Kaul-il croire à un accès de boulangisme litté . rairo? Kst-cc une façon de tromper leur faim pour

Au moment do nos ilf^rniiVrcs îilf.s, Cfrlaîns badauds du meilleur nioinli! oui puru jouer la l'ablo des grenouilles (]ui doHiandent un roi.

Un académicien illustre (ils le sont tous) n'estil pas allé jusqu'à déposer les hommages delà France « aux pieis du czar », Or Czar et César, c'est tout un. Qui sait si le vieil esprit napoléonien ne circule pas encore sous notre épidcrme républicain? Nous avons bien gardé du Premier Empire celle mirifique administration que les monarchies européennes nous envient et ont tant de raisons de nous envier! On dirait parfois que la France, quoique ayant deux Fois enfanté un Empire par l'opération césarienne et deux fois payé sa faute par l'invasion cl le démembrement, est encore mal guérie des individus providenliels, des aventuriers bnllés et empanachés.

Maispcut-èlre, au contraire, que celte irruption des fouilleurs d'archives sur l'empereur el sn[i entourage est une preuve que le bonapartisme tendà dovcnlnmcopiiiionliistonque. Le royaume de l'Histoire, c'est le royaume de la Mort. C'est un grave symptôme pour un régime tombé, lorsque les rats s'y mettent, enlendez les rats de' bibliothèque, savants jusquos aux dents. Le jour où les

mémoires de Saint-Simon, après un long séjour dans la nuit des cartons, vinrent révéler au grand public les dessous du règne de Louis XIV, cela suffisait à démontrer que l'antique monarchie française était déjà réduite à Tétat do souvenir.

Le plus mauvais signe, c'est qu'on déshabille Tempcreur. Ce n'est plus la statue de bronze, mais un homme en chair et en os. Ni monstre ni titan; ni démon ni archange; pas même Thomme à la redingote grise ! Un Napoléon en robe de chambre, que dis-je I en caleçon, en chemise de nuit, voilà ce que nous montrent ses derniers biographes avec une furie d'indiscrétion bien amusante I

M. Frédéric Masson s'est réservé pour son lot : Napoléon et les femmes (OUendorff, éditeur). Il hésite entre deux états d'esprit qui semblent répondre à ses deux passés politiques. Il a été, nous apprend- il, républicain d'abord ; il est devenu ensuite bonapartiste militant ; il n'est plus aujourd'hui que bonapartiste honoraire. Il a eu ainsi commt' deux âmes successives pour juger son per-

sonnage.

Lisez sa préface et sa conclusion : c'est un fidèle, un croyant, un dévot. Il appelle Tompereur un homme incomparable auquel il voudrait qu'on élevât des autels. Il le compare, cet être incomparable, à Jésus-Christ et il n'est pas loin de lui don-

leurs que son histoire est tout entière à refaire. Et bi-avement it commence.

De quelle façon Napoléon aima-t-îl? Qui aimat-il? Quand aima-t-ÎI?

Il s'agit de répondreà ees questions affriolantes. L'auteur prend ses précautions. — Tout ce que .iapoléon a louché s'est transformé en histoire, fj'amour est un des mystérieux ressorts de la politique, etc. —

Mais, une fois qu'il s'est bien prouvé l'utilité de son entreprise, il s'en donne à cœur joie ; il nous introduit dans les alcôves les plus secrètes et tant pis s! les révélations ne tournent pas à l'honneur du héros I

Vous rappelez-vous certain secrétaire de Sainte- Beuve, qui, tout en protestant do sa vénération pour son bon maître, s'avisa d'énumérer les inconnues nomhrousesqui avaient traversé la vie du défunt? L'cnuraénition, quoique très riche, ne reliaussa pas la mémoire du critique ondoyant et ;iaillard. Il eu est à peu près de même ici. J'ai !ù lire quelque part que certaines peuplades sau- ■/ages honorent leurs idoles en crachant dessus ou lènic en faisant pis encore. Il paraît que, dans :;2 qui reste du parti bonapartiste, on a rcpro-

ché à M. Masson des irrévérences semblables.

Il répond :

Le jour n*est pas plus pur que le fond de mon cœur.

Je ne le contredirai pas. Ce sont là querelles de famille auxquelles je n*ai ni le droit ni l'envie de me mêler.

Il faut cependant avouer que Napoléon amoureux paraîtra, aux femmes surtout, brutal, par trop pressé, quelque peu grossier/ Je ne parlerai point des passades banales qui égaient sa course à travers l'Europe ; j'imagine que tout général rencontrerait les pareilles dans ses souvenirs de souslieutenant. Je laisserai dans l'ombre ses fadeurs de fidèle berger, ses roucoulements de troubadour et ses humilités de parvenu à 1 égard de Marie- Louise, à laquelle il passera tout, même quelques petits bâtards, parce qu'elle est née archiduchesse d'Autriche. Je veux détacher seulement son aventure avec madame Walewska. C'est un beau sujet de roman intime que je recommande aux psychologues dans l'embarras.

Napoléon arrive triomphant en Pologne, Une jeune femme de dix-huit ans, belle, enthousiaste, naïve, court au devant de celui qu'elle regarde comme le sauveur prédestiné de sa patrie. Elle le salue, lui dit quelques mots, reçoit un bouquet que

ae laciiarmanie inconnue! Lomme eue appariieni à la p!us liante société, il la retrouve dans un bal. Il expéilio an camp ceux qui papillonnent autour d'elle. Il no trouve rien à lui dire, sinon que sa robe lui va mal; mais il lui écrit : — Je n'ai vu que vous, je n'ai admiré que vous; je ne désire que vous. Une réponse bien prompte pour calmer rimpatiente ardeur de N... —

L'amour au galop I C'est la devise de la Grande Armée. Le conquérant s'étonne et s'indigne de n'élre pas obéi lesoir même. Je vous ai prévenus qu'il nous paraîtrait un peu pressé !

Mais on a surpris le secret du maître et aussitôt c'est une noble émulation pour le servir. beauté des mœurs de court Le prince Poniatowski, la grand- maréchal Duroc se font les Mercures du nouveau Jupiter. Us assiègent pour son compte la porte et le cœur de la rebelle. Une madame de Vauban (un bien beau nom pour un métier douteux I) prête l'aide de ses conseils stratégiques, afin d'investir cette forteresse qui a l'impudence dose défendre.

Ce n'est pas encore assez. Voici mieux : Sous

prétexte que la Pologne a besoin d'avoir une amie

sûre auprès de l'empereur, la noblesse, le clergé,

sa famille font honte de sa résistance à la pauvre

petite. Son vieux mari, naturellement, la pousse (le toutes ses forces (sans le savoir, je veux le croire) vers celui qui la traque. Elle est bonne catholique : on lui rappelle qu*Estlier s'est donnée sans l'aimer à Assuérus ; on lui écrit dans une lettre presque officielle :

— Sachez, madame, ce qu'un homme célèbre, un pieux et saint ecclésiastique, Fénelon en un mot, a dit : « Les hommes qui ont toute autorité en public ne peuvent par leurs délibérations établir aucun bien effectif, si les femmes ne les aident à Texécuter. » —

Fénelon entremetteur! On peut appeler cela une vraie trouvaille!

Napoléon presse, supplie, ordonne. Il combat à coups de diamants, de promesses, de menaces. Un soir il brise sa montre, en disant qu'il brisera ainsi la Pologne^ si Ton s'obstine à le faire languir. Casser quel(|uc chose était son argument suprême, lorsqu'il voulait courber une volonté récalcitrante. Que faire? Le siège a duré sans doute moins longtemps que celui de Troie. La résistance n'a pas dépassé trois jours, si j'ai bien compté. Mais l'assaut est violent. Point de secours h attendre ! La jeune femme cède... pour la Pologne!

