‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 21 sur 30 · JEAN RAMEAU : LA ROSE DE GRENADE · texte numérisé non relu

JEAN RAMEAU : LA ROSE DE GRENADE

Cela pourrait s'intituler : Mariés par un bœuf y ou, si vous préférez un titre plus académique : L* Epreuve périlleuse. Et cela ressemble à un conte do fée... réaliste.

Il y avait une fois un jeune trappiste qui se nommait Etienne et un vieux bœuf qui se nommait Martin. Et le jeune trappiste n'avait dans son cloître d'autre ami que le vieux bœuf, qui était pour lui un souvenir de la maison paternelle.

Or un jour il bêchait la terre, lorsqu'il entendit de Tautre côté du mur une voix douce qui chantait, une voix déjeune fille ; il ramassa une pomme.

vint à demi mangée, co qui lotrouhia ùeaucoup. (Il ne tient qu'à voua de voir dans cette pomme une intention symbolique.)

Et le trappiste alla conter à son bœuf l'émotion dont il avait été secoué ; mais comme 11 avait rompu le vœu du silence, le prieur décida qu'on vendrait Martin, cause du péché.

Et le bœuf futvondu à un boucher pour être tué; mais son ancien maitro le suivit pour le racheter, et, n'ayant point d'argent, il s'cnalladans un château do-la Belle au Bois chantant. La voix qu'il avait déjà entendue lui dit: « Rassurez-vous, mon frèro. Votre bœuf vivra ici gras et content. »

Malheureusement le trappiste, coupable de s'être absenté, fut chassé du couvent, comme son bœuf.et, commesonbœuf, il trouva un refuge dans le château hospitalier. VX ils étaient heureux tous les deux, Martin ruminant, Etienne, qui n'était plus trappiste, menantla charrue et aimant sansle lui dire la jeune lille ù la voix douce.

La jeune fille aussi regardait de fort bon œil l'ancien moine, et c'était Martin qui en profitait, bien nourri, bien caressé. Mais une vieille tutrice clairvoyante s'aperçut de la chose, et elle résolut qu'on tuerait le pauvre bœuf, voué décidément au rôle de bouc émissaire,

i^«6 CRITIQUE DE COMBAT

L'imprudent Etienne, pour le dernier repas du condamné, lui fit manger des herbes qui le griserent, et Martin, pris de folie, se jeta, les cornes hautes, sur Geneviève : c'était le nom de la jeune fille. Elle périssait, si Etieune ne l'avait sauvée en cassant la tète à son ami Martin. Il l'enterra en pleurant; mais, s'il avait perdu son bœuf, il avait trouvé une amoureuse, mieux encore I une fiancée !

Entre temps, il avait retrouvé un grand-père, qui était riche ; et il trouvait encore une place de secrétaire chez un armateur de Paris, qui, au bout de deux ans, devait le rendre déniaisé, décrassé, capable de faire un mari sortable pour Geneviève.

Vous croyez peut-être que l'histoire est finie ? Elle commence ou recommence, comme vous voudrez.

La mère de Geneviève avait été malheureuse, parce que son mari lui était infidèle, et Geneviève, qui était une petite fille pas ordinaire, s'était juré de ne jamais se marier, du moins avant d'avoir mis à l'épreuve la fidélité de son futur époux.

Il faut vous dire que la femme de l'armateur était la propre tante de la jeune fille, et, quoique . Parisienne, on l'appelait la Rose de Grenade, parce

C'est elle qui fut chargée par Geneviève de présider k la tentation de l'ex-trappiste. Elle devait l'exposer tour à tour aux séductions des femmes de chambre, des actrices etde ses meilleures amies; s'ilrésîstait, nouveau Joseph, elle devait elle-même entrer en campagne. Cette tante était bonne personne.

Or, Etienne demeurant de marbre, la Rose de Grenade en vint a cotte suprême ressource. Une nuit, sur un îlot perdu do la côte de Bretagne,: elle se laissa enfermer seule avec lui par la marée montante ; mais ladame en fut pour ses frais' de coquetterie.

Vous devinez ce qui arrive alors. Elle se pique au jeu, ressent un dépit qui ressemble à de l'amour, supprime les lettres du vertueux flancé à l'aventureuse liancée, Geneviève, inquiète, craignant d'avoir trop bien réussi, se décide à accourir. La tante, prévenue de son arrivée, s'arrange pour se faire surprendre par elle dans un tètc-àtête d'apparence galante.

