EMILE FAGUET : LE DIX-HUITIÈME SIÈCLE
Lo xvin' siècle fut un siècle do combat, et la bataille qu'il a engagée dure encore. On no doit donc ni s'étonner ni s'indigner s'il reste matière à controverse, si le dcriiior livre français qui ait prétendu en juger les hommes et les idées est un livre de combat.
L'auteur, M. Faguet, fut de îa même promotion que moi à l'École normale, et je commencerai par lui dire : « Mon cher camarade, camaraderie signifie dans lo langage ordinaire une disposition à faire échange d'éloges, à se porter aux nues tour à tour, à constituer une petite société d'admira-
tion mutuelle; mais camaraderie peut désigner aussi (et ce sens est plus noble) une vieille habitude de franchise réciproque et de discussion loyale où chacun soutient ses opinions sans contrainte et sans amertume, sans réticences et sans désir de blesser. Supposons donc que nous sommes plus Jeunes l'un et Tautre de quelque vingt ans et pardonne-moi d'avance si ma critique indépendante tcparaît rude et sévère. On peut estimer quelqu'un, se rappeler avec plaisir qu'on Ta connu jadis, et le combattre, quand on croit qu'il a tort. »
S'il suffisait pour écrire l'histoire de la littérature d'avoir des qualités littéraires, je ne serais pas avare de louanges envers M. Faguet. Il abeaucoup lu et bien lu ; il excelle à analyser le style d'un écrivain ; il a sur le rythme des vers do tel ou tel poète des remarques ingénieuses jusqu'à la subtilité; il sait rajeunir des sujets usés par la manière dont il les traite et môme il aime tant la nouveauté qu'il en oublie de craindre le paradoxe; ilécrit joliment, quand il s'en donne la peine^quand il ne laisse pas sa phrase s'enchevêtrer dans un fouillis d'incidentes ; il a de l'entrain, du piquant, de la verve ; il cherche et trouve l'expression inattendue qui surprend l'attention; il appelle Montesquieu « un réactionnaire éclairé », et, juste ou faux, le mot frappe et donne à penser; il commence ainsi
était tt né centenaire », et le trait est bien lancé j il définit l'intelligence de Voltaire « un chaos d'idées claires i),et c'est une spirituelleimpertinence. Il possède d'autres qualités encore : il n'est pas un critique ondoyant et fuyant ; il dit nelleincnt ce qu'il pense ; il le dit même avec force et autorité ; il a, entre deux accès do modestie, une magnifique assurance qui vnpose. C'est un Brunetièro moins savant peut-être, moins militant en apparence, mais plus souple, plus délié, plus artiste que l'autre. Ai-je besoin de confesser plus longuement que je lui reconnais une sérieuse valeur? Je le prouve assez, ce me semble, en prenant une de ses œuvres pour sujet d'études. Le malheur est que, si j'aime beaucoup le talent de M. Faguet, j'aime encore mieux la vérité, et qu'à mon gré M. Faguet et la vérité sont loin d'aller toujours de compagnie. Il me paraît un guide fort peu sur quand il promène ses lecteurs à travers les doctrines du xvni* siècle, et je vais essayer d'expliquer pourquoi.
CRITIQUE DE (TOMBAT
On n'est pas digne du til'ro d'historien (et le critique qui s'occupe du passé doit être avant tout un historien), lorsqu'on présence d'une époque où deux partis se sont heurtés on ne sait pas assez se dégagerde ses sympathies pourvoir et faire voirce que chacun des deux avait de bon et de mauvais. 11 faut, avant de juger, plaider la cause de l'un et de l'autre ; sinon, l'on peut être polémiste habile, mais historien, non pas t
M. Faguet a traité le xviii» siècle en polémiste
conservateur qui ne lui pardonne pas d'avoir été
un siècle novateur on politique et en religion. 11
-'en a montré qu'une seule face, et ce n'est point
plus belle.
