‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 18 sur 30 · LÉON DAUDET : L'ASTRE NOIR · texte numérisé non relu

LÉON DAUDET : L'ASTRE NOIR

De la fuméo et des lueurs qui éclatent 1 Dcb nuagcstraverscsii'éclaîrs! Une orgie Je métaphysique avec des Hambécs de passion I De l'étrange, de l'horrible et des mièvrorics I Des choses vues et des échappées dans le rèvel Des allusions aux GODtemporains, des éreintemonts de confrèrefi et des scènes qui vous emportent au pays d'Ut'ipie t Une pléthore de théories qui dénonce un savant! Une profusion d'images qui dénote un artiste I Un bouillonnement juvénile d'idées, de colères, de dédains ! De l'audace dans l'action et de la timidité dans la pensée, de la recherche et du talootl

Tel est le pèle-mele crimprcssions que laisse l'œuvre compacte, symbolique, énigmatique, ibsénienne, mais point banale, de M. Léon Daudet.

C'est un roman pliilosophique.il faut en étudier tour à tour la partie romanesque et la doctrine..

D'où vient d'abord ce titre Je L'Astre noir? Du principal ouvrage du principal personnage, nous est-il dit au cours du récit. Mais il est bien permis de chercher là une intention plus profonde do l'auteur. Vastre noir, ne serait-ce pas l'envers d'un grand homme, quelque chose comme la face non éclairée de la lune? Ou encore n'est ce point le surnom prédestiné d'un génie malfaisant, pareil à un soleil qui rayonnerait de la nuit, ainsi que disait Victor Hugo?

Quoi qu'il en soit, c'est devenu le nom de gloire de l'illustre Malauve, un grand virtuose de la métaphysique, pessimiste et quelque peu bouddhiste conime Schopenhauer, dramaturge puissant ayant son théâtre à lui comme Wagner, adoré des belles dames comme Garo, entouré de disciples et de flatteurs comme Hugo déjà nommé, amant des littératures du Nord converti, comme Gœthe, à l'esprit du Midi par un voyage en Italie, anarchiste de salon comme vous avez pu en rencontrer autour de vous (on m'assure que c'était très bien porté... avant la bombe), merveilleux metteur en

très quo je ne nommerai pas.

Malaiive est à l'apogoe au moment où s'ouvre l'Iijstoiro de sa dostinéo. Mais il va décliner et s'obscurcir. C'est qu'en eOFot lo grand homme est un monstre par nature et presque par délinition; c'est une personnalité indoinplable et colossale, qui fait craquer sous le choc de ses désirs les cadres trop étroits de la morale et de la société ambiantes. •

Tout occupé, tout enivré, tout rempli de luimémo, Maluuvc diins sa fnmille est dur, autoritaire, cassant; il est envers sa femme avare do tendresse et d'argent, envers son fds d'une sécheresse hautaine. De ses amis il fuît volontiers des bouffons et des valets. Avec les femmes il est tantôt brutal et tantôt làclio. VA, dans toutes ces petitesses qui contrastent violemment avec sa grandeur intellccluolle, il reste un artiste implacable, transformant en liltéruturo la soullrancc des autres, montant en perles fmesleslarmes qu'il fait couler, taisant sur sa propre liUodcs expériences de douleur, ce qu'on pourrait appeler de la vivisection morale. Son cerveau fonctionne, presque malgré lui, comme un moulin à phrases, à métaphores et surtout à suhtiles analyses. Patience! Le châtiment approche.

Vous ai-je dit que les événements se passent quand il vous plaira? Au xxiv*ou xxv» siècle, dans un petit État, qui fut jadis une colonie anarchiste^ mais qui, revenu à la monarchie, subsiste indépendant entre la France et l'Allemagne. Et, pour le dire en passant, peut-être n'était-il pas besoin de s'enfuir si loin dans le temps pour nous présenter un monde qui ressemble terriblement à celui où nous vivons.

La régente du pays, éprise un înstsmt de Malauve, bien qu'il ait soixante ans sonnés, lui ordonne de rompre avec une jeune fille qui aime platoniquement, mais ardemment, le vieux philosophe. Scrvile, le grand homme obéit, 11 rentre chez lui mécontent, surprend sa belle-fille à sa toilette, la viole à demi pour se consoler, est surpris par sa femme et son fils. Première catastrophe!