Pauvre Pologne I Elle nedevait guère bénéficier du sacrifice, si tant est qu'il faille appeler ainsi une

nalurel(ohl très naturel) de co tluel amoureux fut certain comte Walowskî, qui s'est trouvé on France, cinquante ans plus tard, président du Corps législatif sous un autre Napoléon, troisième et dernier du nom.

M. Masson noua conte plus d'un opisodo croustilloux do ce {,^enre. Il no cite point les sources oii il a puisé ; mais il paraît avoir eu les clefs d'iiiiit foule dû coffrets riclios en documents précis et en scandales rétrospectifs. On le lira avec curiosilé ; je doute pourLantquel'on partage sansréserve sou exubérante admiration pour la faculté d'aimer chez Napoléon :

(C Par ce côté, conclut-il, comme par tous les autres, il demeure supérieur aux autn;s êtres. »

Tudiou t quel liomme iucomparahlel Dites-moi pourquoi j'enlcuds murmurer dans nta mémoire l'anecdolo si lestement coulée par l'aul-Louis Courier I Bonaparte, au temps où il a encore des égaux, arrive chez des camanidcs qui sont à table :

— Co sont des articliauls dont vous déjeunez là?

— Oui, général.

— Vous, llaiip, vous les inangi;/ à l'buile?

— Oui, général.

— Et vous, Savary, à la sauco ? Moi, je les mange au sol.

— Ah I général, répond celui qui s'appelait alors Savary, vous êtes un grand homme. Vous êtes inimitable I

Novembre i893.

M. Marion, qui enseigne à la Sorbonne, faut-il dire cette science ou cet art qu'on appelle du vilain nom dû pédagogie, a publié récemment un livre intitulé : tEducalion dans l'Université. L'Université, cela veut dire ici les lycées et collèges de l'Etat. Adoucir la disciplinp, créer l'illusion d'un régime paternel, pféftîrer parmi les maîtres les caractères droits aux esprits brillants, rapprocher professeurs et élèves, tels sont les conseils que l'auteur donne en excellents termes.

Ce sont sans doute do bons palliatifs au mal dont souffre notre enseignement secomlairc. M.

Payot, qui édite chez Alcan un très intéressant volume sur l* Education de la volonté , signale à son tour les vices du même enseignement. Mais, hélas ! qu'espérer de ces remèdes et de ces plaintes, tant qu'on ne touchera pas à la grande plaie qui le mine, je veux dire à Tinternat ?

Elle prospère, elle fleurit, cette belle institution catholique et bourgeoise I Dire même que la République multiplie sans hésiter ces Bastilles scolaires, moitié couvents, moitié casernes, détestable legs du moyen âge et de nos monarchies royales ou impériales ! Dire qu'on se réjouit à chaque rentrée quand on peut annoncer triomphalement que ces « geôles de jeunesse captive », comme les nommait déjà Montaigne, ont augmenté leur effectif de prisonniers 1

Pourquoi donc la France est-elle restée ainsi le pays béni de Tinternat ? Il faut sans doute des motifs bien graves à un père et des motifs encore plus graves à une mère pour faire enfermer leurs enfants durant ces années printanières, qui devraient amasser à ces pauvres petits une provision de bonheur et de santé pour le reste de leur vie. Voulez-vous que nous les cherchions ensemble, ces motifs ?

Je ne pense pas que ce soit le désir de consolider les affections de famille. J'entends bien répé-

saiis [»iir«ius, iiu uruu-aii-uii pas i\u uu a vuuiu jeur apprendre à se passer les uns îles autres ?

■ On connaît co vieil habituédus tribunaux à qui le président adressait la question tradilionnellc : — Votre domicile ? — La prison, répondit-il. — La bonne moitié des jeunes Fi'ançais de famille aisée pourraient répondre de mémo. La maison paternelle, ce n'est plus qu'un séjour d'été ou un pied-à-terre du dimanche.

Serait-ce alors pour endurcir à la souffrance ces êtres frêles et tendresqu'onlcs interne comme des criminels ? Mais jo me suis laissé dire qu'on n'a même pas pour but unique d'en faire des soldats, comme au temps du premier empire.

Peut-être est-ce pour le bien de leur corps ?Cliacun sait, en eiïot, qu'au collège la nourriture est toujours saine et abondante ; que la vigilance de l'administration y remplace avec avantage les soins maternels ; que jamais, au grand jamais, la contagion du vice n'y a gâté les innocents exposés jour et nuit aux périls de la vie en commun.

On m'assure toutefois qu'à Paris et ailleurs il y a plus d'une cour de lycée oii les enfants, entre

quatre grands murs, sont par trop à Tabri dos coups de soleil et des courants d'air. J'ai connu aussi quelque part certain dortoir qu'on appelait t entrepont, .et ce surnom emprunté à la marine ne voulait pas dire qu'on y respirât trop à Taise. Je crois me souvenir que le matin cet étouffbir

Sentait plus fort, mais non pas mieux qne rose.

C'est donc au bien de leur esprit qu'on a songé ? Ne met-on pas certains oiseaux en cage pour leur apprendre à chanter I

Par malheur pour cette comparaison, les oiseaux chantent aussi en liberté, et au collège l'externe vaut rinterne. J'ai consulté des professeurs; je leur ai demandé où ils trouvent le plus de paresse, d'apathie, de mauvais vouloir ; la plupart m'ont dit que les cerveaux les plus rétifs se rencontrent d'ordinaire parmi ceux sur qui pèse la calotte de plomb de l'internat.

Faut-il admettre que cet internat est une nécessité faclieuso, mais inévitable ? — Regardez la Suisse, l'Amérique I Là aussi, l'enfant va au collège, et il arrive, là aussi, que le collège est loin. Impossible do rentrer chaque soir ! L'enfant vat-il être pour cela parqua, avec mille ou quinze cents autres, dans un éiiornu' cl lugubre bâtiment ? Non, il change de foyer, voilà tout. Sa famille le

En ces pays-là, les gens prétendent que l'école ne doitpas prendre figurcd'époavantail; quol'enfant n'a rien fait pour ôtro séquestré, sevré tout à coup de tendresse et de liberté ; ils discntqu'il fetrouve ainsi loin des siens ce milieu tiède et sain dont son jeune âge a encore besoin ; ilsosent soutenir que tout le monde trouve son compte à cette façon d'agir, le père et la mère qui sont plus rassurés, l'enfaut qui est mieu& soigné et surveillé, ses hôtes qui se font do la sorte et sans grande peine un utile supplément de gain. En vérité, l'js Français ne sont donc pas forcés, plus que tout autre peuple, de tenir l'enfance en chartro privée.

Non, non, ce n'est rien do tout cela qui suffit à déterminer tant de pères et de mères à ne l'être qu'à demi.

Indépendamment de la routine, qui est le premier pouvoir de tous en ce bon pays de France, je vois chez trop do parents riches le désir mal dissimulé de s'affranchir d'un devoir, qiiî est une charge, comme tout devoir.

Pensez donc ! Si les enfants demeuraient à la maison, s'il fallait voilier sur eux en personne.

monsieur et madame seraient obligés d'avoir une vie de famille et de se respecter Pun Tautre, ce qui pourrait les gêner beaucoup. Ils n'auraient plus la précieuse liberté de se quereller, à toute heure et de tirer chacun de son côté. Monsieur devrait prendre sur les heureux moments qu'il coule en paix au café, au cercle, dans les coulisses. Ma • dame ne pourrait plus suffire à la multitude de ses occupations, visites, bals, soirées, concerts, spectacles, conférences avec la couturière ou le tailleur pour dames. Quoi de plus triste ? Quoi de plus peuple ?

Avoir des enfants, passe encore, à la rigueur ! Les nourrir, il le faut bien ! Mais donner une part de son temps et de son cœur à leur éducation, c'est un luxe qui ne convient qu'aux pauvres!

