FRANÇOIS COPPÉE : MON FRANC PARLER
Un beau titre! Un nom célèbre ! Voilà donc quelqu'un qui va nous dire joliment des choses graves et hardies ! Et d'avance on se pourléche les babines on ouvrant le volume où raiiteur a recueilli les causeries qu'il a éparpillées durant six mois dans les colonnes du Journal,
Ai-je besoin de dire qu'on n'est point volé, si l'on ne cherche dans ces pages écloses au jour le jour que de la grâce, de la fantaisie, du talent? V(Mii(;z-vous de fins croquis parisiens, de frais paysîij^es à la Corot où le premier printemps met parmi les branches « une fumée de verdure »?
calembour, tomoin les amaLciirs clu ineair'o-LiDre soupçonnés de pri'iri'srer « l'obscène à l'Ibsen « ? Ou cneore vuii» pluîL-il do savourer les mélancoliques rogriits d'un poMe qui se retourne inconsolable vers sa jeunesse lointaine, auréolée do rose et d'azur pnr lo inir<iire du passé?
Vous renconlrereii; tout cela dans ces feuilles légères. Mais on peut y chercher davantage, par exemple ce que pcTise des choses du moment un écrivain indépendant. Et, ma foi! l'occasion était trop belle do disséquer une âme d'académictOQ : je n'ai pas eu le courage do la laisser passer.
Or, le dirai-je? j'ai eu la surprise de trouver dans lo poétc-chroniqneur l'âme lionnôlo, mais un pou étriquée; d'un polît bourgeois de Paris.
Un petit bourgeois I J'entends par là un homme sorti du peuple (suivant l'heureuse expression d'un ministre sorti liii-uièmo du ministère), un homme qui, ayant ou la chanced'avoir un billet gagnant à la loterie do la gloire et de la fortune, se trouve en état de vivre à l'aise au-dessus de sa condition d'origine.
Un petitbourgeois, cela veut dire aussi quelqu'un qui n'est ni riche ni pauvre, qui côtoie lo grand monde sans en être, et qui sait encore comprendre te aimer les hutubles dont il a été.
C'est, par conséquent, un être double, ayant un côté peuple et un côlé aristo, comme dit M. Coppée.
Voici le côté peuple. L'auteur du i>a«««/ et des Jacobites ne dédaigne pas de se rappeler le temps où, gamin de quinze ans, il allait au spectacle avec un morceau de pain et de saucisson dans sa poche. ■ A d'autres les extases devant la musique do Wagner et devant les immenses hôtels où l'on mange pontificaloment, surveillé par des sommeliers en Habit noir qui ont l'air de gens du monde ayant eu des malheurs ! Tant pis pour les belles dames qui font du genre I II fredonne volontiers avec Béranger :
Je suis du peuple ainsi que mes amours.
Vivent les dînettes à deux, sous les tonnelles des guinguettes, avec les étoiles pour becs do gaz et le suresnes première en guise do Champagne I le bois de Meudon et ses ombrageas discrets I Qui donc a dit que la grisette est une espèce éteinte? M. Coppée q'on croit rien et il veut bien qu'on lo sache.
Il a l'audace d'avouer que le Misanthrope l'a ennuyé et que le vieux mélodrame avait du bon • que le café-concert a pourlui plus do charmes au^
piissc, s'il est ému en rcvciianl delà rovuo, môine en l'absonce du fameux clieval noir. Il ae pique il'ètrc non souicmont badaud, mais chauvin, cocardier, avec passion, avec frénésie. Toujours Bérangerl Gloire, vicloire, Napoléon, canon, mitraille, bataille I Que dis-jo I Bôrangor n'est qu'un sanspatrio, qui a rèvô la sainte alliance des peuples. M. Coppoeconvie la France à se laver par la guerre des hontes du Panama. Il brùlo d'une bcllo ardeur militaire, qui serait plus belle encore, s'il n'avait passé l'ùgo d'aller se faire casser les os.
Un Parisien do Paris, cola no fait pas d'ordinairo un très bon catholique. No lui demandez pas s'il croildur comme fera la transsubstantiation. Voyezvous co sourire ironique au coin de ses lèvres? Los dogmes, los mystères! Il leur tirosarévércnco et il passe son chemin! Encore Béranger 1
En revanche, il s'indigne, s'il est témoin d'une injustice, d'une cruauté. N'est-ce pas horrible qu'un pauvre diable soit arrêté et menacé de la prison pour avoir volé, ayant faim, deux sous de charcuterie? Son cœur se fond en pitié. Il s'écrie : « Delà
bonté, do la bonté, et encore de la bonté 1 » Des colères généreuses s'allument même en lui. Il lance à la jeunesse bourgeoise uue apostrophe qui commence par ces paroles truculentes : « fils des repus et des satisfaits... » Il va même jusqu'à écrire ces lignes explosives :
« Ils sont nombreux, ceux qui reconnaissent le vice de la société moderne, ceux qui comprennent que la Révolution a fait banqueroute et que Taristocratie d'argent est pire quoTancienne, ceux qui sont obsédés par la pensée do la misère, ceux que dégoûte cette hypocrite démocratie qui promet toujours et ne tient jamais et qui joue éternellement avec le pauvre, son créancier, la scène de don Juan et de M. Dimanche? » — Dirait-on pas une tirade d'orateur populaire?
