‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 23 sur 30 · Dlclionnaire philasophliue, article Gucheb · texte numérisé non relu

Dlclionnaire philasophliue, article Gucheb

heureux que nous ne l'avons été? h Répondra non

qui l'oserai

La Révolution, exécutrice testamentaire des philosophes, proclama dès ses débuts les droits de l'hommo et du citoyen, et, en dépit dos prêcheurs d'égoïsme, la France d'aujourd'hui n'est pas prête à renier le généreux enthousiasme qui lui fit rêver et chercher le honhcur de l'humanité en même temps que le sien propre. Elle ne pourrait agir ainsi sans se renier elle-même. Cet amour de la justice pour tous, ce désir passionné de progrès social pour la terre entière est devenu le cœur de son cœur. Avoir des idées et des sentiments humains, c'est être Français, essentiellement Français, Un philosophe éminent ' écrivait naguère en parlant de la France : « C'est un lieu commun de rappeler sa foi au triomphe universel de la raison, du droit et de la fraternité. » Et il montrait que cette foi est ce qui la distingue des na- . environnantes. Or quel est le siècle où notre a pris pour jamais conscience de sa mission jnnelle, de cet idéal national qui est comme ) d'un peuple? Le xvui*. c II est le siècle de nanité », ajoute une voix, qui est celle de M. lot lui-même. Quel dommage que cette phrase iparation, de repentir tardif, soit, en quelque

l. Fouillée.

taie mise hors la France des écrivains et des penseurs qui ont peut-être le mieux exprimé ce qu'il y a de plus intime dans son génie.

J'arrive au second grief de M. Faguet contre lo xvni" siècle : il n'est pas chrétien.

Je voudrais ici plus de précision dans les fer-' mes. Lo christianisme n'est pas un bloc dont on ne saurait rien détacher. On y peut distinguer la morale et le dogme; le premier coup d'œil y démêle des sectes diverses, catholiques et réformés, jésuites et jansénistes; elles ont eu des conceptions de la vie fort différentes, et, si incrédule que le xviii" siècle ait pu être, ce serait merveille qu'il ne se rencontrât pas sur certains points avec quelque variété des églises clirétiennos.

Et de fait Rousseau, en plein courant irréligieux, inaugure une réticlion clirétienno. Je l'ai entendu revendiquer par dos protestants libéraux comme le fondateur d'une sorte de christianisme naturel. M. Faguet considère le Contrat social comme le catéchisme politique de l'école protestante; il écrit môme ailleurs : ce C'est le Cbrislianisme qui a presque créé le droit de l'homme. » Of le xvni' siècle a défendu ce droit de toutes ses forces; il aurait donc été très chré-

tien sans le savoir et sans le vouloir. Est-ce quo M. Faguet se contredirait parfois, comme Voltaire?

II se pourrait en outre que les plus acharnés démolisseurs de l'époque eussent vouIh conserver certaines parties du christianisme. Voltaire écrivait bien un jour à d'Alembert : h Détruisez, détruisez tout ce que vous pourrez; vous servirez l'Efat et la philosophie »; une autre fois un magistrat lui aurait dit : <( Par quoi remplacerez- vous la religion chrétienne, si vous la supprimez? » Et Voltaire aurait répondu : « On vous délivre d'une bète féroce et vous demandez ce qu'il faut mettre à la placel » Mais ce sont \h des boutades où l'expression dépasse la pensée, et il est au moins une chose que le philosophe voulait laisser debout : c'est la morale de l'Evangile. Quoiqu'il la critique sur deux ou trois points de détail, il va la qualilter do divine et voici comment il son opinion dans un petit traité qui porte piquant ; Dieu et les hommes, œuvre théo- , mais raisonnable : « Swift a fait un bel ir lequel il croit avoir prouvé qu'il n'est ore temps d'abolir la religion chrétienne, immes do son avis : c'est un arbre qui, de toute la terre, n'a porté jusqu'ici que des le mort; cependant nous ne voulons pas

de tous les graads pliilosoplies de l'antiquité, à celle de tous les temps et de tous les lieux, à celle qui doit être l'éternel lien de toutes les sociétés. » Ce n'est pas encore assez dire. Voltaire gardait pour le Clirist un sentiment fait de vénération et de pitié : il voyait en lui un Socrato rustique, un ennemi du fanatisme et de l'hypocrisie, une victime de haines cléricales; il se déclarait imèmc son disciple, à condition de réduire tout le dogme à ce précepte unique : Aimez Dieu et votre prochain comme vous-même.