Quand on a l'honneur d'être à son aise, on commence par mettre son enfant en nourrice ; dès qu'il est grandelet, on le fourre au collège. Proviseur, principal ou directeur, censeur, surveillants, maîtres d'étude, autant de nourrices sèches qui, moyennant finance, se chargent de faire sucer aux jeunes esprits le lait de la science et des bons principes 1

Les lycées, collèges et pensions ne prennent pas encore les bébés en sevrage. Mais les élèves y entrent dès l'âge de sept ans et ils peuvent y res-

ensuite dans utio grande école do l'Etat, Us ont encore à faire deus ou trois ans de séminaire liiïque, avant d'iivoîr le droit d'ouvrir leurs ailes 1

On serait tenté de prêter aux parents des motifs plus profonds, de supposer qu'ils raisonnent ainsi :

« Mon fils est destiné à vivre dans une société où il est mauvais d'avoir une trop grande indé-' pendaoce d'allures, d'opinions et do caractère. On no saurait trop tôt le prémunir contre ce danger- là.

M A la maison, il aurait pu développer librement ses aptitudes naturelles ; il aurait été capable de s^ faire una volonté robuste et un esprit original. Or, le mot d'original est devenu une cspèiie d'injure. Il aurait souiïcrt dans la suite de ne pas assez ressembler aux autres.

» Au collège, ses instincts sont comprimés, ses penchants entravés. On le dresse à penser et h faire comme tout le monde. On lui met un uniforme à l'esprit comme au corps.

11 II s'accoutume à obéir, à craindre le pouvoir, à respecter l'arbitraire, à exécuter sans mot dire Il consigne. Il apprend que l'autorité a toujours

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v.rf.;.' d.. ]a p,:é, c/.TjrLé, a5î,ju;.îi,prtpiré à toutes î'-s .^..rv.î.j.jes de la vie. en un niot parfaùemenl 'J.scip.'iné. Il a tout ce qu'il faut j^jur être demain bureaucrate, foacliunr.aire dun eouvernement quelconque, rouage dune machine, bourseois routinier et soumis ! Son avenir en France est assuré. »

Le raisonnement est juste, sauf qu'en certains cas les volontés comprimées se redressent soudain comme des lames d'acier courbées par force. Mais les réfractaires sont quatre ou cinq pour cent Les autres sont matés pour toujours. Qu'est-ce qui pourra élonncr et révolter plus tard celui qui dès renfaricc aura été rompu à des pratiques aussi fort((ment motivées que colle-ci, par exemple ?

— AKondu qu'il n'y a pas en France de religion d'Klat ; que juifs, protestants, catholiques, .et jnéme liI»n!s-pensours sont égaux devant la loi; que l'Kcole a été proclamée neutre;

Il y aura dans tout établissement secondaire de l'Klal une chapelle et un aumônier ; tous les élèves feront maigre le vendredi, et, de plus, le mercredi pondant le Carême ; les congés seront fixés

Oui, certes, l'internat est bien l'imago et l'école du monde illogique et autoritaire oii nous vivons. Mais c'est peut-être par un autre système qu'on forait dos hommes libres et des citoyens.

J© me rappelle une vieille estampe où l'on voit le tombeau de Jean-Jacques dans son iloL d'Ermenonville. Tout alentour des enfants jouent, sautent, gambadent, nagent dans l'étang. Une douzaine de bambins naviguent dans, un bateau, et 8ur une banderole qui flotte en haut du mât se it colle inscription : « Au libérateur de notre esclavage ! »

Pauvres enfantai Les idées de Jean-Jacques ont démoli on Franco la Bastille et la monarchie. Elles n'ont pas démoli l'internat.

Aux socialistes de préparer cette « destruction nécessaire ! » On los accuse volontiers d'avoir pour idéal une société enrégimentée, casernée, domestiquée. Ils peuvent répondre àleurs accusateurs : <i C'est vous qui, plagiaires do l'Eglise, perpétuez dos fabriques de sujets dociles et de petits vi^ux. C'est nous qui vous crions au nom de l'avenir et de la liberté : Elargissez l'enfance ! »

Novembre 1893

LÉON GLADEL

En attendant que Léon Cladel ait son monument de marbre ou de bronze, quelques amis dédient à sa mémoire un livre collectif; les monuments de papier ne sont pas les moins durables.

Le volume oiïre une étrange bigarrure de sujets et d'auteurs: on y trouve, cote à cote, des discours, des nouvelles dramatiques, des récits plaisants, des boutades amères, des morceaux de vie et d'histoire ; on y voit fraterniser (ô quelle magicienne que la mort pour rapprocher les distances !) Jules Simon et Hector France, André Theuriet et Camille Lernnnnicr, Henri de Bornier et Zola, bien d'autres encore.

c'esl la retraite hospitalière où chaque dimanche, à Sèvres, au miliuu de aes fleurs, de sos beaux enfants, do ses ehicns, qui faisaient presque aussi partie do la famille, lo doux et rudo burineurdes Va-NuPieds recevait ses confrères, les artistes do la plume, du pinceau, du maillet. Je le vois encuro avec sa figure émaciéo do Christ souffrant, sa barbe de lin embroussaillée, sa chevelure de guerrier Franc, prodiguera plein cœur les bons conseils, lo3 paroles hautes et réconfortantes, les encouragements et les services délicats. C'était son plaisir de faire ainsi du socialisme on action.

Celui qui écrit ces ligncâ a su par lui-même quel fraternel appui on rencontrait dans cotte maison fleurie oii le deuil est entré l'an dernier, et, sans • vouloir ni pouvoir s'acquitter, il tient à honneur d'accrocher son offrande de critique, un petit portrait littéraire do Cladel, au premier monument funéraire qu'on lui élève.

Le portrait no sera pas flatté; cela ne serait pas digne de lui, et d'ailleurs à quoi bon ? 11 suffit de faire ressemblant pour qu'on aime l'homme et l'écrivain.

Curieux choc de contrastes en lui f Un idéaliste fougueux avec des procédés de fougueux réaliste ! Un démocrate pur-sang qui fut en même temps un raffiné, un aristocrate des lettres !

D*abord il poursuit le vrai avec passion, avec fureur. Pour être plus sûr de Tétreindre, il prend ses sujets autour de lui, sous sa main, dans son Quercy , dans sa famille. Paysan, il peint des paysans. Fils du peuple, il montre la vie du peuple.

Arrière conventions et convenances, ces deux formes du convenu ! Il se faif gloire de rendre ce qu'il voit avec « une sainte brutalité de touche ». Il se pique d'être un mâle. Ni les jurons, ni les mots crus, ni les vilenies, ni les frénésies de la bestialité humaine ne font hésiter son implacable exactitude. Voulez-vous qu'un chiffonnier ou un cocher parle et agisse comme un académicien?

Ah dame ! Il n'écrit pas pour les petites filles do.U on coupe le pain en tartines, comme disait (iautier. Il nargue les critiques timorés; il se rit des scrupules, même quand ils empruntent la voix qui lui est la plus chère au monde, celle de sa femme. Il étale la nudité du vice ou du crime avec une sereine impudeur. Mais ce n'est pas chez lui

Non, tout reste franc ot sain. C'est conscioncc d'ob« sorvalour et de peintre.

J'ai dit peiDlro. II l'est à ta fagon do Millot ou de Troyon, quand il déroule les champs eusoleillésct leur vaste horizon; de Courbet, quand il retracç liis grosses gaietés villageoises; 'do Muriilo, quand il dresse en pied quelque gueux dépenaillé. Mais graveur plus encore que peintre ! Ce n'est pas sans raison que plusieurs ilc ses morcoaux s'intitulent : Eatix- fortes à la plume. Il a le trait précis, vigoureux, creusé, qui mord et qui pénètre.

