PRÉDICTIONS POLITICO-LITTÉRAIRES POUR L'AN DE RÉACTION
Que faire en un article destiné à paraître le premier jour de Tan, sinon souhaiter d'abord joie et prospérité â mes aimables lecteurs et à n^os charmantes lectrices ? Les gens qui nous lisent sont toujours (n'est-il pas vrai, confrères?) doués de vertus et de grâces sans nombre.
Ce devoir rempli, je veux, en guise de bonbons, leur offrir de surprenantes et véridiques révélations sur Tan qui commence. Dans le pays où je vis, il est d'usage, la nuit de Noël, de faire fondre du plomb dans une cuiller de fer et de jeter
ur, VOICI quelques-unes acs cnoses luiures que j'ai lues dans cet almaaach magique :
M. Zola, retour de Lourdes el converti à la' foi par un coup de bombe providentiel, cnlrora enfin à l'Académie française, après laquelle il languit depuis si longtemps.
Lors de sa réception, il sera baigné de larmes par M, Jules Simon.cliapolain ordinaire do la vénérable Compagnie, béni et embrassé par M. Ferdinand Brunetiôre au nom de Bossuet et de la Revue des Deiix-Mottdes. On extraira des derniers ouvrages de l'élu les passages les plus propres à faire l'éducation de la jeunesse. Le volume s'appsllcra lo Nouvel Emile et sera respectueusement dédié à M. le sénateur Bérenger.
Il y aura cette année des auteurs bien embarrassés. Ce sont les flaîreurs de vent, les suiveurs en quête de l'idée en vogue, ceux ijui ont été tour
à tour naturalistes, illusionnistes, mystiques, néochrétiens, pèlerins également dévols de Médan, de Buyreuth, d'Assise.
Ils se demanderont avec anxiété : « Le moment est-il ou non venu de nous faire socialistes? Aujourd'hui, c^est dangereux. Mais demain cela pour-^ rait être avantageux. » Ce dilemme leur causera des nuits blanches.
Ils prendront conseil de M. de Vogué (Mclchîor), qui publiera un livre majestueux et terne sous ce titre : Regards politiques sur les choses de la terre. Il y expliquera ca.nmonton peut concilier Tamour de l'idéal et le souci de la réalité, être à la fois monarchiste en principe et républicain en pratique ou réciproquement, candidat ofliciel et candidat, de l'opposition, protégé de l'Eglise et de ceux qui ont fait l'école laïque.
A son panache bicolore ou à quelque autre pareil se ralliera le grand parti de t Equivoque. On s'y attendrira sur les pauvres; on y prêchera l'action morale et la pitié; on y pleurera de belles paroles sur la charité; on y répétera : — Allons au peuple ! —
Et l'on y restera immobile! On s'opposera même à toute réforme, à toute enquête ! Et en offrant aux malheureux une dilution, une tisane de socialisme, on aura l'air d'avoir inventé la fraternité
d'ignorer quo les vrais sociaiisles n'ont cessé do parler' et d'agir pour les déshérités, de réclamer' la réparation des iniquités sociales, l'élargisse- . ment de l'idéal humain 1
On ne se bornera pas à mettre ces trouble-fèle hors de l'histoire des idées contemporaines; on essaiera de les pousser tont doucement hors de la République. Drs monarchistes ralliés d'hier à la République et des républicains ralliés à ces monarchistes leur diront avec une politesse exquise, comme cet honnête M. Loyal, un si brave homme ayant un si beau nom :
... Messieurs, sans passion.
Ce n'est rien seulement qu'une sommation, Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres, Mettre vos meubles hors et faire place à d'autres.
Dos socialistes prolesteront à la Chambre. Ils prononceront do beaux discours, graves, précis et pleins. On leur répondra par une sulade russe de citations tronquées, de phrases découpées dans les journaux, au besoin même forgées de toutes pièces, et le Temps, qui reproduira les répliques en oubliant les discours des premiers orateurs, conclura modestement : — « La supériorité du ca-
ractère et du talent est tout entière du côté des modérés. »
M. Yves Guyot profitera de Toccasion pour lancer le Paradis social, description idyllique de la vie des mineurs, afin d'expier les pages qu'il a jadis intitulées V Enfer social, et dont le sujet était le même.
Quelques naïfs se poseront ce problème sans pouvoir le résoudre : Comment se fait-il que, la vie dos mineurs n'ayant point changé, les opinions de l'auteur aient changé du tout au tout ?
Il y aura encore, cette année, bien d'autres littérateurs dans l'embarras. Ce seront les amateurs de vieilleries, ceux qui ont besoin d'un grand homme à revornir, d'un héros ou d'un saint à robadigeonner.
Napoléon l«'"sera visiblement fini. On nous l'aura montré dans tant de costumes et de postures, il aura été si abondamment la proie du vaudeville, du cirque, dos reporters, des poètes, des anecdotiers, des caricaturistes ; il aura été si cruellement dépecé, disséqué, émielto qu'il ne sera plus utilisable comme idole.