Cet amour du prochain, qui est la quintessence de l'esprit évangélîque, c'est lui qui pousse les philosophes contre les usages barbares pieusement conservés par les cours de justice, contre la torture, contre l'atrocité de certains supplices, même contre la peine de mort. Le mot de fraternité que le siècle finissant inscrit dans sa devise n'est encore qu'un synonyme laïque de celui de charité. Aussi un homme, peu suspect d'indulgence pour les novateurs (c'est Guizot que jo veux dire), n'a-t-il pa? craint d'appliquer à ce siècle, si peu chrétien pai d'autres cotés, les paroles mêmes du Clirist ; « I lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup

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aimé. » Il m*est doux de joindre à cela le témoignage d'un étranger, d*un Italien resté bravement fidèle à la Franco vaincue : M. Angelo de Gubernatis rappelle dans son dernier ouvrage * « qu'elle appartient plus que toute autre nation à l'humanité et que la grandeur des sentiments humains dépasse encore chez elle la grandeur des sentiments patriotiques. A ce titre, dit-il, la nation dont les souverains s'appelaient très chrétiens est aussi la nation la plus véritablement chrétienne du monde, parce que, mieux que toute autre, elle comprend, elle devine, elle embrasse, elle crée, elle répand ce qui est humain. »

Mais supposons (ce qui est une demi-vérité et partant une demi-erreur) que le xvni® siècle ait « perdu absolument tout esprit chrétien », comme le prétend M. Faguet qui n'exagère jamais. Est-ce à dire que cette disparition momentanée n'aurait eu que de mauvaises conséquences ? Le xvni" siècle détruit cette idée chrétienne ou donnée comme telle qu'on peut en toute sûreté de conscience brûler, égorger, exiler, emprisonner ceux qui pensent autrement que nous sur la nature de Dieu ou sur celle de l'âme. Je n'ai point le courage de la regretter, ni M. Faguet non plus, je veux le croire. Le xviii® siècle conteste et arrache

i. La France,

sais une iDRiiie gratitude et j'espère que M. Faguet partage ce sentiment de reconnaissauce. Il prophétise que dans deux cents ans les philosophes du siècle dernier ne compteront plus pour rien dans l'histoire de la philosophie; j'aime à me persuader qu'on leur saura gré tout au moins d'avoir rendu la philosophie possible en mettant ceux qui la cultivent à l'abri du bûcher et de la prison. Un critique, qui ne passe point pour révolutionnaire (il se nomme Jules Lemailre), écrivait récemment avec beaucoup de sens : « Ces hommes aux dures railleries, ces hommes d'esprit et de cœur trop peu religieux fet par là peutêtre incomplets, je les vénère cependant, je veux les vénérer par dessus tous, parce que je leur dois en somme des parcelles de ma liberté et que cela est sans prix, «

Faisons une petite comparaison. Dans son Cinquième avertissement aux protestants, Bossuet parlait ainsi de l'esclavage : « De condamner cet état..., ce serait non seulement condamner le droit des gens, où la servitude est admise, comme il parait par toutes les lois, mais ce serait condamner le Saint-Esprit, qui ordonne aux esclaves.

par la bouche de saint Paul, de demeurer en leur état et n'oblige point leurs niaîlres à les affranchir.» Bossuet défend en même temps « le droit de conquête » et admet que « tout un peuple peut être vaincu jusqu'à être obligé de se rendre à discrétion, en sorte que son- seigneur en puisse disposer comme de son bien. » Montesquieu demande que les princes d'Europe fassent une convention pour émanciper les nègres. Voltaire refuse aux conquérants le droit do s'annexer un pays sans le consentement de ceux qui l'habitent. Faut-il opter? Je sais bien des gens qui préféreront les aspirations généreuses des deux philosophes aux théories très catholiques, sinon très chrétiennes, de l'évêque. M. Faguet constate qu'en France, avec l'affaiblissement des idées religieuses, une lumière s'est éteinte. Il aurait pu constater aussi . qu'il s'en est allumé une autre.