N'umpèche que cet obstiné chercheur dû vrai fut aussi un acharné ponrsuivanL do l'idéal.

Décrit-il les choses? Il sympathise avec celles qui sont tenaces, vivaecs, énergiques, comme les chênes et les rochers de son pays. Il sent et saisit leur û[no, leur donne une expression humaine, dussent elles paraître fantastiques et irréelles.

Mol il les honiinos on scène? Il s'attendrit, s'apitoie sur eux. Il a hcau être, par le soin inÛni du détail, un Parnassien de la prose. Il n'a point l'olympienne indiiïércnce des adeptes do l'art pour l'art. U ne veut point figurer dans l'école des Impassibles. Il est, au contraire, un être nerveux et Irèspamèle (le mot est de lui), et il parcourt dans suit œuvre toute la gamme des sentiments.

Lo croirait-on ? Ce brutal est au fond un tendre. Il a des caresses dans la voix, quand il parle de la maison paternelle ou des bons animaux, serviteurs de l'homme. Plusieurs de ses héros, vrais héros de la charité, fanatiques de la vie universelle, exposent leurs jours pour sauver de pistils chiens qu'im noie ou des rats qu'on supplicie par uo jeu Imrbare.

Mais leur pitié est virile, et partant aotive, militante. S'il esquisse d'une main émue des êtres tout b:)nté, ses favoris, ce sont les braves, les résolus, les patients, ceux dont les sentiments sont forts

comme la mort. Voyez son Bouscassië qui s'estropi.3 par amour; Achille et Vatrocley deux modernjs incarnations de l'amitié héroïque; EraU lo pâle voyou, qui s'improvise dompleur pour conquérir Andréa, la dompteuse I

Certes, nous sommes loin avec Cladel des personnages moyens et vulgaires. Il se complaît bien plutôt dans l'exception. En lui éclate à chaque instant un poète, qui écrit parfois en vers pittoresques, mais qui se trahit le plus souvent par le grandisseinent épique des caractères, ou encore par la création d'un type qui prend la largeur d'un symbole. En ces moments-là, il lui arrive d'oublier tout à coup les limites du vraisemblable et du possible. Je sais telle tirade ample et superbe, qui a

Mais aussi quelles visions intenses et g;randiosi's I Vous rappelcz-vous cette vieille paysanne, la veuve Jayfaim, qui, voulant faire donation de ses biens à ses enfants, les entend se disputer devant elle à qui ne paiera pas ses funérailles? La pauvre martyre saigne et cric sous la blessure, dont elle fuit bommage à son Dieu. Et quel tableau tragi- , que pour linir ;

« Dn vit la donatrice, aussi blanche de l'âino que des cbovoux, se lever le front nimbé d'on no sait quel balo par les rayons obliquesdu coucbant, qui perçaient ensanglantés les vitres des fenêtres, 60 frayer im passage à travers la bande infernale et s'enfuira tâtons, écliovelée, éblouie par l'atroce vérité, comme un aveugle-né qui verrait à l'heure inéluctable du trépas, non pas les splendeurs, mais toutes les monstruosités de )a nature. »

Et faut-il des exemples de ce symbolisme, qui fait incarner en une personne une idée de justice ou d'espérance? C'est ce baron, renégat do tous les régimes, qui voit entrer cliez lui la citoyenne Isidore, sa sœur, restée pauvre et intégre. Ecrasé de ses reproches, il lui demande pardon, veut lui rappeler qu'il est son frère, et elle répond:

« Vous en avez menti ; je ne suis pas votre sœur. Je suis celle qui iinit toujours par se faire enlcndro. Je suis la Vérité. »

Ainsi encore les derniers combattants de la Commune, réfugiés au Père Lachaise et prêts à bien mourir, baptisent le fils nouveau-né de leur commandant du nom significatif de Revanche.

Si Cladcl atteint de la sorte aux effets do la haute poésie, on ne reconnaît pas moins l'adorateur du beau qu'il était à racharnemont avec lequel il a ciselé sa prose. Lui aussi, comme Flaubert, il a connu « les atlres du style. )> Lui aussi, comme Baudelaire qu'il proclamait son maître, il a ou la religion du mot précis. D'aucuns regrettent môme que, disciple trop docile, alors qu'il avait le droit de penser et d'agir en maître, il ait parfois outré l'amour et la recherche de l'expression rare, jusqu'à rendre certaines de ses dernières pages bien difficiles à lire pour ce peuple qu'il aimait tant t

Ses nouvelles, qu'il faisait courtes pour les faire plus soignées et dont beaucoup soiit des chefsd'œuvre, laissent voir à chaque pas l'horreur du banal. Mais, comme-tout homme, il a les dofauts de SOS qualités. Par haine des phrases inollos et lâches, il déroulera souvent sa pensée en longues périodes, pleines à craquer, serpentines et compliquées comme son paraphe. Par dégoût des mots

fogao, IspaliuiJ, Qouœl, Nani, Yufko, Yxglu, voilà quelques-uns. tlo ceux qui ligurent au calendrier do Cladcl. 11 portait lui-méuie le prénom peu commun d'Alpinien ot il devait on être content. N'a-t-on pas raconté qu'chlcndaatiin confrère parler d'an jumart, milis prétendu de la vache et Je l'âne, il s'était fait céder en toute propriété le droit de mettre dans son couvre ce problcmatiquo animal ? Innocente raillerie à l'adresse d'une maladie que no soupçonnent pas les esprits vulgaires ; la crainte de ne jamais être assez original 1

Quand on s'est rendu compte du caractère double et presque contradictoire du talent de Cladel, on peut se demander : — Qu'aima-t-il le mieux, du vrai ou du beau? — Jj'hésilutioncst permise; mais on peut répondre sans liésiter: — Go qu'il aima le mieux, c'est le juste.

les âpres ironies contre les parvenus de la bassesse et do l'hypocrisie, voleurs de renommée ou de pouvoir I Les beaux jaillissements de coltro contre les égoïstes, pour qui tout est bien quand

190 ClUTIQUE DE COMBAT

ils sont Lient Les vaillantes indignations contré les lâches, qui courbent réchine, contre les cruels^ qui rient do la souffrance d'autrui î Et aussi'(c*est l'autre face des mêmes sentiments) les délicates tendresses pour les faibles, pour les petits, pour les victimes do la destinée ou des hommes plus méchants encore! Les fiers appels à la révolte ! Les robustes actes de foi en un avenir tneilleur, qu'il ne faut pas espérer mollement, mais forger, mais créer à force do courage et d'énergie !

Je lisais naguère, je no sais où, qu'un homme à caractère, un homme fidèle h ses convictions et à ses rêves de jeunesse, risque fort d'être un imbécile. Pauvre niais de Cladel ! Il fut un républicain de l'avant-veille; il fut le compatriote et l'ami de Gambetta. Et il a eu la sottise de n'en point profiter !

Il n'a pas su plier son âme hautaine aux palinodies et aux génuflexions. Il s'est obstiné à se tenir debout, faisant flamber au soleil ses opinions écarlates, reproche vivant pour les républicains déteints qui ont peur de leur passé. Aussi est-il mort pauvre et n'a-t-il emporté dans la tombe que le respect dos honnêtes gens, l'admiration des artistes, l'affection et les regrets des humbles. Qu'estce que tout cela par le temps qui court?

