YVES GUYOT : LA TYRANNIE SOCIALISTE
M. Yves Guyot a publié récemment, sous ce tî- Ire ronflant : La Tyrannie socialiste, une brochure à laquelle j'estime que les journaux socialistes no feront jamais trop de réclame, et voilà pourquoi, bien qu'on en ait déjà parlé ici même en fort bons termes, je ne crains pas d'y revenir avec quelques détails.
La brochure, qui tientdupamphletel de l'apologie personnelle, du réquisitoire et du boniment électoral, est écrite avec une verve copieuse et lourde, en un slyle lâché, où la négligence n'exclut pas la violence. 'Elle est agrémentée de nom
est son droit) cite souvent M. Guyot.
Gomme il faut toujours|tâ(;lierde rendre justice à SOS adversaires, môme quand ils vous rendent la tâclio difficile on négligeant d'en faire autant, je dois reconnaître à l'assaillant une certaine crànerio dans l'attaque. Il s'engagea fond, au l'isquo do s'onferror. Le malheur est (|uo sa confiance intrépide en lui-même se traduit aussi par un ton superbe et Iriompliant ; suivant une expression anglaise, on dirait Dieu faisant la leçon à une punaise. Ce qui no l'empêche pas (au contraire) de laisser échapper d'amusantes naïvetés. 11 s'écrie, par exemple: » Je ne soutiens pas une Lliêse, jo démontre dos vérités. » Comme si tout homme qui soutient sérieusement une tliéso n'avait pas la prétention do démontrer aussi des vérités !
Il fait un grand étalage do savoir ; il jette à la tôto dos gens une masse formidable do mots sciontiGquos et on même temps il hasarde des définitions qui ne le sont guère. Je livre colle-ci à l'appréciation des vrais savants : « L'évolution est l'ensemble des qualités acquises par rhumanité depuis son apparition et transmises en s'accuniulaLil h travers les séries de générations. » On avait cru jusqu'ici que l'évolution est un mouvement, une suite de phases, une succession d'états divers et
non une somme de qualités acquises devenues héréditaires. M. Guyot a changé tout cela.
Il se croit philosophe et se pare hors de propos de sa philosophie. Au début de son factum, un déterministe, plein de sagesse et qui ressemble fort à Tauteur lui-même, cause avec un délégué doja Bourse du travail, lequel est naturellement un imbécile. Il lui dit : — Vous ôtes socialiste. Moi, je suis déterministe. — Les deux choses s'opposent si peu Tune à l'autre que le délégué serait fort excusable de lui répondre : — Et moi je suis ébéniste.
Ce ne serait pas plus incohérent, et peut-être serait-ce moins ridicule, que celte façon d'iasinuel* que ladoctrine, d'après laquelle les faits physiques, moraux et sociaux forment un enchaînement serré de causes et d'effets, est le monopole de M. Guyot et C*«;
Non content de mettre les autres hors de la philosophie, ledit déterministe parle latinau délégué. Il lui dit : — Sais-tu ce que c'est que l'atavisme ?
Et comme celui ci, bonne bête, répond : « Ce n'est pas dans notre programme », le déterministe réplique :
— S'il n'y est pas totidem lùteris, l'atavisme le domine tout entier.
X\\ 1 bons dieux ! Que M. Guyot doit se savoir
de la loi d'airain des salaires. — Loi d'aïrain t Pourquoi pas de bronze ? dit-il. — Nous le prierons, un autre jour, denou» indiquer la (UfFùrence entre airain et bronze ? C'est encore, j'imagine, une agréablcplaisanEcrie qu'il s'amuse h dévolopper,quandilenlenddémontrer aux socialistes qu'ils sont des rétrogrades. Il n'est pas sérieux évidemment, quand il soutient que la suppression do la misère, le libre accijsde tous les enfants aux divers degrés du savoir, le travail devenu obligatoire et par suite le loisir devenu possible pour tous les bommes, ne seraient qu'un retour en arrière.
