JULES PAYOT : EDUCATION DE LA VOLONTE
Depuis 1870, quantité de Franc^aîs s*occupent de refaire la Franco. Les uns lui refont dos muscl s, les autres de la richesse ; ceux-ci veulent qu'elle croisse en savoir, ceux-là en justice. Mais on a passablement négligé de reconstituer sa vo* Ion té malade.
Pien pins ! La pauvre France émasculée, appau vrie de ce qu'elle avait de plus énergique par la guerre étrangère et la guerre civile, a été en proie aux prêcheurs de découragement, aux artistes oa déliquescence. Il a été de modo de se complaire en je ne sais quelle veulerie soi-disant élégante.
mollement dans requivoque. Los nommes poiiiiques paraissent avoirpris à tâche de ne pas aboutir. Un dilettantisme ironique, ondoyant, capricieux, a été le triomphe dos littérateurs et des critiques. Bref une apathie, coupée par des accès d'activité fébriles et incohérents, a trahi une des plus complètes anarchies intollectncllcs et morales dont notre pays ait jamais souffert.
Depuis quoique temps, cependant, il scmhle que le réveil ait sonné; qu'un désir de marcher avec persistance vers un but, qu'une voUéité d'agir avec méthode, on tout cas qu'un elTort pour faire quelque chose ait surgi dans la jeunesse pensante. Des voix murmurontdeplusen plus nombreuses:
— Nous voudrions vouloir. Qui peut nous aider à vouloir ?
C'est à ce besoin, plus senti encore qu'expritné, que vient répondre le livre de M. Jules Tayot. L'auteur est professeur de philosophie et il comprend son rùlo comme celui d'un directeur do conscience, très laïque, mais ayant charf^e d'ftnics. D'esprit et do crour droits, clair quoique philosophiî, il offre à la jeunesse convalescente une série do moyens pour se créer une volonté ferme.
Arrière les fatalistes qui disent avec une sérénité béate : « A quoi bon se donner de la peine ? On ne peut rien pour modifier son caractère. » Mais arrière également les partisans du libre arbitre, cette théorie que M. Payot qualifie de désastreuse et qui conclut avec une présomption enfantine : « Inutile de travailler à se corriger. Je •pourrai quand je voudrai. Et ne suis-je pas libre à tout moment de vouloir ce qu'il me plaira ? »
Entre ces deux extrêmes, aussi faux, aussi périlleux l'un que l'autre, le déterminisme est au point juste ; car il dit à Thomme : « Telle cause donnée, tel effet suit nécessairement. Mais ôte la cause et l'effet disparaîtra. Tu as péché par faiblesse ; exerce et raidis ton énergie. Certaines passions t'ont retenu dans les régions inférieures ; efforce-toi de les soumettre. »
Et il me sera bien permis, à moi, qui ai combattu, Voici quelque douze ans, pour la doctrine déterministe encore taxée en ce temps-là d'abomina* ble hérésie par l'enseignement officiel, de constater avec joie qu'elle a conquis de haute lutte sa |)lace au grand soleil, puisque M. Payot peut la professer aujourd'hui dans un lycée de l'Etat.
Etant admis que l'homme peut indéfiniment se
M. Payot conçoit Je problème comme une hutaille. Lcsori[iemisà vaincre sont la paresse, rciiio (lu monili), puisque l'Iiommn, qiianil il agit, n'ïiluit TelFort au minimum ; la sonlimenlalit/! vaRuc aux (lonceurH amoUissanlos ; la scusualil6, cotte liéle insatiable, dont l'appétit va croissant h mesure (pi'on cliorcbo îi lo satisfaire ; la vanité, mauvaise connoillttro, qui ontrnino tant do jeunes gens par la pour de la raillerie, etc.
Contre ces redoutables adversaires, à quelles puissances faire appel ? A l'intollit^ence ? Elle est Kana doute le {!;r;n6ral en clicf qui dirigii le comb;it, combine les mouveincnts, prépare des réserves, envoie di's rouforts, engage à fond ses tiMupus ou bts niplio snivanl l'occurrence, use de Hiratiigérno ou doniu) un assaut vi;j;iinreu.\ Ji la position maîtresse. Mais ce serait un f^'éiiéral sans seldats, si elle n'avait à sa disposition tont(\-i les forces (le la sensibilité, les ériKJliojis, les passions. A elle de les dis(ùplinor, de les dresser, de les organiser, de les utiliser 6 point nommé I
Klle apprend il en connaître les res.sources par la médilution ; elle les aguerrit par une série de petites actions, d'escarnuiuclies presque incessun-
tes; elle les tient en haleine par Thygiène corporelle, sans laquelle elles seraient énervées ci languissantes. Elle cherche des alliés tout alentour ; elle demande du secours à l'opinion publique, au souvenir des grands morts, aux bons sentiments contre les mauvais, au temps surtout, le grand modificateur des âmes ; et ainsi vaincue parfois, jamais découragée, elle a chance de remporter une victoire définitive, de conquérir une royauté indiscutée.