Décembre ^ 893

« Les romanciers modernes, a écrit Paul Bourget, se sont découvert un riche, un inépuisable sujet d'observation, lorsqu'ils se sont avisés qu'il existe une Hensibililé particulièro à chaque mélior. Ils ont ainsi reconnu que l'homme do Icllrns, par exemple, aime ou désire, hait ou rof^rettc autrement que le commerçant, qui se distingue luimême du diplomate, du savant et du soldai, par la nuance do ses passions! »

A vrai dire, la découverte ne date pas des romanciers modernes. La Bruyère, dans ses Carac lèves, a déjà étudié le pli que la profession peut imprimer à riiomiiie. Quand il décrit les courti

sans, il montre sur les âmes les effets d'un véritable métier qui consiste à conquérir, pour en vivre, les faveurs d'un souverain. Qu'a fait Lesage, dans son Turcaret, sinon marquer les déformations que l'exercice de la finance produit sur un individu!

En notre siècle on a repris, poussé plus avant ces études. Je me souviens d'une série do portraits intitulée : Les Français peints par eux-mêmes. On y trouve croqués les types du médecin, du sergent de ville, du gendarme, du rentier, etc. Et s'il fallait citer tous les écrivains qui, au théâtre ou dans le roman, ont consacré leur talent à la peinture dos diverses professions, la liste remplirait aisément plusieurs colonnes.

« Le métier des armes, » n^a pas échappé plus que les autres aux regards des analystes fouilleurs pénétrants de la réalité. Depuis Servitude et Grandeur militaires d'Alfred de Vigny jusqu'aux romans récents sur lep Sous-offs et les OffSy combien d'œuvres qui ont mis en lumière les façons de penser, de sentir et d'agir propres aux soldats et à leurs chefs!

Cependant tous ces ouvrages ont ceci de commun que les faits y sont retracés avec la souplesse, l'imprécision, la part de fantaisie qui sont inhérentes à toute création littéraire* Ce qui fait l'ori-

brillantes variations sur un thème donné, mais un bon chapitre de sociologie.

Gomment va-t-il s'y prendre? Il commence par délimiter son sujet, il ne parlera point des soldats, parce qu'ils ne sont sous les drapeaux que provisoirement, par nécessité. Une fois rentrés dans la vie civile, ils perdent vite les habitudes contractées au service. II s'occupera seulement des professionnels, de ceux pour qui l'état militaire est une carrière; autant dire que ses remarques ne porteront guère que sur le corps des officiers.

Cela posé, partant de cotte idée que l'armée est faite pour la guerre et ainsi pour la violence, il rattache à celte fin essentielle les traits do caractère qui en sont la conséquence. Mépris de la vie humaine et de la souffrance; brutalité et grossièreté dans les rapports avec les inférieurs, les pékins et souvent les femmes; tendance à l'abus de pouvoir; maladie du césarisme ou césarite, prétentions à l'omniscience, esprit do corps qui rend l'impunité ordinaire pour les coupables pourvus de hauts grades, tels sont les vices principaux que l'auteur signale avec une impitoyable tranquilhté.

194 ClllTJyUE DE COMRAT

Mais il ne so borne pas à les souder à leur cause première par un lien dt filiation. Il en établit, il en prouve l'existence. M. Hamon est un grand dépouilleur de journaux; il puise à pleines mains dans les faits divers, dans les comples rendus des tribunaux, dont la lecture est pour le commun des mortels un amusement d'une minute; il explore curieusement les écrits do quelque général ou amiral on veine do confidences. 11 tire de tout cela une masse de petits faits précis, datés, localisés; il les met bout à bout, les éclaire en les rapprochant les uns des autres. La synllièso des détails accumulés s'opère, en quoique sorte, toute seule.

Bien que M. Hamon écrive en savant, en philosophe, qui vise, non pas à charmer, mais à instruire, le défilé de ces documents humains est effet souvent piquant, toujours frappant, la vie prise sur le fait qui parle, qui accuse, crie la vérité. Chacun des chapitres est une rie d'anecdotes, mais une galerie qui mène à autre et do proche en proche bien plus loin 1 no pensait aller.

L dilficulté est de démontrer que certains s de mœurs relevés sont bien le produit du !U professionnel. L'auteur procède parélimi- )n. Il montre qu'ils ne peuvent provenir ni

11 convient d'ajouter que M. Hamon, déterministe conséquent, incrimine les institutions, non les hommes. Il condamne les actes en innocenlaiH les agents. C'est sur le système, et non sur les personnes qui en sont les premières victimes, quo tombe sa réprobation.

Elle se formule à la fin en termes sévères :

<( Le militarisme, dit-il, constitue une véritable école du crime. «

Le mot crime prend sans douto sous sa plume un sens extrêmement élargi; il désigne « tout acte qui lèso la liberté individuelle », 11 n'en est pas moins vrai que la suppression du militarisme, cl, en attendant, son amélioration par des réformes radicales reste à ses yeux un but qu'il faut poursuivre sans relàcbc pour le plus grand bien de l'humanité.

J'ai résumé le livre do M. ITamon; je vais maintenant le discuter. Préciséinent parce que j'estimo son talent et sa sincérité courageuse ; parce quo j'approuve sa méthode et l'esprit, sinon la forme.

do SOS conclusions; surtout parce que j'espère qu'il étendra ses recherches à d'autres professlons, je liens à lui signaler ce qui pourrait, à mon avis, rendre encore plus solide une étude de ce genre. Il me permettra bien de lui emprunter l'épigraphe de son propre livre : Amiens Plalo^ sed magis arnica veritas.

Qu'un autre lui reproche d'avoir osé critiquer l'armée! Aurons-nous toujours besoin en France d'avoir une arche sainte? Ce fut, après le coup d'Etat de 18o!, la propriété. Ce fut l'armée, après nos désastres de 1870. Mais le beau moyen de guérir les plaies de la patrie, que de fermer les veux ou de crier à tue-tcle quand on y touche, comme s'il s'agissait de sauver le Capitolel

Non, si M. Uamon est convaincu que le militariiime est mauvais, corrupteur d'hommes, générateur de crimes, il a eu raison de le dire bien haut. Ce n'est pas au nom d'un patriotisme maladroit qu'on peut attaquer ses opinions. La science ne relève que de la science.

Aussi est ce au nom de la vérité, notre commune amie, que je lui demanderai tout d'abord :

Ne serait-il pas juste de distinguer, dans les travers du militaire, ce qui lui appartient en propre et ce qui se trouve en tout professionnel? Estime exagérée de la fonction qu'on remplit.

vaste litre de Psychologie? Il s'annonce par là comme devant être une élude complète et impartiale des influences bonnes et mauvaises que l'état militaire exerce sur lo moral tout entier.

Or, d'une part, je ne vois pas que l'auteur ait relové, sur l'intelligence, l'action de la vie de garnison, d'une vie presque automatique, où tout est réglé, mécanique, uniforme. 11 me semble que la terrible efficacité de cette vio-Ià pour tuer le rêve, l'initialivo, l'imagination, mériterait d'être indiquée.

D'autre part, ce qui est plus grave, l'auteur semble n'avoir voulu voir qu'une face des choses. Il n'a pas été aussi bilatéral qu'il faut l'être, quand on prétend les étudier scientifiquement. Est-il possible que le métier dos armes ne développe en l'homme aucune vertu, aucune énergie bienfaisante? Qu'il rie soit jamais producteur do courage ou d'abnégation ?

' Je voudrais rencontrer, rangés dans un double tableau et s'opposant les uns aux autres, les dé-

fauts et les qualités qui naissent d'un séjour prolongé au régiment. Cela serait plus équitable, plus philosophique aussi; car il en est de ce milieu social comme de tout ce qui nous environne. Le torrent, qui ravage les montagnes, sert parfois à les fertiliser; la tempête, qui renverse les arbres et fait sombrer les vaisseaux, purifie l'air aussi et en balaie les miasmes. Ainsi bravoure, audace, mépris du danger provionnent de la même source que brutalité ou mépris de la souffrance d'autrui. Pourquoi ne pas mettre en ré^^ard ces manifestations contraires d'une même force?