Il serait surpris qu'on prît la peine de réfuter cette fantaisie et de lui demander pourquoi les conservateurs de tout pays se sont mépris sur ce caractère régressif des théories socialistes, au point de leur faire une si implacable et si féroce opposi- . lion.
Où M, Guyot ne plaisante plus, en revanciie, c'est quand il enrichit son argumentation d'inju res, tout au moins superflues. II a voulu avoir, tout comme un autre, son petit dilemme. — fgnotaucc o;i mauvaise foi I Choisissez, dit-il aimable
ment aux socialistes (p. 93.) — Ailleurs il les accuse « de se laisser aller à des impulsions épileptiformes ou à des rêveries de millénaires. » — Tartufes et jésuites, ceux qui prétendent s'intéresser à la condition des femmes et qui déclarent qu'elles sont mieux à leur place dans la famille qu'àTatelier! Purs* affamés de pouvoir, ambitieux aveugles, MM. Goblet, Jaurès, Millerand et iutti quanti qui se permettent de trouver légitimes les plaintes et les réclamations des travailleurs I
Je ne suivrai pas M. Guyot dans la voie de cette polémique discourtoise, qui peut être de mise dans un journal, mais qui est déplacée dans un livre.
Je ne lui emprunterai pas son langage par trop parlementaire, voire ministériel. Je no le traiterai pas de renégat, quoiqu'il ait été le candidat d'un comité radical socialiste. Je no lui demanderai pas s'il a renoncé à tout espoir de redevenir ministre, lui qui reproche à des hommes politiques de vouloir conquérir le pouvoir, ce qui est pourtant le seul moyen à leur usage d'appliquer les idées politiques qu'ils croient justes. Je no lui dirai pas : Vous êtes de mauvaise foi, quand vous assimilez les socialistes aux protectionnistes, en oubliant
]o3 polils, ot les aulros pour les gros; quo les promiora ont pour but do diminuer l'incgalité sociale ot <]uo les (lernlore, grands induslricU ot grands propriétaires, visent Ei raugmeiitor en s'enrjcliissant. Je no raccuscrai pas du tartuferio, quand il laisse entendre (|ue le socialisme actuel est tout germanique et qu'il ni'^gligi! do diro ce que, depuis dix uns, les Frani^uis ont fait pour l'élargir et lo compléter. Jo n'aurai pas même l'indiscrétion de roclicrchor on quoi il est plus patriotique (si tant ost que le patriotisme ait rien à voir on cotte affaire) de prendre ses idées ù l'Anglcterro, do citer Il chaque page fiontham, Cobden, Summer Maine et autres insulaires, champions dos vieilles doctrines économiques.
Non, je déclare hautement, au contraire, quojo crois M. Guyot très sincfiro, trts convaincu, Irfss Bolide dans ses opinions, très conséquent avec lui-même, quand il raille la pitié qu'on porte aux mineurs, quand il trouve bon qu'on fasse travailler la fommo du peuple h poine accouchée, quand il s'oppose à toute loi do protection en faveur des faibles, quand il vauLo les avantages de la concur-
rence à outrance, quand il borne son idéal social à voir les lois implacables de la lutte pour la vie régner sans restriction parmi rhumanilo, comme au sein du monde animal et végétal.
C'est bien là le fond de sa nature. M. Yves Guyot, semblable à beaucoup d'hommes d'Etat do ces dernières années, est essentiellement un utilitaire. Il se pique d'être un homme pratique, un esprit positif. Il n'a pas assez d'admiration pour la formule trouvée par M. Constans : Rassurer les intérêts. Quel beau programme, n'est-il pas vrai I La politique n'est pour lui qu'un jeu d'intérêts et de forces. Foin des spéculations qui embrassent Tavenir ! Rêveries folles ou coupables ! Qu'on no lui parle pas d'introduire dans l'économie politique la compassion, le sentiment de la justice I Fadaises que tout cela! M. Yves Guyot écrit imperturbablement : « Quand l'employeur et le travailleur se trouvent en présence, il no faut voir que deux négociants : un vendeur et un. acheteur de travail. » Il trouve, j'en suis sur, extraordinairement naïfs ceux qui voient là deux hommes luttant à armes inégales, et qui considèrent cette inégalité comme synonyme d'iniquité.
