QUESTIONS D'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR
Un grand parti, comme Test déjà et comme le sera de plus en plus le parti socialiste, ne doit laisser liors de son programme aucun point essentiel do la vie nationale; c'est dire qu'il ne saurait se borner à porter intérêt à Tinstruction primaire ou secondaire; renseignement supérieur n'a pas moins de droits à son attention. Il faut avoir la vue bien courte ou se boucher volontairement les yeux pour ne pas voir que la démocratie, en vertu môme de son principe fondamental — qui est : Point d'aristocratie autre que Taristocra* tie personnelle — a mille raisons pour une de développer le savoir et le talent.
Renan s'on sont préoccupés, M. Liard lui a consacré un bon livre, M. Lavisse des articles brillants, MM. Bréal et Gaston Paris des études intérossantes, M. Izoulot une brochure très substanliclle, où il montre la niJccssité et les moyens de refaire « l'ûine française ». On m'a dit aussi grand " bien d'un ouvrage de M. Lot, ot j'en aurais parlé avec plaisir : mais l'^ditenr a aimablement refusé de m'envoyer le volume. La publicité d'un journal qui n'est pas monarchiste ou ministériel, estce que cela compte?
Je voudrais à mon tour émettre quelques idées sur le même sujet. Toutes ne sont pas neuves, et tant mieux pour elles, les pauvres 1 Que ne sontelles assez courantes, assez banales, pour ne plus rencontrer qu'une approbation unanime ?
Un premier point sur lequel tout le monde est d'accord (j'entends tous ceux qui réfléchissent), c'est qu'il convient de recréer en France des Universités. Singulière fortune de ce mot d' " Université » ! Partout ailleurs que chez nous, il signifie un élablissement supérieur, comprenant les quatre Facultés traditionnelles {théologie, droit.
médecine, philosophie,- divisée quelquefois en /<?/très et sciences). En France, Napoléon I*' a désigné par le môme nom une chose toute nouvelle, non plus le groupement des matières enseignées, mais Tensemblo du corps enseignant à tous les degrés. L'Université impériale (elle est aujourd'hui nationale, mais toujours la môme) est devenue ainsi une immense machine, étroitement centralisée, soumise à la réglementation la plus despotique et la plus uniforme.
Les Universités projetées sont destinées à ramener un pou de variété, de vie, de liberté dans la partie haute de cet organisme, admirablement combiné pour servir la volonté d'un maître, mais incapable de répondre aux besoins de la pensée moderne.
On sait malheureusement à quelle opposition s'est heurté le projet déposé. M. Challemel-Lacour, un universitaire de la vieille école, l'a combattu vigoureusement, et le Sénat, un outil merveilleux pour rendre les réformes impossibles et les révolutions inévitables, l'a arrêté au passage. On a fait jouer, au profit du statu quo, les rivalités de clocher; on a utilisé la jalousie des villes qui n'auraient point d'Université contre celles qui avaient la chance d'en avoir.
Et voilà une banqueroute de plus à inscrire au
en aurait-il un. Au lieu de préciser dans la loi quelles seront les futures villes aniversitairos, pourquoi ne pas laisser à toute ville, qui le voudra et le pourra avec l'aide du département, do la région, de l'Etat ou de riches parliculiers, le droit de Fonder une Université? 11 suflirait de fixer lo minimum de cUaircs et do Facultés qui permettrait de prendre le titre convoité.
Mais il y aurait de la sorte de grandes et de petites Universités? — Sans nul doute. Et après î L'important n'est-ïl pas que la sève intellectuelle circule dans toutes les parties du territoire, au lieu de rester accumulée dans sept ou huit centres privilégiés? L'Allemagne, à côté d'Universités habitant des capitales, en a d'autres qui sont logées dans de minuscules cités, comme léna ou Marbourg. En Suisse, sur une ligne de quarante lieues, je compte quatre Universités prospères (Genève, Lausanne, Fribourg et Berne) et mal venu serait celui qui proposerait à l'une ou à l'autre de disparaître.