En négligeant de le faire M. Hamon nous donne, non pas la physiologie, mais là criminologie du militaire professionnel. Il est connu pour un criminologiste distingué; il ne s'est pas assez défié de ses habitudes de pensée; il a gardé, lui aussi, le pli professionnel.

Peut-être a-t-ilcru que sa thèse serait plus forte, s'il laissait dans l'ombre ce qui pouvait adoucir son réquisitoire contre le militarisme. Erreur de calcul, en ce cas. Un roman, un pamphlet, un écrit polémique, a le droit de ne pas tenir grand compte des circonstances atténuantes en faveur d'une institution mauvaise : une étude de sociologie n'a pas ce privilège. L'auteur qui fait de la science ressemble à un juge qui instruit un pro-

J'ai dit les imperfections de métliode qui empêchent les coDclusions de M. Hamcm d'être aussi fortement motivées que je le voudrais. Son livre n'en a pas moins le rare mérite de condenser en peu de pages une somme d'arguments considérable, et do finir sur des conseils très sages.

Refonte du code militaire encore si sauvage, interdiction du port de l'uniforme, partout où il n'est pas nécessaire, fixation minutieuse dos limites de l'obéissance due aux supérieurs, guerre infatigable à laguerre, lutte contre le chauvinisme qui ne rêve que tueries et victoires sanglantes, telles sont les principales mesures qu'il réclame.

Mais elles ne sont pour lui qu'un acheminement vers la disparition du militaire professionnel. L'armée permanente remplacée par des milices nationales, en attendant qu'il n'y ait plus d'armée du tout: c'est vers cet idéal qu'il s'oriente avec tout le parti socialiste.

Qui oserait dire que cet idéal est blâmable? Je

200 CUITIQUE DE COMBAT

sais quoiqu'un, un ancien officior, qui Ta conçu et exprimé comme M. llamon :

« On ne saurait trop, a dit ce quelqu*un-là, hâter l'époque où les Armées seront idenliQées à la Nation, si elle doit acheminer au temps où les Armées et la guerre ne seront plus et où le globe ne portera plus qu'une nation unanime enfln sur ses formes sociales; événement qui depuis longtemps devrait être accompli. »

Et voulez-vous savoir quel est le sans-patrie, Taffreux socialiste qui a écrit ces lignes? Il s'appelait Alfred de Vigny.

Décembre 1893

NDHÉ THEURIET

J'ai flous les yeux un petil bijou typographique, coquellcmeat édité par Lemerre, finement illustré par Joanniot. C'est, habillé de neuf, l'Abbé Daniel, d'André Theurict, un des premiers récils qui firent aimer du public co peintre délicat des bois, des champs, des mœurs villageoises et provinciales.

Et voici que ce petit livre, pareil à un vieil ami dont la vue seule fait lever dans notre âme un vol chantant de souvenirs, évoque en moi de doux paysages, de vagues mélodies, dos senteurs champêtres, tout un monde de figures ennuagées par la brume légère du passé.

202 GIîITIQUE DE COMBAT

J'ai beau être dans ma chambre close que le vent assiège avec des hurlements de loup, que la pluie d'hiver bat de ses lourdes ondées, Tœuvre du romancier-poète m'y refait du printemps, du soleil, du ciel bleu. J'entends des vers qui chantent comme l'alouette, des nids qui jasent, des sources qui gazouillent, de vieilles chansons populaires qui montent, gaies et pimpantes, dans le tiède azur d'avril. Est-ce la bouilloire qui dit au coin du feu sa plainte monotone et mélancolique ? N'est-ce pas plutôt le feuillage qui ondule et frémit sous les caresses de la brise? N'est-ce point la forêt qui soupire et chuchote ?

La fauvette au buisson Murmure une romance, Courte et leste chanson Qui toujours recommence.

Verdiers, pinsons, linots, Merles et loriots Répondent en cadence.

Je ne me trompe pas. C'est le parfum pénétrant des feuilles mortes qui fermentent, de la terre où la sève bouillonne. C'est l'odeur grisante de la fleur de vigne, du foin coupé, de la framboise mûre, de la reine des prés et de l'églantine. Cela sent bon la vie, la jeunesse, la santé. Cela met au cœur de folles envies do rire, de crier, dd

pillons et libellules jouont et se poursuivenL sou^ la profondeur mystérieuse des branches ; des prairies de Touraine, toutes bourdonnantes d'abeilles; des lacs, comme celui d'Annecy, découpés en golfes capricieux par les montagnes qui les emprisonnent, irisés par les rayons qui rasent la surface do leur eau transparente.

Dans les vallées, sur les pentes des coteaux m'apparaissent, tapis et comme endormis dans la verdure, de bons vieux petits bourgs, où il semble que le temps coule plus lentement et le sang aussi, où l'on croirait que les maisons el les âmes sont également mucllcs. J'ai l'inipressiou de quelque chose de paisible, d'amorti, d'immobile, et je suis tenté de m'écrier... tout bas:

Calme petite ville, où t'ai-je déjà vue?

Dans quel rêve oa dans quoi pays î

On y souffre, on y aime pourtant ! Et de mémo au village, dans ces veillées où fleurissent les contes et les amourettes, où s'échangent les quolibets et les mois savoureux qui ont un goût de terroir.

Charretiers et bergers, attablés dans les grandes salles de fermes, ont aussi leurs passions:' seulement les éternelles passions de la pauvre humanité prennent là par contagion un air rude et fruste. Les Pouvillon, les Ferdinand Fabre le savent bien. Dame ! on y travaille dur, au village, et les mièvreries du sentiment ne trouvent guère place chez des êtres qui sont avant tout les serviteurs et les amoureux de la terre.

Aussi vois-je surgir de cet âpre milieu des visages hâlés et rébarbatifs : telle cette Madame Heurlelotip, la bète noire, comme on l'appelle, une robuste vieille qui se hérisse dans la haine de l'amour et le désir de la vengeance ; tels l'usurier madré, le viveur campagnard, etc/U y a des loups dans les bergeries d'André Theuriet.

Mais, comme de juste, il y a plus de moutons encore, capables d'un coup de tète à l'occasion, au fond bons et généreux. Ils se présentent nombreux, les gars solides, un peu gauclwï, un peu brusques, en qui le cœur vaut mieux que la raison. Braves gens, qui ne sont point des saints, qui ont des verdeurs gauloises, des échappées de colère ou d'étourderie juvénile, mais qui sont droits, fiers, honnêtes, énergiques I

Paysans? Non. A demi tout au plusl Ils sont plutôt de toute petite bourgeoisie, infimes em-

leur pain et n'ont pas lo temps ilesc laisser aller aux langueurs du rêve, aux veuleries des volontés malados.

Pourquoi cependant tous ces jeunes hommes s'effacent-ils à mes yeux dans une sorte de brouillard? C'est qu'à côté d'eux se dessinent, on traits plus nets et plus variés, une foule de figures féminines, caressées avec une prédiloclion visible par le pinceau du peintre.

Elles répondent mieux à son genre do talent.

Il a pu, sans fausser leur physionomie, les faire vraies et poétisées. Il a pu verser on elles la douceur, la tendresse qui sont en lui. Il a pu employer à les rendre les tons fins et veloutés du pastel. ""

J'apbrçois bien, en tête du bataillon, une vieille fille dont la honte se cache sous des moustaches viriles et sous une enveloppe piquante comme celle d'une cliàlaigne (Le filleul d'jvn marquis). Mais qu.e d'ombres gracieuses voltigent autour d'elle! Que d'adorables tantes, que do charmantes sœurs et surliiut que de jolies fillettes!