Je le définirais volontiers un homme-chiffre, sec par instinct et par principe, sec comme un traité d'arithmétique, seccomme un tableau de sta-i
un des plus beaux égoïsmes que je connaisse, un égoïsme complet, formidable, intransigeant, qui s'étale, se carre et s'admire, un égoïsme d'une envergure et d'une sérénité toutes britanniques. Libre à lui do revendiquer ce derilier trait comme un éloge t
Quand on connaît cette psychologie de M, Yves Guyot, on comprend sa haine pour les socialistes. On comprend ses critiques contre leurs idées. De ces critiques, qui sont multiples, je ne veux retenir et discuter que tes doux qui me paraissent à peu près sérieuses.
M. Yves Guyot reproche aux socialistes une contradiction doctrinale. Ils veulent, dit-il, deux choses inconciliables : Liberté politique, tutelle économique.
Avcz-vous lu le petit écrit de Spencer intitulé : L'individu contre FEtat'^ M, Guyot, qui a l'ingratitude de ne citer qu'une seule fois Spencer, a pris là toute sa philosophie sociale, la plupart de ses
iS CRITIQUE DE COMBAT
arguments, le titre même de sa brochure. Son procédé, comme celui de son modèle, consiste toujours à laisser dans Tombre une moitié de la vérité.
Oui,rhomme est un individu; mais il est aussi par nature un être sociable. Oui, dans toute société il y a lutte pour la vie; mais il y a en même temps coalition pour la vie. Comme individu, Thomme tend à se développer dans son intégrité. Comme être sociable, il tend à s'unir plus étroitement avec ses semblables. Ces deux tendances, aussi naturelles, aussi respectables Tune que l'autre, ont un droit égal à être satisfaites. C'est une conception simpliste et quelque peu simplette de sacrifier Tune à l'autre, d'opposer sans cesse ce qu'il faut accorder et concilier. Guyau, le regretté Guyau (je parle du philosophe) a écrit quelque part : — (( L'équilibre, la conciliation de P individualité croissante et de la solidarité croissante, tel est le difficile problème qui se pose pour les sociétés modernes. »
Cela rappelé, où est la contradiction, quand les socialistes disent : Nous croyons que dans le domaine politique, oii il s'agit de régler les rapports des hommes avec les hommes, le maximum d'individualité est désirable ; que dans le domaine économique, où il s'agit dérégler les rapports des
oBt heouliaitor.
A coux (]ui afQrmont : Cola ost incunciliaklo, les socialislea ré[)ondonl : — Bion au contraire 1 l,'é(i;alité 4Sc(>noj>iu|uo (une égaillé nuii purFaito, iiiaittuppruxininlivu, atitonnu on rondunt la gnmso part à la propriété coIlccUvo, on laissant la pelite & la propriété privée) ost la conditiun mémo do la lilterlé jndividuollo.
DutiB un état social, ui^ il y a côlo à ciHo doH milli'innairos ot dos gueux, l'individu u'uat pas libre et no peut pax l'être, H'il ost pauvre. Il n'ost pas libre, parce qu'il ost obligé pour vivre de so plier aux volontés du richo ; il n'ost pas libre, parce que dans la lutte pour l'oxiatonco, il so trouve nécoHsairoment moins arméquo lorîclie. Dans une discussion de salaires, le rielio aie privilège do pouvoir attendre; dans uneéloction, lo riclio a lo pnvil^go de pouvoir achotor des journaux, diinjournalistosot mémo des élocleura. On a vu do rîcbissimos industriels HÎguor dos livres quo do pauvres diables d'écrivains avaient écrits, n'ost-co pas, M. Yves Guyot ? Autant d'atteintes h lu liberté do l'individu. C'est pour briser cette tyrauniu de l'argent, béritièro des aiiti(|ues tyradiiios, que les Bocialistos veulent se rapprocher autaiil (|iio possible de l'égalité économique.