Mais halte là I L'autre côté du bourgeois ne tarde pas à se montrer.
Serait-il permis do rappeler ici, sans malice, certain âne qui fut mangé pendant le siège de Taris, du temps de la Ligue. Un âne à propos d'uQ académicien 1 Honni soit qui mal y pense 1 II n'y a pas de danger qu'on les confonde, n'est-ce pas! Donc un rimeur faisant l'oraison funèbre deThonnête animal, mort au service de la patrie, a dit de lui :
Et de fait, par un long usage, 11 retenait du badaudage Et faisait un peu le mutin Quand on le sanglait trop malin.
Cela revient à dire en prose que le bourgeois de Paris est frondeur de son nature], prompt à regimber, plus prompt à se soumettre, soupe au lait, vite monté, vite affaîssiS, plus porté k se révolter en paroles qu'en action. Je connais ces feux de paille. J'ai eu un cousin, Parisien parisiennant, qui était commecela. Quelles belles flambées do colère contre les abus du gouvernement et les iniquités sociales t C'était unterrible révolutionnaire à huis clos. Mais fallait-il en venir au fait? Etait-il question de mettre la main à l'ouvrage pour réformer ce qu'il déclarait abominable? Pfutt! Plus personnel
Tel me paraît être, sauf le respect que je lui dois, le casdo M. Coppée. — Attaquons le mal, mais n'y touchons past Déblatérons contre la société, mais n'y changeons rien ! — C'est la devise du frondeur et la sienne.
La réforme possible de l'orthographe suffit à le troubler. Notre orthographe est illogique, semée de pièges, dure à apprendre pour les étrangers et les enfants du peuple. Qu'importe? C'est amusant, cet illogisme : et ces lettres parasites qui siirchar-
gent les mots, comme c'est joli! Votons pour lo slain quo avec le duc d'Aumale, notre royal confrère !
Lui catholique I Fi doncl Pour qui lo prenezvous ? Mais cela ne Tempêche pas d'être parrain, de se prêter docilement aux cérémonies du culte. Sonnez, cloches de Bretagne ! « Il faut tout de même une église au milieu du village », n*e^t-il pas vrai?
Il faut de la religion pour le peuple, disait-on jadis plus crûment, ce qui peut se. traduire ainsi : « Il faut lui promettre le ciel pour ne pas lui donner la terre. Laissons au prêtre le privilège d*être son fournisseur patenté d'illusion ! » Reconnaissezvous là l'esprit bourgeois, auquel il ne vient prs même à l'idée qu'il serait plus franc et plus viril de dire : Allez à la messe, si vous êtes catholique I Mais point de vaine si magrée, si vous ne Têtes pas I
Je lisais naguère dans un gracieux petit livre ^ l'histoire d'un brave marin breton qui disait pis que pendre de son curé. Le curé vint à passer au moment même et le marin de se signer dévotement en lui tirant trois coups de chapeau. Pourquoi faut-il que M. Coppée fasse songer à ce Tartarin de la mer?
1. Sous le ciel breton, par Emile Yung. (Fischbacher, éditeur.)
temps de politique pour dire qu'il û'en parlera pas; la moitié du volume au moins en est pleine. Il déclare qu'il n'y entend rien; mais ce n'est pas une raison pour se taire, au contraire.