Je vous salue, Valentine, gaie comme l'oiseau, fraîche comme la rosée, naturelle comme l'enfant, fleuretlo blanche k cœur d'or comme la margue-

rite des champs! Jo vous salue, Marianuctte, aux yeux de velours, dont la franchise donne et enlovo si cruellement une éphémère illusion de jeunesse à l'automne finissant d'un Parisien 1 Salut encore à vous^ Sylvine, lys poussé dans l'obscur logis d'un tisserand, vous qui, de Tinutile héritier d'un nom antique, avez su faire un vaillant bûcheron ! Et je no vous oublierai pas, petite Denise, que l'abbé Daniel (cause première de celte rêverie!) marie avec son filleul, un autre Daniel, pour se dédommager do son bonheur manqué avec une autre Denise, votre mère.

Elles ne sont pas toutes aussi pures, aussi idylliques, les jeunes filles et les jeunes femmes, qui m'apparaissent fugitives dans la pénombre. J'en vois de troublantes, d'inquiétantes, de vraies sirênes aux yeux profonds et perfides comme là mer, à la voix séductrice, aux caresses enlaçantes comme les algues qui se nouent aux pieds du nageur et l'entraînent dans Tabîme.

Les voyez-vous, les fées mauvaises, les mangeuses d'hommes? par exemple Sauvageonne, l'indomptée aux cheveux roux, qui brise deux existences et la sienne. même dans i'ôlan fougueux de son désir; ou bien encore quelque belle étrangère, qui s'amuse à embraser l'âme d'un pauvre garçon de peintre, pour le laisser mourir en*

aans la aouceur lecnperee ae ces nisioires plus souvent roses que noires. La tragique y fait irruption; la mort y grimace au détour d'une page. Il s'y produit, tantôt des catastrophes qui font couler sans bruit des larmes et du sang, tantôt do lents déchirements qui creusent au fond des cœurs de douloureuses et inguérissables blessures.

Aussi la mélancolie et la pitié n'y font-elles point 'défaut. Destinées avortées, espérances - broyées par la dureté des choses, êtres faibles, inhabiles à la lutte et vaincus de naissance, comme tout cela vient jeter dans les fêtes de la nature toujours jeune la note plaintive de l'humanité soulfrantet

Malheur à la brodeuse, coupable d'être pauvret

Qui l'aimerait? — Son cœur repousse fièrement . Ces vénales amours, fausses comme l'ivraie.

Qui laissent le déjîoùt à l'homme qui les paia Et souillent â jamais la femme qui les vend.

Qui l'aimerait? — Un pauvre et rude mercenaire? Mais l'amour prend du temps et chaque instant perdu Cuùte un morceau de pain : l'amour est défendu A qui matin et soir lutte avec la misère.

Non, elle traînera ses jours laborieux Dans son réduit glacé, sans enfants, sans caresse, Jusqu'à riieure où, tombant sous son faix de détresse. Aux clartés de ce monde elle clora ses yeux.

Ce n'est plus là un personnage d'églogue. Les sombres masures des faubourgs se dressent devant moi et de là s'échappe la sourde lamentation qui, comme une basse éternelle et formidable, accompagne aujourd'hui tous ceux qui parlent de joie, d*amour, de bonheur. Ainsi parmi les bourgeois paisibles, les villageois rusés, les grandes dames exotiques, « les vierges aux belles couieurs », comme disait André Chénier, gémissent et frissonnent quelques pâles fantômes d'ouvriers et d'ouvrières, qui rappellent qu'André Theurict a su compatir autant qu'un autre aux tristesses de la société environnante.

,.... Pendant que je rêve, entraîné par le courant des souvenirs, les apparitions qui peuplaient la solitude de ma chambre se sont évanouies, et je puis me reprendre, songer que je dois faire ici de la critique. ^

Eh oui î Je sais des œuvres plus éclatantes, plus vigoureuses, plus poignantes, plus pleines de

le rossignol, et pourtant elle a des accents si doux et si caressants qu'ils enchantent l'oreille. Est-ce un inconscient besoin de contraste qui, en pleine bataille, dans le déchaînement des haines et des vengeances, ra'a reporto vers des horizons paciliqueg et reposants? Je ne sais. Mais,' à l'heure où l'année qui meurt conseille d'ordinaire un apaisement momentané, il est bien permis de laisser ses regards s'arrêter un peu sur une œuvre pareille à la rivière limpide, qui, traversant au plus vite pour ne s'y point salir les villages et les villes, s'attarde voluptueusement sous la voûte cnténébrée des bois et dans le mol ombrassement des prairies.

/ LA PHILOSOPHIE DU SOCIALISME (Dr PIO&BR)

On n'est pas à Taise pour parler de philosophîe dans un journal quotidien, fait pour l'action, voué à la lutte. Un ordre d'études, qui réclame une attention profonde et patiente, est-il bien à sa place dans une feuille légère, que le lecteur parcourt d'un coup d'œil hâtif et laisse aussitôt s'envoler au gré du vent?'

En vérité, tout ce qu'un critique peut faire, nuMue en présence d'une œuvre de haute valeur, c*cst la signaler, c'est en dégager le sens général cl l'idée maîtresse.

Et pourtant un regard sur la philosophie con-

France une renaissance philosophique qui comptera dans notre histoire? Elle est visible dans les tendances «le la jeune génération, dans ses goûts, dans SCS rêves, dans sea romans. Elle se trahit même dans le domaine des afîaires publiques. Jo no dirai pas que la République a réalisé le rèvo de Platon : un Etat gouverné par des philosophes. Mais des professeurs de philosophie (ce qui n'est pas toujours la même chose) président les Chambres, siègent au banc dos ministres, dirigent notre enseignement supérieur, secondaire et primaire, sont députés de la majorité ou de l'opposition.

Faits curieux, dont quelques esprits soi-disant pratiques pourront s'indigner en s'écriant : « Qu'avons-nous à faire de la philosophie en matière politique? » Mais jo leur répondrai : Ehl bonnes gens, c'est la philosophie qui élabore les constitutions futures, qui crée et façonne dans les cerveaux d'élite ce qui sera la réalité prochaine. Elle est le réservoir élevé, d'où filtrent goutte h goutte les idées nouvelles, en attendant qu'elles débordent et coulent en cascade sur la foule environnante.

Voilà pourquoi je ne crains pas do vous entretenir aujourd'hui d'une trilogie philosophique qui a pour auteur le docteur Pioger. Ces trois ouvrages inséparables s'intitulent : Le Monde physique. — La Vie et la Pensée, — La Vie sociale et la morale, — Les deux premiers ont déjà paru chez Alcan; le troisième ne tardera guère, et Ton peut déjà saisir dans son ensemble le système qu'ils contiennent.

Car c'est bien d'un système complot qu'il s'agit. Il va de la nébuleuse à l'homme, des lois simples qui régissent le cours des astres aux lois complexes qui président à l'évolution des sociétés.

La méthode est purement scieiitidque. Point d*envolées dans les nuages de la métaphysique, que le docteur Pioger relègue dans les vastes et mystérieuses régions de l'inconnaissable I Aucune prétentionà pénétrer les choses « en elles-mêmes », mais un effort pour ordonner le savoir relatif, seul accessible à l'intelligence humaine. Par suite tombe la vieille et insipide querelle du matérialisme et du spiritualisme. Comment discuter sur les rapports et les différences de l'esprit et la matière, ces deux substances opposées que distinguaient les anciens philosophes, quand on pose pour point de départ que nous ne pouvons connaître aucune substance?

N'y a t-il pas toujours entre eux une frontière indécise, comme le crépuscule entre le jour et la nuit? Qui dira où la vie commence? Qui marquera le point précis, où* l'inconscient se transforme en conscient, où la plante devient animal?

En tout ce qui précède, le doct'eur Piogor ne se pique pas d'être inventeur. Il sait qu'il a de nombreux prédécesseurs, les positivistes, les évolutionnîstes, pour n'en point citer d'autres. Mais où son originalité apparaît, c'est dans les lois générales qu'il découvre et qu'il applique à la formation des mondes comme aux combinaisons chimiques ou au développement des nations.