On peut suivre dans Touvrago cotte stratégie compliquée; comment on évite les tentations et les chutes, comment on se lie par des habitudes austères, comment on se dérobe aux sophismes d'une conscience trop facile, tout cela est minutieusement détaillé! Ce n'est pas un simple livro de théorie : c'est aussi un traité pratique,
Il a fallu à M. Payot du courage pour avancer certaines opinions qu'on n'ose guère émettre en France, surtout à Paris. Il dit, par exemple, du mal de Tamour. L'amour, le tyran du roman et du théâtre, le souverain qu'aucune révolution n'a détrôné, il le traite avec une sévérité que bien des gens, bien des femmes surtout, auront peino à lui pardonner.
Il ne se borne pas en cflct à dire avec Carlylo que c'est un des objets dont riioinme doit s'occu*
hors-d'œuvre dans la vie d'un travailleur. Et l'on
songe aussitôt aux stoïcîuns, aux puritains, aux héros a la Corneille. Par réaction contre les langueurs et les fadeurs, nous voici au bord de l'asoélisme 1
Chemin faisant, comme un moraliste est toujours plus ou moins un satirique, M. Payol reproche aux journaux d'être une cause de dispersion pour l'esprit, aux milieux mondains d'être vides et d'une sottise contagieuse, aux mariages bourgeois de n'être le plus souvent qu'une course à la dot, etc. Vérités qui ne sont peut-être pas très neuves, mais qu'il n'est pas superflu de redire, puisqu'elles demeurent à l'état de vérités inertes.
On no saurait trop approuver la sève morale qui circule d'un bout à l'autre do l'ouvrage. L'auteur, qui a surtout scingé aux étudiants, leur rappelle les devoirs que leur impose la supériorité de leur instruction. Il leur met sous les yeux le bien qu'ils pourraient faire plus tard en introduisant dans les rapports suciaux plus de bonté, d'équifé, do tolérance. Il leur dit, non sans raison :
« Tout jeune homme qui quitte les Universités et ne considère dans le barreau, la médecine, etc.. que l'argent que ces carrières peuvent rapporter
et qui no songe qu'à s'amuser sottement et gros sièremcnt, n'est qu'un misérable. »
Mais n'aurons-nous que des éloges à donner à cette œuvre ? Non, ce serait lui jouer un mauvais tour que de l'ensevelir sous les fleurs. Et puisque M. Payot, avec une modestie peu commune par le temps qui court, reclame de ses lecteurs des critiques dont il puisse faire profit, cas échéant^ je veux lui soumettre quelques observations.
Il en est deux qui sont en apparence contradictoires. Je trouve son traite à la fois trop particulier et trop général.
D'une part, il ne s'adresse qu'aux étudiants et aux travailleurs intellectuels. Libre sans doute à M. Payot do restreindre son élude à l'élite de ce que le langage courant appelle encore « les classes dirigeantes ». Mais ne siérait-il pas de l'étendre hors des professions libérales ? Une volonté ferme n'est-elle pas un avantage précieux dans toutes les conditions de la société ?
Peut-etro M. Payot, en élargissant son sujet, eût-il remarqué que les moyens proposés par lui ne sauraient tous convenir à l'ouvrier, au commerçant, à l'oflicier, comme à ceux qui vivent plongés dans les livres.
un idéal irréprochable. Il vante quoique part (p. 56) le beau flegme do Philinte, qui ne se mot jamais en courroux contre les vices de l'humanité. Il lui arrive (p. 192), en dépassant sa pensée, je veux le croire, de condamner en bloc toute passion comme un relâchement de la volonté. J'oserai réclamer pour Alceste, pour les nobles indignations, pour les généreusescolères; j'oserai répéter après je ne sais plus qui que les passions sont oécessairesà la volonté, comme le vent aux ailes du moulin ou aux ailes du vaisseau ; j'oserai dire enlin que la véritable doctrine déterministe aboutit à ceci : — Haine éternelle au mal 1 Pardon à ceux qui le font 1 — Elle ne tue pas et no doit pas tuer l'indignation, la colère; elle en déplace seulement l'objet ; elle les transporte des hommes aux choses.