Mémo quand le xviii® siècle a osé remettre en discussion ces graves problèmes, auxquels il était interdit de toucher, l'origine du mal jsur la terre, la possibilité du miracle, la divinité du Christ, je ne vois pas qu'il suffise pour le condamner de re • marquer qu'il rompait ainsi avec une tradition plusieurs fois séculaire. La Réforme, elle aussi, fut une révolte contre la façon dont le moyen âge avait compris le christianisme : est-ce assez pour

Ci)mbal. Mais encore sorail-ii nécessaire do rappeler qu'un excès en provoque toujours un autre; que le fanatisme et l'intolérance ongondrent la haine do la religion; que Voltaire n'est en somme que le fils légitime de Bossuot.

M. Faguet, pour qui le xviii* siècle est avant tout un composé de lacunes, si l'on peut ainsi parler, veut bien toutefois lui accorder l'honneur d'avoir presque créé trois choses: la science politique, l'histoire civile, les sciences naturelles. Il convient do savoir gré de la concession : mais voyez comme ce pauvre siècle joue de malhcurl En co faisant, il a travaillé contre lui-même ; il a mené les esprits à des conclusions opposées aux siennes. Telle est du moins la remarque que M, Faguct se hâte d'ajouter, remarque pleine de malice, nous déclarel-il lui-même, où néanmoins je vois surtout une intrépidité d'aflirmation que j'admire.

Ainsi toute l'œuvre positive du xvin* siècle serait condamnée sans rémission par le xix*l Voilà

qui est gaillardement jugé! Il faut être bien sûr de soi pour rendre un arrêt si formol ! Il est sans doute très audacieux d'en appeler : c'est pourtant ce que je me permets de faire.

La science politique, tout d'abord, serait arrivée à « cette conception modeste et réaliste » qu'en politique abstractions et déductions n'ont rien à faire; que l'avenir est écrit tout entier dans le passé, que les enseignements de l'histoire sont des guides suffisants pour un homme d'Etat. Par suite, M. Faguet n'a pas assez d'éloges pour Montesquieu, quand il se borne à rechercher la raison d'être des constitutions existantes ou déjà mortes, pas assez de blâmes pour Rousseau, quand il pose en tète de son Contrat social ce principe gros de conséquences, la souveraineté du peuple. Cette théorie n'est pas neuve : c'est celle de M. Taine punissant à coups d'injures et de mépris les hommes de la Révolution d'avoir voulu réformer la société en vertu de principes abstraits. M. Faguet l'adopte en disciple plus docile que prudent. Il est certain qu*il faut connaître le passé, quand on veut comprendre le présont; se pénétrer des traditions d'un pays, quand on veut le gouverner. Mais quoi! est-il nécessaire, est-il sage, est-il possible même de s'enfermer dans ce qui est, sans jamais songer à ce qui devrait être? La loi no

conception réaliste, chfero à M. Faguet et à M. Taine, est étroitement conservatrice; elle est hostile à toute innovation, à toute réforme. Mais le temps n'est plus où on la donnait hardiment pour le dernier mot de la sagesse ; on la complète, on l'amende aujourd'hui par la conception idéaliste ; on admet que les idées ont un rôle légitime à jouer dans l'évolution humaine, qu'elles ressemblent aux colonnes lumineuses qui dirigeaient la marche des Hébreux. En vérité M. Faguet retarde sur ce point, et, s'il on doute, qu'il veuille bien lire ou relire les ouvrages * où M. Fouillée, le représentant le plus autorisé do la science politique actuelle, a si magistrale^ ment déterminé la part qui revient à l'idéal social dans le développement d'une nation et de la France en particulier. '