20 CRITIQUE DE dOMBAT
N'en déplaise à M. Guyot, approximation do la liberté par l'égalité, cola semble assez raisonnable.
L'autre critique de M. Guyot, qui me paraît digne d'attention, porto sur les lois dites ouvrières.
Do quel droit, dit-il, faire en faveur dos travailleurs des lois de protection qui sont des lois de privilège ? — Je me permets do recommander à M. Guyot la lecture dos pages 365, 366 et suivantes de la Science sociale conlcmporaine, par M. Fouillée. Je sais bien que M. Fouillée n'est pas un philosophe anglais; mais peut-être méritet-il quand mémo quelque considération. Il est trop commode de passer, sans avoir Tair do les voir, à côté des réponses qu'on afaites à dos objections surannées.
Or, suivantle philosophe français, ce n'est pasassezde réformer uno iniquité sociale pour que l'Etat soit quitte envers ceux qui en ont été victimes ; il conserve ensuite à leurégard un devoir de ji4sHce réparatrice et, pour cette raison, les lois ayant do temps immémorial favorisé les riches aux dépens des pauvres, elles peuvent bien aujourd'hui, par compensation, favoriser les pauvres et les aider à sortir de la situation misérable que leur a faite uno oppression archi-séculaire.
lail do ces lois proloclricea et réparatrices, il est vraiment trop aisé d'en faire la critique I Etant des lois de transaction, faites de pièces et de morccaux par la Chambre, puis estropiées encore par le Sénat, elles ne sont on conformité (cela est évident) ni avec lereatodu régime bourgeois ni avec l'idéal de la société future, tel que le conçoivent les socialistes. Mais quoi I Faut -il les abolir, comme le conseille M. Guyot? Faut-il admettre avec lui que Bourses du travail, conseils do prud'hommes, voire même œuvres philanthropiques des patrons sont non seulement inutiles, mais nuisibles ? Cela revient à conclure que tout essai de réformes pacifiques est condamné d'avance ; que la Révolution violente est la seule ressource laissée aux prolétaires.
M. Guyot accuse les socialistes de prêcher la guerre sociale, et le moment est mal choisi,alors que tous les groupes socialistes acceptent pour arme le bulletin de vote. Les véritables précheursde guerre sociale, Icsartisansdc révolution violente, ce sont ses pareils. Ce sont ceux qui aux souffrants, aux déshérités, à l'immense armée des misérables, criant vers la justice et réclamant leur part de joie, répondent impitoyablement : — Arrière I On a déjà fait trop pour vous.
22 CRlTIOrttE DE COMBAT
Vo'jlez-vous gavôîr ce que nous avons à vous offrir conriine reuièdo à vos maux ? Le retrait des concessions qu'on vous a accordées.
Bien imprudents ceux qui tiennent un pr.reil langage, et Tauteur de la Tyrannie socialiste, le ci-devant radical devenu conservateur, mais conservateur révolutionnaire, le loup devenu betger, peut écrire sur son chapeau :
G'dat moi qui suis Guyot, berger de oe troupetttl.
Pondant que j'écris ces lignes, la grande voîx do la mer, semblable à la rumeur de la foule, entre dans ma chambre par la fenêtre ouverte.
Et je pense à une puissante vision symbolique de Victor Hugo. Une vague énorme apparaît noire à l'horizon brumeux :1e vieux monde la voit vetiir avec angoisse ; mais il se rassure en se disant : N'ai*je pas mes digues et mes falaises pour l'arré^ ter ?
La vague approche, déferle, submerge ou brise tout, et elle gronde ces paroles :
On me oroit la marée et je suis le déluge I
Août 1893
I^UILE ÏOLA : LE DOCTEUR PkSCAL
Vous lirez, si vous ne l'avez déjà lu, le dernier roniao d'Emile Zola, celui qui termine cette fresque colossale où le puissant romancier a brossé à grands traits l'histoire naturelle et sociale des Rougon-Macquart. Je n'aurai donc garde do vous le conter ; je voudrais seulement, à propos de cotte œuvre, tâcher de saisir et de dégager l'évolution do l'auteur.