Dans son Avant-propos, il donne pour caractès essentiels du siècle qu'il n'a été ni chrétien français. Singulier procédé tout d'abord que do caractériser par ce qui lui manque I 11 me reent à la mémoire une phrase naïvo que j'ai lue ins je ne sais quel guide du voyageur : « Cette Ile n'a de remarquable qu'une chapelle gothl-
tiquo ot catliolique était : « Faisons unart chrétien elnalional I » Et ceux qui parlaient ainsi entendaient bien faire le contraire do co qu'avait fait le siècle qu'ils abhorraient. Mais sied-il, quand on affiche l'intention d'appréciorunoépoque «sans rigueur et sans complaisance », de reprendre ot d'adoptercomme un arrèldéfinitif la formule étroite et passionnée do ses pires ennemis ? L'origine seule de co jugement suffirait à le rendre suspect. N'importol Examinons-le en lui-même, Ilparaît donc que le xviii" siècle n'a pas été français. Ses écrivains ne rappellent leur pays d'origine que par la langue qu'ils écrivent. On est étonné après cela d'entendre dire à M. Faguet que Voltaire incarna « l'esprit moyen do la France », que Diderot ne fut pas, comme on l'a dit, la plus allemande do toutes nos tôtcs, mais « éminemment Français », que Montesquieu a eu pour idéal la constitution de la vieille Franco. Eh maisl voilà qui no semble pas trop d'accord avec la formule tranchante jetée en tétc du volume I Entend-il seulement que les illustres d'alors ont élé pou patriotes? Conclure de là qu'ils n'ont pas été de grands écrivains serait un raisonnement hardi. Ni Racine ni Molière n'ont, que je sache, composé des Marseillaises ou entonné
des hymnes en Thonneur de leur pays natal. On n'a point encore songé à nier leur génie sous ce prétexte.
S'il peut être vrai, d'ailleurs, que la France, durant une soixantaine d'années, n'ait pas été française avec cette ardeur exclusive qui convient aux moments de péril national et qui se réveilla si puissamment au temps de la Révolution, ce n'est là que la moitié de la vérité. Voulez- vous que nous rétablissions l'autre? Dans ce même temps la France a été humaine, ce qui est bien quelque chose. Elle n'a pas cru qu'un peuple fût obligé de s'emprisonner dans ses frontières, comme un coUmaçon dans sa coquille; elle s'est intéressée aux nations d'autre race et d'autre religion. Montesquieu écrivait : « Si je savais quelque chose qui me fût utile et qui fût préjudiciable à ma famille, je le rejetterais de mon esprit. Si je savais quelque chose qui fût utile à ma famille et qui ne le fût pas à ma patrie, je chercherais à l'oublier. Si je savais quelque chose utile à ma patrie et qui fût préjudiciable à l'Europe et au genre humain, je le considérerais comme un crime. » Je ne saurais m'empêcher de voir là quelque largeur et quelque noblesse.
Je ne saurais non plus blâmer l'auteur de V Esprit des (ois d'avoir condamné l'usage de brûler les hérétiques, quoiqu'il ne fût en vigueur qu'au-delà des
raies qui trouveraient, même aujourd'hui, des applications particulières : « La province, qui est à quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle n'a nulle envie d'ôtro gouveriiée par lui, que, pour donner des lois aux gens, il faut au moins avoir leur consentement; ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du prince, II trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n'ont rien à perdre; il les habille d'un gros drap bleu à cent dix sous l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les fait tourner à droite et â gauche et marche à la gloire '. »
Peut-on reprocher comme une faute aux philosophes du siècle dernier d'avoir enveloppé le monde entier d'une large et chaleureuse sympathie, d'avoir dénoncé des iniquités qui frappaient des étrangers, d'avoir fait rayonner leur pitié sur tous les membres souffrants do la grande famille humaine ? Montesquieu disait encore : « N'est-ce pas un beau dessein de laisser après nous les hommes plus