M. Faguet dit ensuite : L'iiistoîre civile, « presque achevée par notre âge (?), » a prouvé, toujours contre le xviu* siècle, que la tradition est essentielle à la vie d'un peuple comme la racine à l'arbre, et que le progrès n'est qu'une suite de

1. L'idit moderne da droit, L'ieolulionnitme des idées-forea.

changements iosensiblcs. N'en déplaise à M. Fa- Ruet, rhistoire démontre également, d'accord avec le xviu® siècle, que l'esprit d'innovation n'est pas moins essentiel à la vie d'un peuple que le respect de la tradition ; elle enseigne même qu'en certains cas les sociétés sont sujettes à des fièvres de croissance, à des crises d'évolution qu'on appelle des révolutions. Les changements qu'elles subissent alors, comme ceux d'un adolescent qui sort plus grand et plus fort d'une grave maladie, sont très sensibles, ce qui ne les empêche nullement d'être souvent très heureux. La Révolution, qui fut la fin chronologique et logique du siècle dernier, fut un mouvement brusque et violent; je me suis laissé dire pourtant que des millions de Français la considèrent encore comme ayant été un progrès.

Enfin les sciences naturelles, toujours suivant M. Faguet, se retournent aussi contre l'époque qui leur a donné l'essor, comme des enfants qui battraient leur nourrice. « Elles ne croient pas à l'égalité...; elles sont patriciennes », elles se prononcent en faveur de l'aristocratie. J'ai peur que M. Faguet ne mêle et brouille ici des choses qui n'ont rien à faire ensemble. Oui, les hommes sont inégaux en fait; et peut-être n'était-il pas besoin du secours de la science pour établir cette vérité

animal ot végétal, les forts, sauf exception, dévorent les faibles; ost-co un motif suffisant pour que l'humanité prenne modèle sur cette entremangerie? (1 II semble que. Dieu ayant donné la raison aux hommes, cette raison doive les avertir de ne pas s'avilir à imiter les animaux '. » C'était l'avis de Voltaire; c'est lavis do bien d'autres qui no veulent pas conclure de ce qui se passe parmi les loups et les ours à ce qui doit se passer parmi les êtres humains.

En a-t-on joué assez des théories de Darwin pour essayer de fjalvaniser l'antique idéal aristocratique I A-t-on fait assez sonner les grands mots de sélection et d'hérédité, en vue de tuer toute espérance d'égalité sociale ! Un monde divisé en races faites pour commander et en races condamnées à servir; des sociétés séparées on classes nobles, auxquelles sont dus tous les privilèges, ot en basses classes vouées à perpétuité aux travaux eerviles : voilà ce que M. Faguct nous présente comme imposé aux hommes par les lois inéluctables do la science? Ne dirait-on pas à l'entendre que ces fantaisies rétrogrades ont l'autorité de 1. Diaiionnaire phHofophique. article ffuewe.

vérités acquises, démontrées, acceptées par tous les savants et les philosophes d'aujourd'hui? L'assurance est une belle chose ; mais il est décidément trop commode de passer sous silence ceux qui se sont élevés contre ces interprétations hâtives et intéressées de la doctrine darwinienne. Ce ne sont pas tout à fait les premiers venus. M. Ribot * et M. Fouillée, dont la compétence vaut bien celle de M. Faguet, ont réduit ces prétentions à ce qu'elles valent, c'est-à-dire à peu de chose; le D' Jacoby a écrit tout un livre ^ dont les conclusions sont précisément contraires à celles des derniers apologistes de la noblesse. On comprend que nous ne puissions discuter ici un si vaste sujet; mais le fait seul que des hommes de pareille valeur concluent autrement que M. Faguet prouve suffisamment que les sciences naturelles ne disent pas à tout le monde ce qu'il voudrait

leur faire dire.

Et puis, quand même elles déclareraient (ce qu'elles n'ont garde de faire) que le mérite se transmet intégralement de père en fils, elles ne sauraient prévaloir contre Texpérience de tous les jours. Est-il rare de voir un sot qui descende d'un homme de talent, un grand écrivain qui sorte d'une lignée de paysans? M. Faguet aura beau m*allé-

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