‹ Critique de combat (volume 2)Chapitre 5 sur 30 · X AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

X AVANT-PROPOS

ambigus, crépusculaires ^ qui, par impuissance ou politique, se complaisent dans le vague mystérieux des phrases ' sibyllines.

J'ai négligé d'admirer les chercheurs de brutalités faciles ou de saletés lucratives,

J*ai tenu en la même estime les diseurs de banalités so • lennelles et les prétentieux alambiqueurs de mots qui ont vainement essayé de noyer dans leur fatras le clair génie de la France,

Et maintenant je crois avoir fait ma confession complète. Grâces en soient rendues au journal * où ont paru ces articles^ j'ai eu {rare avantage !) pleine liberté de dire ce que je pensais et de travailler selon mes forces et mes opinions à l'avenir prochain de la littérature française.

Il se peut que je me sois trompé çà et là dans mes jugements : il faut êùre pape ou fou pour se croire infaillible. Mais j* ai conscience d'avoir respecté les personnes en attaquant leurs idées^ d'avoir été sans haine pour les hommesy même quand j'étais sans ménagements pour leurs livres, d'avoir enfin toujours cherché, sinon rencon" tréy la vérité.

Puissent à présent les jeunes, les vrais jeunes, ceux qui ont au cœur de la flamme, du courage, de l'audace, créer l'art nouveau, l'art viril et sain, que la démocratie attend! Et salut d"* avance au chef-d'œuvre, qui saura réconcilier dans une admiration commune les simples et

et les aspirations les plus nobles des âmes conteiiipo-

Qui sait s'il ne germe pas déjà dans le cerveau de l'un de vous, jeunes amis inconnus à gui j'adresse ces lignes?

Georges RENARD.

FOLITIQUK ET LITT^RATURI

Quelle singulière idàc d'inaugurer une Bérie d'études critiques au moment où la politique envaliit tout, où la parole est au suffrage universel, où la France va compter plus d'électeurs que de lecteurs t

Vous allez nous parler do romans ? C'est bien de romans que nous avons afTaîrel De vers peutêtre î Comme si la poi^sic n'était pas morlo et enterrée t C'est du moins l'avis do M. Yves Guyot, qui l'a vu mettre au tombeau avec Victor Hugo et qui prophétise qu'elle est destinée à disparaître du monde procliainomcnt et pour jamais.

N'en déplaise aux gens qui raisonnent de la sorte, le moment n'est pas mauvais pour s'occuper

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des choses littéraires. Il y a des livres faits uaîque» ment pour amuser, pour distraire, et je n'en dirai point de mal ; l'esprit a besoin de se mettre au vert de temps en temps. Mais il y en a d'autres qui prétendent agir sur les hommes, qui appellent la discussion, qui visent à faire penser. Est il même un seul ouvrage de valeur qui ne contienne une conception particulière de la vie, qui n'incline le lecteur dans un sens déterminé ?

Ces livres-là, on peut les discuter même en temps de bataille électorale. « La critique, a-t-on dit, est une guerrière, non une virtuose. » Ainsi la définissait Lanfrey sous l'Empire. La définition est restée bonne : on a changé si peu de choses depuis lors !

Mais qu'a-t-elle à faire aujourd'hui, cette critique militante, qui entend avoir sa place de combat et s'attaquer aux idées, non pas seulement aux phrases ?

Elle a un rôle considérable à jouer, pour peu qu'elle veuille et sache le remplir. Un rôle presque nouveau, hélas I C'est d'être une critique d'avant garde, une critique résolument républicaine et démocratique, qui juge le présent non plus au point de vu du passé, mais avec l6 souci et le pressentiment de l'avenir.