Précisément au même instant (il y a des hasards prodigieux dans la vie), la jeune fille abandonnée par Malauve s'enfuit de la maison paternelle ; elle rencontre en chemin le petit-fils de Malauve, ua précoce gamin de dix à onze ans, qu*on a parfois envie de fouetter, non pas parce qu'il est amoureureux fou de la jeune fille (ce qui est possible), mais parce qu'il rédige son amour en phrases de livre. Tous deux vont de compagnie se jeter dans un

cette journée tragique? Retiré dans son cabinet lIo travail, il voit dans ce concours do circonstances matière àbeaux effets dramatiques et ilécrîtd'on- (housiasmo, en les transfigurant, les scôoea qu'il vient de vivre. Sa belle-lillc, que son mari vient de chasser, la mère du petit mort qui repose à coté dans un cercueil, entre à ce moment dans la cliambredu vieillard. Malauvc est repris d'un désir fauve et, dansia maison funèbre, c'est une folle nuit d'amour.

Après cette accumulation d'Iiorreurs, la famille se sépare; lo public, bien qu'il Ignore les détails du drame, s'écarte soupçonneux. C'est la cliute... Malauve, pris d'ennui, non de remords, ne saurait que devenir si, fort à propos, sa patrie n'était tout àcoup envahie et annexée par uu con)|uérant français. Lo vainqueur (un nouveau Napoléi>n) a besoin d'uu homme célèbre qui devienne en l'Vanco le grand maître d'une Université esclave et le prêcheur d'une vérité officielle. Mali;uve est son homme. Il finira rhéteur domestiqué et comblé d'honneurs.

L'autour, on le voit, a poussé férocemontii bout l'égoïsmo olympien de son grand homme, au ris-

que de le mettre hors do riiumanito. Aussi son Malauve, atteint de philosophite aigu"», cst-il plus étonnant qu'intéressant. Il lui manque, je ne dis pas pour plaire (l'auteur l'a voulu répugnant), mais pour faire l'effet d'un être vivant, do paraître possible.

L'entourage du monstre est d'une psychologie plus simple et plus vraisemblable. Il s'y trouve des personnages pris sur le vif et alcrtciiicnt dessinés en quelques coups de crayon. 11 y a aussi des descriptions de nature sobres et saisissantes. Il y a un sentiment délicat de la musique. Il y a des scènes mondaines finement observées et ren-. dues. Si M. Léon Daudet n'était pas le petit-fils par alliance de Victor Hugo, on jurerait qu'il a, en plus d'un endroit, visé certains travers du grand poète défunt; du moins certaines fêtes et certaines platitudes font-elles penser à ce qu'il a pu et dû voir dans la maison du Maître.

Mais c'en est assez sur la trame du roman.

.Quelle en est la signification, la philosophie ?

Ici je tourne ma plume sept fois dans mon encrier car malheur à moi si j'allais dire que cette philosophie n'est pas claire! Us sont irritables, nos jeunes romanciers, surtout quand ils se savent fils et petits-fils de dieux! Kcoul(!z C(;t avis aux critiques: « De génération en génération, il se fait des

lérêt et se taire, qaand on ne sait ce qu'elle veut dire; se vanter do no pas comprcntlro, c'est se vanter d'être bêto, c'est le comble de l'arrogance nulle, tt C'est Malauvo qui parle ainsi; mais j'ai " peur, grand'peur qu'il n'exprime des opinions chères au jouno auteur!

Donc, dans la crainto d'être traité de crétin ou do vieille ganache, ce qui ne laisse pas d'être désagréable, je me hàto tâcliomoat de dire que je vois beaucoup de choses dans le rbuian do M. Léon Daudet. AU ! (|ne j'y vois do cliosesl

Cela pourrait bien être une charge à fond contre {'intellectualisme, une maladie découverte et cataloguée en cette iin de siècle, déjà brillamment dénoncée et coinbatlue dans la préface de son roman VEfforl par M. Henry Biircnger, Plus exactement, c'estun anathèmo à l'adresse de l'esprit d'analyse, cet esprit dissolvant, cet acide rongeur, que Sully- Prud'homme, au début do son poème La Justice, montre aux prises avec la poésie :

Plus de hardis coups d'aile à travers le mystère, Plus d'augustes loisirs ! Le poète a vécu.

Des maîtres d'aujourd'hui ta discipline austère Sous un joug dur et lent courbe son front vaincu.