En tout homme, pour peu ([u'il ait vécu, l'on peut aisément distinguer deux sortes de choses; les unes qui tiennent au fond même de sa nature, qui se retrouvent identiques aux diverses époques
de sa vie; les autres qui sont un mobile apport des années, des alluvions venues du dehors, des modifications de surface causées par Tâge, l'expérience, les circonstances ambiantes.
Il me semble que dans le Docteur Pascal apparaissent nettement ces deux couches d*origine différente et de profondeur inégale.
Et d'abord vous y revoyez ce que vous pouviez être sûrs d*y rencontrer : avant tout cette imagination vigoureuse et grossissante qui colore et grandit la réalité, qui aime l'excessif, qui dédaigne ou ignore la mesure, imagination de poète romantique qui se trahit par des effusions lyriques, par des créations de types exceptionnels, par des déchaînements de passions aboutissant au détraquement cérébral ou à des catastrophes terribles. M. Zola a encore enrichi sa galerie déjà si riche de morts tragiques. 11 nous avait montré l'ivrogne brisé par les convulsions du delirium trcmefis ; il nous le fait voir cette fois s'évaporant en fumée dans un cas de combustion spontanée. Nous avons tour à tour la folle foudroyée par une congestion, Tenfant malingre se vidant par un saignement de nez, Tagonie du médecin suivant sur lui-même
iVeal oiiBuito l'amour conçu cninino unrt osp6ce il'ivroBSO & la fols my&tiquft o.l Housuolln. Appétit brutal do la chair ot prostoraomont devant ta hciiuté féminino, flamb6oH viclontoa du désir ot délices extatique» do l'udoratiun, son li/tros on cliovoux blancs connatt tout coin sur lo tard; log liiiiitoH du Cl toinps d'aiinor » ont 6t6 si fort reculées on colin (in do sijiclo I L'autour, avoc plus d'uuilaco que do vraiH»[iit>lnucft, a îmnginô uao cliaudo idyllo untro unvioilhtrd do soixantn au» ot UNO jouno llllo do vingt-cinq, qui pourraiont e'âpouHor, maJH qui pr('<ri>ront s'aiuior librotuont à la fuc» doH homniKH cl du ciel. Il y paHHo ua snuflle nrdcint venu do l'Orioiit it travers la Itihio. IjO miniuicior s'ont siiuvonu do Kutlt ot do Budz, d'Abisnïg ot do David, Il a voulu, il u cru sans duutu ôlro ciiuslo: mais, onparoillo iiccurrcnco, ilosttuujuursd'uuo chaHtot6 h fairo frémir.
Vionnonl aprfis rolii des pn)céd('!!) litlt'TairoH, que l'un roconnait ot duiit qu<dijuoH-uas dovioniiont
presque des tics: conversations coupées par des descriptions de nature , effort souvent heureux pour relier rhoinme au milieu qui Tentouro, répétitions voulues, répétitions do mots et d'idées, qui soudent invariablement telle épithète à telle personne, qui, ainsi que les leit-motiv de Wagner, rappellent par intervalles le trait dominant d'un caractère ou d'une pliysionomie.
Vous retrouvez enfin (et c'est iciPessence même du roman) la préoccupation scientifique qui remplit, dès le début, les livres de M. Zola. Le docteur Pascal est le théoricien de l'hérédité; il a pris sa famille, celle des Rougon-Macquart, comme champ d'observation, et il croit être arrivé à déterminer quelques-unes des lois suivant lesquelles se produit, d'une génération à l'autre, la transmission des aptitudes. Est-il besoin de faire remarquer que l'auteur et son personnage, sur ce point du moins, ne font qu'un?