D'autre part, le Clirist cessera d'être à la mode
le théâtre; on sera las des crèches sur la scène, des mystères, des fausses naïvetés, des piétés athées; les belles dames du grand monde n'ïroîit plus s'édifier aux tableaux sacrés du Chat noir ou de 00 grand chrétien qui se nomme Armand Silvestre.
A qui le tour ? Les morts illustres, qui voltigent autour do nous, comme cliacun sait, pourront s'écrier on chœur :
Qui de nous, qui de nous va devenir un Dieu ?
On essaiera (tâche .ingrate) do redorer Louis- Philippe, et Royer-CoUard, ot Guizot et les doctrinaires, sous prétexte que leur contemporain, Casimir Périer, l'homme de la résistance, est sorti tout exprès du tombeau pour présider de nouveau un ministère. Vous porterez, n'en doutez pas, mesdames, des capotes 1830, et nous reverrons, soyez-en sûrs, citoyens, de bonnes petites lois do compression dans le genre des lois do septembre.
En littérature, on refera du romantisme mystique, lyrique, ot nuageux. Quelques critiques hardis hasarderont, à propos de celte résurrection, que Victor Hugo avait un certain talent et
qu'Alexandre Dumas père ne fut pas une bête.
M. Sarcey poussera de toutes ses forces à la renaissance du vieux vaudeville et du mélodrame. <
Une ligue de chansonniers et d'étudiants opposera vigoureusement Bér^nger à Bérenger.
En politique, la bourgeoisie voudra se croire encore à son âge d*or. On traitera les socialistes comme on traitait les républicains de 1830 à 1840; et l'on marchera grand train vers une nouvelle révolution de 1848.
Seront encore bien embarrassés, messieurs les découvreurs de génies cfxotîques.
On aura si bien fouillé la Russie, la Norvège, la Suède, la Hollande, rAllemagne, que nos directeurs de théâtre ne sauront plus où trouver des pièces étrangères à monter.
Los gens de lettres se désoleront de ne plus voir en Europe de modèles à imiter.
Quelques-uns se rabattront sur l'Afrique centrale ou sur rExtrémc-Orient.
D'autres (en petit nombre) auront l'idée bizarre de vouloir être simplement Français et euxmêmes.
Ou dédaignera, comme il convient, ces origijiaux.
— Ecume de ruisseau, par X... Roman audacieux et émoiistiliant, qui introduit le lecteur dans les dessous do la basse galanterie parisiennoi Le gros succès du jour. Un livre puissamment documenté qui restera.
— Par delà Vau-delà. En ce livre de doctrine ésotérique et transcendantale sont symbuliqucment décrites les sept méthodes de magnification correspondant aux sept planètes. Le mage Y.. .."autour de cot ouvrage magistral, s'y montre toujours un kabaliste profond doublé d'un merveilleux conteur.
— Vie et opinions de l'excellent chanoine Kaminagrobis, par son élève indigne, Xavier P... Jamais le brillant écrivain n'a démontré avec plus do verve que le monde ept un frêle tissu d'apparences, que c'est folio de se commettre avec des fantômes d'hommes et do choses, que rire et pleurer sont également ineptes et inélégants, que l'uiiiversel néant ne mérite rien qu'une ironie universelle. L'n petit volume délicieux à relier co'-
quettement pour le ranger à côté des Essais de Montaigne.
Etc., etc., etc.
Après avoir lu tant et de si élogieuses critiques (cela s'appelle ainsi, je crois), quelques abonnés de province seront tout étonnés à la fiji de Tannée de constater que ces ouvrages de premier ordre sont déjà tous, sauf un ou deux, confondus dans la foule anonyme des livres oubliés.
Ils douteront alors du goût public, mais non de leur journal, qui dit toujours vrai et ne vend point ses éloges.
Différentes questions (sans compter la question sociale) préoccuperont les diverses Académies.
L'Académie française se partagera sur celle-ci :
Peut-on conserver leur nom aux bombes dites à renversement, depuis qu'elles servent à consolider les ministères?
L'Académie des sciences morales et politiques mettra cette autre au concours :
En quoi il importe à l'ordre public que les gros voleurs demeurent impunis et que les petits soient sévèrement châliés.
Le prix décerne sera une médaille d'or portant sur une de ses faces le relief de la Tour Eiffel.
Des moyens do rendre tout à fait héréditairea les places de membres de l'Institut et de professeurs à la Sorbonrio.
De l'art de rendre inutiles les Universités calholi(|ues, en conliant l'enseignement dans les grandes Ecoles et dans les Facultés de l'Etat à des maîtres plus catholiques que le pape.
Comment on pourrait enrayer, parmi la vile multitude, l'esprit d'ambition et de libre examen i[nprudcminent développé par l'instruclioii o'.jligatoiro.
Voilà biendes prôdictionsl II est temps de s'arrêter; et pourtant l'an qui vient nous apportera en sus mille sujets de joie et do tristesse que nul Jie peut prévoir. Mais quoi ! Cela vauJrait-il la peine de vivre, si l'on savait tout l'avenir?