La Sélection naturelle dans l*hufnanité
Il s'en faut donc que lo xyiii* siècle soit atteint et convaincu d'avoir fait une œuvre inutile ou mauvaise, on demandant au nom de l'égalité l'abolition de l'esclavage ou celle dos castes privilégiées, en réclamant des réformes au nom d'un principe et même en prenant de force des libertés que la minorité refusait à la majorité. Cette œuvre, c'est M. Faguet, et non la science, qui la condamne. Il a pris ses désirs pour des réalités; il a entonné gaiement un De profundis sur des idées qu'il détesta. On pourrait lui répondre :
, Les gens que vous tuez se portent assez bien;
Mais à quoi bon? Il plaît à M. Faguet que ces idées soient au rang dos choses mortes; il lui plaît que îe xviii° sîicle ait mal fait en détruisant et mal réussi en construisant. Pertes réelles et gains illusoires, toi est à peu près le bilan du siècle tel qu'il le dresse. Soit impuissance, soit répugnance à considérer les deux faces de la vérité, il laisse dans l'ombre le côté noble do l'époque qu'il étudie, ses grandeurs, ses enthousiasmes féconds, les services qu'elle a rendus à l'humanité. Je le re-
grette plus pour lui quo pour elle. Nos jugements nous jugent. Ces outrances passionnées accusent celui qui s'y abandonne. Que n'a-t-il dit dans son avant-propos : « Je laisse à d'autres le soin de faire comprendre le xvui® siècle; je viens le combattre à mon tour. » C'eût été plus simple et Ton s'étonnerait moins de ne pas trouver chez lui un plus sérieux effort pour être équitable.
Ce n'est pas seulement par l'étroitesse de son parti pris que M. Faguet manque aux devoirs de Phistorien; c'est aussi par l'étrange facilité avec laquelle il rompt la liaison des causes et dos effets. Nul moyen n'est plus sûr pour arriver à des énigmes indéchiffrables ou à des appréciations iniques. Imaginez quelqu'un qui prétendrait donner une idée vraie de la Révolution française en la séparant des antécédents qui l'expliquent et la justifient.
M. Faguet a parfois l'air de croire, comme un critique des temps passés, qu'un écrivain et qu'une époque ont eu tel ou tel caractère par un pur caprice du hasard ou de leur volonté. Le xvin® siècle pouvait
l'a-t-il pas fait, domanderez-vous? Point de raison générale à cela : c'est la faute des personnes. Et le critique écrit avec une naïveté amusante : « C'était une littérature nationale... qu'au moins il fallait essayer de créer, et c'est à quoi Con n'a pas songé! » Ahl si M. Faguct eût élé là pour glisser quelques bons conseils à ces étourdis do philosophes!
Partant de l'idée qu'on peut reprocher à la littérature du tempsce qu'elle n'a pas été, il se trouve amené logiquement à lui reprocher ce qu'elleaété. Il déplore qu'elle ait été si militante : « sa combativité lui a nui extrêmement », nous dit-il. Toujours le mémo procédé I On oublie de dire quo cette combativité lui a fait faire aussi des chefs-d'œuvre; on n'a garde surtout de se demander pourquoi elle a été si constamment armée en guerre. Et pourtant c'est là le fil conducteur pour qui veut suivre la marche du siècle. Si les écrivains d'alors furent à peu près tous des combattants qui auraient pu faire graver sur leur tombeau une plume et une épée, c'est apparemment qu'ils souffraient et voulaient se délivrerdu double jougquo l'Église et l'État fraternellement unis imposaient aux intelligences.
Leurs écrits furent polémiques, parce qu'ils ne pouvaient pas être autre chose; il est assez puéril de leur en faire un crime; mieux vaudrait, ce me semble, rattacher à ce caractère essentiel les beautés comme les défauts de leurs ouvrages.
Mais M. Faguet n'aime pas à replacer les hommes dont il s'occupe dans le milieu où ils se sont formés. 11 les en ôte môme avec une désinvolture cavalière ; les dates sont ce qui le gêne le moins. Montesquieu est à la fois « un ancien, un homme de son^emps,un homme du nôtre, un homme des temps à venir ». Le Sage a beau vivre et écrire sous la Régence; « il est homme de 1660 »; le voilà transporté cinquante ans en arrière! Marivaux est « déplacé au xviii** siècle». BufTon « n'a point de date * »; il reste comme suspendu dans le vide. André Chénier est isolé et fourvoyé parmi ses contemporains ; si bien qu^on aboutit à ce résultat bizarre: les hommes qui font le plus d'honneur au xviii^ siècle n'en sont pas.
La méthode est commode, je n'en disconviens pas. Elle dispense d'étudier les alentours d'un homme, de reconstituer la genèse de ses idées, de rechercher les actions et réactions incessantes que tout individu subit et exerce tour à tour.