Cela nous vaut quelques jugements savoureux de M. Zola sur la valeur scientifique de son œuvre entière. « Ah! écrit-il, ees sciences commençantes, ces sciences où l'hypothèse balbutie et où l'imagination reste maîtresse, elles sont le domaine
rédilû a [tu Ubn liion fournir & un raiiniitciur lo muyoïi d« rtsiior isiilro «IIi'h lim diiïénMitfts jturliod d'uni! imiiieiiHU lnit,'i-(;(mi/)dio liurniiiiH^ Oui, lus cIhimi'h imlpit «ii[iiiNs«r uinsi, ut triila iiw. Hiifiil, à iu<]i. Qtianl h iiriirinctr qu'ulloH »ul diï hc puNsiir du lu HorU), u'iihI uiiu uutrfi uiïuiru. Lu doutfmr l'asral dil i|uul(iiiA part : << Nuire fuiiullts pourrait aujourd'Iiiii Murvir d'oxuniplo à la Hiriuucu, duiil l'usiioir v.aV do (l\ur un jour uialliomutiipiuiiioiit Ioh luix di-'H ucrideiilM nurvoux ut NnuguiiiH qui si; d'icloront dii[iH uttu raco. »
Kli bioni non. I.ii fanlaisio dupofitoMiiriit ft fauH- Kurroxiii'inonco. Il a fait un choix nrliitriiiro punni lamullitudodi;»cornl)inaiHon»po8.sil)li3s, lluncliosu HuriiriLiL d'ailluurH h AIlt uno porl<'^u gûnériilo h j'uxoinpio piu'liruliiT (|u'il a min un liiniifirn; c'ust la iK'ivnmo origlnull.. du l'muulu, du rWlu qui surt dolrouiifi l'arliro ^(•.\\('a\W^u\\u: .
M, Zola fainant, n-.vm un avoir l'air, Ma propre apolo^iu, uonipiiro l'Iiistuiru iIi'h itiiu^'iin-Mai'rjitart & un llcuvu di'tijordo (pii roulo do la lioni!, niiiis aussi do l'or nii'di't aux Iiui'Ii'-h i-X iiuv lluurs du la hurf,'". Il rappolli' (|u'nn y niJU'onlro « dus lifiorus du rhannu oL do lionlû, du lins profils do jrijn>'H flllus.du Kuruiru^sl)L'anl.^s do l'riunius. »
Rien de plus vrai; mais il n'est pas moins vrai
que les détraqués, les fous, les déséquilibrés, les
névrosés y surabondent, et cela est logique, étant donné le point de départ. L'humanité moyenne
n'y occupe pas une place proportionnée à son importance.
L'auteur, en dépit de sa prétention à refléter la réalité tout entière comme un miroir, a trop sou vent étudié et reproduit d^s raretés physiologiques, des êtres voués de naissance au crime et à la démence par une lésion organique héréditaire.
Et c'est ainsi que son œuvre gardera, grâce à S3n talent d'artiste, une grande valeur littéraire, UQO valeur historique moindre, mais considérable encore, comme représentation partielle de la société du second empire, mais une valeur assez mince, comme document scientifique pouvant aider les savants futurs à débrouiller les mystères de l'hérédité.
Si bien des pages du docteur Pascal nous remettent sous les yeux un Zola dès longtemps connu, d'autres nous révèlent un Zola nouveau. Où est-il, le pessimiste désespéré qui entassait, sous ce titre ironique La joie de vivre y une telle masse de souffrances que le livre eût mérité de s'appeler : Le
axiome : « L'art est triste » et se posait en professeur de désillusion ? II est devenu uqo manière d'optimiste.
Ecoutez cet hymne à la vie : « La vîo, la vie qui coule en torrent, qui continue et recommence, vers l'achèvement ignoré t La vie où nous bai- - gnons, la vie aux courants infmis et contraires, toujours mouvante ot immense, comme une mer sans bornes I »
Et ce n'est pas assez. Le docteur Pascal, à la fin de sa carrière (je vous ai déjà dit combien ses théories se confondent avec celles de l'autour), pouss,; la foi en la vie jusqu'à ne plus vouloir la corriger ou la diriger d'après sa conception personnelle ; « Qu'allons- nous faire là, de quoi allons-nous nous mêler dans ce labeur de la vie dont les moyens et le but nous sont inconnus ? Peut-être tout est-il bien! »
Il loue sans doute la valeur bienfaisante de l'effort accompli, ce qui est passablement contradictoire; car accomplira-ton l'effort, si l'on a la conviction qu'il est parfaitement inutile? 11 veut « uug résignation vaillante au grand labeur commun. » Mais son respect devant la vie est tel qu'il la considère comme une force qui sait trop bien son chemin pour que personne ait besoin de l'aider à y
marcher. Sa conclusion définitive est: Laissons faire la nature !