C'est Vénus tout entière à sa proie attachée.

Je ne vous ai pas dît que le mari de la tante, également poitrinaire et amoureux, est jaloux da

sa femmo comme un Espagnol qu'il est. II a eu vent do l'entrevue, survient au moment précis, tire deux coups do revolver sur sa femme, qu'il blesse grièvement, et tombe évanoui. Geneviève, dupe comme lui de ce qu'elle a cru voir, s'enfuit indignée. Etienne, qui n'a plus de fiancée, est rudement puni do son innocence : c'est la coutume depuis Joseph.

Cela ne suffit pas encore. Le mari veut se venger de lui, et, comme il ne peut plus se tenir debout, par conséquent se battre, il a l'idée machiavélique do s'empoisonner en faisant croire qu'Etienne est Tauteur do sa mort.

Le voilà arrêté, accablé sous un faisceau de preuves écrasantes, triste héros d'un drame do cour d'assises ; il va être condamné par l'infaillible justice, quand la Rose de Grenade reparaît à point nommé. Elle est revenue à do meilleurs sentiments en revenant à la vie ; elle confesse ses péchés en pleine audience; elle prouve qu'Étienno est innocent comme un enfant qui vient de naître.

II est sauvé. Merci, mon Dieu ! Reste à arracher Geneviève d'un couvent où elle s'est faite trappistine. Vous pensez bien qu'elle ne se fait pas trop prier pour en sortir. Tout finit, comme il convient, par un mariage ; la trop inflammable tante est par-

qu'oUo est guérie do l'envie de renouveler pareille épreuve.

M, Jean Rameau, qui nous conte cette idylle mélodramatique, n'est pas le premier venu. C'est un poète qni a un nom et même qui le mérite.

Son roman romanesque n'est pas ennuyeux ni mal écrit : il est lestement mené; il peut plaire à ceux qui aiment mieux les aventures que la vraisemblance ; les événements s'y pressent ; il n'y manque pas lo piment obligé de scènes discrètement décolletées ; une partie, la première, est assez neuve. Pourquoi cependant n'oscral-je lui promettre un de ces succès retentissants comme on ont obtenu jadis des livres du môme genre?

Est-ce parce que l'ouvrage sent légèrement la hâte, parce qu'il n'a pas toute l'unité, tout le fini désirables ? Peut-être un peu. Mais il me semble qu'il y a des raisons plus graves. J'ai peur que l'attention du public n'aille plus, et pour assez longtemps, aux récits anecdotiqucs,qui se promènent à la surface des clioses et qui se bornent à être simplement amusants ou même intéressants.

L'avoz-vous entendu, ce cri des éditeurs de romans : Rien ne va plus^ Elle a sans duute plus d'une cause, cette crise du roman contemporain, cette mue du goût général. Mais j'en veuxdire une qui pourrait bien être la plus considérable.

C'est que nous sommes en pleine bataille sociale.

Il n'y a pas à se le dissimuler, la France, l'Europe entière, sont en un état de fermentation, prélude de commotions violentes. Je ne dis rien de cette grande veillée des armes où les nations, qui se guettent, épuisent leurs forces et leur patience. Je parle seulement de la lutte intérieure qui tourne une moitié de chaque peuple contre l'autre moitié. On se croirait à ce moment du seizième siècle où les adversaires allaient se diviser, non plus d'après leur pays natal, mais d'après leur croyance en papistes et en huguenots.

Les deux camps sont formés. D'une part, autour des gouvernements monarchiques ou républicains (peu importe la forme, si le fond est le môme) s'opère une concentration de toutes les forces bourgeoises, un groupement en rangs serrés do tous ceux qui veulent maintenirla richesse héréditaire et les inégalités qu'elle crée à la base de la société.

ui'[n<Jc ou marclm.

Kiilro 1{!8 doux i:or[)8 do Iroupos, uiio masse iodûci»o ({ui attend, s'inquifitu et s'oiïaro.