On rit, à l'étranger, quand on entend Montpellier crier que tout est perdu, si Marseille, sa voisine, marche sur ses brisées en voulant se payer aussi le luxe d'une Université. Est-ce que les besoins ne
grandissent pas avec le nombre des organes destinés à les satisfaire? Est-ce qu'une ligne de chemin de fer, créée dans un pays peuplé, né crée pas dçs voyageurs ?
Supposons que, malgré la paralysie dont notre Parlement souffre depuis tant d'années, la création dos Universités nouvelles puisse enfln abou-* tir. Tout sera-t-il réglé? Il s'en faut de beaucoup et les vœux à formuler ne manquent pas.
Il serait à souhaiter qu'au lieu de calquer Tantîque organisation des Universités allemandes, laquelle fut calquée sur celle de l'antique Université de Paris, on s'efforçât de mettre la distribution des branches d'enseignement en rapport avec les données de la science actuelle.
Il existe encore à la Sorbonne, je crois, une chaire d'éloquence latine. Qu'est-ce que cela peut bien être? Et les quatre ou cinq Facultés existantes, à quoi répondent-elles, sinon à une conception surannée des choses ? Dans laquelle ferezvous rentrer la sociologie par exemple? Pour (|uelle raison l'histoire ne figure-t-elle que dans la Faculté des lettres? N'y a-t-il pas une histoire (les sciences, du droit, des religions, de toutes les formes de raclivité humaine ? Ne siérait-il pas de prendre une classification naturelle des sciences pour principe de renouvellement de ces cadres vermoulus?
cilî.T dans l'onseignomcnt le côte professionnel et le cùlé scîontiiiquo, qui ont tous deux leur part à riSclamer? De quelle façon éviter co double ccuoil:' Faire des praticiens purs on bien des abslracleura de quintessence? I*ar quels moyens obtenir qu'on sorte dus Universités avec une culture générale ot des coiuiaissances spéciales?
Faut-il laisser subsister en dehors d'elles ot tout à fait isolées de grandes écoles techniques qui leur font concurrence et leur démhent l'élilo de la jeunesse? N'est-il pas dangereux d'enfermer prôinalurénient dans une voie éiruite et d'oij ils ne sortiront plus (ainsi qu'on fait à l'Ecole Polytechnique) dos esprits trop jeunes pour avoir une idée môme approxinialivc de rcnseuiblo du savoir liuinain? Ne couvient-il pas de rattacher aux diverses Facultés ou Sections les élublissenients pratiques c<irrespoudii[its, de manière qu'ils participent à la vie du Tout coinmo dos membres à colle du corps?
J'imagiuo qu'à Paris, en soumettant à une révision sévître les progriimmes de la Sorbonno, du Collègi' de France, <le l'Kcolc Normale, de l'Iîcolo des hautes études, de l'iicole dos langues iirientales, on ciMislat'.'rait sans peine des cas de double et de triple emploi, à côté de lacunes étranges.
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Notre onscigncmonl supérieur y est si bien composé (le pièces et de morceaux qu'il apparaît comme une espèce (le chaos. On peut en comparer les fragments épars « h <Ies compartiments ctanchcs et im|)énétrables »; Texpression est, je crois, do M. Liard. Une pareille dispersion cause une énorme déperdition d'énergie. Il y aurait économie do travail et d'argent, aussi bien qu'augmentation de résultats, si Ton se décidait à coordonner tout cela pour en former un vérita])le organisme, harmonieux et solidarisé.
Que dire encore des examens? Penser que dos maîtres, qtii n*ont pas trop de temps ni de force pour se tenir au courant de la science incessamment grandissante, sont obligés de perdre un ou deux mois par an a examiner si les élèves sortant du collège ou du lycée possèdent bien leur petit bagage do savoir I Kn (luol pays, sinon en Franco, les professeurs de renseignement supérieur sontils astreints à vérifier sur une masse do jeunes gens, dont une moitié ii peine viendra suivre leurs cours, si l'enseignement secondaire a fait son devoir?