Il est permis de se demander d'où est venu ce changement dans les idées de M. Zola. Il a bien des causes probablement. Les succès qu'il aobtenus, de longues et fécondes années de régularité laborieuse n'ont pas peu contribué, je pense, à le réconcilier avec la vie ; mais je ne crois pas me tromper en ajoutant qu'il a cédé à un courant général. Les générations nouvelles ne sont plus les amantes platoniques de la mort. Elles crient volontiers : « Vive la vie ! » Ils sont passés, les jours d'engourdissement et de veulerie où il était de mode d'aspirer au néant et de prêcher la désespérance ! Finie, cette épidémie de petite vérole noire ! Un jeune, M. Henry Bérenger, dans son intéressant roman intitulé : VEffort^ célébrait naguère la convalescence de la jeunesse. Il y sonnait la diane des énergies viriles, le réveil des volontés.
M. Zola a marché avec la soci.été environnante. L'unité d'esprit fera par suite un peu défaut aux vingt volumes qui composent l'histoire 'des Rougon-Macquart. En revanche, cela môme permettra d'y suivre l'évolution de l'auteur et de la pensée française durant une vingtaine d'années.
ger que de tlire en môme temps: a 11 n'y a qu'à 'aisser faire la vie. »
Si M. Zola n'a pas vu ou voulu voir celle contradiclion, c'est qu'il a cl6 gènô par le vieil homme oui subsiste on lui.
Je m'explique. Do même que le moteur de tout eliort est l'aiguillon d'uabesoin matériel ou moral, de mémo le guide de tout effort, dans la vie individuelle comme dans la vie sociale, est une idée conçue par l'intelligence. Cotte idée, non plus de ce qui est, mais do ce qui pourrait ou devrait être, eslco qu'on nomme couramment un idéal.
Voilà ce qui trouble M. Zola, Le vieux réaliste qu'il est tient rancune à l'idéal. 11 a peur, il a liorreur du mot même; c'est tout au plus s'il l'a écrit une fois ou doux dans ce volume où il conte l'existence d'un idéaliste fieffé, quin'a cessé de rêver et de poursuivre le bonheur de l'humanité. Fidèle à luimême, il néglige do dire que le travail, pour avoir un sens, ne peut se passer d'idées directrices. Il supprime l'idéal, fleur du cerveau humain destinée à devemr fruit avec le toinps, seul modèle pourtant d'après lequel on puisse réformer l'homme
OU la société. De là, la conclusion apathique et béatement abstentionniste à laquelle il aboutit.
Par là mémo l'œuvre de M. Zola n'est pas de nature à satisfaire les générations montantes. 11 demeure le robuste et glorieux représentant do Tart d'hier, mais il ne peut plus prétendre à guider Tart d'aujourd'hui et de demain; un art qui sans doute ne renonce point à la recherche de la vérité, à l'observation précise du réel, mais qui entend n'être plus le peintre indifférent ou vaguement fraternel de la misère humaine, ne plus garder « l'attitude impersonnelle du/lémonstrateur » ; un art qui veut produire au grand soleil ses sympathies, ses colères, ses rêves, ses idées d'avenir; qui veut marcher ainsi les pieds sur la terre, mais les yeux levés et fixés sur l'horizon lointain, au risque d'avoir parfois la tête dans les nuages.
L'auteur de Germinal nous donnera plus d'une fois encore, nous l'espérons, le plaisir de lire sa prose solide ; on ne trouve pas tous les jours un écrivain de cette vigueur et de cette vaillance. Mais il peut se dire qu'il a mis du même coup un point final à son œuvre capitale et à l'ère réaliste commencée vers 1850.
Août 1893