Écoutez plutôt! La pdlîtique, c'ost Canaille et compagnie. Tous les politicards, des filles de trottoir, des saltimbanques, des camelots, ou (quand l'académicien no réveille dans le faubourien) des imposteurs et des bavards I « I! est impossible à un bon citoyen de ne pas avoir la bouclie pleine de bile en songeant à ce que ces gens-là ont fait de la France. »
Ils ont tout sali de la bouc de Panama; ils ont envoyé les jeunes Français mourir comme des mouches aux colonies. « Qui a fait cela? Un politicard de malheur, partisan sans savoir pourquoi, de la folie coloniale, d'un tas d'expéditions incompréhensibles, mais qui trembledanssa peau, si l'on fait allusion seulement à la guerre sainte, à la seule guerre dont rêvent tous les bons Françaisl n
11 ne faut pas être sorcier pour reconnaître que M. Coppéo a visé ici celui qu'on avait surnommé le Tonkinois. Vous vous dites alors : Il paraît que M. Coppée n'aime paa les opportunistes et la République qu'ils nous ont faite. C'est son droit. Il y
280 CRITIQUE DE GOMBAX
a de fort honnêtes gens qui n'en sont pas ravis non plus. C'est donc qu'il préfère les radicaux ? Ils sont pires encore. — Les socialistes ? Des flagorneurs du populo. — Les ralliés ? Des hommes masqués. — Les monarchistes? Us sont si nigauds. — Bref, tous ceux qui s'occupent de politique, électeurs ou élus, l'auteur les renvoie dos à dos et les loge tous impartialement à... Muffloviile.
Il faut voir ses pudeurs effarouchées à l'idée seule d'être candidat! Et non seulement il repousse avec horreur un mandat qu'on ne lui offre pas; mais il crie aux étudiants qui pourraient être tentés de songer aux affaires de la patrie : « Allez courir les champs avec une amie. Cela est plus amusant et plus utile. » Il crie aux paysans : « Semez votre blé, engraissez vos porcs et ne vous souciez pas des ministres. »
Car enfin, quel homme raisonnable et de bonne foi peut se ranger encore dans un parti, croire à la vertu d'une forme de gouvernement ? — « La monarchie, l'oligarchie ou la démocratie, tout cela est kif-kif », comme on dit à l'Académie française.
Ce nihilisme gouvernemental finit par devenir inquiétant. On se demande : Est-ce que, par hasard, M. Coppée serait devenu anarchiste? Il ne reste guère, en effet, que l'état de naturejqui puisse se dérober à sa critique.
poser <les prémisses révolutionnaires pour en tirer des conclusions conservatrices. Comme tous ceux qui affectent de n'avoir point d'opinions positives, M. Coppéo laisse percer, sans y songer, des opinions réactionnaires. Le suffrage universel lui parait stupide; il n'a pas l'air de se douter un instant que dans un État, les intérêts de l'un étant précisément aussi respectables que ceux de l'autre, tout le monde a un droit égal à être consulté. Il aimerait assez le suffrage restreint; mais, au fond, sa tendresse pourrait bien aller à un système qui dispenserait les gens de discuter et de voter. Un des reproches les plus bizarres qu'il fasse aux républicains de toute couleur, c'est do n'avoir pas su donner à la France un chef militaire. (Sans doute en l'élevant en chambre!) Hélas! faut-il supposer que M. Coppéo est de ceux qui croient tout sauvé, dès qu'ils ont ua chef ou un maître?
Et la question de la misère? Ah! certes, elle est cruelle, brûlante. Elle réclame une solution rapide, M. Coppéc le dit bien haut. Aussi que proposc-t-il? Des réformes? Il n'a garde. Sachez, socialistes, que le règne de la justice n'arrivera jamais et qu'il y aura toujours dos pauvres.
Donc, inutile de modifier l'organisation sociale;
28â CRITIQUE DE COMBAT
Taumône, la charité, Tesprit de sacrifice des riches, c'est là seulement ce qui pourra nous sauver. ^
Ressort-il de tout cela qu'il faille crier haro sur M. Coppée? Ehl non. Je le tiens non seulement pour un prosateur élégant^ et pour un très habile enfileur de rimes, mais encore pour un très brave homme, plein de cœuir, aimant sincèrement le petit monde et pavé, comme Tenfer, de bonnes intentions. Mais c'est cela même qui rend plus significatif et plus lamentable le désarroi d'une cervelle honnête et bourgeoise tiraillée entre le dégoût du présent et la peur de l'avenir.
Voyons, monsieur Coppée (je dirais presque citoyen Coppée, si le mot, qui fait rire nos députés, ne devait paraître inconvenant à l'Institut), au lieu de prêcher l'inertie aux Français, qui ne considèrent pas l'avenir de la France comme une chose négligeable, ne vaudrait-il pas mieux, puisqu'ils ont chacun leur part de royauté, les exciter à vouloir quelque chose énergiquement et les aider à dégager ce qu'ils doivent vouloir?
Il n'est pas défendue un poète d'avoir des idées, et, quand il daigne écrire dans un journal, c'est apparemment pour répandre celles qu'il a. Sabredieu I comme vous dites, les jours où vous jouez au vieux grognard, Lamartine et Victor Hugo fai-
du jour, ce n'était point pour être les apôtres du rien à faire.