D'autre part, y a-t-il des remèdes qui guérissent tous les malades ? JVo serait-il pas prudent de Drescrire une thérapeutique différente suivant les cas? Il n'est pas possible évidemment de suivre les tempéraments individuels dans leur infinie variété. Mais ne pourrait-on du moins distinguer certaines familles de caractères, comme le fait M. PauUian, dans son remarquable essai
de classification * ? N'y a-t-il pas lieu d'approprier les moyens, de guérison à la diversité des tendances qui dominent dans les types divers? L'uniformité en pareille matière n'est ni désirable ni possible, et je souhaiterais quelques ordonnances plus spéciales du médecin consultant.
Diraî-je encore que M. Payot prend un peu tard dans la vie l'éducation de la volonté ?'Elle devrait, ce me semble, commencer dans la famille, continuer au collège! Je ne reviens pas sur l'influonco déprimante de l'internat; j'en ai déjà parlé longuement ici même. Mais le jeune homme aurait nâoins à réformer en lui, si l'enfant avait été moins déformé ; la volonté se redresserait plus aisément, si elle avait été moins longtemps et moins rudement courbée.
Qui fera entrer dans les têtes la conviction que l'esclavage est une mauvaise école de liberté ? Qui enseignera aux parents et aux maîtres l'art de desserrer peu à peu leur autorité, qui cesse d'être légitime dès qu'elle n'est plus nécessaire, et qui, par un suicide intelligent, doit travaillera se rendre inutile ?
Quelques pages sur ces questions connexes ne
i. Paulhan, Les Caractères (Alcan, éditeur).
Tel qu'il est, iiicti qiie d'aucuns puissent le trouvoruii peu trop doctoral et professoral, ilostfranc, nourri, plein do bons conseils et d'intentions mei!loures encore; il inspire l'estimo et la sympathie pour celui qui l'a écrit. On serait heureux de pouvoir on dire autant après chaque lecture.
Janvier 1894,
CH. LETOUUNEAU : L'ÉVOLUTION LITTÉRAIRE DANS LES DIVERSES RAGES HUMAINES
Evolution ! C'est lo mot favori, le mot régnant dans la seconde moitié do ce siècle. Taino remarquait déjà dans la pensée contemporaine cette tendance à voir en toute chose un perpétuel devenir, un développement régulier et soumis à des lois. Depuis Darwin et Spencer, il n'y a plus guère de réfractaires à cette façon d'envisager tout ce qui vit. ^^
Llle a conquis jusqu'à la Sorbonne, jusqu'aux plus fougueux parlisaus de la tradition. M. Brunetière, après avoir proltîsté contre l'intrusion
aujourd'hui un fanalique de l'êvoUition; il en parle comme s'il l'avait inventée, et je n'ai rien à dire contre cette conversion méritoire, sinon qu'elle a été jusqu'ici plus fertile en bonnes intentions qu'en résultats sérieux.
Je veux dire qu'il s'est borné & dérouler les phases par lesquelles a passé tel ou tel genre littéraire, mais qu'il est demeuré à peu près muet sur le comment et lo pourquoi dos variations du goût, sur l'entrecroisement de causes et d'efTets, d'actions et do réactions, qui peut expliquer cotte incessante métamorphose. 11 s'est montré là, en dépit de lui-même, plus orateur que philosophe.
Le docteur Letourneau, qui aborde un sujet semblable, est, au contraire plus homme de science qu'homme de lettres. C'est un des membres les plus actifs de cette vaillante Société d'anthropologie, qui, depuis une dizaine d'années construit patiemment sa petite encyclopédie. Elle a déjà fait paraître une vingtaine d'ouvrages animés du même esprit et signés de noms aimés du public, comme ceux de MM. Hovelacque, Manouvrier, Vinso3,etc. Pour sa part, M. Letourneau a étudié l'évolution du' droit, de la famille, do la morale, do la" propriété. C'est aujourd'hui lo tour de la littérature.
Ko cherchez pas dans son volume une patiente
264 CRITIQUE Dli COMBAT
analyse dos motifs pour lesquels Aujourd'hui brûle ce qu'Hier adorait, des procédés suivant lesquels l'art se transforme au jour le jour. Aussi n'ost-co point ce qu'il a voulu faire. Son livre est une revue à vol d'oiseau, et d'oiseau aux grandes ailes, des littératures de tout pays.