Fraace depuis tantôt vingt-trois ans que nous sommes en République ? Aparler de la tendance, non du talent, on peut dire qu'à 1res pou d'exceptions prèsello a été ou insignilîanto ou rétrograde. Dans la presse avancée, qui est cl doit ôlre la presse à bon marché, mais qui décidément s'éparpitlo en feuilles trop nombreuses et trop maigres, elle a dégénéré le plus souvent en simple bibliographie ; elle s'est bornée modestement à esquisser des vues à vol d'oiseau dos livres parus dans la quinzaine, ou bien, plus modestement encore, elle s'est résignée il n'être que la docile enregislrouse dos réclames payées par les libraires. A qui la faute ? Bien moins aux critiques eux-mêmes qu'à la superbe indifférence des directeurs de journaux. Qui donc parmi Icscliefs de la ilémocratie française s'c^t préoccupé du sort fait aux livres et aux écrivainsayanl le mallieur do ne pas être réactionnaires? Qui, parmi nos gouvernants, s'est avisé que les critiques, guides naturels de l'opinion publique, faiseurs de réputations nuuvelles, initiateurs des jeunes génératiims à la littérature, exercent ainsi sur le mouvement dea (idées une action des plus sérieuses?

La presso bion pensante et bien payante a compris celte vérité. Plus habile et plus riche, elle a ouvert (c'était son droit et son intérêt) une large place à la critique. Elle est devenue, pour l'étranger comme pour tous les lettrés du pays, le bureau de renseignements où Ton est obligé de s'adresser, quand on veut suivre l'évolution littéraire de la France. Et alors (conséquence inévitable) les jugements portés et propagés d'un bout de l'Europe àTautreont été plus que cléments à ceux qui défondent l'ancien ordre social, plus que sévères à ceux qui rêvent une société meilleure. En un mot, la critique a été conservatrice,

lesbonnes petites indulgences qu'on a eues pour les auteurs poussant de toutes leurs forces en ar. rièro ou prêchant les douceurs de l'immobilité! Quelles admirations complaisantes pour les historîensrefaisantrhisloiroaugrédosclassesdirigoantes I Quelle émulation des critiques « notables » pour préparer sans bruit une réaction doucereuse I

Celui-ci faisait un procès on règleàla Révolution, dont les plus grands hommes n'ont été que des tigres, dcscrocodiles, dos monstres à face humaine. Celui-là découvrait que les théories de Bossuot, cette incarnation de l'autorité, peuvent fort bien être appliquées à la France moderne. Un troisième démontrait doctement que Voltaire fut un sot, ua

huitiùino »ibc\o oui grand lurldoprèclior l'égulît' luTralornilâ et autros faribulus.

Tous ne prixiiiduioni pus do iiiâiiio. Los uns ponU(iaii;nlcomiiiodosév[\i|iios,lusuulros ôtuitHil ■ plutôt do rol)0 courte et truvuillaïout pour l'ÉgliHO ol la monurcliio avec dos f^rflcos sômillatilos ul dus coquoltorios tn'ts luï<iuo!4. Tuum u'ûtuioiit pus tiuti pluH un parfuil accord. Il s'élevait parfois oiitro eux do potitos i|Uorollos d'uriiiiiireiix. Mais à la Revue des Deitx Mandes, à la Revue bleue, couituodutis les journaux roses ou btanss, u'oluit, avoc dos nunucos légères, le iiiiSino osprit qui rognait. On y prônait munies lioinintts, niûinos doctrines. Il était convenu <[uo, pour ùlro un (^rund éconornisto, il fuUiiit tipparlonir ft l'éirolo orlliodoxo du « Laisse?: luire, laissez mourir ». Il «Huit admis cpio, pour avoir droit au litro do poiiseur, i) fallait élro vaf^uttnicnt teiiitô do mysliciisme ou I)i(Mi savoir osciltcr arLlsIemenl onlre Oui et Nmi. Les salons répéliuont l'opinion des revues el des griinils journaux , les Acailomies, <jni sniit, por nain ri-, Ii'M ci Ladollesdo la tradition, oiicourayoïiio ni rûcoinpunsiiiont, s'agrégeuiont les ropréseulants

des saines idées; le gouvernement, séduit, les décorait; la Sorbonne, les lycées de Paris, les grandes écoles de TÉtat étaient livrés aux renommées surfaites créées par cette sainte alliance de toutes les forces conservatrices, et voilà coname^ à Tétranger, je me suis tant de {dû entendu poser cette question effibarrasftsate :

— Ëjcpliquez-fooi donc cette contradiction : la Franceest sous le régime républicain, n'est-ce pas? elle fête tous les ans la prise de la Bastille; elle a choisi la Marseillaise pour chant national; elle est restée pour les autres nations le peuple de la Révolution. Comment se fait-il donc qu'en même temps elle réserve ses sourires et ses faveurs aux écrivains qui raillent Tidéal démocratique, à ceux qui semblent préférer le titre de sujet à celui de citoyen? Est-ce qu'elle n'apoint d'autres penseurs, d'autres philosophes, d'autres sociologues ?