11 semble que M, Léoii Daudet, qui est, je crois,

docteur eu médecine, efc qui, eu cette qualité, a dû faire de longues et patientes études, -en soit sorti avec une rancune contre la science positive.

Il dresse un réquisitoire passionné contre le mal de penser, contre le mal de savoir. Voyez plutôt (pages 307-318) un passage qui me paraît èite la clef du livre. La science s'arrête impuissante devant la mort qui lui dérobe l'avenir derrière un voile noir : voilà pour le domaine de Tintelligence! La science (surtout la vaine science du moi) mène à des actes coupables, qui font le malheur de celui qui les commet et de ceux qui l'entourent : voilà pour le domaine moral I Malauve, aux instants critiques de son existence, voit apparaître et disparaître mystérieusement un petit vieillard qui lui crie : « Monsieur, vous n'avez ni la vérité ni le bonheur, et vous n'en savez pas la route. »

Lascionce tue la volonté; en montrant à Thomme que ses actes sont le produit de facteurs étrangers, en l'emprisonnant dans le réseau des lois nécessaires de la nature, elle le réduit à l'état d'automate; et, dans le domaine de la pratique, lephilosoplie est asservi par le conquérant, la science est vaincue par l'action, qui se donne pour son exécutrice testamentaire.

Je pourrais demander à M. Léon Daudet s'il est bioa sûr do no pas confondre, comme bien d'au-

N'y aura-t-il aucun romède au mal? M. Léon Daudet en indique deux. 11 mot malheureusement l'ordonnance dans la bouche de Malauvo, qui, au moment oii il la prescrit, est assez compromis auprès dos lecteurs pour leur inspirer une médiocru confiance. Cela jette quelque doute sur les intentions du romancier et peut-ôtrc l'a-t-il voulu ainsi ; le grand art, aux yeux des imitateurs d'Ibsen comme dos disciples de Renan, consiste à laisser une conclusion trouble.

Je crois bien pourtant que l'auteur et son personnage sont d'accord sur l'efficacité des deux moyens de guérison proposés : pour les humbles, l'esprit de sacrifice (hélasl ne saurait-on leur offrir quelque chose de plus nourrissant ?)■; pour les intellectuels, le perpétuel effort vers une conception de plus en plus claire de la liberté mélajihysique, c'est-à-dire dépouillée de toutes les contingences qui nous font croire à la fatalité.

,Je vous on supplie, n'accusez pas à ce propos M. Léon Daudet d'être obscur. Le reproche tocnbcrait sur un autre. Mais en revanche je lui reprocherai, moi, de n'être pas ici assez moderne, assez jeune, assez hardi. Je la connais do longue

date, cette théorie qui dit à l'homme : Pefise-toi libre pour être libre. Elle était nouvelle, cette doctrine de la lihorté métapliysique, de la liberté en soi, vers 1840, quand elle fut formulée par Schopenhauer.

11 existe, pourrait-on dire, deux Schopenhauer, intimement unis d'ailleurs, puisqu'ils ne forment qu'une seule et même personne. L'un est le pessimiste amer et mordant, qui a été le premier et. surabondamment transvasé dans notre littérature, parce qu'il est le plus facile à comprendre. L'autre est le métaphysicien, beaucoup plus profond et plus abstrus, le théoricien du monde comme volonté et de la liberté transcendaniale.

C'est ce dernier qui agit à son tour sur la jeunesse contemporaine française, puisque M. Léon Daudet se rattache par sa conclusion, ce qui est son droit, aux théories les plus intimes du penseur allemand.

El maintenant j'aurais fort à dire, si j'avais le loisir de discuter Schopenhauer à travers l'œuvre que j'ai analysée. Mais il faut conclure. Quoiqu'elle pousse trop au noir le type de Malauve, personnificotion démesurée de l'esprit d'analyse, elle a des qualités littéraires distinguées. Quoiqu'elle n'apporte pas une solution bien neuve du problème posé, elle ne m-anque pas de portée philosophique.

petit nombre de lecteurs pour qui elle est écrite. Mais c'est égal; M. Léon Daudet, sans imiter son père (car que deviendrait la vie, si les fils ne faisaient que répéter les pères?), aurait bien fait de lui emprunter un rayon du soleil de Provence, un rayiin de l'astre d'or, pour mieux éclairer sa lanterne.

Janvier 1894.

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