Deux choses constituent la nouveauté de cette vaste synthèse. D'abord Tauteur embrasse la totalité du genre humain ; le temps n'est plus oii l'histoire universelle, comme c'était le cas pour Bossuet, tenait dans le bassin de la Méditerranée. Ensuite, ce qu'il entend mettre en lumière, c'est ce qu'on peut nommer la pré-histoire ; c'est ce qu'il appelle heureusement lui-même « la paléontogie littéraire. » Autrement dit, il s'occupe des origines et do parti-pris il s'arrête à l'aurore des temps modernes, à la fin du moyen âge
Le plan est simple et rigoureux. Il consiste à nous conduire successivement chez les différentes races, en partant des nègres, en passant par la race jaune à laquelle sont adjoints les peauxrouges, et on finissant par les peuples de la race blanche.
Si nous pouvions suivre ce long voyage autour du monde et dans les ténèbres du passé le plus reculé, nous constaterions une fois de plus sur la route que notre pauvre planète est bien petite»
nous prendrions ainsi une utile leçon do modestie. Mais tout ce qu'il nous est permis do faire ■ en ce court espace d'un article, c'est de noter ia marche généralo des phénomènes littéraires.
Oh t nous remontons loin, très loin, pour en trouver l'originel Jusque chez les animaux, nos frJ>res inférieurs t Salut, oiseaux chanteurs, qui fûtes peut-être nos premiers maîtres de langue ! Salut, pigeons danseurs, que le tout-puissant Amour instruit à parader et à vous pavaner devant vos belles 1
L'humanité à ses débuts n'en savait guère plus que vous. Elle se contentait sans cloute, pour traduire ses sentiments les plus vifs, de romances sans paroles, de cris nuancés et diversement timbrés, comme l'enfant qui n'a pas encore appris à parler, comme lemisérai)le Fuégien qni, vivant en l'état d'anarchie, répùfc imléliniineiil la même syllabe pour se faire plaisir à lui-même. Beau spécimen d'art absolument individualiste!
Mais dès que la société nait, sous la forme, semble-t-il, de clan communislc, voici la danse rythmée, accompagnée d'un chant rudirnenlalre et mimant des scènes d'amour, dédiasse, de guerre; une sorte d'opéra-ballet, où tous prennent part et jouent leur rùle t
N'est-ce pas à peu près ce qu'a deviné le vieux Lucrèce, ce voyant du passé préhistorique, ce prophète de la science moderne ? Il parle ainsi, magistralement traduit par André Lefèvre :
Dans les gazons épais couchés près d*une eau vive,
Sous quelque haut ombrage à pou de frais heureux,
Nos pères dans l'oubli se délassaient entre eux.
Jouissant des beaux jours de la saison riante
Qui peint de riches fleurs la terre verdoyante.
Et les jeux, les propos, les rires et les voix
Confuses faisaient fête à la muse des bois;
Et, pour s'en couronner, tressant des fleurs sauvages.
En festons sur Tépaule enroulant les feuillages,
La gaîtô folâtrait en bonds mal cadencés,
Et quand ces rudes pieds, lourdement élancés,
Retombaient sur le sein de la vieille nourrice.
Quels éclats saluaient cette danse novice I
Tout alors était neuf et beau sous le soleil.
Comment peu à peu se compliquent et se séparent la musique, la danse, le chant, les paroles; comment cette littérature uniforme se partage en genres divers; comment la société, d'abord presque homogène, se divise on acteurs et en spectateurs, en auteurs et en auditeurs ; c'est ce que M. Letourneau explique avec sagacité en se guidant sur la vraisemblance; car, en ces époques où l'écriture était encore inconnue, vous pensez bien que les textes sont rares.
in'[isliquo à uao profonde transfuniiation sociale. Il rûduitau rôlo do facteurs secondaires lo climat cl la raco dont on a tant abuse.
Citcrai-jo quelques-unes des lois qu'il relève au passage ? Il ruconuaît que partout, dans les littératures primitives, ou semble èlre allé du rêve au rôel, on passant par l'épopée, qui a servi de pont entre l'uu et l'autre. Il constate que lo tliéitro, genre littéraire très ancien contre l'opinion commune, est celui qui s'émancipe lo dernier, parce qu'il doit compter avec la masse routinière du public, ot, en revanche, celui qui déchoit lo premier, parce que la décadence implique la mort do cette ûme collective dont il est rinlcrprcto.