Kaismirs di^ bacludiers, de licenciés, d'agrégés, (juand les professeurs pourront-ils faire des hommes? Quand pourront-ils faire vraiment do la soiiuice avec leurs élèves, au Ueud'etro obligés de
examen? Quand les programmes seronl-ils calculas de façon à ne plus foreer tous les candidats à un grade, d'un bout à l'aulrc do la France, de lire partout et au mémo moment les mémos auteurs ?
Que de chinoiseries, héritage du passé, qui mériteraient de disparaître t N'est-il pas grotesque que pour obtenir le titre de docteur ès-Iettros, en France, on soit encore condamné à écrire une Ihèse en latin? Et sur quels sujets souventt Jaurès, il y a deux ans, traita des origines du socialisme allemand. II était bien utile, n'est-ce pas, de traduire Marx et Bebol dans ta langue de Cicéron !
En même temps qu'on rel&verait la fonction du professeur en le rendant maître de ses programmes, il serait bon d'assurer son indépendance. Je sais des penseurs qui voudraient arriver à ce résultat en donnant aux Universités à naître un patrimoine, une juridiction disciplinaire, voiré une représentation politique en rapport avec l'office de premier ordre qu'elles doivent remplir dans la société.
Il ne serait guère moins important de régler la nomination et l'avancement des professeurs, de façon à réduire au minimum ces passe-droits, ce
favoritisme qui ont fait la fortune do tant de médiocrités. la phrase sacramentelle que j*ai entendue tant de fois : « C'est un jeune homme d'avenir : il a de si belles protections ! »
Il faudrait, par exemple, qu*à chaque place vacante un concours fût ouvert ; qu'un jury, composé de membres appartenant à la Faculté intéressée et de spécialistes pris en dehors du corps enseignant, fût alors appelé à se prononcer sur les mérites comparés des candidats; que ce jury eût le droit, si les pièces fournies ne suffisaient pas à éclairer sa religion, de soumettre les concurrents à des épreuves pratiques et publiques ; qu'il se prononçât enfin par un rapport motivé, qui pourrait être, non seulement consulté par les candidats, mais publié sur la demande de Tun des vaincus.
On éviterait sans doute ainsi ces nominations scandaleuses qui rappellent trop souvent que le régime du bon plaisir n'est pas mort avec la monarchie et qu'une sage conformité avec les opinions avouées ou cachées du pouvoir régnant vaut tous les titres du monde.
Mais ce n'est pas tout de songer au recrutement des professeurs : on ne songe pas assez à celui des étudiants. L'enseignement supérieur est inaccessible aujourd'hui à la masse de la jeunesse; il est
parer lo mal. En att'omlaiit i|uc l'instruction inlé' grale soit mise à la porlôo do tous les enfants ol que les plus aptes puissent, sans considération Je fortune, monter do degré en dcgrô jusqu'au sommet, il faut, par une sélection plus large, tirer des écoles primaires et secondaires les intelligences les plus vives et leur faire place au banquet de la science.
Qu'on ne craigne pas une surproduction de savants et de lettrés ! Ilélasl pour ce produit-là nous sommes en retard sur plus d'une nation voisine, il faut avoir lo courage de l'avouer. Je prie d'ailleurs ceux qui n'estiment que la science appliquée de demander à la statistique combien de gros villages et presque de pelites villes n'ont encore ni médecin ni pliarmacien.
La série des questions délicates qui se posent à propos de notre enseignement supérieur est loin d'être épuisée. Mais il faut la clore provisoirement. Je n'ai point la prétention d'avoir tranché celles que j'ai touchées. Il me suffit d'avoir indiqué quolques solutions possibles en invitant les hommes
a\0 CRITIQUE DE COMBAT*
(lo bonne volonté à y réfléchir. Une dos fondions (lu journal (et ce n'est certes pas la moindre) est (lit servir d'éclaircur à ceux qui cherchent le sens dans lequel il faut marcher.
Janvier i69ï.