NQguoros oncoro (vous en souviont-il ?) il fut (jiicstioii do |>ai\ siioialo et de réruniios. On fit qiiolquuâ nifiUcs lentalivcs de conciliation. Ainsi à ia voillo de la r6voUo du Lutlior, dos conciles avaient parlé do currigor los ai)Ui:) do l'Kgliso Ainsi, El la veille do la Révtdulion frani;aiHC, Turgut avait ossayôdo roniptlchcr à coups do décrets,

Do tiièrne, Il y a oudes velléités d'tNitonto. Toui le monde, un instant, s'est dit socialiste. Un oinpei'onr rénnissait uii congrès pour préparer une législation ouvrière JEilornalionalo. Iles niinislros bourgeois ouvraient dos Bourses du travail, encourageaient les syndicats, proini^ttaient leur appui aux désIiérîLés, Mais cela n'a pas été long. Fondues eomtne la neigo au soleil, les bonnes volontés d'unlan I Fermées, les Bourses du travail ! SournuisetniMit ultuijnés, los syndicats I Kl voici que le masque est jeLé ! Plus de promesses monteuses I fins de paroles doncereuses I La guerro I La gin-rn! I

Elle est déclarée, commencée. Au moment même où leurs adversaires disaient et prouvaient leur volonté de s'en remettre à la lutte légale, les conservateurs ont ouvert le feu, brusquement. Il leur fallait un prétexte, comme à l'Allemagne en 1870. Ils ont choisi les attentats de quelques exaltés qui tuent au hasard et que l'on tue impitoyablement ; ils ont invoqué les actes de quelques enfants perdus qui ne sont pas socialistes ; puis ils ont crié : Sus au socialisme !

Et depuis lors, voyez l Nous avons en France un gouvernement de combat. Ses journaux ne disent plus le parti, mais la faction socialiste. Ses agents ouvrent les lettres des particuliers. Ses membres prennent des mesures révolutionnaires. Ils ont fait des suspects, comme en Quatre-Vingt- Trcize. Un sénateur républicain demande qu'on institue, pour juger des civils, des commissions mixtes composées de magistrats et de militaires. Une pétition à la Chambre propose la déportation en masse de tous les socialistes. Un député provoque délibérément des collègues, réveille, à propos de n'importe quoi, les haines d'une époque où des tonneaux de sang plébéien coulèrent pour chaque goutte versée de sang bourgeois, et l'on expulse, non pas le provocateur, mais un des provoqués, parce qu'il a osé protester.

la Restauration, Manuel lut chassé comme tndtgne et séditieux pa.T une majorité servile et empoigné par des soldats, parce qu'il avait osé dire du bien de la Révolution précédente, qui, étant vaincue provisoirement, était, suivant l'usage, calomniée et honnie.

Et tandis que le pouvoir du jour donne des leçons de violence à ses ennemis, tandis qu'il se fait professeur de révolution, dans le camp opposé, qui n'est pourtant pas composé d'agneaux, on se contente pour le moment d'étouffer des colères, de repousser l'injure, do se défendre. Do temps en temps aussi de pauvres gens, écrasés de misère, s'en vont de la vie, en famille, sans bruit, et c'est à peine si les heureux du monde remarquent

Cette facilité siniblio de mourir.

Seulement, gare aux réveils et aux représailles de l'àmo populaire I On a l'imprudence de lui montrer comment on abuse de la force. Elle pourrait bien on user un jour. Chose triste pour tous ceux (et j'en suis) qui ont toujours souhaité réduire la part de la force brutale dans le règlement des affaires humaines t Mais chose à méditer surtout pour tous ceux qui ont plus à perdre qu'à gagner dans lebouloversemcnt I

Ai-jo oublié que je parle ici de littérature ? Non pas. Compronez-vous, maintenant, que dans celte atmosphère d'orage le roman ne puisse plus guère être un jeu d'esprit, une amusetto à désœuvrés ? qu'il ne puisse plus môme garder l'indifférente tranquillité do la science ? Pour répondre aux besoins d'un public inquiet, troublé, fiévreux, il faut des œuvres où frissonne l'angoisse du moment actuel, où retentisse l'écho du combat engagé, où s'agitent les questions morales, philosophiques, sociales, dont tout liomme qui pense est préoccupé ; où palpitent enfin la vie, les craintes, les espoirs, les doutes d'une société prête à enfanter dans la douleur un monde nouveau.

Février 1894.

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