M. Lelournoau remarque encore que la longueur du vers va croissant à mosuro que la civilisation devient plus complexe. (Pourvu grands dieux 1 qu'un do nos jeunes poètes ne prenne pas cela pour un encouragement à risquer des vers do vingt cinq ou trente pieds t)
Il signale aussi la description du inonde extérieur comme un signe de déclin ; et peut-être seraisnjo d'accord avec lui, quand il s'agit de descrip-
tion pure ; mais ne s'y mêlo-t-il pas d'ordinaire le sentiment do la nature, qui ne va pas sans une interprétation de l'univers et marque en bien des cas un progrès ?
J'aurais ainsi à discuter avec M. Letourneau plusieurs de ses conclusions et certains de ses jugements, nécessairement sommaires ; j'aurais surtout à lui demander compte de sa méthode, à rechercher au nom de quel principe il déclare telle œuvre supérieure ou inférieure. Terrible question, je le sais, à laquelle pourtant on ne saurait échapper, dès qu'on admet dans Thistoire littéraire des apogées, des déclins, des renaissances 1 Mais un dernier et grave sujet m'appelle.
Le livre se termine par un coup d'œil sur l'avenir. L'auteur confesse que le moment est critique, et il craint que la littérature, non seulement en France, mais dans l'Europe occidentale, ne vienne à mourir d'anémie, d'individualisme outré, de léthargie morale prolongée.
Il n'est pas tendre pour les contemporains; il écrit : « Comme il arrive à toutes les époques de décadence littéraire, la forme est prisée beaucoup plus que le fond; la consonne d'appui et d'autres futilités du même genre dispensent aisément d'avoir le sens commun ; on a des rimes riches et des pensées pauvres. Pour ne parler que de no-
,,...1 jua^"" '" "'■■viniu.u u^a a.iii.«5i.a .lia jj.ua
primitifs, à ]a liltératuro interjectionnelle où le son est tout, où le sens n'est rion... »
Oui, quoique ia consonne d'appui soit déjà do l'histoire ancienne, la poésie est malade et la prose ne se porte pas bien. Mais faut-il désespérer de leur sort ? Le docteur Letourneau répond très justement :
— Tout dépend de la tournure que prendra l'évolution sociale, —
Lo salut, nous dit-il, est dans un retour à un régime de solidarité, retour qui n'est pas une régression au grossier communisme d'autrefois, pas plus que l'opéra de Wagner n'est une résurrection de l'opéra-ballet tel qu'il a pu exister chez nos lointains ancêtres. Le problème consiste en effet « à concilier une suffisante liberté individuelle avec une suffisante solidarité générale. «
Vous souvient-il qu'un de ces derniers lundis je signalais, entre des voix savantes venant des quatre coins de l'horizon, un accord imprévu pour réclamer une orientation vers le socialisme ainsi compris ? Nous pouvons joindre à ce chœur la voix du docteur Letourneau.
Mais comment l'art se relèvera-t-il, si la société
•songage hardiment dans cotto route nouvelle ? Il y a longtemps que Font dit et Cladel, et Rôsny, et bien d*autres, et moi-même ; mais il n'est pas mauvais de l'entendre répéter par un homme, dont la parole emprunte ici l'autorité de trente ou quarante siècles d'histoire.
A société rajeunie, littérature nouvelle I A société solidaire, unie dans un idéal commun et dans des intérêts identiques, œuvres larges et puissantes, où bat le cœur d'un peuple, où respire l'âme d'une époque entière !
Quant aux littérateurs, je ne dis pas fin de siècle, ce qui ne signifie rien, mais /î« de monde, ce qui veut dire l'agonie d'un système social, l'auteur leur crie avec indignation :
« Quoi ! tant de niaiseries et de grossièretés I Tant de poètes incapables de s'abstraire de leur petite personnalité ! Tant d'écrivains nous racontant avec une. ridicule minutie les très négligeables événements psychiques qui se passent dans leur cœur ou leur esprit et qui leur semblent gros, uniquement parce qu'ils les étuçlient ayec le microscope de l'égoïsme ! Tant d'autres, si parfaitement décapités, qu'ils ne sauraient sortir de l'érotisme I... »
Le D' Lctourneau leur montre deux sources d'inspiration toutes fraîches et pleines à débor-
A VOUS, jounossc, lajoie ae DDiro a longs traits la vio dans ces sources fécondes et dans d'autres encore I Do là doit sortir une Ilenaissance, mais une Ilenaissance originale, no so croyant plus obligée d'imiter personne I C'est l'espérance du h' l,elourneau ; c'est la. nôtre aussi. Mais n'oublions pas que co renouveau a pour condition préalable et nécessaire une transformation écono. mique t
Janvier 1894.