— Oui certes, elle en a. Mais, durant ces vingt dernières années, par une contrepartie facile à saisir, la même critique a eu de charmants dédains, d'adorables ignorances à l'égard des écrivains qui avaient Taudace de trouver que les motifs et l'espace ne manquent pas encore pour marcher en avant. Je connais des professeurs à qui Ton n'a point pardonné d'avoir parlé avec éloges de la Révolution. J'en pourrais nommer qui sont suspects

nc! peut pourtant pas l'atlmirercommo une hrute 1 disait il co propos un gros personnage do i'Unîvcrsité. — Soit, maïs peut-être devrait-on encore moins le dénigrer comme un imbécile.

Si l'on maltraitait les Hugo, les Micholet, ces républicains do l'avant-vcille, vous pensez bien qu'on n'épargnait pas les écrivains actuels cherchant do bonne foi uno base nouvelle à notre société mal assise, réclamant des réformes profondes, osant s'avouersocialistos. Est-ce quecos genslà pouvaient avoir du talent ? Est-ce qu'ils existaient ? L'an dernier, M. de Vogué publiait un article qui fit quelque bruit dans le monde académique. C'était intitulé : Les Cigognes. Il avait aperçu dans l'azur du ciel des oiseaux messagers duprintemps, avant-coureurs d'un renouveau idéaliste. Il éclatait en cris de joie et il citait, parmi ces volatilcades romanciers, des journalistes, dont quelques-uns, par leur plumage et leur ramage, n'avaient guère le droit de figurer en pareille compagnie. Il allait même jusqu'à mettrcaii nombre de ces précurseurs de l'idéalisme des gens qui s'étaient fait connaître comme apôtres du réalisme. Mais, en revanche, il n'y nommait point M. Fouillée, le théoricien des idées-forces, un philosophe mal famé pour avoir rendu à la science ao-

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ciale des principes larges et généreux. Il y oubliait Guyau (je supplie les typographes de ne pas imprimer Guyot) Tauteur puissant, mais trop hardi sans doute, de Uirréligion de ravenir. Il y omettait Benoît Malon et tous ceux qui, avec lui, font du socialisme, non seulement un effort pour améliorer les conditions économiques de l'humanité, mais une noble aspiration vers un idéal moral supérieur.

Et le tour était joué : l'honneur du réveil idéaliste était accaparé par un petit groupe mysticolittéraire.

Que d'omissions semblables, que de silences prémédités ou involontaires, mais en tout cas injustes, on pourrait reprocher à la critique contemporaine I Cherchez par exemple, hors des revues spéciales, des articles quiaientrecommandécomme il convenait à l'attention publique les belles et solides études du docteur Letourneau sur l'évolution de la famille, do TEtat, du droit, etc. Vous chercherez en vain. On aura peine à me persuader qu'on l'eût traité avec le même sans- façon, s'il s'était appelé Leroy -Beaulieu et s'il eûtprofessé des opinions respectables, je veux dire conservatrices.

Inppcr davantage, il me paraît que la crilique depuis de longues années a trop fait pencher la balance du même côté ; il serait temps do rétablir l'cquilibie, de l'essayer du moins. 11 serait temps do ne plus dire en tremblant :

Une idée a frappé chez nous; Fermons notre porle aux verroua 1

La saison est venue de réviser des théories et des réputations trop aisément acceptées, de rendre leur part légitime de lumière à doa œuvres laissées à dessoin dans l'ombre.

C'est pourquoi, tous les huit jours, même en pleine mêlée politique, je crois pouvoir vous parler ici littérature : il y a aussi sur ce terrain des combats à livrer.

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