Les deux grandes lois qu'il retrouve et suit partout sont ce qu'il appelle : La lot d' équilibra iion, cause primordiale, et la/o^'rfe solidarité, aonà'i, lion essentielle de tous les pliénomèneH qui peuvent être perçus par nous, hors de nous ou en nous.

Gela revient à dire, par exemple, que tous les corps célestes tendent à s'équilibrer ilaiis l'espace par leur muluollo dépendanco; que les différentes parties du cristal qui se forme se mainticnneni par leur groupement même; que, dans une

plante qui pousse, les molécules semblables s'agrègent en s*opposant aux molécules voisines; qu*un animal est un composé d*organes qui se balancent et se subordonnent les uns aux autres.

A mesure que la complexité va croissant, la solidarité devient plus étroite, et, conséquence qui peut étonner au premier abord, l'individualité se dégage de plus en plus. Un chêne est à la fois plus un et plus varié qu'une algue; un lion forme un tout plus composite et mieux lié qu'une méduse.

Je laisse aux curieux le plaisir de suivre, dans le texte, les fines analyses où le docteur Pioger fait Panatomie de Tinstinct, de la volonté, de la pensée, et les vigoureuses synthèses où il rallcche par un fil solide les éléments dissociés du monde physique ou du monde organique. Il ne peut être question de les discuter ici, et j'ai hâte d'arriver, d'ailleurs, à ce qui doit le plus intéresser les lecteurs de ce journal.

Que devient, appliqué à la sociologie, ce système que l'on peut nommer le solidarisme universel?

D'une part, comme toute société qui se développe travaille sans cesse à s'adapter au milieu mobile qui l'environne, son évolution peut être définie • une équilibration en mouvement ». La

D'autre part, étant donné que toute société qui ae complique s'organise aussi nécessairement d'une façon plus solide, il s'ensuit que lo socialisme, dont te but est d'établir une solidarité sociale aussi parfaite que possible, se trouve en plein accord avec la science positive. Il n'est plus une utopie en l'air; il est l'aboutissant logique, le terme nécessaire des tendances naturetles à l'homme; il est le moyen do mettre les sociétés humaines en harmonie avec les lois qui gouvernent l'univers.

Il m'est impossible de ne point faire remarquer ici une étrange convergence de doctrines. Des penseurs qui ont vécu, écrit loin les uns des autres, sans se connaître, sont arrivés par des voies diverses à des conclusions presque identiques. Le docteur Piogcr se rencontre tout à coup avec Guillaume de Greef. k côté de Walras, qui fonde sa théorie de la propriété sur cette vérité, que l'homme est do naissance un individu et un être social, par conséquent solidaire avec les autres hommes, Fouillée se prononce en ces termes :

H L'idéal social le plus compréhensif est évidemment celui qui concilierait à la fois la plus grande

individualité de chaque membre et la plus grande solidarité de tous les membres. » Guyau ne parle pas autrement.

Ainsi de Belgique, de Suisse^ de France (et que serait-ce, si je faisais le tour de l'Europe !) des voix graves et calmes de savants viennent conclure en faveur du socialisme et achèvent de lui donner sa philosophie.

Ah! messieurs les adversaires du -socialisme, c est là qu'il faut viser, si vous voulez frapper au cœur. C'est à ces doctrines, qui établissent sa raison d'être et sa légitimité, qu'il convient de s'attaquer! Courage! Prouvez-lui qu'il a tort de poursuivre ce double idéal : Emanciper progressivement l'individu en associant les hommes et en socialisant les choses!

Le malheur est qu'il faudrait étudier ces doctrines pour les réfuter. 11 est bien plus simple et plus commode, n'est-ce pas, de les ignorer de les calomnier, de les tronquer, de les falsifier pour les mieux décrier.

Et alors on assiste à des discussions misérables, pauvres d'arguments, riches d'injures, où des ministres de la République, au lieu do travaillera dégager ce qui est juste et réalisable dans les revendications d'un grand parti, repoussent touto proposition d'enquête, aiment mieux étouffer, non

de la vérité sous les votes d'une majorité moutonnière. Comme la France doit être lièro de l'intelligence et de la loyauté de pareils hommes d'Etat t

Ces jours derniers, au lendemain d'un stupido attentat dirigé contre la Chambre, on a fait en France quelques sottises et l'on en a dit bien plus encore. Les naïfs et les habiles, les peureux et surtout les hypocrites de la peur, ceux qui la feignent ou l'exagèrent parce qu'elle leur paraît un excellent moyen de défendre leurs intérêts menacés, ont essayé (naturellemont!) d'en faire' remonter la responsabilité aux doctrines soet»listes.

Jfiaqo'où n'est'On pas allé dans cette recherche delà paternité I D'austères protestants ont mis en cause (je ne plaisante pas) le bal des étudiants; dos catholiques ont incriminé l'école laïque (pourquoi pas le péché originel?); M. Zola-Prud homme s'est senti, paraît-il, das démangeaisons de revenir à la foi religieiise, comme si une bombe était do argument théologique I 11 a répété sériensemewt ce que les frères de Goncourt font dire ironiquement àunpersonnagederoman{/i«?i^«jl/att/)m», p.230):

— « Aht la bourgeoisie a eu un grand torti

— w Lequel? demanda M. Itourjot,

— » Celui de ne pas laisser le paradis dans lo ciel; c'était sa place... Le jour où les pauvres ne se sont plus dit que Tautre vie les paierait de celle-ci, le jour où le peuple n'a plus compté sur le bonheur de l'autre monde... Voltaire a beaucoup nui aux propriétaires, voyez-vous l

— » Ah ! que vous avez raison, fit avec élan M. Bourjot 1 C'est évident ! Il faudrait que toutes ces canailles-là allassent à la messe... »

Est-il permis de raisonner encore dans cet affolement peu glorieux ? On peut du moins l'essayer. Or, qu'on ose regarder en face le principe de la théorie anarchiste t Quel est-il, sinon Tindépendànce absolue de l'individu, la suppression de toute organisation sociale ?

Rien que des atomes éparpillés, une poussière d'hommes flottant au hasard ! Une société sans forme où se rencontrent et se séparent sans cesse des éléments sans cohésion 1

Eh bien I cette théorie repose sur une erreur fondamentale, qui a été commise par Spencer et par bien d'autres. L'erreur consiste à considérer une société comme un simple total d'individus; à oublier que, comme tout être vivant, elle n'est pas une juxtaposition, mais une association, une combinaison de parties intimement unies. C'est fort joli d'opposeï! infatigablement l'Etat et T Individu !

plilet de Spencer, intitulé : L'individu contre l'Etal ! Le voilà, le principe dangereux qui mène un exalté à tourner contre la collectivité et ceux qui la représentent les caprices violents de son bon plaisir individuel !

La théorie socialiste, qui veut l'individu plus libre, mais dans la société pUis justement et plus solidement organisée, est précisément celle qui corrige et contredit la théorie anarchiste.

Nous revenons ainsi, par un détour, aux livres du docteur Pioger. On comprend, sans qu'il soit besoin d'insister davantage, l'inlérêt qu'ils présentent pour tous les esprits loyaux et soucieux d'aller au fond des choses. Ceux quepourrait effarou- . cher un style peut-être trop savant, où les abs- , tractions ne sont pas assez souvent éclairées par des exemples concrets, ceux-là trouveront un excellent résumé du système, sous la signature du docteur Delon, dans la Revue socialiste de novembre 1893. Mais ceux qui ne craignent pas les épines du langage philosophique feront bien de recourir au texte même. Us ne regretteront pas leur peine.

DAcembre 1893.

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